CHAPITRE XIV
De l'Harmonie.
La beauté des sons est delà nature; 'eur effet est purement physique ; il résulle du concours des diverses particules d'air mises en mouvemeat par le corps sonore , et par toutes ses aliquotes, peut-être à l'infini : le tout ensemble donne une sensation a-réable. Tous les hommes de l'univers prendiont pïaisir à écouter de beaux sons ; mais si ce plaisir D'est aniuié par des inilexions mélodieuses qui leur soient familières, il ne sera point délicieux, il ne se chan-era point en volupté. Les plus beaux chants, à notre gré, toucheront toujours médiocrement une oreille Tpii n'y sera point accoutumée; c'est une lui-ue dont il faut avoir le dictionnaire.
L'harmonie proprement dite est dans un cas bien moins favorable encore. N'ayant que des beautés de convention, elle ne flatte à nul égard les oreilles qui n'y sont point exercées; il taut en avoir une longue habitude pour la sentir et pour la goûter. Lc'T oreilles nistiquesn'eulendcnt que du bruit dans „ ,s consonnances. Quand les proportions nalureUes sont altérées, il n'est pas étonnant que le plaisir naturel n'existe plus.
Un son porte avec lui tcUs ses sons hannouKiucs
SUR L ORIGISE DES L.i>Xi;ES. l83
concomitans, dans les rapports de force et d'intervalles qu'ils doivent avoir entre eux pour donner la plus parfaite harmonie de ce même sou. Ajoutez-y la tierce ou la «juinte, ou quelque autre consonnance; vous ne l'ajoutez pas, vous la redoublez; vous laissez le rapport d'intervalle^ mais vous altérez celui de force. En renforçant une consonnance et non pas les autres, vous rompez la proportion; en voulant faire mieirx que la nature, vous faites plus mal. Vos oreilles et votre goût sont gâtés par un art mal entendu. Naturellement il n'y a point d'autre harmonie que l'unisson.
M. Rameau prétend que les dessus d'une certaine simplicité suggèrent naturellement leurs basses , et qu'un homme ayant l'oreille juste et non exercée entonnera naturellement cette basse. C'est là un préjugé de musicien, démenti par toute expérience. ISon-seulement celui qui n'aura jamais entendu ni basse, ni harmonie , ne trouvera de lui-même ni celte harmonie, ni cette basse; mais même elles lui déplairont si on les lui fait entendre , et il aimera beaucoup mieux le simple unisson.
Quand on calculerait mille ans les rapports des sons et des lois de l'harmonie, comment fera-t-on jamais de cet art un art d'imitation? Oij est le principe de cette imitation prétendue ? De quoi l'harmonie est-elle signe?et qu'y a-t-il de conmiun entre des accords et nos passions?
Qu'on fasse la même question sur la mélodie, la réponse vient d'elle-même : elle est d'avance dans l'esprit des lecteurs. La mélodie, en imitant les inflexions de la voix, exprime les plaintes, les cris de douleur ou de joie, les menaces , les gémissemens; tous les siguf^s vocaux des passions sont de son ressort. Eiie imite les acccns des langues, et les tours
ïS'l ESSAI
affectés dans chaque idiome à certains mouvement de rame : elle n'imite pas seulement , elle parle ; et son langageinarticnlé, mais vif, ardent, passionné, a cent fois plus d>nergie que la parole même. Voilà d'où naît la force des imitations musicales; voilà d'où naît l'empire du chant sur les cœurs sensibles. L'harmonie y peut concourir en certains systèmes, en liant la succession des sons par quelques lois de modulation ; en rendant les intonations plus justes ; en portant à l'oreille un témoignage assuré de cette justesse; en rapprochant et fixant à des inteivalles consonnans et liés des inflexions inappréciables. Mais en donnant aussi des entraves à la mélodie, elle lui ôte l'énergie et l'expression ; elle efface l'accent passionné pour y substituer l'intervalle harmonique; elle assujettit à deux seuls modes des chants qui devraient en avoir autant qu'il y a de tons oratoires ; elle efface et détruit des multitudes de sons ou d intervalles qui n'entrent pas dans son système ; en un mot , elle sépare tellement le chant de la parole, que ces deux langages se combattent, se contrarient, s'ôtent mutuellement tout caractère de vérité, et ne se peuvent réunir sans absurdité dans un sujet pathétique. De là vient que le peuple trouve toujours ridicule (|u'on exprime en chant les passions fortes et sérieuses ; car il sait que dans nos langues ces passions n'ont point d'inllexions musicales, et que les hommes du nord, «on plus que les cygnes, ne meurent pas en chantant.
La seule harmonie est même insuffisante pour les expressions qui semblent di-pendre uniquement d'elle. Le tonnerre, le murmure des eaux, les vents, les orages, sont mal rendus par de simples accords. Quoi qu'on fasse, le seul bruit ne dit rien à Vc^
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ptit ; il faut que les objets parlent pour se faire entendre ; il faut toujours , clans toute imitation , qu'une espèce de discours supplée à la voix de la nature. Le mvisicien qui veut rendre du bruit par du bruit se tron-pe ; il ne connaît ni le faible ni le fort de son art; il en juge sans goût, saus lumières. Apprenez - lui qu'il doit rendre du bruit par du chant; que, s'il faisait coasser desgrenouilles, il faudrait qu'il les fît chanter : car il ne suffit pas qu'il imite, il faut qu'il touche et qu'il plaise; sans quoi sa maussade imitation n'est rien ; et ne donnant d'intérêt à personne , elle ne fait nulle impression.