SIR LA MUSIQUE FRANÇAISE
que la raison confirme, puisque tontes les fois que les rapports sont différens , rimpression ne saurait être la même.
Or, me disais-je à moi-même en raisonnant d'après cetle supposition, je vois clairement que deux consonnnnces ajoutées l'une à l'autre mal à propos, quoique selon les règles des accords, pourront, même en augmentant l'haruionie, atfaiblir mutuellement leur effet, le combattre ou le partager. Si tout l'effet d'une quinte m'est nécessaire pour l'ex- - pression dont j'ai besoin , je peux risquer d'affaiblir cette expression par un troisième son, qui , divisant cette quinte en deux autres intervalles, en modifiera nécessairement l'effet par celui des deux tierces dans lesquelles je la résous; et ces tierces mêmes , quoique le tout ensemble fasse une fort bonne barmonie , étant de différente espèce, peuvent encore nuire mutuellement à l'impression l'une de l'autre. De même, si l'impression simultanée de la quinte et des deux tierces m'était nécessaire , j'affaiblirais et j'altérerais mai à propos cette imprc ssion en retrançbant un des trois sons qui en forment l'accord. Ce raisonnement devient encore plus sensible appliqué à la dissonance. Supposons que j'aie besoin de toute la dureté du triton, ou de toute la fadeur de la fausse quinte; opposition, pourie dire en passant, qui prouve combien les divers renversemens des accords en peuvent changer l'effet: si dat.s une telle circonstance, au lieu de porter à l'oreille les deux uniques sons qui forment la dissonance, je m'avise de remplir l'actord de tous ceux qui lui conviennent, alors j'ajoute au tritonla seconde et la sixte, et à la fausse-quinte la sixte et la tierce, c'est-àdire, qu'introduisant dans chacun de ces accords une nouvelle dissonance , j'y introduis en même
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temps trois consonnances, qui doivent nécessairement en tempérer el affaiblir l'effet, en rendant un de ces accords moins fade et l'aulre moins dur. C'est donc un principe certain et fondé dans la nature, que toute musique où l'harmonie est scrupuleusement remplie, tout accompagnement oi^i tous les accords sont complets, doit faire beaucoup de bruit, mais avoir très-peu d'expression; ce qui est précisément le caractère de la musique française. 11 est vrai qu'en ménageant les accords et les parties, le choix devient difficile et demande beaucoup d'expérience et de goût pour le faire toujours à propos : mais s'il y a une règle pour aider au compositeur à se bien conduire en pareille occasion , c'est cerlainement celle de l'unité de mélodie que j'ai lâché d'établir; ce qui se rapporte au caractère de la musique italienne, et rend raison de la douceur du chant, jointe à la force dexpression qui y règne. Il suit de tout ceci (ju'après avoir bien étudié les règles élémentaires de l'harmonie, le musicien ne doit point se hâter de la prodiguer inconsidérément, ni se croire en état de composer parce qu'il sait remplir des accords , mais qu'il doit, avant que de mettre la main à l'œuvre^ s'appliquer à l'étude beaucoup plus longue et plus difficile des impressions diverses que les consonnances, les dissonances et tous les accords font sur les oreilles sensibles, et se dire souvent à lui-même que le grand art du compositeur ne consiste pas moins à savoir discerner dans l'occasion les sons qu'on doit supprimer , que ceux dont il faut faire usage. C'est en étudiant et feuilletant sans cesse les chefs-d'œuvre de l'Italie qu'il apprendra à faire ce choix exquis, si la nature lui a donné assez de génie et de goût pour en sentir la nécessité. Car les dilïicullés de Tart ne se lais-
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sent apercevoir qu'à ceux qui sont faits pour les vaincre : et ceux-là ne s'aviseront pas de compter avec mépris les portées vides d'une partition ; mais voyant la facilité qu'un écolier aurait eue à les remplir, ils soupçonneront et chercheront les raisons de cette simplicité trompeuse, d'autant plus admirable qu'elle cache des prodiges sous une feinte négligence, et que L'arte che tu to fa, nulta si siopre. ( Tasse, Jér. ch. xvi, st. 9. )
Voilà, à ce qu'il me semble, la cause des effets surpreuans que produit l'harmonie de la musique italienne, quoique beaucoup moins chargée que la nôtre , qui en produit si peu : ce qui ne signifie pas qu'il ne faille jamais remplir l'harmonie, mais qu'il ne faut la remplir qu'avec choix et discernement. Ce n'est pas non plus à dire que pour ce choix le musicien soit obligé de faire tous cesraisonnemens, mais qu'il en doit sentir le résultat. C'est à lui d'avoir du génie et du goût pour trouver les choses d'etfet , c'est au théoricien à en chercher les causes , et à dire pourquoi ce sont des choses d'effet.
Si vous jetez les yeux sur nos compositions modernes, surtout si vous les écoutez, vous reconnaîtrez bientôt que nos musiciens ont si mal compris tout ceci, que, s'efforçant d'arriver au même but, ils ont directement suivi la route opposée; et, s'il m'est permis de vous dire naturellement ma pensée, je trouve que plus noire musique se perfectioime en apparence , et plus elle se gâte en effet. Il était peut-être nécessaire qu'elle vînt au point où elle est , pour accoutumer insensiblement nos oreilles à rejeter les préjugés de l'habitude , et à goûter d'autres airs que ceux dont nos nourrices nous ont endormis; mais je prévois
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que pour la porter au très - médiocre degré de bonté dont elle est susceptible , il faudra tôt ou tard commencer par redescendre ou remonter au point où Lulli l'avait mise. Convenons que Tharmonie de ce célèbre musicien est plus pure et moins renversée ; que ses basses sont plus naturelles et marchent plus rondement; que son chaut est mieux suivi; que ses accompagnemens, moins chargés, naissent mieux du sujet et en sortent nioins; que son récitatif est beaucoup moins maniéré, et par conséquent beaucoup meilleur que le nôtre : ce qui se confirme par le goût de l'exécution; car l'ancien récitatif était rendu par les acteurs de ce temps là tout autrement que nous ne faisons aujourd'hui. 11 était plus vif et moins traînant; on le chantait moins, et on le déclamait davantage (i). Les cadences, les ports de-voix se sont nudtij.liés dans le nôtre ; il est devenu encore plus languissant , et l'on n'y trouve presque plus rien (pu le dislingue de ce qu'il nous plaît d'appeler air.
Puisqu'il est question d'airs et de récitatifs, vous voulez bien, monsieur, que je termine cette lettre par quelques observations sur l'un et sur l'autre, qui deviendront peut-être des éclaircissemi as utiles à la solution du problème dont il s'agit.
Ou peut juger de l'idée de nos musiciens sur la constitution d'un opéra, par la singularité de leur nomenclature. Ces grands morceaux de musique italienne qui ravissent, ces chefs-d'œuvre de génie
(i) Cela se proave par la durée des opéras de Lulli, beaucoup plus grande aujourd'hui que de son temps , selon le rapport unanUBC de tous ceux quilesont vus anclenn.nnint. Aussi toutes les fois qu'on redonne ces opéras est on obligé d'j faire des rctranchemen» considcrabks .
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qui arrachent des larmes, qui offrent les tableaux les plus frappans, qui peignent les situations les plus vives, et portent dans l'anie toutes les passions qu'ils expriment, les Français les appellent des ariettes. Ils donnent le nom d'airs à ees insipides chansonnettes dont ils entremêlent les scènes de leurs opéras, et réservent celui de monologues par excellence à ces traînantes et ennuyeuses lamentations à qui il ne manque, pour assoapir tout le monde , que d'être chantées juste et sans cris. D^ins les opéras italiens tous les airs sont en situation et font partie des scènes. Tantôt c'est un père désespéré qui croit voir l'ombre d'un fils qu'il a fait mourir injustement lui reprocher sa cruauté; tantôt c'est un prince débonnaire qui, forcé de donner un exemple de sévérité , demande aux dieux de lui ôter l'empire, ou de lui donner un cœur moins sensible. Ici c'est une mère tendre qui verse des larmes en retrouvant son fils qu'elle croyait mort; là c'est le langage de Taniour , non rempli de ce fade et puéril galimati is de flammes et de chaînes, mais tragique, vif, bouillant, entrecoupé, et tel qu'il convient aux passions impétueuses. C'est sur de telles paroles qu'il sied biea de déployer toutes les richesses d'une musique pleine de force et d'expression , et de renchérir sur l'énergie de la poésie par celle de l'harmonie et du chant. Au contraire , les paroles de nos ariettes toujours détachées du sujet, ne sont qu'un misérable jargon emmiellé , qu'on est trop heureux de ne pas entendre ; c'est une collc;ction faite au hasard du très-petit nombre de mots sonores que notre langue peut fournir, tournés et retournés de toutes les manières , excepté de celle qui pourrait leur donner du sens. C'est sur ces impertinens am-