I. Souhait propre à L
CORRESPONDANCE
Jésus, que je ne vous l’aie communiqué et qu’au même temps je ne me sois soumise à votre bon plaisir et à vos salutaires avis2.
C’est donc, mon très Révérend Père, que j'ai un extrême désir d’aller en Canada3, et comme ce désir me suit partout je ne sais à qui je me dois adresser pour le dire et pour demander secours afin de l’exécuter. Mais on m’a appris que vous êtes en dessein de vous exposer à une si haute entreprise, et que l’affaire est si avancée que vous devez passer par cette première flotte qui va partir après Pâques4. Bon Dieu ! Cela est-il vrai ? S’il est vrai, de grâce, ne me laissez pas et menez-moi avec vous. J’aime ardemment toutes ces petites Sauvages, et il me semble que je les porte dans mon cœur. Que je m’estimerais heureuse de leur pouvoir apprendre à aimer Jésus et Marie ! Il faut que je vous confesse qu’il y a plus de dix ans que je suis poursuivie du désir de travailler au salut des âmes, et je vois tant de charme et de bonheur en l’exercice de cet emploi, que cela le rallume sans cesse5. Il n’y a point de pensée si agréable à mon esprit, et il me semble qu’il n’y a personne sous le ciel qui puisse jamais mériter la possession d’un bien si inestimable que d’être choisi de Dieu pour un si haut dessein. Je pense que pour l’obtenir, il faut plus aimer que tous les Séraphins, car cela se doit gagner par amour, et si j’aimais d’un amour tel que je m’imagine qu’il doit être, je me serais déjà
2. Sur cette conduite ordinaire de Marie de l’Incarnation avec son directeur, voir Écrits I, pp. 187-190, 365-368 ; II, p. 208.
3. La Vénérable Mère décrira plus loin l’origine merveilleuse et surnaturelle de ce désir. Voir plus loin la lettre X et aussi Écrits II, pp. 303-306.
4. Dom Raymond avait fait part de son dessein à l’un des Feuillants de Tours. La communication était confidentielle. Mais bouleversé d’une telle nouvelle, le religieux qui l’avait reçue en avait aussitôt apporté le secret à la supérieure des Ursulines ( Écrits II, p. 329).
5. Ces aspirations étaient déjà assez précises en 1625, et Marie de l’Incarnation nous en a conservé des traits dans sa Relation de 1633 ( Écrits I, fragments 16 et 18, pp. 1 77-1 79). C’est une inclination si prononcée aux fonctions apostoliques qui amena Dom Raymond en 1630 à préférer pour sa dirigée les Ursulines aux Feuillantines.
DE MARIE DE L’INCARNATION
saisie du Cœur de mon très aimable Jésus, et l’aurais forcé6 de m’exaucer sans retardement, tant je me sens pressée. Vous ne sauriez croire, néanmoins, combien je fais de saillies ni combien de fois le jour mon esprit est transporté pour importuner Celui qui me peut seul ouvrir la porte. Et comme sa Majesté a des sujets dont elle se veut servir dans l’exécution de ses saintes volontés, le rapport qu’on m’a fait de votre dessein m’a fait penser si ce divin Sauveur ne vous avait point choisi pour me faire posséder l’effet de mes désirs, pour comble de tous les autres biens qu’il m’a faits par votre moyen. Voudrait-il bien que vous fussiez le commencement et la fin de mon bonheur pour me conduire au point où il me veut 7 ? Si cela est, qu’il soit béni sans cesse et que son amour fasse que je ne m’en rende point indigne ! Mais quand je considère mes imperfections, je me dis aussitôt qu’il ne voudra point de moi, que quelque autre plus aimée 8 lui gagnera le cœur et qu’il fera tomber cet heureux choix sur elle. Mais je lui rends grâces de ce choix, dans lequel il ne se peut tromper, et de ce qu’il se formera des sujets tels qu’il les veut et qui lui seront des riches vaisseaux d’élection.
Je vous conjure néanmoins de m’aider en mon dessein, et cependant9 de me donner une favorable réponse. * Mais je m’imagine que vous m’allez blâmer de ce qu’étant si misérable, j’ose aspirer à une vie si sublime. Mais faites tout ce qu’il vous plaira, mon très Révérend Père, j’honorerai toujours vos rigueurs aussi bien que vos bontés * 10.
De Tours, le 20 mars 1635.
6. L’aurais forcé, Dieu le Père. Nous reviendrons plus loin sur l’origine toute récente et la nature de cette pratique de la Vénérable Mère.
7. La vocation apostolique de Marie de l’Incarnation devait être en effet l’aboutissant de son expérience mystique. Or, Dom Raymond de Saint-Bernard avait pris la conduite de la Vénérable Mère presque au début de cette expérience (Écrits I, pp. 239-240, note 3 ; II, 193).