‹ Ecrits sur la musiqueChapitre 3 sur 50 · LA MUSIQUE MODERNE · texte numérisé non relu

LA MUSIQUE MODERNE

S'iï. est vrai que les circonstances et les préjugés décident souvent du sort d'un ouvrage , iamais auteur n'a dû plus craindre quemoi. Le public est aujourd'hui si indisposé contre tout ce qui s'appelle nouveauté , si rebuté de systèmes et de projets , surtout en fait de musique , qu'il n'est plus guère possible de lui rien offrir en ce genre , sans s'exposer à l'effet de ses premiers mouvemens , c'est-à-dire , à se voir condamner sans être entendu.

D'ailleurs, il faudrait surmonter tant d'obstacles, réunis non par la raison , mais par l'habitude et les préjugés bien plus forts qu'elle , qu'il ne paraît pas possible de forcer de si puissantes barrières. ÎS 'avoir que la raison pour soi , ce n'est pas combattreà armes égales; les préjugés sont presque toujours sûrs d'en triompher , et je ne connais que le seul intérêt capable de les vaincre à son tour.

Je serais rassuré par cette dernière considération , si le public était toujours bien attentif à juger de ses vrais intérêts : mais il est pourTordrïiaire assez nonchalant pour en laisser la directio» 17. *4

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àgens qui en ont de tout opposés; et il aime mieux se plaindre éternellement d'être mal tervi, que de se donner des soins pour l'être mieux.

C'est précisément ce qui arrive dans la musique; on se récrie sur la longueur des maîtres et sur la difficulté de l'art, et l'on rebute ceux qui proposent de l'éclaircir et de l'abréger. Tout le monde convient queles caractères de la musique sont dans un état d'imperfection peu proportionné aux progrès qu'on a faits dans les autres parties de cet art : cependant on se défend contre toute proposition de les réformer , comme contre un danger affreux. Imaginer d'autres signes que ceux dont s'est servi le divin Lulli est non-seuiement la plus haute extravagance dont l'esprit humain soit capable, mais c'est encore une espèce de sacrilège. Lulli est un Dieu dont le doigt est venu fixer à jamais l'état de ces sacrés caractères : bons ou mauvais, il n'importe; il faut qu'ils soient éternisés par ses ouvrages. Il n'est plus permis d'y toucher sans se rendre criminel ; et il faudra , au pied de la lettre, que tous les jeunes gens qui apprendront désormais la musique paient un tribut de deux ou trois ans de peine au mérite de Lulli.

Si ce ne sont pas là les propres termes , c'est du moins le sens des objections que j'ai ouï faire cent fois contre tout projet qui tendrait à réformer cette partie de la musique. Quoi! faudra-t-il jeter au feu tous nos auteurs , tout renouveler ? Lalande , Bernier , Corelli : tout cela serait donc perdu pour nous ? Où prendrions - nous de nouveaux Orphées pour nous en dédommager ? et quels seraient les musiciens qui voudraient se résoudre à redevenir écoliers ?

Je ne sais pas bien comment renlendenl ceux qui font ces objections , mais il me semble qu'en les réduisant en maximes, et en détaillant un peu les conséquences , on eu ferait des aphorismes fort singuliers, pour arrêter tout court le progrès des lettres et des beaux- arts.

D'ailleurs , ce raisonnement porte absolument à faux ; et l'établissement des nouveaux caractères , bien loin de détruire les anciens ouvrages, les conserverait doublement par les nouvelles éditions qu'on en ferait , et par les anciennes, qui subsisteraient toujours. Quand on a traduit un auteur , je ne vois pas la nécessité de jeter l'original au feu. Ce n'est donc ni l'ouvrage en lui-même, ni les exemplaires , qu'on risquerait de perdre ; et remarquez , surtout , que , quelque avantageux que pût être un nouveau système, il ne détruirait jamais l'ancien avec assez de rapidité pour eu abolir tout d'un coup l'usage; les livres en seraient uses avant que d'être inutiles, et quand ils ne serviraient que de ressource aux opiniâtres, on trouverait toujours assez à les employer.

Je sais que les musiciens ne sont pas traitables sur ce chapitre. La musique pour eux n'est pas la science des sons , c'est celle des noires , des blanches, des doubles-croches ; et dès que ces figures cesseraient d'affecter leurs yeux, ils ne croiraient jamais voir réellement de la musique. La crainte de redevenir écoliers , et surtout le train de cette habitude qu'ils prennent pour la science même , leur feront toujours regarder avec mépris ou avec effroi tout ce qu'on leur proposerait en ce genre. Il ne faut donc pas compter sur leur approbation , il faut même çomptersurtouteleur vésistance,dans l'établissement

des nouveaux caractères , non pas comme bons ou comme mauvais en eux-mêmes , mais simplement comme nouveaux.

Je ne sais quel aurait été le sentiment particulier de Lulli sur ce point , mais je suis presque sûr qvi'il était trop grand homme pour donner dans ces petitesses : Lulli aurait senti que sa science ne tenait point à des caractères ; que ses sons ne cesseraient jamais d'être des sons divins, quelques signes qu'on employât pour les exprimer ; et qu'enfin c'était toujours un service important à rendre à son art et au progrès de ses ouvrages que de les publier dans une langue aussi énergi(jue , mais plus facile à entendre , et qui par-là deviendrait plus universelle , dût -il en coûter l'abandon de quelques vieux exemplaires , dont assurément il n'aurait pas cru que le prix fût à comparer à la perfection générale de l'art.

Le malheur est que ce n'est pas à des Lulli que nous avons affaire. Il est plus aLsé dhériter de sa science que de son génie. Je ne sais pourquoi la musique n'est pas amie du raisonnement. Mais si ses élèves sont si scandalisés de voir un confrère réduire son art en principes, l'approfondir, et le traiter méthodiquement , à plus forte raison ne souffriraient - ils pas qu'on osât attaquer les parties mêmes de cet art.

Pour juger de la façon dont on y serait reçu , on n'a qu'à se rappeler combien il a fallu d'années de lutte et d'opiniâtreté pour substituer l'usage du si à ces grossières nuances qui ne sont pas même encore abolies partovit. On convenait bien que l'échelle était composée de sept sons différens; mais on ne pouvait se persuader qu'il fùl avantageux de leur douuer à chacun un nom particulier, puisqu'on

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ne s'en était pas avisé jusque - là, et que la musique n'avait pas laissé d'aller son train.

Tontes ces difficultés sont présentes à mon esprit avec toute la force qu'elles peuvent avoir dans celui des lecteurs : malgré cela , je ne saurais croire qu'elles puissent tenir contre les vérités de démonstration que j'ai à établir. Que tous les systèmes qu'on a proposes en ce genre aient échoué jusqu'ici, je n'en suis point étonné : même , à égalité d'avantages et de défauts, l'ancienne méthode devait san» contredit l'emporter, puisque pour détruire un système établi il faut que celui qu'on veut substituer lui soit préférable , non-seulement en les considérant chacun en lui-même et par ce qu'il a de propre, mais encore en joignant au premier toutes les raisons d'ancienneté et tous les préjugés qui le fortifient. •

C'est ce oas de préférence où le mien me paraît être, et où l'on reconnaîtra qu'il est en effet s'il conserve les avantages de la méthode ordinaire, s'il en sauve les inconvéniens, et enfin s'il résout les objections extérieures qu'on oppose à toute nouveauté de ce genre, indépendamment de ce qu'elle est en soi-même.

A l'égard des deux premiers points, ils seront discutés dans le corps de l'ouvrage, et l'on ne peut savoir à quoi s'en tenir qu'après l'avoir lu ; pour le troisième, rien n'est si simple à décider. Il ne faut pour cela qu'exposer le but même de mon projet ^ et les effets qui doivent résulter de son exécution.

Le système que je propose roule sur deux objets principaux; l'un, de noter la musique et toutes ses difficultés d'une manière plus simple, plus commode, et sous un moindre volume^

Le second et le plus considérable est de la rendra aussi aisée à apprendre qu'elle a été rebutante jusqu'à présent, d'en réduire les signes à un plus petit nombre sans rien retrancber de l'expression, et d'en abréger les règles de façon à faire un jeu de la théorie, et à n'en rendre la pratique déj)endante que de l'habitude des organes, sans que la difficulté de la note y puisse jamais entrer pour rien.

Il est aisé de justifier par l'expérience qu'on apprend la musique en deux el trois fois moins de temps par ma méthode que par la méthode ordinaire; que les musiciens formés par elle seront plus sûrs que les autres à égalité de science; et qu'enfin sa facilité est telle, que, quand on voudrait s'en tenir à la musique ordinaire, il faudrait toujours commencer par la mienne pour y parvenir plus sûrement et eu moins de temps. Proposition qui , toute paradoxe qu'elle paraît, ne laisse pas d'être exactement vraie , tant par le fait que par la démonstration. Or. ces faits supposés vrais, toutes les objections tombent d'elles-mêmes et sans ressovirce. En premier lieu, la musique notée suivant l'ancien système ne sera point inutile, et il ne faudra point se tourmenter pour la jeter au feu , puisque les élèves de ma méthode parviendront à chanter à livre ouvert sur la musiciue ordinaire, en moins de temps encore, y compris celui qu'ils auront donné à la mienne , qu'on ne le fait communément. Comme ils sauront donc également l'une et l'autre sans y avoir employé plus de temps , on ne pourra pas déjà dire à l'égard de ceux-là qvie l'ancienne musique est inutile.

Supposons des écoliers qui n'aient pas des années à sacrifier, et qui veuillent bien se contenter

de savoir en sept ou huit mois de temps chanter à livre ouvert sur ma note, je dis que la musique ordinaite ne sera pas même perdue pour eux. A la vérité, au bout de ce temps-là, ils ne la sauront pas exécuter à livre ouvert; peut-être même ne la déchiffreront ils pas sans peine : mais enfin ils la déchiffreront ; car , comme ils auront d'ailleurs l'habitude de la mesure et celle de l'intonation , il suffira de sacrifier cinq ou six leçons dans le septième mois à leur en expliquer les principes par ceux qui leur seront déjà connus, pour les mettre en état d'y parvenir aisément par eux-mêmes et sans le secours d'aucun maître; et, quand ils ne voudraient pas se donner ce soin, toujours seront-ils capables de traduire sur-le-champ toute sorte de musique par la leur ^ et par conséquent ils seraient en état d'en tirer parti, même dans un temps où elle est encore indéchiffrable pour les écoliers ordinaires.

Les maîtres ne doivent pas craindre de redevenir écoliers : ma méthode est si simple, qu'elle n'a besoin que d'être lue, et non pas étudiée; et j'ai lieu de croire que les difficultés qu'ils y trouveraient viendraient plus des dispositions de leur esprit que de l'obscurité du système, puisque des dames à qui j'ai eu l'honneur de l'expliquer ont chanté , sur-lechamp et à livre ouvert, de la musique notée suivant cette méthode, et ont elles-mêmes noté de» airs fort correctement, tandis que des musiciens du premier ordre auraient peut-être affecté de n'y rien comprendre.

Les musiciens , je dis du moins le plus grand nombre, ne se piquent guère de juger des choses sans préjugés et sans passion ; çt communément ils

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les considèrent bien moins par ce qu'elles sonî esï elles-mêmes que par ie rapport qu'elles peuvent avoir à leur intérêt. Il est vrai que, même en ce sens-là , ils n'auraient nul sujet de s'opposer au succès de mon système, puisque dès qu'il est publié ils en sont les maîtres aussi-bien que moi, et que, la facilité qu'il introduit dans la musique devant naturellement lui donner un cours plus universel, ils n'eu seront que plus occvipés en contribuant à le répandre. Il est cependant très-probable qu'ils ne s'y livreront pas les premiers , et qu'il n'y a que le goût décidé du public qui puisse les engagera cultiver un système dont les avantages paraissent autant d'innovations dangereuses contre la difficulté de leur art.

Quand je parle des musiciens en général, je ne prétends point y confondre ceux d'entre ces messieurs qui font l'honneur de cet art par leur caractère et par leurs lumières. Il n^est que trop connu que ce qu'on appelle peuple domine toujoiirs par le nombre dans toutes les sociétés et dans tovis lea états, mais il ne l'est pas moins qu'il y a paitout des exceptions honorables) et tout ce qu'on pourrait dire en particulier contre la profession de la musique, c'est que le peuple y est peut-être un peu plus nombreux, et les exceptions plus rares.

Quoi qu'il en soit, quand on voudrait supposer et grossir tous les obstacles qui peuvent arrêter l'effet de mon projet , on ne saurait nier ce fait plus clair que le jour, qu'il y a dans Paris deux et trois mille personnes qui, avec beaucoup de dispositions, n'apprendront jamais la musique, par l'unique raison de sa longueur et de sa difficulté. Quand je n'aurais travaillé que pour ceux-là, voilà déjà une utilité sans réplique. Et qu'où ne dise pas que cette

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naéthocle ne leur servira de rien pour exécuter sur la musique ordinaire; car, outre que j'ai déjà répondu à celte objection , il sera d'autant moins nécessaire pour eux d'y avoir recours, qu'on aura soin de leur donner des éditions des meilleures pièces de musique de toute espèce et des recueils périodiques d'airs à chanter et de symphonies, en attendant que le système soit assez répandu pour en rendre l'usage universel.

Enfin, si l'on outrait assez la défiance pour s'imaginer que personne n'adopterait mon système, je dis que, même dans ce cas- là, il serait encore avantageux aux amateurs de l'art de le cultiver pour leur commodité particulière. Les exemples qu'on trouve notés à la fin de cet ouvrage feront assez comprendre les avantages de mes signes sur les signes ordinaires, soit pour la facilité, soit pour la précision. On peut avoir eu cent occasions des airs à noter sans papier réglé ; ma méthode vous en donne un moyen très-commode et très -simple. Voulez-vous envoyer en province des airs nouveaux, des scènes entières d'opéra, sans augmenter le volume de vos lettres vous pouvez écrire sur4a même feuille de très-longs morceaux de musique. Voulez-vous en composant peindre aux yeux le rapport de vos parties, le progrès de vos accords, et tout l'état de votre harmonie, la pratique de mon système satisfait atout cela. Et je conclus enfin qu'à ne considérer ma méthode que comme cette langue particulière des prêtres égyptiens qui ne servait qu'à traiter des sciences sublimes, elle serait encore infiniment utile aux initiés dans la nuisique , avec celte différence, qu'au lieu d'être plus difficile elle serait plus aisée que la langue ordinaire, et ne 17. 2

pourrait, par conséquent, être long-temps un mystère pour le public.

Il ne faut point regarder mon système comme un projet tendant à détruire les anciens caractères. Je veux croire que cette entreprise serait chimérique, même avec la substitution la plus avantageuse ; mais je crois aussi que la commodité des miens, et surtout leur extrême facilité, méritent toujours qu'on les cultive, indépendamment de ce que les autres pourront devenir.

Au reste, dans l'état d'imperfection où sont depuis si long-temps les signes de la musique, il n'est point extraordinaire que plusieurs personnes aient tenté de les refondre ou de les corriger. 11 n'est pas même bien étonnant que plusieurs se soient rencontrés dans le choix des signes les plus naturels et les plus propresà celte substitution, telsque sont les thiflfres. Cependant, comme la plupart des hommes ne jugent guère des choses que sur le premier coup d'œil, il pourra très-bien arriver que, par cette unique raison de l'usage des mêmes caractères, on m'accusera de n'avoir, fait que copier, et de donner ici un système renouvelé. J'avoue qu'il est aisé de sentir que c'est bien moins le genre des signes que la manière de les employer qui constitue la différence en fait de systèmes : autrement il faudrait dire, par exemple, que l'algèbre et la langue française ne sont que la même chose, parce qu'on s'y sert également des lettres de l'alpliabet. Mais cette réflexion ne sera pas probablement celle qui remportera ; et il paraît si heureux, par une seule objection, de ui'ôter à la fois le mérite de l'invention, et de mettre sur mon compte les vices des autres systèmes, qu'il est

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des gens capables d'adopter cette critique uniquement à raison de sa commodité.

Q uoiqu'un pareil reproche ne me fût pas tout-àfait indifférent, j'y serais bien moins sensible qu'à ceux qui pourraient tomber directement sur mon système. Il importe beaucoup plus de savoir s'il est avantageux, que d'en bien connaître l'auteur; et quand on me refuserait l'honneur de l'invention, ie serais moins touché de cette injustice que du plaisir de le voir utile au public. La seule grâce que j'ai droit de lui demander, et que peu de gens m'accorderont, c'est de vouloir Lien n'en juger qu'après avoir lu mon ouvrage et ceux qu'on m'accuserait d'avoir copiés.

J'avais d'abord résolu de ne donner ici qii'un plan très-abrégé, et tel, à peu près, qu'il était contenu dans le mémoire que j'eus l'honneur de lire à l'académie royale des sciences, le 22 août 1742. J'ai réfléchi cependant qu'il fallait parler au public autrement qu'on ne parle aune académie , et qu'il y avait bien des objections de toute espèce à prévenir. Pour répondre donc à celles que j'ai pu prévoir, il a fallu faire qvielques additions qui ont mis mon ouvrage en l'état où le voilà. J'attendrai l'approbation du pviblic pour en donner un autre, qui contiendra les principes absolus de ma méthode tels qu'ils doivent être enseignés aux écoliers. J'y traiterai d'une nouvelle manière de chiffrer l'accompagnement de l'orgue et du clavecin entièrement différente de tout ce qui a paru jusqu'ici dans ce genre, et telle qu'avec quatre signes seulement je chiffre toute sorte de basses continues de manière à rendre la modulation et la basse fondamentale toujours parfaitement connues de l'accompagnateur,

sans qivil lui soit possible de s'y tromper. Suivant cette méthode, on peut= sans voir la basse figurée, accompagner très-juste par les chiffres seuls, qui, au lieu d'avoir rapport à cette basse figurée, l'ont directement à la fondamentale. Mais ce n'est pas ici le lieu d'en dire davantage sur cet article.

SUR

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