‹ Ecrits sur la musiqueChapitre 37 sur 50 · II · texte numérisé non relu

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phigouris que nos musiciens épuisent leur goût et leur savoir, et nos acteurs leurs gestes et leurs poumons : c'est à ces morceaux extravagans que nos femmes se pâment d'admiration. Et la preuve la plus marquée que la musique française ne sait ni peindre ni parler , c'est qu'elle ne peut développer le peu de beautés dont elle est susceptible que sur des paroles qui ne signifient rien. Cependant, à entendre les Français parler de musique , on croirait que c'est dans leurs opéras qu'elle peint ds grands tableaux et de grandes passions , et qu'on ne trouve que des ariettes dans les opéras italiens, où le nom même d'ariette et la ridicule chose qu'il exprime sont également inconnus. Il ne faut pas Être surpris de la grossièreté de ces préjugés : la musique italienne n'a d'ennemis, même parmi nous, que ceux qui n'y connaissent rien ; et tous les Français qui ont tenté de l'étudier dans le seul dessein de la critiquer en connaissance de cause ont bientôt été ses plus zélés admirateurs (i).

Après les ariettes, qui font à Paris le triomphe du goût moderne, viennent les fameux monologues qu'on admire dans nos anciens opéras : sur quoi Ton doit remarquer que nos plus beaux airs sont toujours dans les monologues et jamais dans les scènes, parce que nos acteurs n'ayant aucun ieu muet, et la musique n'indiquant aucun ges e et ne peignant aucune situation, celui qui garde le sUence ne sait que iaire de sa personne pendant que l'autre chante.

Le caractère traînant de la langue , le peu de

f,) C'est un préjupe peu favorable à la musique française, que eeu. qui la méprisent le plus soient Pf --"'' 5^"^,^ l connaissent le mieux; car elle est aussi ndicule quand on 1 examine, qu'insupportable quand on l'écoute.

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flexibilité de nos voix, et le ton lamentable qui règne perpétuellement dans notre opéra, mettent presque tous les monologues français sur un mouvement lent; et comme la mesure ne s'y l'ait sentir ni dans le chant, ni dans la basse, ni dans l'accompagnement, rien n'est si traînant, si lâche, si languissant, que ces beaux monologues que tout le monde admire en bâillant: ils voudraient être tristes, et ne sont qu'ennuyeux ; ils voudraient loucher le cœur , et ne font qu'affliger les oreilles.

Les Italiens sont plus adroits dans leurs adagio : car, lorsque le chant est si lent qu'il serait à craindre qu'il ne laissât affaiblir l'idée de la mesure, ils font marcher la basse par notes égales qui marquent le mouvement , et l'accompagnement le marque aussi par des subdivisions de notes, qui, soutenant la voix et l'oreille en mesure, ne rendent le chant que plus agréable et surtout plus énergique par cette précision. Mais la nature du chant français interdit cette ressource à nos compositeurs : car, dès que l'acteur serait forcé d'aller eu mesure, il ne pourrait plus développer sa voix ni son jeu, traîner son chant, renfler, prolonger ses sons, ni crier à pleine tête ; et par conséquent il ne serait plus applaudi.

Mais ce qui prévient encore plus efficacement la monotonie et l'ennui dans les tragédies italiennes, c'est l'avantage de pouvoir exprimer tous les sentimens et peindre tous les caractères avec telle mesure et tel mouvement qu'il plaît au compositeur. Notre mélodie , qui ne dit rien par elle-même, tire toute son expression du mouvement qu'on lui donne ; elle est forcément triste sur une mesure lente, furieuse ou gaie sur un mouvement vif, grave sur un mouvement modéré : le chant n'y fait presque rien ;

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la mesure seule, ou, pour parler plus juste, le seul <k<'ré de vitesse, détermine le carnctère. Mais la mélodie italienne trouve dans chaque mouvement des expressions pour tous les caractères, des tableaux pour tous les objets. Elle est , quand il plaît au musicien , triste sur un mouvement vif, gaie sur un mouvement lent, et, comme je l'ai déjà dit, elle chan-e sur le même mouvement de caractère au gré du compositeur ; ce qui lui donne la facilité des contrastes , sans dépendre en cela du poêle , et sans s'exposer à des contre -sens.

Voilà la source de cette prodigieuse variété que les grands maître* d'Italie savent répandre dans leurs opéras, sans jamais sortir de la nature : variété qui prévient la monotonie, la langueur et l'ennui, et que les musiciens français ne peuvent imiter, parce que leurs mouvemens sont donnés par le sens des paroles, et qu'ils sont forcés de s'y tenir , s'ils lie veulent tomber dans des contre-sens ridicules.

A l'égard du récitatif, dont il me reste à parler , il semble que, pour en bien juger, il faudrait une fois savoir précisément ce que c'est ; car jusqu'ici |e ne sache pas que, de tous ceux qui en ont disputé, personne se soit avisé de le définir. Je ne sais , monsieur, quelle idée vous pouvez avoir de ce mot; quanta moi, j'appelle récitatif une déclamation harmonieuse, c'est-à-dire une déclamation dont toutes les infiexions se font par intervalles harmoniques: d'où il suit que, comme chaque langue a une déclamation qui lui est propre, chaque langue doit aussi avoir son récitatif particulier; ce qui n'empêche pas qu'on ne puisse très-bien comparer xm récitatif à un autre, pour savoir lequel des deux est le meilleur, ou celui qui se rapporte le mieux a s,on objet.

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te récitatif est nécessaire clans les drames lyriques, 1° pour lier Taction et rendre le spectacle un; 2" pour i'aire valoir les airs, dont la continuité deviendrait insupportable; o" pour exprimer une multitude de chosts qui ne peuvent oune doivent point être exprimées par la musique chantante et cadencée. La simple déclamation ne pouvait convenir à tout cela dans un ouvrage lyrique , parce que la transition de la [>arole au chant, etsurlout du chant à la parole , a une dureté à laquelle l'oreilie se prête difficilement, et forme un contraste choquant qui détruit toute l'illusion , et par conséquent l'intérêt : car il y a une sorte de vraistnablance qu'il faut conserver, même à l'opéra, en rendant le discours tellement uniforme , que le tout puisse être pris au moins pour une langue hypothétique. Joignez à cela, que le secours des accords augmente l'énergie de la déclimation harmonieuse, et dédommage avantageusement de ce qu'elle a de moins naturel dans les inton liions.

Il est évident, d'après ces idées, que le meilleur récitatif, dans quelque langue que ce soit, si elle a d'ailleurs les conditions nécessaires, est celui qui approche le plus de la parole ; s'il y en avait un qui en approchât tellement, en conservant l'harmonie qui lui convient , que l'oreille ou l'esprit pût s'y tromper, on devrait prononcer hardiment que celui-là aiu'ait atteint toute la perfection dont aucun récitatif j)uisse être susceptible.

Kxannijons maintenant sur ceUe règle ce qu'on appelle en France récitatif; et dites-moi, je vous prie, quel rapport vous pouvez trouver entre ce récitatif et notre dt'clamalion. Coiînncnt concevrezvous jamais -jue li langue franc use, dont l'acctnt est si uni, si simple, si modeste, si peu chantant,

soit bien rendue par les bruyantes et criardes intonations de ce récitatif, et(i\i'il y ait quelque rapport entre les douces inflexions de la parole et ces sons soutenus et renflés, ou plutôt ces cris éternels qui font le tissu de cette partie de notre musique encore plus même que des airs? Faites, par exem[)le, réciter à quelqu'un qui sacbe lire les quatre premiers vers de la fameuse reconnaissance d'Ipbigénie;à peine reconnaîlrcz-vous (|uclques légères inégalités, quelques faibles inflexions de voix, dans un récit tranquille qui n'a rien de vif ni de passionné, rien qui doive engager celle qui le fait à élever ou abaisser la voix. Faites ensuite réciter par une de nos actrices ces mêmes vers sur la note du musicien , et tàcbez, si vous le pouvez , de supporter cette extravagante criaillerie qui passe à cbaquc instant de bas en haut et de haut en bas, parcourt sans sujet toute l'étendue de la voix, et suspend le récit hors de propos pour filer de beaux sons sur des syUabes qui ne sign:fientrien,ct qui ne forment aucun repos dans le sens.

Qu'on joigne à cela les fredons, les cadences , les ports-de-Yoix qui reviennent à chaque instant, et qu'on me dise quelle analogie il peut y avoir entre la parole et toute cette maussade pretintaille, entre la déclamation et ce prétendu récitatif. Qu'on me montre au moins quelque côté par lequel on puisse raisonnablement vanter ce merveilleux récitatif français dont rinvenlion fait la gloire de LviUi.

C'est une chose assez plaisante que d'entendre les partisans de la musique française se retrancher dans le caractère de la langue, et rejeter sur elle des défauts dont ils n'osent accuser leur idole; tandis qu'il est de toute évidence que le nu illcur récitatif qui peut convenir à la langue française doit être

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