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ce que j'en dirai , l'impartialité s'y trouvera sûrement , et ce sera toujours avoir fait le plus diiïicile.
Les ouvrages théoriques de M. Rameau ont ceci de fort sin2;ulier , qu'ils ont fait une grande fortune sans avoir été lus, et ils le seront bien moins désormais depuis qu'un pliilosophe a pris la peine d'écrire le sommaire de la doctrine de cet auteur. Il est bien sûr que cet abrégé anéantira les originaux, et avec un tel dédommagement on n'aura aucun sujet de les regretter. Ces différens ouvrages ne renferment rien de neuf ni d'utile que le principe de la basse fondamentale ( 1 ): mais ce n'est pas peu de chose que d'avoir donné un principe, fût-il même arbitraire , à un art qui semblait n'en point avoir, et d'en avoir tellement facilité les règles, que l'étude de la composition, (|ui était autrefois une affaire de vingt années, est à présent celle de quelques mois. Les musiciens ont saisi avidement la découverte de M. Rameau, en affectant de la dédaigner. Les élèves se sont multipliés avec une rapidité étonnante; on n'a vu de tous côtés que petits compositeurs de deux jours, la plupart sans taleus, qui faisaient les docteurs aux dépens de leur maître ; et les services très-réels , très-grands et très-solides que M. Rameau a rendus à la musique, ont en même temps amené cet inconvénient, que la France s'est trouvée inondée de mauvaise musique et de mauvais musiciens, parce que chacun croyant connaîti^toutes les finesses de l'art dès qu'il en a su les éiémens, tous se sont mêlés de faire de l'harmonie, avant que l'oreille et l'expérience leur aient appris à discerner la bonne.
(1) Ce n'est point par oubli que je ne dis riea kî du prétentju principe pbjsique de l'iiarnionie.
A l'égard des opéras de M. Rameau , on leur a d'abord"^ celte obligation d'avoir les premiers élevé le théâtre de rOi)éra au-dessus des trélsaux du Pont->euf. Il a franchi hardiment le petit cen le de trés-petile u.usique autour duquel nos petits musiciens tournaient sans cesse depuis la mort du grand LulU. De sorte que quand on serait assez injuste pour refuser des talens supérieurs a M. Rameau . on ne pourrait au moins disconvenir qu'il ne leur ait, en quelque sorte , ouvert la carrière , et qu'il n'ait mis les musiciens qui viendront après lui à portée de déployer impunément les leurs; ce qui assurémenm'était pas une entreprise aisée. Il a senti les épines , .-es successeurs cueilleront les roses.
On l'accuse assez légèrement , ce me semble, de n'avoir travaillé que sur de mauvaises paroles ; d'ailleurs, pour <|ue ce reproche eût le sens commun , il faudrait montrer qu'il a été à portée d eu choisir do bonnes. Aimerait-on mieux qu'il n'eût rien fait du tout? In reproche plus juste est de n'avoir pas toujours entendu celles dont il s'est char"é , d'avoir souvent mal saisi les idées du poète, ou de n'en avoir pas substitué de plus convenables , et l'avoir fait beaucoup de contre-sens. Ce n'est pas sa faute s'il a travaillé sur de mauvaises paroles . mais on peut douter s'il en eût fait valoir de meilleures Il est certainement , du côté de resi)nl et de l'intelligence, fort au-dessous de Lulli, quoiqu'il lui soit presque toujours supérieur du côte de rexpressior.. M. Rameau n'eût pas plus fait le monologue de Roland (.) que celui de Dardanus.
iffaut reconnaître, dans M. Rameau, un trèsgrand talent, beaucoup de feu , une tète bien son-
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nante, une grande connaissance des renversemens harmoniques et de toutes les choses d'effet ; beaucoup d'art pour s'approprier, dénaturer, orner, enibeUir les idées d'autrui, et retourner les siennes; assez peu de facilité pour en inventer de nouvelles; plus d'habileté que de fécondité, plus de savoir que de génie , ou du moins un génie étouffé par trop de savoir; mais toujours de la force et de l'élégance, et très-souvent du beau chant.
Son récitatif est moins naturel, mais beaucoup plus varié que celui de Lulli; admirable dans un petit nombre de scènes, mauvais presque partout ailleurs, ce qui est peut-être autant la faute du genre que la sienne; car c'est souvent pour avoir trop voulu s'asservir à la déclamation , qu'il a rendu son chant baroque et ses transitions dures. S'il eût eu la force d'imaginer le vrai récitatif, et de le faire passer chez celte troupe moutonnière, je crois qu'il y eût pu exceller.
Il est le premier qui ait fait des symphonies et des accompagnemens travaillés, et il en a abusé. L'orchestre de l'Opéra ressemblait avant lui à une troupe de quinze-vingts attaqués de paralysie. Il les a un peu dégourdis. Ils assurent qu'ils ont actuellement de l'exécution ; mais je dis moi, que ces gens-là n'auront jamais ni goût ni ame. Ce n'est encore rien d'être ensemble, de jouer fort ou doux, et de bien suivre un acteur. Renforcer, adoucir, appuyer, dérober des sons, selon que le bon goût ou l'expression l'exige, prendre l'esprit d'un accompagnement, faire valoir et soutenir des voix, c'est l'art de tous les orchestres du monde excepté celui de notre Opéra.
Je dis que M. Rameau a abusé de cet orchestre tel quel. Il a rendu ses accompagnemens si confu.s ,
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si chargés, sîfréquens, que la tête a peine à tenir au lintaniarre continiiel des divers instrumens, pendant l'exéculion de ses opéras qu'on aurait tant de plaisir à entendre, s'ils étourdissaient un peu moins les oreilles. (]ela fait que l'orcliestre, à force d'être sans cesse en jeu , ne saisit, ne frappe jamais, et manque presque toujours son effet. Il faut qu'apiès une scène de récitatif, un coup d'archet inattendu réveille le spectateur le plus distrait, et le force d'être attentif aux images (jue l'auteur va lui présenter, ou de se prêter aux senlinieus qu'il veut exciter en lui. Voilàce qu'un orchestre ne fera point, quand il ne cesse de racler.
Une autre raison plus forte contre les accompagneniens trop travaillés , c'est qu'ils font tovit le contraire de ce qu'ils devraient faire. Au lieu de fixer plus agréablement rallenlion du spectateur, ils la détruisent en la partageant. Avant qu'on me persuade que c'est une belle chose que trois ou quatre dessins entassés l'un sur l'autre par trois ou quatre espèces d'instrumcns, il faudra (|u'on me prouve que trois ou quatre actions sont nécessaires dans une comédie. Toutes ces belles finesses de fart, ces imitations, ces doubles dessins, ces basses contraintes, ces conl refugues, ne sont que des monstres difformes, des monumens du mauvais goût, qu'il faut reléguer dans les cloîtres comme dans leur dernier asile.
Pourrevenirà M. Rameau, et finir celte digressiov je pense que personne u'a mieux que lui saisi 1 , prit des détails , personne n'a mieux su l'art < contrastes ; mais en même temps personne n'a nu> su donner à ses opéras celte unité si savante , désirée, et il est peul-èlre le seul au monde qui :.
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pu venir à bout de faire un bon ouvrage de plusieurs beaux niorce''ux; fort bien arrangés.
Et ungues Exprimet, et molles imilabitur xre capillos; lafelix operis summâ, quia ponere totum Kesciet.
(IIoH. Art poét. V. J2 et suiv.)
Voilà, monsieur, ce que je pense des ouvrages du célèbre M. Rameau, auquel il faudrait que la nation rendît bien des honneurs pour lui accorder ce qu'elle lui doit. Je sais fort bien que ce jugement ne contentera ni ses partisans ni ses ennemis; aussi n'ai-je voulu que le rendre équitable, et je vous le propose, non comme la règle du vôtre, mais comme un exemple de la sincérité avec laquelle il convient qu'un honnête homme parle des grands talens qu'il admire, et qu'il ne croit pas sans défaut.
J'approuve votre goût pour tout ce qui porte l'empreinte du génie; mais si vous en croyez l'avis d'un homme sincère et qui a quelque expérience , pour l'honneur des arts et la pureté de vos plaisirs, tenez-vous-en à l'admiration des ouvrages j, et ne désirez jamais d'en connaître les auteurs. Vous vivrez dans des sociétés où vous ne trouverez qua cabales et enthousiastes, et dont tous les membres savent déjà très-décidément s'ils trouveront bons ou mauvais des ouvrages qui sont encore à faire : ;«rantissez-vous de tout ce vil fanatisme comme d'vui ■"•jte fatal t^^ugement, et capable même de souil- ^'^^le cœuiVla longue. Que votre esprit reste tou- ^^^lî^s aussi libre que votre ame ; souvenez-vous des Jo-^s railleries de Platon sur cet acteur que les vers i'&i^seul poète mettaient hors de lui, et qui n'était T" glace à la lecture de tous les autres : et saches
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qu'il n'y a point d'homme au monde , quelque génie qu'il puisse avoir, qui soit en droit d'asservir voire raison; pas même M. de Voltaire, le maître dans l'art d'écrire de tous les hommes vivans. En un mot je veux vous voir parcourant la Henriade, quand le cœur vous palpitera et que vous vous sentirez touché, transporté d'admiration, oser vous écrier en versant des larmes : Non, grand homme, vous n'èles point encore, le rival d'Homère.
Pardonnez-moi , monsieur , un zèle peut-être indiscret, mais dicté par l'estime que ceux de vos écrits que j'ai vus m'ont inspirée pour vous. Le public les a jugés et applaudis, et y a reconnu avec plaisir l'homme d'esprit et de goût ; quant à moi , j'ai cru, avec beaucoup plus de plaisir encore, y reconnaître le vrai philosophe et l'ami des hommes. Continuez donc d'aimer et de cultiver des talens qui vous sont chers et dont vous faites un bon usage. Mais n'oubliez pas pourtant de jeter de temps en temps sur tout cela le coup-d'œil du sage , et do rire quelquefois de tous ces jeux d'enfans. Je suis, etc.
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