‹ Ecrits sur la musiqueChapitre 10 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Des divers moyens de communiquer nos pensées.

-L'A parole distingue l'homme entre les animaux : le langage distingue les nations entre elles; on ne connaît d'oii est un homme qu'après qu'il a parlé. L'usage et le besoin font apprendre à chacun la langue de son pays ; mais qu'est-ce qui fait que celte langue est celle de son pays et non pas d'un autre? Il faut bien remonter, pour le dire, à quelque raison qui tienne au local, et qui soit antérieure aux mœurs mêmes : la parole, étant la première institution sociale, ne doit sa forme qu'à des causes naturelles.

Sitôt qvi'un homme fut reconnu par un autre pour un être sentant, pensant et semblable à lui, le désir ou le besoin de lui communiquer ses sentimens et ses pensées lui en fil chercher les moyens. Ces moyens ne peuvent se tirer que des sens, les seuls instrumens par lesquels un homme puisse agir sur un autre. Voilà donc l'i. itntion des signes sensibles pour exprimer la fens». . Les inventeurs du Langage ne firent pas ce raisonnement , mais l'instinct leur en suggéra la conséquence.

Les moyens généraux par lesquels nous pouvons

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agir sur les sens d'autrui se bornent à denx , savoir, le mouvement et la voix. L'action du mouvement est immédiate par le toucher ou médiate par le geste ; la première, ayant pour terme la longueur du bras, ne peut se transmettre à distance : mais l'autre atteint aussi loin que le rayon visuel. Ainsi restent seulement la vue et l'ouïe pour organes passifs du langage entre des hommes dispersés.

Quoi(iuc la langue du geste et celle de la voix soient également naturelles , toutefois la première est plus facile et dépend moins des conventions : car plus d'objets frappent nos yeux que nos oreilles, et les figures ont plus de variété que les sons ; elles sont aussi plus expressives et disent plus en moins de temps. L'amour, dit-on, fut l'inventeur du dessin ; il put inventer aussi la parole , mais moins heureusement. Peu content d'elle, il la dédaigne : il a des manières plus vives de s'exprimer. Que Celle qui traçait avec tant déplaisir l'ombre de son amant lui disait de choses! Quels sons eût-elle employés pour rendre ce mouvement de baguette?

Nos gestes ne signifient rien que notre inquiétude naturelle; ce n'est pas de ceux-là que je veux parler. Il n'y a que les Européens qui gesticulent en parlant : on dirait que toute la force de leur langue est dans leurs bras; ils y ajoutent encore celle des poumons, et tout cela ne leur sert de guère. Quand un Franc s'est bien démené, s'est bien tourmenté le corps à dire beaucoup de paroles, un Turc ôte' un moment la pipe de sa bouche, dit deux mots à demi-voix, et l'écrase d'une sentence.

Depuis que nous avons appris à gesticuler , nous avons oublié l'art des pantomimes, par la même raison qu'avec beaucoup de belles grammaires nous n'entendons plus les symboles des Egyptiens. Ce

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que les anciens disaient le plus vivement , ils ne l'exprimaient pas par des mo'.s, mais par des signes ; ils ne le disaient pas, ils le montraient.

Ouvrez riiistoire ancienne , vous la trouverez pleine de ces manières d'argumenter aux yeux, et jamais elles ne manquent de produire un effet plus assuré que tous les discours qu'on aurait pu mettre à la place. L'objet offert avant de parler ébranle l'imagination, excite la curiosité , tient l'esprit en suspens et dans l'attente de ce quon va dire. J'ai remarqué que les Italiens et les Provençaux, chez qui pour rordinaire le geste précède le discours, trouvent ainsi le moyen de se faire mieux écouter, et même avec plus de plaisir. Mais le langage le plus énergi([ue est celui où le signe a tout dit avant qu'on parle. Tarquin, Thrasybule abattant les tètes des pavots, Alexandre appliquant son cachet sur la bouche de son favori, Diogène se promenant devant Zenon, ne parlaient-ils pas mieux qu'avec des mots? Quel circuit de paroles eût aussi bien exprimé les mêmes idées? Darius, engagé dans la Scythie avec son armée , reçoit de la part du roi des Scythes une grenouille, un oiseau, une souris, et cinq flèches : le héraut remet son présent en silence, et part. Cette terrible harangue fut entendue, et Darius n'eut plus grande hâte que de reoao^ner son pays comme il put. Substituez une lettre à ces signes : plus elle sera menaçante , moujs elle effraiera ; ce ne sera plus qu'une gasconnade dont Darius n'aurait fait que rire.

Quand le Lévite d'Ephraïm voulut venger la mort de sa femme , il n'écrivit point aux tribus d'Israël; il divisa le corps en douze pièces, et les leur ( nvoya. A cet horrible aspect, ils cornent aux armes en criant tout d'une \oix: Non, jamais rien

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de tel n'est arrivé dans Israël , depuis te jour que nos pères sortirent d'Egypte jusqu'à ce jour. Et la tribu de Beniamin fut exterminée (i). De nos jowrs , l'afTaire, tournée en plaidoyers, en discussions, peut-être en plaisanteries, eût traîné en longueur, et le plus horrible des crimes fût enfin demeuré impuni. Le roi Saùl, revenant du labovirage, dépeça de même les bœufs de sa charrue , et usa d'un signe semblable pour faire marcher Israël au secours de la ville de Jabès. Les prophètes des Juifsj les législaleurs des Grecs , offrant souvent au peuple des objets sensibles , lui parlaient mieux par ces objets qu'ils n'eussent fait par de longs discours ; et la manière dont Athénée rapporte que l'orateur Hypéride fit absoudra la courtisane Phryné , sans alléguer un seul mot pour sa défense, est encore une éloquence muette, dont l'effet n'est pas rare dans tous les temps.

Ainsi l'on parle aux yeux bien mieux qu'aux oreilles. Il n'y a personne qui ne sente la vérité du jugement d'Horace à cet égard. On voit même que les discours les plus éloquens sont ceux où l'on enchâsse le plus d'images ; et les sons n'ont jamais plus d'énergie que quand ils fontl'effetdes covxleurs.

Mais lorsqu'il est question d'émouvoir le cœur et d'enflammer les passions, c'est tout autre chose. L'impression successive du discours, qui frappe à coups redoublés, vous donne bien une autre émotion que la présence de l'objet même , où d'un coup (l'œil vous avez tout vu. Supposez une situation de douleur parfaitement connue ; en voyant la personne aflligée vous serez difficilement ému jus-

(i) Il n'en resta que six cents hommes, sans femmes ni eufans.

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qu'à pleurer : mais laissez-lui le temps de vous dire tout ce qu'elle sent , et bientôt vous allez fondre en larmes. Ce n'est qu'ainsi que les scènes de tragédie font leur effet (i). La seule pantomime sans discours vous laissera presque tranquille ; le discours sans geste vous arrachera des pleurs. Les passions ont leurs gestes, mais elles ont aussi leurs accens : et ces accens qui nous font tressaillir, ces accens auxquels on ne peut dérober son organe, pénètrent par lui jusqu'au fond du cœur , y portent malgré nous les mouvemens qui les arrachent, et nous font sentir ce que nous entendons. Concluons que les signes visibles rendent l'imitation plus exacte, mais que l'intérêt s'excite mieux par les sons.

Ceci me fait penser que si nous n'avions jamais eu que des besoins physiques , nous aurions fort bien pu ne parler jamais , et nous entendre parfaitement par la seule langue du geste. Nous aurions pu établir des sociétés peu différentes de ce qu'elles sont aujourd'hui , ou qui même auraient marché mieux à leur but. Nous aurions pu instituer des lois , choisir des chefs , inventer des arts , établir le commerce , et faire , en un mot, presque autant de choses que nous en faisons par le secours de la parole. La langue épistolaire des salams (2) trans-

(1) J'ai dit ailleurs pourquoi les malheurs feints nous touchent bien plus que les véritables. Tel sanglote à la tragédie, qui n'eut de ses jours pitié d'aucun malheureux. L'invention du théâtre est admirable pour enorgueillir notre amour-propre de toutes les vcrius que nous n'avons point.

(2) Les salams sont des multitudes de choses les plus communes, comme une orange, un ruban , du charbon, etc. , dont renvoi forme un sens connu de tous les amans dans les pays où cette langue est en usage^^

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met, sans crainte des jaloux, les secrets de la galanterie orientale à travers les harems les mieux gardés. Les muets du Grand Seigneur s'entendent entre eux , et entendent tout ce qu'on leur dit par signes, tout aussi bien qu'on peut le dire par le discours. Le sieur Pei'eyre , et ceux qui , comme lui , apprennent aux muets non-seulement à pailer , mais à savoir ce qu'ils disent, sont bien forcés de leur apprendre auparavant une autre langue non moins compliqn'-e , à l'aide de laquelle ils puissent leur faire enlendre celle-là.

Chardin dit qu'aux Indes les facteurs se prenant la main l'un à l'autre, et modifiant leurs attouchemens d'une manière que personne ne peut apercevoir, traitent ainsi publiquement, mais en secret toutes leurs affaires sans s'être dit un seul mot. Supposez ces facteurs aveugles, sourds et muets, ils ne s'entendront pas moins entre eux ; ce qui montre que des deux sens par lesquels nous sommes actifs un seul suiSrait pour nous former un langage.

Il paraît encore par les mômes observations que l'invention de l'art de communiquer nos idées dépend moins des organes qui nous servent à cette communication, qued'unefacultépropreà l'homme, qui lui fait employer ses organes à cet usage , et qui, si ceux-là lui manquaient, lui en ferait employer d'autres à la même fm. Donnez à l'homme une organisation tout aussi grossière qu'il vous plaira , sans doute il actiuerra moins d'idées ; mais pourvu seulement qu'il y ait entre lui et ses semblables quelque moyen de communication par lequel l'un puisse agir et l'autre sentir, ils parviendront à se communiquer entin tout autant d'idées . qu'ils en auront.

sua l'origine cr.s la^gves. i55

Les animaux ont pour cette communication une organisation plus que suffisante, et jamais aucun (Feux n'en a fait cet usage. Voilà, ce me semble, une différence bien caractéristique. Ceux d'entre eux qui travaillent et vivent en commun , les castors, les fourmis, les abeilles, ont quelque langue naturelle pour s'entre-communiquer , je n'en fais aucun doute. Il y a même lieu de croire que la langue des castors et celle des fourmis sont dans le geste et parlent seulement aux yeux. Quoi qu'il en soit , par cela même que les unes et les autres de ces langues sont naturelles, elles ne sont pas acquises; les animaux qui les parlent les ont en naissant : ils les ont tous, et partout la môme ; ils n'en changent point, ils n'y font pas le moindre progrès. La langue de convention n'appartient qu à l'homme. Voilà pourquoi l'homme fait des progrès, soit en bien soit en mal, et pourquoi les animaux n'en font point. Cette seule distiaciion paraît mener loin : on l'explique , dit-on , par la différence des organes. Je serais curieux de voir cette explication.

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