A Saint-Germain-en-Laye où résidait alors la cour
DE MARIE DE L’INCARNATION
nous font des caresses qui ne se peuvent dire : il semble qu’elles et nous ayons été élevées ensemble et que nous ayons été informées d’un même esprit. Plusieurs d’entre elles ont eu à mon égard des ouvertures de cœur très engageantes, et elles m’ont témoigné le désir qu’elles ont d’une union générale de toutes les Ursulines de France (car, je ne leur en ai point parlé autrement) 7. La Mère Supérieure8 m’en a fort entretenue, et elle m’a dit que plusieurs Prélats, dans la dernière conférence qu’ils ont tenue à Paris9, ont fort agité cette affaire, et qu’ils étaient même dans le dessein de l’exécuter, sans je ne sais quelle autre affaire qui interrompit celle-là. Cette bonne Mère aurait le même désir que vous pour cela. En ce qui me regarde, elle m’a parlé fort ouvertement et fait paraître qu’elle me confiait sa fille, sans s’informer si je la contraindrais de se conformer à nous. Mais je l’ai prévenue sur ce point, l’assurant que je me comporterais suivant l’avis du R. P. Vimont10 et qu’elle devait
7. Les premières ouvertures sur ce sujet de l’union seraient donc venues des Ursulines de Paris.
8. La mère Marie Béron de Sainte-Madeleine. Née à Chartres d’une famille modeste, en 1581, entrée en 1610 dans le petit groupe des pieuses filles dont Madame de Sainte-Beuve projetait de faire le noyau de la Congrégation d’Ursulines qu’elle voulait établir à Paris, elle avait été l’une des quatre premières professes du Couvent du Faubourg Saint-Jacques. De 1623 à 1657, élue supérieure à diverses reprises, elle fut dix-huit ans à la tête de cette maison. Son caractère élevé, son esprit solide, sa bonté et sa ferveur lui ont mérité de passer à la postérité pour «le modèle des religieuses » de son Institut. Les deux Pères Charles et Jérôme Lalemant, qui furent tous les deux missionnaires dans la Nouvelle-France, et le P. Saint- Jure, professaient pour elle une grande admiration. Elle avait pensé à se donner elle-même à la Mission du Canada et elle fut certainement l’une des premières Ursulines à correspondre avec Le Jeune sur le sujet d’une fondation de religieuses enseignantes à Québec. Ne pouvant s’y consacrer de sa personne, elle fit du moins tout ce qui était en son pouvoir pour la favoriser par l’envoi de quelques-unes de ses filles. Elle fut toute sa vie une bienfaitrice insigne du monastère et du séminaire (Annales des Ursulines du Couvent du Faubourg- St-Jacques... ; et Chroniques de l’Ordre des Ursulines... T. I, IIIe partie). Nous n’avons plus rien de sa correspondance avec Marie de l’Incarnation. Elle devait mourir le Ier mars 1657, à l’âge de 75 ans.
9. Malheureusement les Registres des Assemblées générales du clergé de France que nous possédons ne contiennent que les proces-verbaux des sessions .et rien sur les matières en délibération.
10. Barthélemy Vimont, né en 1594, entra chez les Jésuites en 1613. Parti une première fois pour la Nouvelle-France en 1629 avec le Capitaine Daniel, un naufrage l’avait jeté sur les côtes du Cap-Breton, d où, apres un séjour de quelques mois, il avait été, en 1630, ramené en France. Nommé supérieur de la Mission de
CORRESPONDANCE
être persuadée que nous demeurerions dans une telle union qu’elle n’en recevrait que du contentement. Et en effet, si elle vient, comme nous en avons encore quelque espérance et qu’elles font de leur côté tout leur possible pour cela, nous en userons de la sorte* 11. Je ne sais ce qui nous arrivera, car je vois que le diable est enragé de notre dessein, vu les traverses qu’il nous suscite. Dès que nous serons à Dieppe, je vous ferai savoir le succès de cette affaire, et ce que Monseigneur de Paris aura fait.
Les Ursulines de Pontoise voudraient bien gagner cette place12. Si elle leur manque, celles de Rouen ont de l’ardeur pour la posséder 13 ; et si celles-ci ne l’empor-
la Nouvelle-France, sur la fin de 1638, en remplacement du P. Le Jeune, il devait partir par la même flotte que les Ursulines. Sa charge en faisait le supérieur des maisons religieuses du pays. D’où l’obligation pour les Ursulines de lui déférer ce qui touchait à l’administration temporelle et spirituelle de leur monastère.
11. Les Annales des Ursulines du Faubourg Saint- Jacques ont noté avec satisfaction cette unanimité des cœurs : Les religieuses « de Tours, disent-elles, promettaient de prendre telles coutumes qui leur seraient données, conformes et convenables au pays où elles allaient ». Aussi « la supérieure et les Ursulines de Paris consentirent très volontiers » à donner une des leurs pour la future fondation. Elles montrèrent la même bonne volonté l’année suivante, quand l’archevêque de Paris, revenu de ses préventions sur la Mission du Canada, autorisa le départ de deux religieuses du grand Couvent pour Québec.
12. Deux routes menaient de Paris à Rouen : l’une, la route d’En bas, suivait la rive gauche de la Seine, et par Mantes, où les Ursulines s’étaient établies en 1629, entrait dans Rouen après avoir passé le fleuve à Pont-de-l’Arche ; l’autre, la route d’En haut, passait par Saint-Denis-en-France, et de là, à droite de la Seine, s’enfonçant dans les terres, par Pontoise et Magny-en-Vexin, allait en ligne directe à Rouen. La mention de Pontoise suggère que la caravane prit la route d’En haut, la plus courte. Il semble du reste que Marie de l’Incarnation ait fait une visite aux Ursulines de Saint-Denis, où elle aurait fait la connaissance de MUe de Luynes. Cela confirmerait notre hypothèse sur l’itinéraire adopté.
Il est possible que Marie de l’Incarnation soit entrée au monastère de Pontoise qui était sur son chemin. Les Ursulines du Faubourg Saint-Jacques s’y étaient établies en 1616. Cette maison avait déjà ou était sur le point d’avoir comme supérieure, une religieuse de grande naissance et de vertu plus grande encore, la Mère Geneviève Pertuis des Voceaux, dite de la Conception de la sainte Vierge, qui par sa mère descendait des Montmorency. Pontoise n’enverra jamais de religieuse au Canada.
13. Les Ursulines de Rouen étaient encore une fondation du grand Couvent de Paris (1619). Cette maison eut longtemps à sa tête « une personne de rare capacité », la Mère Barbe des Nots, dite de Saint-Dominique (Les Chroniques de l’Ordre des Ursulines... Vol. I, p. 160), que plus tard on suspecta quelque peu de sympathies pour le jansénisme. (Mémoires de Godefroid Hermant sur l’Histoire ecclésiastique du XVIIe siècle. Édition A. Gazier, T. IV et V passim.)
tent, celles de Dieppe ne la laisseront pas échapper. Il y a encore un monastère voisin où les religieuses sont remplies d’un semblable désir14. Mais enfin, Dieu seul sait s’il veut une troisième ou s’il veut que nous passions seules. Nous le saurons bientôt, car il est notre refuge, et c’est lui qui nous fait savoir ses volontés...
De Rouen, le 2 d’avril 163g.
LU. — A Dom Raymond de St-Bernard
V fragment p. 386.
. Quoique tout soit prêt, j’ai encore peur de perdre
mon bonheur, ainsi que beaucoup d’autres. L’un des Pères qui étaient allés à La Rochelle pour s’embarquer est tombé malade et demeure* 1, tandis que son compagnon passe seul, selon la parole de Notre-Seigneur : L’un sera choisi et l’autre sera laissé 2. Ce qui m’apprend qu’il y a toujours lieu de craindre...
(De Dieppe, avril 163g.) 3
14. Nous ne savons à quelle maison la lettre fait ici allusion. Les Ursulines étaient à Abbeville depuis 1615, à Amiens depuis 1616, à Eu depuis 1618, à Gisors depuis 1621, au Hâvre de Grâce (le Hâvre) depuis 1627, à Mantes depuis 1629, à Goumay depuis 1630. Cette même année Gisors devait fonder Magny ; il semble donc qu’on ne puisse penser à lui pour ces désirs d’entrer dans la Mission du Canada. Aucune des autres maisons, sauf Abbeville, ne figure au Registre des Bienfaiteurs des Ursulines de Québec avant 1647. Mais ce Registre, nous l’avons dit, présente des lacunes considérables.
Lettre LU. — Cette lettre d’après la glose de V fut écrite de Dieppe, « douze jours avant (le) départ de France ».
1. Tous les Jésuites à destination de Québec et des Hurons devaient s’embarquer à Dieppe. Il ne peut s’agir que des missionnaires désignés pour le Cap- Breton ou pour Miscou, où les bateaux se rendaient directement de France, sans monter à Tadoussac et à Québec. RJ 1635 (Q 3 ; C VII, 262).