Épître aux Romains, iv
CORRESPONDANCE
la ferveur2, et il me semble que j’ai maintenant beaucoup d’affaires à traiter avec mon Époux3. Si j’avais beaucoup d’amour, je lui aurais bientôt gagné le cœur, mais quoiqu’indigente j’y vais employer tous mes efforts, et peut-être ne me rebutera-t-il pas, puisqu’il se plaît à l’importunité. N’avons-nous pas beaucoup de sujet de louer sa bonté de ce que vous n’êtes pas parti par cette dernière flotte ? En quelles inquiétudes serionsnous à présent que la tempête a dissipé les vaisseaux ? Mais peut-être ne sont-ils qu’écartés çà et là, et il se pourra faire que quelque vent favorable les ralliera. C’est toujours un danger pour la Nouvelle-France, lequel sera capable de donner du refroidissement à ceux qui y ont de l’inclination4.
Mais, mon très cher Père, est-il vrai que cela ait pu en effet refroidir ce bon Gentilhomme qui nous voulait doter5 ? Ne pourriez-vous pas lui relever le cœur et remettre l’affaire en état avant que son inclination se porte ailleurs, et que d’autres, ainsi que vous nous écrivez, n’emportent le prix à notre exclusion ? Oh ! que cette rencontre nous était avantageuse, car je vois
2. V dans sa faveur. C’est-à-dire, sans doute, si cette leçon est la meilleure, dans la recherche de son intimité et de son entretien, comme ceux qu’il admet à sa faveur.
3. Tous les intérêts de l’Église de la Nouvelle-France auxquels elle se sentait désormais liée, et en particulier, naturellement le succès de leur commun dessein à elle et à Dom Raymond.
4. « Nous attendions (les vaisseaux) de bonne heure, écrit le P. Le Jeune ; ils sont venus bien tard. Le mauvais temps leur a causé une rude traverse. Nous espérions de les voir sur la fin de mai, et nous n’en avons eu de nouvelles que le vingt-cinquième de juin. » Encore fallut-il attendre jusqu’au 12 juillet pour voir le premier vaisseau de la flotte mouiller devant Québec RJ 1635 (Q 19,22 ; C VIII, 44, 60), et ce ne fut que le 17 août suivant qu’on fut rassuré sur le sort du capitaine Bontemps, un vieux routier de la mer cependant. Mais Bontemps, à son entrée dans l’Atlantique, avait fait la rencontre de corsaires barbaresques, et dans le Golfe du Saint-Laurent de champs d’icebergs, qui l’avaient fort retardé (Q 22 ; C VIII, 40). En France, on ne savait encore que le danger couru par la flotte dans la Manche où les tempêtes l’avaient assaillie. Ces nouvelles avaient été apportées par des barques de pêcheurs qui avaient accompagné les vaisseaux.
5. Il y avait certes d’autres causes possibles à ce revirement. Le dessein de Dom Raymond et de ses Ursulines ne devait-il pas sembler bien hasardeux ? Cependant le gentilhomme anonyme ne paraît pas s’être désintéressé à tout jamais de son premier projet (1).
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qu’il sera difficile de gagner nos canadiennes6 sans quelque temporel qui sera comme l’amorce qui couvrira l’hameçon de la foi.
Le R. P. Dinet ne me donne point d’autre avis que ce que je vous ai écrit, avec ces mots que j’avais omis : qu’il estime que Notre-Seigneur ne me veut en Canada que d’affection, et qu’il croit que je ne verrai jamais la Nouvelle-France que du ciel, après que Notre-Seigneur aura accompli ce qu’il veut de moi, dans l’état où je suis. Mais cela, non plus que tout ce que je viens de dire, ne m’abat point l’esprit, mais plutôt je sens de nouvelles forces pour embrasser tout ce que notre grand Jésus ordonnera de moi. Ma Mère Ursule a été extrêmement touchée de la réponse de Monsieur son père et elle perd quasi l’espérance 7 ; sa volonté néanmoins est ferme et constante. Pour vous, si vous êtes malade, je crois que c’est d’ennui8. Si j’étais proche de vous, je vous consolerais, ainsi que je fais cette chère Mère, car je crois que vous n’avez pas beaucoup de personnes à qui décharger votre cœur à cause du secret de l’affaire.
Ayons donc bon courage, mon très cher Père ; Notre-Seigneur nous donnera plus que nous ne pensons. Faites-nous part des nouvelles que vous apprendrez. Nous sommes dans cette attente, comme vous le pouvez penser, et aussi dans l’espérance de vos saintes prières.
De Tours, le 2g de juillet 1635.
6. Canadien, dans la Nouvelle-France, comme Américain, dans les colonies anglaises qui formèrent plus tard les États-Unis, désigna d’abord les indigènes, avant d’être exclusivement réservé aux Blancs établis dans la colonie.
7. M. Jouye s’était formellement opposé au projet de sa fille. Personnage influent non seulement dans la cité, mais à l’archevêché et aux Ursulines, la Mère Ursule ne pouvait aller contre son refus. En fait, et bien que gardant encore l’espoir de voir ses vœux se réaliser, elle ne passera jamais au Canada, « par une secrète disposition de Dieu, qui voulait se servir d’elle dans le monastère où elle a été depuis, et fort souvent supérieure » (V p. 334).
8. La Mère de l’Incarnation ne semble pas avoir pris bien au sérieux cette maladie, qui lui faisait peut-être l’effet d’une maladie diplomatique.
Marie de l’Incarnation
CORRESPONDANCE
NOTE
(r) Le bienfaiteur éphémère des TJrsulines. — Ce gentilhomme anonyme et qui, semble-t-il, voulait le demeurer, nous paraît pouvoir être identifié au personnage de marque dont parle le P. Le Jeune dans un entrefilet de sa Relation de 1637 : a Si j’osais violer le secret, y écrit-il, je mettrais ici les noms de quantité de personnes très relevées en honneur, en vertu et en mérite, dont le cœur et les mains combattent avec nous au ciel et en la terre. L’un d’eux, voyant qu’on disposait un hôpital pour les pauvres Sauvages, jette les fondements d’un séminaire de petites filles » RJ 1637 (Q. 3 : C XI, 48).
Le 15 janvier en effet de cette année 1637, les directeurs de la Compagnie de la Nouvelle-France, dans leur assemblée générale, tenue à Paris, en l’hôtel de François Fouquet, avaient concédé à « Maître Jean de Beauvais, Commissaire de la marine du Ponent, (agissant au nom) d’un personnage de qualité et singulière piété, (dont il avait représenté le dessein) de contribuer à l'établissement et dotation d’une maison de religieuses à Québec,... l’Ordre desquelles il réservait de nommer dans quelque temps, ...qui eussent soin d’élever les jeunes filles des Sauvages et des Français qui résideront en la Nouvelle-France,... une quantité de terres raisonnable pour faire construire l’église et monastère des dites religieuses (et autres logis pour leurs chapelain et serviteurs, avec leur jardin, et clôture, et bâtiments nécessaires) pour loger les filles des Sauvages et des Français, qui leur pourront être baillées pour les élever ». En plus de cette étendue de terres qui devait être d’une contenance de douze arpents, concédée sur le terrain destiné à l’emplacement de la future ville de Québec, les Directeurs de la Compagnie des Cent Associés, ayant considéré la demande qui leur avait été faite et « jugé que ce pieux dessein était très avantageux pour la gloire de Dieu et l’établissement de la colonie, en vertu du pouvoir (qu’ils tenaient du roi, octroyaient au même sieur de Beauvais) pour les dites Religieuses à perpétuité, à elles et à celles qui leur succéderont, une lieue de terre de longueur sur le Fleuve Saint-Laurent, sur dix lieues de profondeur dans les terres, à prendre au-dessus ou dessous de Québec, en lieu non encore concédé ». Au chevalier de Montmagny, gouverneur de la Nouvelle-France, ou à son lieutenant, était commis le soin de mettre les dites religieuses en possession de ces deux concessions.
Quel était ce donateur si discret ? On pourrait penser à un confrère de la Compagnie du Saint-Sacrement. L’anonymat n’entrait-il pas dans leur tactique charitable? Toujours est-il que ce sont les Ursulines de Québec qui bénéficièrent des arpents de terre concédés à Québec même pour la construction de leur monastère et de leur séminaire, et du fief octroyé hors l’enclos de la ville, lequel fut connu plus tard sous le nom de fief et seigneurie de Ste-Croix (Archives de la Province de Québec. Inventaire des concessions en fief... Vol., V, pp. 139-141 .. Beauceville 1929).
DE MARIE DE L’INCARNATION