LA MUSIQUE MODERNE
. . . Immutat sensus ad pristina
LccH. , liv. V., V. i4i4-
ÎL paraît étonnant que les signes de la musique étant restés aussi long-temps dans l'état d'imperfection où nous les voyons encore aujourd'hui, la difficulté de l'apprendre n'ait pas averti le public que c'était la faute des caractères et non pas celle de l'art , ou que , s'en étant aperçu , on n'ait pas daigné y remédier. Il est vrai qu'on a donné souvent des projets en ce genre ; mais , de tous ces projets , qui , sans avoir les avantages de la musique ordinaire, en avaient les inconvéniens, aucun, que je sache , n'a jusqu'ici touché le but , soit qu'une pratique trop superficielle ait fait échouer ceux qui l'ont voulu considérer théoriqviement , soit que le génie étroit et borné des musiciens ordinaires les ait empêchés d'embrasser un plan général et raisonné , et de sentir les vrais défauts de leur art, de la perfection actuelle dviquel ils sont, pour l'ordinaire , très-entétés.
La musique a eu le sort des arts qui ne se perfectionnent que successivement : les inventeurs de ses caractères n'ont songé qu'à l'état où elle se trouvait de leur temps , sans prévoir celui où elle pouvait parvenir dans la suite. Il est arrivé de là que leur système s'est bientôt trouvé déft-ctueux , et d'autant plus défectueux, qvie l'art s'est plus per-
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fectionné : à mesitre qu'on avançait, on établissait des règles pour remédier aux inconvéniens présens , et pour multiplier vme expression trop bornée , qui ne pouvait suffire aux nouvelles combinaisons dont on la chargeait tous les jours. En un mot , les inventeurs en ce genre , comme le dit M. Sauveur, n'ayant eu en vue que quelques propriétés des sons , et surtout la pratique du chant qui était en usage de leur temps , ils se sont contentés de faire, par rapport à cela , des systèmes de nuisique que d'autres ont peu à peu changés , à mesure que le goût de la musique changeait. Or , il n'est pas possible qvi'un système, fût-il d'ailleurs le meilleur du monde dans son origine , ne se charge à la lin d'emi)arras et de difficultés par les changemens qu'on y fait et les chevilles qu'on y ajoute ; et cela ne saurait jamais faire qu'un tout fort embrouillé et fort mal assorti.
C'est le cas de la méthode que nous pratiquons aujourd'liui dans la musique, en exceptant cependant la simplicité du principe , qui ne s'y est jamais rencontrée : comme le fondement en est absolument mauvais, on ne l'a pas proprement gâté, on n'a fait que le rendre pire par les additions qu'on a été contraint d'y faire.
Il n'est pas aisé de savoir précisément en quel état était la musique quand Gui d'Arezzo (i) s'avisa de supprimer tous les caractères qu'on y employait, pour leur substituer les noies qui sont en usage aujovu'd'hui. Ce qu'il y a de vraisemblable , c'est que ces premiers caractères étaient les mêmes avec
(i) Soil Gui d'Arezzo , soit Jean de Mûris, le nom de l'auteur ne fait rien au système; et je ne parle du premier que parce qu'il est plus connu.
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lesquels les anciens Grecs exprimaient celte musique merYcilleuse de laquelle , quoi qu on en dise, la nôtre n'approchera jamais quant à ses effets ; et ce qu'il y a de sûr, c'est que Gui rendit un tort mauvais service à la musique , et qu'il est fâcheux pour nous qu'il n'ait pas trouvé en son chein.n des musiciens aussi indociles que ceux d'aujourd huu
Il n'est pas douteux que les lettres de l'alphabet des Grecs ne fussent en même temps les caractères de leur musique et les chiffres de leur arithmétique : de sorte qu'ils n'avaient besoin que d'une seule espèce de signes, en tout au nombre de vingtquatre, pour exprimer toutes les variations du discours , tous les rapports des nombres , et toutes les combinaisons des sons ; en quoi ils étaient bien plus sages ou plus heureux que nous, qui sommes contraints de travailler notre imagination sur une multitude de signes inutilement diversifiés.
Mais, pour ne m'arrêler qu'à ce qui regarde mon sujet, comment se peut -il qu'on ne s'aperçoive point de cette foule de diCûcultés que l'usage des notes a introduites dans la musique , ou que , s'en apercevant , on n'ait pas le courage d'en tenter le remède, d'essayer de la ramener à sa première simplicité , et , en un mot, de faire pour sa perfection ce que Gui d'Arezzo a fait pour la gâter? car, en vérité , c'est le mot , et je le dis malgré moi.
J'ai voulu chercher les raisons dont cet auteur dut se servir pour faire abolir l'ancien système en faveur du sien , et je n'en ai jamais pu trouver d'autres que les deux suivantes : i. les notes sont plus apparentes que les chiffres ; 2. et letir position exprime mieux à la vue la hauteur et l'abaissement des sons. Voilà donc les seuls principes sur lesquels notre Arétin bâtit un nouveau système de musique,
anéantit toute celle qui était en usage depuis deux mille ans, et apprit aux hommes à chanter difficilement.
Pour trouver si Gui raisonnait juste, même en admettant la vérité de ces deux propositions, la question se réduirait a savoir si les yeux doivent être ménagés aux dépens de l'esprit , et si la perfection • d'une méthode consiste à eu rendre les signes plus sensibles en les rendant plus embarrassans , car c'est précisément le cas de la sienne.
Mais nous sommes dispensés d'entrer là-dessus en discussion, puisque ces deux propositions étant également fausses et ridicules, elles n'ont jamais pu servir de fondement qu'à un très-mauvais système.
En premier litu , on voit d'abord que les notes de la musique remplissant beaucoup plus de place que les chiirres auxquels on les substitue, on peut, en faisant ces chiffres beaucoup plus^ros , les rendre du moins aussi visibles que les notes , sans occuper plus de volume : on voit , de plus , que la musique notée ayant des points, des qu irls-de-soupirs, des lignes, des clefs , des dièses , et d'autres signes nécessaires autant et plus menus que les cbiffres, c'est par ces signes-là, et non par la grosseur des notes , qu'il faut déterminer le point de vue.
En second lieu , Gui ne devait pas faire sonner si haut l'utilité de la position des notes, puisque, sans parler de cette foule d'inconvéniens dont elle est la cause, l'avantage qu'elle procure se trouve déjà tout entier dans la musique naturelle, c'esl-àdire , dans la musiquepar chiffres : on y voit du premier coup d'œil , de même qu'à l'autre , si un son est plus haut ou plus bas (jue celui qui le précède ou que celui qui le suit ; avec cette différence seulement , que, dans la méthode des chiffres, l'inlervaile, ouïe
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rapport des deux sons qui le composent , est précisément connu par la seule inspection , au lieu que, dans la musique ordinaire, vous connaissez à l'œil qu'il faut monter ou descendre, et vous ne connaissez rien de plus.
On ne saurait croire quelle application , quelle persévérance , quelle adroite mécanique est nécessaire dans le système établi pour acquérir passablement la science des intervalles et des rapports : c'est l'ouvrage pénible d'une habitude toujours trop longue et jamais assez étendue , puisqu'après une pratiqvie de quinze a vingt ans le musicien trouve encore des sauts qiù l'embarrassent, non-seulement quant à l'intonation , mais encore quant à la connaissance de l'intervalle, surtout lorsqu'il est question de sauter d'une clef à l'autre. Cet article mérite d'être approfondi , et j'en parlerai f)lus au long.
Le système de Gui est tout-à-fait comparable f quant à son idée, à celui d'un homuie qui, ayant fait réflexion que les chiffres n'ont rien dans leurs figures qui réponde à leurs différentes valeurs , proposerait d'établir entre eux une certaine grosseur relative et proportionnelle aux nombres qu'ils expriment. Le deux , par exemple , serait du double plus gros que l'unité , le trois de la moitié plus gros que le deux, et ainsi de suite. Les défenseurs de ce système ne manqueraient pas de vous prouver qu'il est très-avantageux dans l'arithmétique d'avoir sous les yeux des caractères uniformes qui , sans aucune différence par la figure, n'en auraient que par la grandevu-, et peindraient en quelque sorte aux yeux les rapports dont ils seraient l'expression.
Au reste, cette connaissance oculaire des hauts, des bas , et des intervalles, est si nécessaire dans la musique, qu'il n'y a personne qui ne sente le ridi-
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cule de certains projets qui ont été quelquefois downés pour noter sur vme seule ligne par les caractères les plus bizan-es , les plus mal imaginés , et les moins analogues à leur signification; des queues tournées à droite , à gauche , en haut , en bas, et de biais , dans tous les sens , pour représenter des ut, des rc, des ini^ etc ; des têtes et des queues différemment situées pour répondre aux dénominations puj ra 3 go X so, ho, lo , do, ou d'autres signes tout aussi singulièrement appliqués. On sent d'abord que tout cela ne dit rien aux yeux et n'a nvil rapport à ce qu'il doit signifier ; et j'ose dire que les hommes ne trouveront jamais de caractères convenables ni naturels que les seuls chiffres pour exprimer les sons et tous leiirs rappoits. On en connaîtra mille fois les raisons dans le cours de cette lecture : en attendant , il suffit de remarquer que les chiffres étant l'expression qu'on a donnée aux nombres, et les nombres eux-mêmes étant les exposans de la génération des sons , rien n'est si naturel (pie l'expression des divers sons par les chiffres de l'arithmétique.
Il ne faut donc pas être surpris qu'on ait tenté quelquefois de ramener la musique à cette expression naturelle. Pour peu qu'on réfléchisse sur cet art, non en musicien , mais en philosophe, on en sent bientôt les défauts : l'on sent encore que ces défauts sont inhérens au fond même du système, et dépendans ruiiquement du mauvais choix et non pas du mauvais usage de ces caractères ; car, d'ailleurs, on ne saurait disconvenir qu'une longue pratique, suppléant en cela au raisonnement , ne nous ait appris à les combiner de la manière la plus avantageuse qu'ils peuvent l'être.
Enfin le raisonnement nous mène encore jusqu'à
StR Ik WTJSlQtE MOPERNE. àO
connaître sensiblement que la musique dépendant des nombres, elle devrait avoir la même expression qu'eux ; nécessité qui ne naît pas seulement d'une certaine convenance générale, mais du fond même des principes physiques de cet art. Quand on est une fois parvenu la par une suite de raisonnemens bien fondés et bien conséquens, c'est alors qu'il faut quitter la philosophie et redevenir musicien , et c'est juslement ce que n'a fait aucun de ceux qui , jusqu'à présent , ont proposé des systèmes en ce genre. Les uns, partant quelquefois d'une théorie très -fine, n'ont jamais su venir à bout de la ramener à l'usage ; et les autres , n'embrassant proprement que le mécanique de leur art , n'ont pu remonter jusqu'aux grands principes qu'ils ne connaissaient pas , et d"où cependant il faut nécessairement partir pour embrasser un système lié. Le défaut de pratique dans les uns, le défaut de théorie ^ dans les autres , et peut-être , s'il faut le dire , le défaut de génie dans tous , ont fait que , jusqu'à présent, aucun des projets qu'on a pvxbliés n'a remédié aux inconvéniens de la musique ordinaire , en conservant ses avantages.
Ce n'est pas qu'il se trouve une grande difficulté dans l'expression des sons par les chiffres, puisqu'on pourrait toujours les représenter en nombre, ou par les degrés de leurs intervalles , ou par les rapports de leurs vibrations : mais l'embarras d'employer une certaine muliitude de chiffres sans ramener les inconvéniens de la musique ordinaire , et le besoin de fixer le genre et la progression des sons par rapport à tous les différens modes , demandent plus d'attention qu'il ne paraît d'abord; car la question est proprement de trouver une méthode générale pour représenter, avec un très-petit
nombre de caractères , tous les sons de la musique considérés dans chacun des vingt-quatre modes.
Mais la grande difficulté où tous les inventeurs de syslèmes ont échoué , c'est celle de Texpression des différentes durées des silences et des sons : trompés par les fausses règles de la musique ordinaire, ils n'ont jamais pu s'élever au-dessus de l'idée des rondes, des noires et des croches; ils se sont rendus les esclaves de cette mécanique , ils ont adopté les mauvaises relations qu'elle établit. Ainsi, pour donner aux notes des valeurs déterminées, il a fallu inventer de nouveaux signes , introduire dans chaque note une complication de figures par rapport à la dvuée et par rapport au son ; d'où s'ensuivant des inconvéniens que n'a pas la miisique ordinaire, c'est avec raison que toutes ces méthodes sont tombées dans le décri. Mais enfin les défauts de cet art n'en subsistent pas moins, pour avoir été comparés avec des défauts plus grands ; et , quand on publierait encore mille méthodes plus mauvaises, on en serait toujours au même point delà question, et tout cela ne rendrait pas plus parfaite celle que nous pratiquons aujourd'hui.
Tout le monde , excepté les artistes , ne cesse de se plaindre de l'extrême longueur qu'exige l'étude de la musique avant que de la posséder passablenienl : mais , comme la musique est une des sciences sur lesquelles on a moins réfléchi, soit que le plaisir ([u'on y prend nuise au sang-froid nécessaire pour méditer, soit que ceux qui la pratiquent ne soient pas trop communément gens à réflexion, on ne s'est guère avisé jusqu'ici de rechercher les véritables causes de sa difliculté, et l'on a injustement taxé l'art même des défauts que l'artiste y avait introduits.
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On sent bien , à la vérité, que cette quantité de lignes, de clefs, de transpositions, de dièses, de bémols , de béquarres , de mesures simples et consposées, de rondes, de blanches, de noires, de croches, de doubles, de triples croches, de pauses, de demi -pauses, de soupirs, de demi -soupirs, de quarts de soupirs, etc., donne une foule de signes et de combinaisons d'ovi résultent bien de l'embarras et bien des inconvéniens. Mais quels sont précisément ces inconvéniens ? Naissent-ils directement de la musique elle-même , ou de la mauvaise ma-> nière de l'exprimer? sont-ils susceptibles de correction ? et quels sont les remèdes convenables qu'on y pourrait apporter? Il est rare qu'on pousse l'exa» men jusque-là; et après avoir eu la patience pendant des années entières de s'emplir la tête de sons et la mémoire de verbiage, il arrive souvent qu'on est tout étonné de ne rien concevoir à tout cela, qu'on prend en dégoût la musique et le musicien , et qu'on laisse là l'un et l'autre , plus convaincu de l'ennuyeuse difficulté de cet art que de ses charmes si vantés.
J'entreprends de justifier la musique des torts dont on l'accuse, et de montrer qu'on peut, par des routes plus courtes et plus faciles, parvenir à la posséder plus parfaitement et avec plus d'intelligence que par la méthode ordinaire , afin que si le public persiste à vouloir s'y tenir, il ne s'en prenne du moins qu'à lui-même des difficultés qu'il y trouvera.
Sans vouloir entrer ici dans le détail de tous les défauts du système établi, j'aurai cependant occasion de parler des plus considérables; et il sera bon d'y remar([uer toujours que ces inconvéniens étant des suites nécessaires du fond même de la méthode,
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il est absolument impossible de les corriger autrement que par une refonte générale, telle que ,e la propose : il reste à examiner si mon système remédie en effetà tous ces défauts sans enintroduned'equivalens, et c'est à cet examen que ce pelit ouvrage est destiné.
En général , on peut réduire tous les vices de la musique ordinaire à trois classes principales. La première est la multitude des signeselde leurs combinaisons, qui surcharge inutilement l'espnl et a mémoire des commençans; de façon que , 1 oreil e étant formée et les organes ayant acquis toute la facilité nécessaire long-temps avant qu'on soit en état de chanter à livre ouvert , il s'ensuit que la ditficullé est toute dans l'observation des règles, et nullement dans l'exécution du chant. La seconde est le défaut d'évidence dans le genre des intervalles exprimés sur la même ou sur différentes clefs ; défaut d'une si grande étendue, que non-seulement il est la cause principale de la lenteur du progrès des écoliers, mais encore qu'il n'est point de musicien formé qui n'en soit quelquefois incommode dans l'exécution. La troisième, enfin, est l'extrême diffusion des caractères et le trop grand volume qu'ils occupent ; ce qui, joint à ces lignes et a ces ilortées si ennuyeuses à tracer, devient une source d'embarras de plus d'une espèce. Si le premier tnérite des signes d'institution est d'être clairs, le second est d'être concis : quel jugement doit on porter des notes de notre musique, à qui l'un et l'autre manquent?
Il paraît d'abord assez difficile de trouver une méthode qui puisse remédier à tous ces inconveniens
à la fois. Comment donner plus d'évidence a nos sic^nes, sans les augmenter en nombre? El comment