IX. — A Dom Raymond de St-Bernard
L pp. 16-18, Lettre spirituelle X. — V deux fragments pp. 335-336. — R X. —
Texte de V complété par L.
Mon très Révérend Père,
Vous me martyrisez quand vous dites qu’il nous faut différer et que vous avez envie de partir sans nous. Y a-t-il quelque chose à disposer qui ne se puisse dans le peu de temps que la flotte doit partir ? Je crois que vous nous voulez laisser dans la pure Providence, sans
Lettre vm. — Connue par V p. 334.
« Le Père cependant recherchait les moyens de faire réussir la vocation de la Mère de l’Incarnation, selon la promesse qu’il lui en avait faite... Et d’autant que ce sage Religieux savait bien que des Religieuses ne pourraient pas être en assurance dans un pays barbare, ni rendre de grands services à cette Église naissante, à moins d'y avoir un monastère où il y eût un fonds raisonnable pour leur entretien et pour subvenir aux dépenses qu’il faudrait faire pour attirer les Sauvages et les gagner à la foi, il conseilla à un homme de condition et de piété d’entreprendre ce grand œuvre... (Celui-ci) y consentit, et commença à penser sérieusement aux moyens de faire ce sacrifice. Mais cependant les vaisseaux étaient sur leur départ, et le Père qui était convenu de tout avec Messieurs les Associés de la Nouvelle-France », fit part de ces nouvelles à la Mère de l’Incarnation. Il l’informait en outre qu’elle devrait différer son passage jusqu’à l’année suivante, vu l’impossibilité de régler l’affaire de la fondation dans un si court délai.
D’après V la réponse de Dom Raymond s’adressait à Marie de l’Incarnation. La lettre de la Vénérable Mère qui suit donnerait à penser qu’il y eut aussi une lettre pour la Mère Ursule, ou même qu’il n’y avait qu’une seule lettre, adressée à la Mère Ursule et concernant aussi la Mère de l'Incarnation.
Lettre IX. — Légères variantes de L avec V.
CORRESPONDANCE
que nous devions faire d’autre recherche : s’il est ainsi, j’agrée votre procédé1. Mais, je réponds à la vôtre.
Je savais bien que nos prières trouveraient quelque lieu en votre affection, et que Celui qui nous a poussées à vous les faire, vous ferait prendre à cœur l’affaire dont il nous presse. Pour moi, je me sens obligée de sa part à ne point désister2, mais à poursuivre sans cesse. Après la lecture de la vôtre que ma chère Mère Ursule m’a communiquée, je m’en pris à mon cher Époux, le conjurant de ne vous point laisser partir sans nous. Peu de temps après, je me sentis surprise3 d’une grande retraite4 intérieure, dans laquelle je me trouvai fortement unie à sa divine Majesté, laquelle me mit dans une grande nudité d’esprit : je ne pouvais rien vouloir, me voyant toute changée en sa divine volonté, laquelle me charmait le cœur. Sitôt que je pus respirer je lui dis : « Mon cher Amour, faites obstacle à tout ce qui serait contraire à votre sainte volonté. »
Mais je reviens à notre point. Je vous parle dans la candeur, et sans rechercher mon propre intérêt. Après
1. Ce début laisserait supposer qu’à cette date, pourtant bien proche du départ de la flotte, Dom Raymond n’était pas encore si avancé dans ses affaires que l’affirme la paraphrase de V. La dernière lettre de Dom Raymond était de la fin d’avril. Or la flotte de Dieppe devait mettre à la voile dans ce même temps.
2. Désister. Cet emploi au neutre est hors d’usage de nos jours.
3. Surprise, saisie brusquement et irrésistiblement par l’opération de la grâce. Il s’agit d’une de ces faveurs surnaturelles qui « préviennent » l’âme et « où elle se voit plus tôt dans la possession qu’elle n’a aperçu y devoir entrer. » ( Écrits II, p.254.) L’âme alors, dit encore la Vénérable Mère, y est toute passive, parce qu’elle n’y fait que « pâtir ».
4. Retraite, recueillement et ici recueillement passif. Malgré le laconisme voulu de la description, nous croyons pouvoir reconnaître dans cette grâce l’extase dont la Vénérable Mère a parlé dans sa Relation de 1654 et où elle se sentit toute transformée dans la volonté de Dieu ( Écrits II, pp. 323-325). De part et d’autre, c’est la même année, 1635. Quant aux circonstances, eUes sont identiques. La Mère de l’Incarnation était intérieurement pressée de voir aboutir une vocation qu’elle savait bien venir du ciel. Mais dans son empressement, elle voulait inconsciemment devancer l’heure de la Providence. Dieu calma ses désirs excessifs et la réduisit à « son pas ». Comme elle l’écrit : « Dieu lui ravit sa volonté » ; sa volonté se trouva changée en la volonté de Dieu : non pas que sa volonté ait été détruite, mais, commenterait saint Jean de la Croix, elle fut faite volonté de Dieu ( Cantique spirituel, Str. 37). Dans cet état, l’âme veut seulement ce que Dieu veut, mais comble de la perfection, elle le veut comme Dieu le veut, parce qu’elle est désormais identifiée à sa volonté.
DE MARIE DE L’INCARNATION 65
l’invocation du Saint-Esprit et mon entretien familier avec Dieu, je me sens portée, sans m’en pouvoir désister, à vous supplier très humblement de nous attendre, si tant est que, par tous les moyens possibles, nous ne puissions partir par cette flotte. Et ne craignez point de hasarder votre vocation en attendant un peu pour faire un œuvre5 de charité ; autrement, nous n’aurions plus de Dom Raymond pour nous aider, et tout autre qui ne serait pas embrasé du même désir ne prendrait pas l’affaire si à cœur, et c’est en ce cas que notre vocation serait en hasard plutôt que la vôtre. Ce n’est donc pas rechercher nos propres intérêts que de recourir à ceux que nous croyons que Dieu a mis en ce monde pour nous aider. Combien pensez-vous que je chéris votre vocation ? Je n’en puis assez louer Dieu, qui sait que j’aimerais mieux mourir que d’être la cause qu’elle se perdît dans le retardement. Mais, je vous le répète, à l’heure que j’écris, je me sens encore poussée de vous prier de hâter l’affaire, et pour vous et pour nous, en sorte que nous ne nous séparions point. Ce n’est pas que nous voulions présumer de vous pouvoir apporter quelque soulagement dans vos travaux, mais bien disposer nos courages à votre imitation6. Possible que7 l’aimable Jésus veut tirer sa gloire des choses basses, viles, contemptibles et méprisables8, je veux dire de nous autres pauvres religieuses. Ne seriez- vous pas bien aise que ces paroles qui sont de saint Paul fussent accomplies en nous ? La divine Majesté en a bien fait d’autres, et pour moi, je suis pleine d’espérance, et je crois fermement qu’elle nous versera à cet effet des grâces surabondantes. Nous nous voyons comme de petits moucherons, mais nous nous sentons avoir assez de cœur pour voler avec les aigles du Roi des Saints9.
5. Le XVIIe siècle employait ce mot au masculin, quand il voulait donner à entendre l’importance de la chose.