‹ Ecrits sur la musiqueChapitre 25 sur 50 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

De ia Mélodie.

L'noMME est modifié par ses sens, personne n'en doute;, mais, faute de distinguer les modifi'^ations, nous en confondons les causes; nous donnons trop et trop peu d'empire aux sensations; nous ne voyons pas que souvent elles ne nous affectent point seulement comme sensations, mais comme signes ou images , et que leurs effeis mor.iux ont aussi des causes morales. Comme les sentimens qu'excite en nous la peinture ne viennent point des couleurs, l'empire que la musique a sur nos âmes n'est point l'ouvrage des sons. De belles couleurs bien nuancées plaisent à la vue , mais ce plaisir est purement de sensation. C'est le dessin, c'est l'imilalion qui donne à ces couleurs de la vie et de Tame ; ce sont les passions qu'elles expriment qui viennent émouvoir les nôtres; ce sont les objets qu'elles représentent qui viennent nous affecter. L'intérêt et le sentiment ne tiennent point aux couleurs; les traits d'un tableau touchant nous touchent encore dans une estampe : ôtez ces traits dans le tableau, les couleurs ne feront plus rien.

La mélodie fait précisément dans la musiqvte ce que fait le dessin dans la peinture ; c'est elle qui marque les traits et les figures, dont les accords et les sons ne sont que les couleurs. Mais, dira-t-on, la mélodie n'est qu'une succession de sons. Sans

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doute ; mais le dessin n'est aussi qu'un arran freinent de couleurs. In orateur se seit d'encre pou? tracer ses écrits : est-ce à dire que l'ehcre soii une liqueur fort éloquente ?

Supposez un pa3s où l'on n'aurait aucune idée du dessin , mais où beaucoup de gens, passant leur vie à combiner, mêler, nuer des couleurs, croiraient exceller en peinture. Ces gens-là raisonneraient de la nôtre précisément comme" nous raisonnons de la m' «ne des Grecs. Quand on leur parlerait de l'tuioi e nous causent de beaux tableaux et du charme a» s'attendrir devant un sujet pathétique , leurs s; .ans approfondiraient aus'^itôt la matière, compïilferaieut leurs couleurs aux nôtres, examineraient si notre vert est plus tendie, ou notre rouge p/ is éclatant; ils chercheraient quels accords de couleurs peuvent faire pleurer, quels autres peuvent maUre en colère ; les Burettes de ce pajs-là rassemblrtl|^^t sur des guenilles qu; Iqties lambeaux déllguré5Sf!^$j|^s tableaux; puis on se demanderait avec surprise ce qu'il y a de si merveilleux dans ce coloris.

Que si, dans quelque nation voisine, on commençait à former (piclque trait, quelque ébauche de dessin, quelque figure encore imparfaite, tout cela passerait pour du barbouillage ,pour une peinture capricieuse et baroque : et l'on s'en tiendrait, pour conserver le goût, à ce beau simple, qui véritablement n'exprime rien, mais qui fait briller de belles nuances, de grandes plaques bien colorées, de longue* dégradations de teintes sans aucun trait.

Enfin peut-être, à force de progrès, on viendrait à l'expérience du prisme. Aussitôt quelque artiste célèbre établirait là-dessus un beau système. Mes-iieurs, leur dirait- il j pour bien philosopher, il faut ve-

St'R L'ORIGi^fE DES LANGUES. l8l

mofiter aux causes physiques. Voilà la décomposition de la lumière; voilà toutes les couleurs primitives; voilà leurs rapports, leurs proportions, voilà les vrais principes du plaisir que vous fait la peinture. Tous ces mots mystérieux de dessin , de représentation, défigure , sont une pure charlatanerie des peintres français, qui, par leurs imitations, pensent donner je ne sais quels mouvemens à l'ame , tandis qu'on sait qu'il n'y a que des sensations. On vous dit des merveilles de leurs tableaux ; mais voyez pies teintes.

Les peintres français, continuerait-il, ont peutêtre observé l'arc-cn-ciel ; ils ont pu recevoir de la nature quelque goût de nuance et quelque instinct de coloris. Moi, je vous ai montré les grands, les vrais principes de l'art. Que dis-je de l'art! de tous les arts, messieurs, de toutes les sciences. L'analise des couleurs, le calcul des réfractions du prisme vous donnent les seuls rapports exacts qui soient dans la nature, la règle de tous les rapports. Or^ tout dans Tunivers n'est que rapports. On sait donc tout quand on sait peindre ; on sait tout quand on sait assortir des couleurs.

Que dirions-nous du peintre assez dépourvu de sentiment et de goût pour raisonner de la sorte, et borner stupidement au physique de son art le plaisir que nous fait la peinture? Que dirions-nous du musicien qui, plein de préjugés semblables, croirait voir dans la seule harmonie la source des grands effets de la musique? Nous enverrions le premier mettre en couleur des boiseries, et nous condamnerions l'autre à faire des opéras français.

Comme donc la peinture n'est pas l'art de combiner des coukurs d'une mau -e agréable à la vue, la musique n'est pas non plub ^.% de combiner des

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sons d'une manière agiéable à l'oreille. S'il n'y avait que cela, l'une et l'autre seraient au nombre des sciences naturelles et non pas des beaux-arts. C'est rimitation seule qui les élève à ce rang. Or, qu'estce qui fait de la peinture un art d'imitation? c'est le dessin. Qu'est-ce qui de la musique en fait un autre? c'est la mélodie.

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