‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 48 sur 239 · XXVII. — Au P. Paul Le Jeune, de la Compagnie de Jésus · texte numérisé non relu

XXVII. — Au P. Paul Le Jeune, de la Compagnie de Jésus

RJ 1636 (Q 6 ; C VIII, 238).

. Il faut que vous sachiez que la Nouvelle-France

commence d’entrer dans les esprits de plusieurs personnes, ce qui me fait croire que Dieu la regarde d’un œil favorable. Hélas ! que diriez-vous, mon Révérend Père, si sa divine Majesté disposait les affaires en sorte que nous eussions bientôt le courage et le moyen de vous aller trouver. Je vous dirai que si telle est la volonté de Dieu, qu’il n’y a rien en ce monde qui m’en puisse empêcher, quand même je devrais être engloutie des ondes en chemin...* 1.

(De Tours, mars-avril 1636.) 2

Lettre XXVII. — L’attribution de cette lettre à Marie de l’Incarnation est conjecturale. La Relation des Jésuites de 1636 qui en cite un fragment n’en précise pas l’auteur. Cependant cette conjecture n’est pas sans quelques probabilités.

Le P. Le Jeune reçut de France, cette année-là, un nombre considérable de lettres émanant de couvents de femmes : Bénédictines de Montmartre, Carmélites du Monastère de l’Incarnation de Paris et d’autres couvents du royaume, Hospitalières de Dieppe, Visitandines de Paris, Ursulines de plusieurs maisons... etc. C’étaient pour la plupart des réponses à son appel à la charité dans RJ 1635. Ses correspondantes étaient ordinairement des supérieures qui lui écrivaient en leur nom et au nom de leur communauté. Mais dans le nombre il y avait aussi de simples religieuses, ne parlant que pour leur compte et n’engageant qu’elles. R J 1636 ( Q 5"7 J G VIII, 236-242). C’est peut-être le cas pour le fragment reproduit par le P. Le Jeune. Et si l’auteur de la lettre dont il est tiré était la Vénérable Mère, le pluriel qui y est employé ne saurait faire difficulté puisqu’elle aurait écrit pour elle et pour la Mère Ursule Jouye. La date elle-même de 1636 ne saurait nous embarrasser, car toutes les vraisemblances sont pour que la correspondance entre Marie de l’Incarnation et le P. Le Jeune, dont nous aurons bientôt des échantillons authentiques, ait précisément commencé cette même année (1).

1. La lettre semble avoir fait impression sur son destinataire par son accent décidé et, comme nous dirions aujourd’hui, son objectivité : « Voilà, observe-t-il, le cœur d’une vraie Ursuline, qui me va découvrant les voies par où son Ordre pourra un jour passer en ces grandes forêts » RJ 1636 (Q 6; C VIII, 238). La lettre avait dû faire allusion à la possibilité de trouver un fondateur temporel, idée qui pouvait tout naturellement traverser l’esprit de Marie de l’Incarnation, et qui même devait nécessairement venir sous sa plume, dans cette occasion, après ce que l’année 1635 lui avait appris des conditions d’un établissement d’Ursulines dans la Mission de la Nouvelle-France.

2. Cette lettre a dû être écrite en fin de mars ou au début d’avril. — Paul Le Jeune, né à Châlons-sur-Marne en 1591, huguenot converti, entré chez les Jésuites en 1613, était missionnaire dans la Nouvelle-France depuis 1632 et fut supérieur de la résidence de Québec et de la Mission du Canada de 1632 à 1639 {Écrits II, p. 322, note 10).

DE MARIE DE L’INCARNATION

NOTE

(i) La première lettre de Marie de V Incarnation au P. Le Jeune. — Nous savons par V et par L que, dès Tours, Marie de l’Incarnation est entrée en relations épistolaires avec le P. Le Jeune. Celui-ci a ainsi joué son rôle dans la vocation missionnaire de la Vénérable Mère. A quelle date ont commencé leurs rapports ? Ils étaient établis en 1637. Nous croyons qu’ai ors ils étaient déjà anciens d'un an.

Les affaires de Marie de l’Incarnation ont pris en effet en 1636 une tournure nouvelle. D’après la Relation de 1654 ( Écrits II, pp. 323-325), le ravissement au cours duquel Dieu avait identifié la volonté de la Vénérable Mère à la sienne, détermina chez elle un état d’âme qui se prolongea un an. Nous avons cru pouvoir reconnaître ce ravissement dans celui que mentionne la lettre du 3 mai 1635 (lettre X) et qui lui était arrivé « au commencement de l’année ».

Sûre de sa vocation, la Vénérable Mère attendit l’occasion d’en parler. Cette occasion s’était présentée avec Dom Raymond de St-Bemard, et plusieurs mois de 1635 (printemps et été) avaient été remplis par leur échange de lettres sur leur commun projet. Puis, étaient survenus les contretemps et enfin la ruine de tous leurs espoirs. C’était sur la fin de 1635. Marie de l’Incarnation s’était résignée, nous l’avons vu, et avait renoncé à toutes ses « prétentions » du Canada* Depuis elle gardait le silence sur ses sentiments intimes à ce sujet. Mais, environ douze mois après son ravissement du début de 1635, elle se sentit pressée de déclarer sa vocation. Jusqu’ici, elle n’en avait encore rien dit au Jésuite de Tours, qui la dirigeait, le P. Salin. C’était du reste inutile, puisqu’elle était en conversation pour cette affaire avec Dom Raymond. Le concours de ce dernier qui paraissait suffisant, s’était révélé inefficace. Marie de l’Incarnation se retourna donc vers les Jésuites. Ce fut en vain, le P. Salin ne voulant rien entendre. Sur le conseil d’un autre Jésuite, le P. de Lidel, qui l’avait providentiellement visitée, elle écrivit sans tarder au P. Georges de la Haye ( Écrits II, 325-329). Suivant la Relation de 1654, cette correspondance aurait précédé celle avec Dom Raymond (Écrits II, p. 329) ou du moins aurait coïncidé avec elle. Mais les lettres, qui sont contemporaines des faits sont formelles : lors de la première lettre à Dom Raymond Marie de l’Incarnation n’avait encore déclaré sa vocation qu’au P. Jacques Dinet (voir la lettre du 5 avril 1635, lettre IV). La confidence au P. de la Haye, loin de précéder celle à Dom Raymond, l’a suivie. D’après les Catalogues de la Compagnie de Jésus, le P. de Lidel résida à Tours durant les années scolaires 1634-1636, et il était à Bourges pour l’exercice 1636-1637. Ce serait donc dans le premier semestre de 1636 qu’il serait passé aux Ursulines, et plutôt même dans le premier trimestre. (Ces précisions serviront à rectifier ce que nous avons dit dans Écrits II, p. 336, note 3). En effet, le 8 avril 1636, deux jeunes Jésuites, qui deviendront bientôt les correspondants de la Vénérable Mère, vont quitter Dieppe pour la Nouvelle-France, où à peine débarqués ils gagneront la Mission des Hurons. En 1637, au printemps, ils écriront à Marie de l’Incarnation. Nous montrerons plus loin que, de leur départ de Dieppe jusqu’à l’automne de 1637,,

CORRESPONDANCE

ils n’ont pu recevoir aucune lettre de France. C’était donc eux qui prévenaient la Mère de l’Incarnation. Mais ils ne l’avaient jamais vue. Où donc en auraient-ils entendu parler, sinon en France, et à Paris, avant leur départ, en mars de 1636 ? Et qui les aurait intéressés à elle, sinon un Jésuite qui la connaissait et qui avait foi en sa vocation canadienne ? Ce Jésuite ne saurait être le P. Jacques Dinet, et pour les raisons que la lettre du 29 juillet 1635 nous fait connaître (lettre XVIII). Ce doit donc être le P. de la Haye, qui justement, dans ces années-là, était attaché aux résidences de Paris, et qui, dès les premières lettres que Marie de l’Incarnation lui écrivit sur sa vocation, y donna son approbation, l’exhortant « de (se) disposer à ce que la divine Providence ordonnerait (d’elle), et que le temps de son exécution arriverait, ainsi qu’il l’espérait » ( Écrits II, p. 328).

L’année de la confidence au P. de la Haye ne saurait donc être mise en doute. C’est 1636, de janvier à mars. On imagine aisément que le P. de la Haye, ainsi convaincu, ait cherché les moyens de faire aboutir une vocation qu’il croyait venir de Dieu. L’un des premiers à prendre était certainement de prendre langue avec le supérieur de la résidence de Québec, le P. Le Jeune, et il était tout naturel que les deux jésuites en partance fussent chargés d’une commission à cet effet. Mais le P. de la Haye n’aurait -il pas conseillé à sa dirigée d’écrire à Le Jeune une lettre dont les missionnaires auraient été les porteurs ? Dans ce temps-là, il n’y -avait qu’une communication annuelle de l’ancienne France avec la nouvelle. Tout retard aurait remis les choses à l’année suivante. L'étonnant serait qu’on ne se soit pas pressé. La suite apportera de nouveaux appuis à cette conjecture.

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