‹ Écrits spirituels et historiquesChapitre 67 sur 239 · XLVI. — A Dom Raymond de St-Bernard · texte numérisé non relu

XLVI. — A Dom Raymond de St-Bernard

L pp. 312-313, Lettre historique V. — R XXI.

Mon très Révérend Père,

Nous sommes dans une affaire où notre Révérende Mère et moi voudrions acheter bien cher votre présence h Ce que je vous dirai demeurera, s’il vous plaît, entre vous et moi, parce qu’elle se traite en secret à cause de son importance. Voici ce que c’est.

Notre-Seigneur a inspiré à une dame de qualité et de vertu de fonder un monastère en Canada pour des religieuses Ursulines, et elle me fait l’honneur de me demander pour m’emmener avec elle, car elle se veut donner elle-même. Jusqu’à cette heure, son dessein a été de prendre chez nous toutes les religieuses de la fondation, mais lorsqu’il a fallu traiter d’affaires, le Révérend Père Provincial des Jésuites qui, comme je

des Ursulines de Tours. Il ne les connaissait pas, mais par contre il connaissait fort bien les Ursulines du grand Couvent du Faubourg Saint-Jacques de Paris, leur vie très régulière et leur zèle pour la Mission. Il aurait voulu qu’on leur donnât la préférence. Les raisons qu’il mettait en avant étaient sages, et il avait voix prépondérante au chapitre. Néanmoins, Mme de la Peltrie, déjà en rapports avec Tours, encouragée d’ailleurs par les Jésuites amis de Marie de l’Incarnation, les Pères de la Haye et Poncet, tenait bon. Elle voulut, pour plus de sûreté informer la Vénérable Mère de la tournure des négociations et prendre son avis sur les points qui faisaient difficulté. Et celle-ci, nous dit V p. 363, « lui fit une réponse si judicieuse qu’elle la satisfit extrêmement ». Cette réponse est perdue, mais la lettre suivante à Dom Raymond nous en donnera le sens.

La date des deux lettres nous est indiquée par la lettre à Dom Raymond qui traite du même sujet. Celle-ci est du 17 janvier 1639. La lettre de Mme de la Peltrie et la réponse de Marie de l’Incarnation devaient être des 10-17 du même mois.

Lettre XLVI. — i.L’ affaire qui se traitait à Paris était d’importance pour Marie de l’Incarnation. Dom Raymond était un personnage de marque, bien connu des Directeurs des Cent Associés ; son opinion devait être d’un grand poids dans la circonstance. Il convenait de le mettre au courant de ce qui se passait.

crois, est engagé de parole, ou du moins d’affection, à nos Révérendes Mères de Paris, nous traverse, sans savoir néanmoins que nous le sachions2. Il a donc fait proposer à cette Dame qu’il fallait prendre des Religieuses de Paris ; à quoi elle a répondu qu’elle me voulait absolument et avant toute autre. Sur cela, et sur ce que le R. P. de la Haye a dit qu’il était d’avis que j’y allasse la première, il a donné les mains ; mais il a ajouté qu’il suffisait que je sortisse seule d’ici avec une compagne, et que pour les autres, on les prendrait plus facilement à Paris3. Et d’autant que ces Révérendes Mères font vœu d’instruire4, — ce que nous ne faisons pas, — ces Révérends Pères disent que leur règlement

2. Le P. Binet était l’un de ces religieux de la Compagnie de Jésus, «les plus signalés en vertu et en doctrine », auxquels les Ursulines du Faubourg Saint- Jacques aimaient à recourir. C’était la fondatrice elle-même. Madame de Sainte- Beuve, qui l’avait introduit dans la maison (Annales manuscrites du Grand Couvent des Ursulines du Faubourg Saint- Jacques, p. 457. Archives des Ursulines de Québec). Dom Raymond de St-Bemard était non moins en faveur dans le couvent. En 1639, il en était le visiteur canonique par nomination et il fut à plusieurs reprises maintenu dans ces fonctions par l’élection des religieuses (Op. cit., p.2i2).

3. Madame de la Peltrie dut se rallier au sentiment du P. Binet, et accepter de prendre les futures religieuses de sa fondation mi-partie à Tours et mi-partie à Paris. En 1640, sur les cinq Ursulines que comptera le monastère, deux seront de Tours, et les trois autres de la Congrégation de Paris, dont deux du Couvent du Faubourg Saint-Jacques et une du couvent de Dieppe. Cependant, le mérite de l’initiative de la fondation de Québec, et la qualité de fondateur revenaient au monastère de Tours. Les Chroniques de l’Ordre des Ursulines, œuvre d’une Ursuline du Couvent du Faubourg Saint-Jacques, rangent Québec parmi les maisons sorties de Tours et les fondations de la Congrégation de Bordeaux {Op. cit., I, pp. 379 et ss.). Il est donc inexact d’écrire que «les Ursulines de Québec dépendaient des Ursulines de Rouen » (G. Vattier, Essai sur la mentalité canadienne- française, p. 15). Aucune Ursuline de Rouen ne passa d’ailleurs jamais à Québec.

4. Les Ursulines de Paris tenaient beaucoup à ce quatrième vœu dont elles se faisaient gloire : Les religieuses de la Congrégation de Paris, disent leurs Annales, « aux trois vœux solennels (communs aux autres religieuses) en ajoutent un quatrième, s’obligeant par vœu d’instruire les petites filles, en prenant tellement cela pour fin principale, que toutes leurs constitutions, tous leurs exercices et offices sont dressés à ce dessein ». Le Monastère du Faubourg Saint-Jacques, ajoute l’annaliste, écho de toutes ses sœurs, passait même tous les autres en excellence (et ceux de la Congrégation de Bordeaux ne sont pas exceptés) « à raison de ce quatrième vœu, qui est comme une riche boucle de diamant, laquelle ferme la chaîne aux trois chaînons des trois autres vœux, donne une perpétuelle stabilité à cet emploi d’instruction et met pour ainsi dire la dernière perfection à tout l’Ordre ». Bref, ce quatrième vœu était « le propre caractère » de la Congrégation de Paris (Annales des Ursulines du Couvent du Faubourg Saint-Jacques. Archives des Ursulines de Québec).

CORRESPONDANCE

est meilleur que le nôtre et, par conséquent, qu’il le faudra prendre quand les Religieuses de ces deux monastères viendront à s’unir. C’est à quoi, notre Révérende Mère et moi avons de la peine, car nous trouvons nos règlements aussi bons que ceux-là5. Mais, bien consentirons-nous, sauf votre meilleur avis, que les unes et les autres demeurent dans l’état où elles sont, jusqu’à ce que nous soyons sur le lieu, où, selon la disposition du pays, nous ferons des règlements que nous embrasserons toutes unanimement6. Dites-nous, s’il vous plaît, votre sentiment. Nous l’attendons par la première poste.

Il se présente encore une autre difficulté. La Dame veut partir cette année, mais elle a toutes les peines du monde de trouver qui veuille acheter son bien secrètement, ainsi qu’elle désire, afin de n’être point traversée. Je lui ai conseillé, le dernier voyage7, d’assurer sa fondation, sur le tiers de son bien, selon la coutume, afin d’agir plus librement et de ne rien craindre8. Je n’ai pas eu encore de réponse. Enfin, c’est une affaire qui demande l’assistance de vos prières. Je vous les demande avec votre sainte bénédiction.

De Tours, le iy janvier 163g.

5. La fin propre de l’Institut des Ursulines étant en effet l’instruction de la jeunesse féminine, la Congrégation de Bordeaux considérait qu’en fait ce vœu n’ajoutait rien aux obligations de ses religieuses, et elle ne l’avait pas adopté. Mais on comprend le point de vue de Binet. Du jour, où dans une maison composée de religieuses appartenant à deux congrégations différentes, il faudrait supprimer toutes les particularités pour uniformiser les coutumes, le quatrième vœu ferait une pierre d’achoppement. Or la profession de ce vœu avait la sympathie du jésuite. Il ne fallut rien moins que toute la sagesse de la Vénérable Mère pour trouver le compromis qui conciliât toutes les prétentions en présence.

6. On fit droit à ces sages observations, et la conclusion de l’affaire fut remise à plus tard.

Page 1