‹ Écrits sur le théatreChapitre 14 sur 14 · L*AMAZONE 3S · texte numérisé non relu

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librement au dehors son métier, soit en relation directe avec la grande foule et fasse avec elle échange de sincérité. Il y a là une anomalie évidente. Les ennemis de la liberté de penser voient dans ce libre commerce de sympathies obtenu sans truchement, un mauvais présage pour Tavenir. La liberté de penser, la seule que pour ma part je réclame, la tradition veut qu^on ait bien du mal à l'exercer, dans notre pays, même lorsqu'elle est sans aspérité et qu'elle s'exprime sans violence! Mais « l'homme seul »

la considère par contre, cette liberté, comme le plus précieux quoique le plus fragile des biens ; la perte de son indépendance est la seule privation dont il puisse souffrir, l'unique risque auquel il soit décidé de ne pas s'exposer. Chacun a une conception particulière de sa vie et de son devoir et il ne faut pas s'étonner que le solitaire entende avoir le bénéfice de son isolement. Pour qui vit loin de toute compétition de carrière, loin de tout honneur officiel et de la vie de relations, de telles résolutions ne comportent d'ailleurs qu'un minimum d'inconvénients

(être méconnu et provoquer les légendes malveillantes ou absurdes, qu'importe!) et pour s'en garder, il suffit de s'abstraire dans un travail toujours renouvelé. Personnellement, je continuerai donc et il est fort à croire que les coups de boutoir continueront, de leur côté; l'attaque redoublera vraisemblement, d'autant plus qu'elle n'a subi jusqu'ici que des échecs et que Tauteur n'est disposé à faire aucune concession ; mais désormais je me refuserai même à prendre connaissance de ses tentatives d'obstruction et j'ignorerai de parti pris les diverses réactions auxquelles mes pièces donneront lieu.

J'estime qu'il n'y aura pas de meilleure réponse que de soumettre mon hygiène littéraire à plus de solitude encore; non point par sentiment de suffisance mais pour protéger mieux cette fameuse indépendance si nécessaire à l'écrivain, et sans laquelle notre métier deviendrait le dernier et le plus misérable des métiers. Je suis, par ailleurs, mieux instruit que tout autre de mon infériorité. Je ne défends que la bonne foi de mes ouvrages où les lacunes, les fautes et

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les faiblesses abondent. Sur le terrain de la sincérité seulement je les sais inattaquables. A part quoi je n'ai point du tout la prétention ni la sottise de penser que leur exécution soit irréprochable. Pour m'excuser de de tant de tares manifestes, je m'en réfère seulement à quelques vers griffonnés il y a des années sur des cahiers intimes aujourd'hui livrés au public et où se résumait toute la foi naïve de ma jeunesse :

Mais mou pardon serapeiil-elre

D'avoir avec un soiu pieux noté ces voix Oui fout le ^^raud (^clio du cœur, ces cris de l'être Désespéré, perdu au seiu des vieux pourquois... Mon pardon, ce sera de ni'ôtre fait petit, Proche, attentif, sincère, et d'avoir consenti yue le rêve s'incline, ou que la main se pose Sur l'immense pitié (jui sort du cœur des choses î En sorte que j'ai l)ien mérité, quoique indigne, Mon pardon. D'un cœur pur, l'ouvrier se résigne A n'être qu'humblement l'artisan de sa cause, Heureux s'il j)eut encor [)ermettre à son orgueil De déi)oser, ainsi que des Heurs à l'autel, — Révoltés et soumis au destin, tour à tour, Mais beaux d'avoir battu la charge universelle, Trophées sans gloire, en gerbe é])arse, pêle-mêle — Tousces('a»urs exhaussés sur ton décombre, Amour !..

La tâche qui s'offre aux vrais écrivains d'aujourd'hui est belle et féconde. Elle consiste à se presser fraternellement autour de l'Idée, autour du Flambeau, plus menacé que jamais.

Qu'ils considèrent sincèrement le péril qui l'assiège, — péril que nous voulons croire aussi momentané que celui de la patrie. Mais ce ne sera jamais un poncif de répéter que ridée également est une patrie à laquelle nous devons un dévouement filial. Le monde intellectuel dans une nation démocratique devrait constituer une élite conductrice. Je n'ai point prétendu ici en faire la critique ni définir les rapports de la littérature et de la guerre. Il y a eu de grands esprits, il y en a eu de modestes qui tous, et d'une volonté égale, se sont ennoblis à écrire les choses essentielles; mais j'ai déploré certaines réserves, certains excès dans la prudence; une sorte de maussaderie générale qui n'a pas su faire opposition aux quelques tentatives de domination criardes et agressives dont

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nous avons le spectacle. Courage et résistance sur tous les terrains de la patrie intellectuelle ! Exaltons en nous le goût de l'éternel. Je suis persuadé que désormais la pensée un peu mortifiée prendra mieu-x conscience de sa puissance, de son rôle dans l'organisation sociale dont elle est un instrument de précision et de régulation. Elle ne voudra pas que l'histoire puisse dire qu'elle n'a pas su tenir son poste durant une perturbation aussi formidable et aussi menaçante.

Eh quoi ! serait-il possible que les errements de naguère, cette ardeur héréditaire au dénigrement mutuel qui est une tare des Français, cette espèce d'indolente anarchie que nous connaissons trop, la guerre civile des lettres, la fidélité des haines, un scepticisme d'attitude, la confusion volontaire et dédaigneuse en littérature du pire et du meilleur, notre vieux gérontisme aveugle stagnant et officiel, tout cet attirail d'intimidation surannée, subsiste comme si rien ne s'était produit. Quoi ? serait-il vraiment possible qu'ayant en face de nous le terrible exemple donné par une Allemagne soucieuse, hélas,

d'orgaaiser la hiérarchie de ses valeurs, tant d'expériences ne nous servent pas de leçon et que nous ne profitions pas d'une aussi dure épreuve ? Ouvrons les yeux ! Ouvrons-les grands et que les vrais écrivains se tendent la main, non pour défendre leur collectivité, mais leur religion en péril, la Raison. Le règne de la force oppressive heurte aux portes de la vieille Byzance. Une représaille éternelle flotte sur la terre; l'odeur nauséabonde du sang et du crime ne fait que s'accroitre. Un désespoir monte de Thorizon. Que l'homme intègre reste à son poste de vigie, en attendant que se dissipent les assauts de ténèbres ! Non, la confiance dans le beau, dans le pur, dans le bon et le vrai ne sera pas une vaine espérance. Ces mots-là sont pour nous l'honneur même de vivre. Nous attendons leur réalisation.

Jamais le grand principe ternaire de nos pères et de nos maîtres n'a resplendi d'un éclat plus radieux, malgré l'ombre implacable où le saag les éclabousse; liberté, égalité, fraternité ! Et c'est le sang des justes qui vient encore de rajeunir ces trois catéchu-

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mènes. En avant, peuples, vers le soleil de là-bas, la république sociale universelle qui un jour renouvellera le monde ! Si, par malheur, nous faisons défection, que ce soit à toi jeunesse de France, dont Teffort n'aura pas affaibli le courage, que ce soit à toi qu'incombe la tâche de remettre tout en ordre dans les grands foyers sociaux et de détruire ce qui subsiste des vieilles féodalités qui t'ont rompu les os. Tu feras nette et pure la place où tu projettes d'asseoir ton repos. C'est toi seule qui détermineras les grandes directions immédiates de. la conscience au lendemain même du jour où cessera brusquement cette régence de la haine à laquelle toutes les vieilles fédérations de Tesprit humain se sont soumises avec une docilité momentanée, comme l'ont fait nations et rovaumes. Et Tenfance aussi, celle qui joue en ce moment au cerceau et à la toupie, alors (pie les aînés se battent, cette enfance verra et accomplira de grandes choses ! A Theure tragique et enténébrée que nous vivons, on ne peut se défendre d'une grande émotion lorsqu'on regarde les enfants bâtir leurs pâtés dans

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le sable... Quel héritage nous laisserons à leurs petites mains ! Peut-être verront-ils enfin de grandes innovations continentales ?

Peut-être de beaux repentirs jailliront-ils de cet avortement monstrueux de la guerre ?

Croyons! La plus immorale des expériences entraînera le plus fécond des châtiments lorsque, après le cauchemar forcené qu'elle est en train de vivre, après cette hypnose farouche de Tidée fixe — car tout sommeil n'est pas forcément léthargique — l'humanité entière tendra les bras vers la lumière, comme un dormeur qui se réveille.

Janvier 1917.

p. -S. — Depuis (|ue ces pages ont été écrites et imprimées, des événements extérieurs importants ont commencé la réalisation de nos espérances. L'auteur n'a rien à ajouter, rien à rectifier. L'avenir se fixe et pose ses points de repère.

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