‹ Écrits sur le théatreChapitre 13 sur 14 · I ■ I II · texte numérisé non relu

I ■ I II

inspiration en vous, morts d'hier et morts de demain !...

Pour nous, spectateurs de Timmense tragédie, les personnages fondamentaux n'ont pas varié, môme sous des masques intensifiés, même sous les aspects les plus terribles. Ce sont les mômes forces de l'infini : la mort, Tamour ; ce sont nos passions, nos idéals, nos immolations. Oui... Mais à travers ces piliers immuables qui se dressent, témoins tragiques, sur la route, écoutons...

regardons... La pauvre et grande âme humaine chemine... »

Durant cette guerre il y a eu beaucoup de bonté, de charité individuelle, mais il n'y aura pasjeu assez de pitié énoncée. Non ! il n'y en aura pas eu assez sur la terre pour répondre à la somme immense de douleur et d'horreur qui a été dépensée. Devant l'histoire, ce sera une tache pour l'humanité qu^un grand cri de pitié, un cri formidable, ne se soit pas élevé au cours de cette tuerie,

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et qu'il n'ait pas été proféré par ceux-là mêmes de qui on était en droit 'd'espérer plus de courage. Un Tolstoï n'eût pas manqué de faire retentir sa vaste voix. Ce cri, il aurait pu sortir du sein de la chrétienté,, des peuples neutres, du cénacle des penseurs.

D'où provient cette abstention ou cette timidité? Où est-il l'imbécile ou l'hypocrite qui prétendra que la pitié est déprimante ? Allons donc!... Celui qui parlerait ainsi, je proclame d'avance qu'il ne saurait être autre qu'un installé de la guerre à moins qu'il ne soit seulement un minus habens dépourvu d'imagination ? Où aurait-il pris que les cris de pitié n'encouragent pas plus nos sublimes soldats dans leur tâche obscure et douloureuse que les coups de panache et d'encensoir perpétués par la littérature ?. . . Le simple sanglot d'une mère à son fils :« Mon pauvre petit» ïestun viatique autrement réconfortant queles : « Nous vous envions l'honneur d'aller se faire tuer, sans sourciller, comme des fils de Corneille, etc.. » C'est un fait que les soldats n'Dnt pas apprécié du tout le los inutile entonné en leur honneur : cette race

merveilleuse qui n'éprouvait pas le besoin d'être réconfortée et qui Ta suffisamment xmontré, semble avoir trouvé de mauvais goût les cantates de Tarrière... Mais elle eût senti un Jien plus solide avec l'arrière, si nous avions aidé à réveiller partout les notions de justice et de bonté oubliées. Ah! pourquoi la pitié s*est*elle jugulée elle-même ?... Pour ne pas contrister le civil et de peur de ralentir les affaires ? Je n'y crois pas ! Sommesnous à ce point pusillanimes ? Quelle fable ! Si la foule avait dû être déprimée, elle l'aurait été et bien autrement, par la série de déceptions que l'écriture et la parole lui ont fait subir, par les promesses perpétuelles des feuilles publiques démenties au fur et à mesure, par les mensonges dont on l'a bercée — par les insanités débitées à tout bout de champ, sur l'ennemi, — par les bravacheries et les satisfecit que de faute en faute les intéressés se décernaient indéfiniment dans notre pays, par le billet de banque du mensonge mis en circulation, par les traites d'illusions qu'on tirait sur le peuple, en les renouvelant éternellement, — et si elle a

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résisté à ce traitement-là c'est que la foule a une fière santé et une robuste constitution ! Prétendre que des sentiments de pitié, des élans généreux, des torches hardiment brandies auraient déprimé le civil plus que ne l'a fait ce monopole de duperie, c'est le plus impudent peut-être de tous les mensonges, si ce n'est pas le plus hypocrite des remords ! La pitié, veilleuse à petite flamme courte et haletante, obscure lumière humiliée, elle est au cœur des mères, des pères, des femmes au chevet des mourants, elle est dans toutes les âmes déchirées... c'est la lampe du sanctuaire... Ah ! ceux-là, comme je comprends leurs silences dont ils usent pour répondre en noblesse et en magnanimité à l'exemple que leur ont légué des morts qui furent aussi héroïques que pudiques !... Et puis ils n'avaient pas mission de parler!... Ils sont le peuple de la douleur... Mais ceux qui pensent ouvertement, qu'on écoute quand ils parlent, les esprits indépendants et libres, je ne comprends pas qu'ils aient si facilement pris leur parti du silence et qu'ils s'en soient remis au vague fatalisme du consen-

tement universel. Ont-ils eu peur de troubler la tâche énergique de la patrie ? Ils l'auraient au contraire agrandie et assainie. Ont-ils redouté d'être mal compris, de tomber dans des équivoques ? Plutôt. Ont-ils été préoccupés, par opportunisme, d'équilibrer leur attitude et de se réserver prudemment pour le dénouement? Ont-ils redouté que la haine et l'hypocrisie embusquées ne les accusassent faussement de patriotisme refroidi, voire de lâcheté... Jésus ne se fût pas posé cette question !... Et même si la calomnie les avait ' atteints, la belle affaire !... Est-ce donc un si ' lourd sacrifice de passer des rangs de la majorité à ceux d'une minorité ? Quand on a dans le cœur une foi bien ancrée, quand on porte en soi l'amour de son pays comme une religion intangible, que peut-on redouter de la calomnie, même lorsqu'on est en pleine renommée ? A supposer qu'elle s'exerce contre nous, n'est-il pas juste lorsque nos enfants reçoivent des balles mortelles, que nous exposions une plus calme existence aux balles mâchurées et moins dangereuses de la calomnie?... Oui, c'est vrai, hélas ! des

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gens se sont servis du patriotisme comme d'une arme dissimulée sous des flots de rhétoriques tricolores et ils ont fait du plus noble des sentiments Tinstrunient de leurs haines ou de leurs convoitises ! Mais à cette arme n'aurions-nous pas pu en opposer une autre dont le pouvoir (qui sait!) eût pu devenir incalculable ? Au milieu de cette faillite universelle de l'intelligence, à laquelle est due en partie la durée de cette guerre, comment ne nous sommes-nous pas aperçus plus vite que la pitié, la simple pitié aurait pu devenir une arme capitale, irrésistible, qui soulevant les peuples aurait peut-être aidé à terminer cette monstrueuse hécatombe ? Qui peut prétendre qu'elle n'eût pas été d'un appoint tout aussi considérable que le fameux (c facteur moral » dont on a tant abusé pour excuser l'inertie et Tincurie ! L'expérience n'a pas été tentée. Oui, la pitié, c'était la sixième arme.

Nous en avons douté. A peine est-elle sortie du fourreau qu'on l'a jugée tout de suite suspecte ! Honte à nous ! Nous n'avons pas osé la brandir et nous ne pouvons pas

calculer de quelle force nous nous sommes privés!... Trop tard d'ailleurs maintenant!

Ces tîrrémédiable. Nous subissons et continuons à subir la conséquence de ce total oubli. La pitié ! Oh ! en nous laissant aller à son élan, nous n'aurions pour cela rien abdiqué de nos justes volontés, nous n'aurions pas arrêté la justice française en si beau chemin... L'élan opposé de nos soldats vers le combat et pour le triomphe de notre cause aurait été plus raffermi encore par la pensée que, là-bas, derrière eux, des frères s'employaient à rapprocher le terme de l'effort sacré et de leur long martyre, sans pour cela rien distraire de nos revendications et de nos buts d'état.

Nous' n'aurions point remis l'épée au fourreau ni cessé d'exposer tant de poitrines à la mitraille ennemie ; la même énergie eût été déployée contre l'invasion « pour la victoire du droit et de la justice » selon la formule désormais consacrée... Mais il n'est point dit que pendant que des millions d'hommes s'égorgeaient, une ligue, un consortium d'intellectuels opposé à celui des fa-

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meux signataires allemands n'eût point endigué le flot perpétuellement montant que n'a barré aucune autre écluse que la résistance de nos soldats. La conscience universelle des peuples est peut-être plus facile à réveiller qu'on ne le pense. La haine a porté partout son fer rouge ; elle a avivé toutes les ^ plaies, mais jamais des mains crispées par la douleur ne se sont élevées entre les combattants. L'amour, personnage suspect, ne s'est réfugié qu'au cœur des victimes et de leurs consolateurs; les genoux n'ont pas voulu se plier pour implorer la conscience humaine en délire.

Rien ne nous prouve que la grande voix de la pitié ne se fût pas propagée et n'eût pas apporté une intimidation en Allemagne au moins égale à celle qu'y ont produite nos cris d'indignation légitimes mais d'effets nécessairement minimes. Quant à nos protestations journalières de patriotisme et de ténacité nos soldats n'en avaient que faire ! En admettant que son action n'eût pas été immédiate, cette vertu archi-théologale n'en eut pas moins secouru petit à petit la

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morale saccagée, l'idéal meurtri, tout ce que l'ivresse des peuples a anéanti dans un coup de saoulerie. Elle eut aidé à la marche de la lumière et de la vérité. Elle eut entraîné les masses démocratiques de tous les pays, masses qui feront ces révolutions nécessaires et salutaires dont on peut prédire qu'elles seront le dénouement de Torgie autocratique. Elle eut facilité également une ligue des pays neutres. Sur la fièvre de l'univers, nous n'avons eu pour baume ^ue les paroles malheureusement tardives du président Wilson. Elles ont eu une grande autorité, assez pour que nous jugions du pouvoir qu'auraient eu un appel plus éloquent, plus horrifié, une sollicitude plus émue.

Un homme pourtant a parlé au nom de la masse silencieuse de l'humanité accablée et ruinée, au nom des collectivités martyrisées et ces messages n'ont pas été vains, même si ce peuple un jour, était forcé d'entrer en lice. Des ondes de lumière ont été agitées et tout au moins les grands ^principes de l'humanité et les vastes espérances d'avantguerre ont relevé leurs fronts humiliés. Elles

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fructifieront, ayons confiance. L'idée dépasse les êtres qui la mettent en branle, elle entraîne les nations à sa remorque !

Mais ce n'était pas assez que cette tardive objurgation; il fallait plus ! Par malheur une sorte de terreur instituée p.ar la presse mondiale a imposé le silence à ceux qui avaient peut-être le plus envie de prendre la parole ou de pousser le cri d'une conscience déchirée.

On peut évaluer maintenant quelle a été la responsabilité de la presse de tous les pays dans la prolongation et dans les erreurs de cette guerre. Elle a instauré ou subi, — on n'en peut plus distinguer le départ — la féodalité du mensonge et peut-être la presse est-elle moins responsable qu'on ne le pense, car elle a agi par tâtonnement et plus par suggestion que par intérêt. N'importe ! Elle a eu sa part dans la propagation des erreurs de toutes sortes. Elle a été le plus souvent dans son ensemble la parodie de la guerre. Elle a sophistiqué l'histoire et son soldat, rapetissé la grande résolution douloureuse et mélancolique de l'homme sur

toutes les terres où l'on saigne, môme celles de l'ennemi. Elle s'est faite marchande de sornettes. A aucun moment elle n*a reflété la

sensibilité française. Elle n'a pas distingué les grandes directions de la pensée, ni les forces des événements en conflagration. Elle est restée en dehors de l'état d'âme populaire qui s'est passé d'elle. Elle est demeurée, bureaucratique, sédentairement confinée dans des errements de jadis. Heureusement, il y eut, il y a toujours à sa tête des hommes d'action, des braves lutteurs qui ont fait du bien, des organisateurs et des esprits de pure race. L'ensemble ne constitue pas une force suffisante qui pallie l'effet déconcertant d'une si lourde consommation d'erreurs et de puérilités qui justifieraient à elles seules la réputation de légèreté que nous nous sommes faite à travers les âges! On a cru qu'à ces masses redevenues les troupeaux des anciens temps, il fallait conférer un idéal collectif énorme, des idoles grossières, des abstractions ingénues. Erreur ! Un sourd travail se produit dans l'Europe auquel la presse est restée étrangère. Mais la plus

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grande faute de la presse a été de faire subir sa tyrannie aux esprits indépendants et d'imposer le silence aux élans généreux et à la contrition de l'Europe. Ah! la simple bonté, comme nous en reconnaissons intérieurement la puissance depuis que nous sommes privés de son effluve ! Nous nous reportons •aux grandes paroles évaporées aujourd'hui et qui émanaient de Toxpérience nazaréenne ; nous comprenons que l'humilité qu'il y a dans la charité est peut-être, sans qu'il y paraisse, une force tout aussi habile que l^s diplomaties d'États modernes, une source qu'on n'a pas capté parce qu'on la méprisait. On l'a laissée se dériver au hasard. Après cette débauche d'erreurs, l'intelligence humaine aura un gros effort à faire pour reprendre son attitude et reconquérir son rang! Il faudra qu'elle aussi connaisse l'humilité et ce n'est qu'en confessant son erreur qu'elle recouvrera sa beauté.

Peu à peu heureusement des modifications tardives se produisent, trop tardives hélas ! pour qu'elles aient quelque poids maintenant dans les solutions du conflit. Des filets

de lumière annoncent l'invasion future du soleil. Il viendra, il éclairera les peuples. Dans le simple domaine de la littérature, nous venons d'avoir une belle œuvre de pitié et de réalité stricte pour l'appréciation de laquelle il est permis d'employer l'adjectif numéral cardinal. Ce n'est qu'un roman mais il nous a ouvert des espaces, que l'on retenait prisonniers. C'est le Feu d'Henri Barbusse. Sévère et puissante accumulation de témoignages, accent d'une âme fiévreuse et fraternelle, ce livre a déjà et aura de jour en jour plus encore une répercussion salubre. Or, je ne sache pas que ces pages où la vérité saigne tout entière, et qu'un cœur passionné d'espérance a dicté, aient affaibli nos courages, déprimé les soldats par le récit de leurs misères, entamé la noblesse de notre cause!... Jamais la vérité ne déçoit. Nous sommes instruits par le passé que les pires erreurs des dirigeants ont été toujours de poser le boisseau sur la lumière !... Elle finit toujours par faire sauter le boisseau.

Malheureusement, après trois ans bientôt

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de guerre et d'adaptation au malheur autant qu'à rhéroïsme éperdu, je crois bien que toute intervention, autre que celle du fusil et du canon> est sans avenir ! On est allé trop loin dans l'invraisemblable pour que l'expérience suprême ne soit pas tentée ! et les peuples y sont amèrement résolus; ils continueront tête baissée dans Torage du sang!... La victoire sans doute décidera.

Prions pour notre sainte et immortelle patrie ! Prions pour le sort des armes, et pour tous les saccages exécrés qu'elles vont accumuler encore!... Prions parce que notre victoire peut tout réparer, elle est le salut de l'humanité en peine. Elle suscitera une réaction formidable et féconde, mais au prix de quelles ruines!... Comment ne pas frémir en y songeant !

Ce n'est plus maintenant que la pitié et la raison peuvent s'imposer avec utilité. C'est au moment où se produisit la chute de l'orgueiL allemand, après la Marne et l'Yser, quand les peuples étourdis se mirent à fourbir, chacun de leur côté, des armes démesurées, à entraîner dans leurs filets les

autres peuples neutres et à préparer ainsi le cercueildes vieux régimes, c'est à ce moment-

' là qu'elles devaient intervenir ! Maintenant il ne nous reste plus qu'à invoquer platoniquement la déesse Raison, — et à écrire chacun selon son cœur, du plus humble au plus autorisé.

Et quand bien même l'effet de la pitié déchaînée n'eût pas été ce qu'on en aurait pu attendre, je ne vois pas en quoi l'esprit humain se serait déshonoré pour avoir tenté par son imploration de hâter la fin logique d'une catastrophe qui n'a plus aucun rapport avec ce qu'on appelait du nom de guerre, avec ce que nous envisagions aux jours sublimes et légers de la mobilisation ; alors que maintenant le pugilat est devenu à proprement par-

. 1er le suicide de la vieille Europe, la cachexie des races. Certes devant ce piétinement sur le charnier, comme elle est sans risque l'attitude de celui qui s'écrie : « Sont-ils beaux ! Pas une plainte ! De la vaillance et de la gaîté française ! Arrière le pessimisme ! La France est régénérée quand elle était hier gangrenée aux moelles et divisée. Vive l'union

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sacrée, etc.. » cependant qu'on voit, de toutes parts, grimacer au contraire les haines des partis et que manifestement ils aiguisent leurs armes et leurs ongles, pour un corps à corps qui sera un des plus irréductibles qu'on aura jamais vus!... La pitié les eût aidés peut-être à se reprendre et à éviter l'attaque fratricide qu'ils préparent, mais qui semble inéluctable désormais.

Pour ceux qui ne se soumettent pas à des soucis de carrière, la juste attitude est de parler sans rébellion, sans colère, — mais avec la décision de ne pas mentir ni à la vérité ni à la dignité d'écrire. Quand on n'est pas un flambeau, qu'on n'a pas rang dans cette phalange qui a le droit et la puissance de faire retentir jusqu'aux confins du monde le cri inentendu qui soulagerait la masse des peu pies opprimés et résignés, il n'y a qu'à retracer simplement ce que Ton voit et ce que l'on ressent en face des évidences. Gela constitue déjà par le temps qui court, un acte de courage!... Triste constatation!...

Les entrepreneurs de scandale dont le métier est le chantage, les trafiqueurs de guerre.

les termites de la calomnie organisée sont là pour pétrir automatiquement les pincées de boue qu'ils puisent à la grande auge. Non contents de déshonorer la presse, ils rendent vains les efforts des moralistes et des écrivains sérieux. Plus d'un a remarqué tristement qu'entre la satire du moraliste et le pamphlet du calomniateur, le public mis en garde par trop d'expériences ne sait plus distinguer : il confond dans la même défiance, l'œuvre de salubrité et le trafic d'intérêt. Heureusement, ces manufactures de calomnies officielles et privées se sont tellement discréditées elles-mêmes que si elles parviennent à jeter la suspicion sur les bonnes entreprises, elles n'arrivent pourtant point à renouveler leur propre crédit auprès d'une fouïe que les excès de duperie ont lassée depuis longtemps.

J'en ai eu encore la preuve à propos de cette pièce qui ne prétend pas à être une œuvre importante, mais que défendait sa sincérité. La masse profonde du public ne s'y est pas trompée et cette fois encore la conspiration dirigée contre la pièce a fait long feu.

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Il sera néanmoins intéressant plus tard, pour rinforination littéraire, de rechercher quel a été durant la guerre le réveil de la critique dramatique après trois années de silence. Le formidable événement, hélas, ne paraît avoir été d'aucune conséquence pour elle! Aucune évolution. Elle est demeurée semblable à elle-même; elle a amplifié le ton, voilà tout. Les injures dont j'ai été abreuvé cette fois passent de beaucoup celles que j'avais reçues pour mes pièces précédentes. On sent une volonté plus ramassée de donner le coup décisif. Il est inconnu qu'un écrivain, surtout un auteur dramatique ait été attaqué avec autant d'âpreté. Les invectives de ce genre sont généralement réservées aux hommes politiques ou à ceux dont la vie publique s'est mêlée à des effervescences de partis. Je voudrais bien dire que ces attaques s'adressent à l'esprit de la pièce et à ce (ju'elle peut contenir de volonté artistique ou de tendance morale.

Ilélas! j'en serais complètement empêché.

Les tendances de l'œuvre y sont pour peu dç chose pu pour rien du tout. La coalition

a été nettement dirigée contre la personnalité d'un écrivain dont Pindépendance et risolement semblent avoir servi de cible. A part quelques esprits coutumiers d^analyse qui honorent leur profession, — combien rares ! — et qu'il est superflu de désigner ici, un flot d'articles conçus dans un style d'une rare indigence ont charrié tous les lieux communs de l'invective... La plume a peine à reproduire ces gentillesses... Je me suis vu traité successivement dans les grands quotidiens de « bandit crapuleux, empoisonneur public, excrémentiel, pourriture, faussaire, lubrique, honte de la France... le plus nauséabond des mercantis, farceur et saligaud, de Sade dans son cachot, palefrenier morphinomane, potard convulsionnaire, gatouille de bateau, ordure suprême... etc..

etc. . . » Que sais-je ! . . . Injures qui n'ont aucune relation d'idée avec la pièce ! Mais c'est là le procédé habituel de la calomnie. Ce n'est triste que parce que de pareilles choses s'écrivent durant que les Allemands piétinent encore le sol de France! Ma pièce, elle, était communément traitée de parodie sacrilège, de

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chiennerie, de pauvreté ignominieuse et de spéculation révoltante, etc.. Et il ne faut pas croire que ce genre de critique ait été un langage spécifique réservé aux entrepreneurs habituels de l'injure et de la haine. Je citerai tel poète sans talent, mais connu — qui osa écrire : « Par ici les nettoyeurs de tranchées ! » L'essai d'obstruction ne s'arrêtait pas là. Dès le lendemain de la représentation, des directeurs de journaux importants et de quelques feuilles de choux s'en furent au ministère réclamer la fermeture du théâtre qui représentait V Amazone ou l'interdiction de la pièce. (Jolies préoccupations de guerre !) Quelques critiques ont résumé eux-mêmes la physionomie de l'événement.

Je leur laisse la parole : « Une partie de la presse n'a été qu'une explosion de haine personnelle, depuis longtemps contenue. Il s'agit d'une coalition de concurrence... Certains fournisseurs ne pardonnent pas à l'auteur d'avoir dénoncé dans V Amazone la faillite de la littérature de poilus sentimentaux, d'infirmières angéliques et de marraines sirupenses. De là ce concert d'imprécations. Si

ce n'est pas le cloaque (M. II. Bataille aurait le droit de ne pas. ménager les qualités méprisantes à ceux qui ne lui mesurent pas les calomnies) cVst bien la mare aux grenouilles (1).

« On n'a guère étudié Tœuvre, mais on a davantage insulté l'auteur. La critique dramatique a donné avec excès dans la polémique personnelle. Elle a eu tort... LAmazone n'a pas été un succès pour les critiques etc. (2)... »

D'autres ont marqué le dessein politique de cette cabale tendancieuse. Que le public, dont la religion est faite depuis longtemps à ce point de vue, ait répondu par un haussement d'épaules à ces diffamations et à ces salisseurs professionnels, il y a là un signe d'époque. Depuis longtemps il exerce son contrôle lui-même et il casse les gages d'anciens mandataires qui d'ûge en âge, de compromission en compromission, d'incompétence en incompétence en sont arrivés à se disqualifier presque complètement; il leur

(1) Camille Le Sionne.

{%) Eu>E3T Charles,

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faudra faire un sérieux pas en arrière et revenir à des procédés plus décents pour retrouver une autorité dont ils se sont peu à peu dépouillés. La juste appréciation de la foule qui s'est libérée de leur influence a définitivement percé à jour le jeu de ces discréditeurs attitrés de la pensée française, assermentés à leur parti ou à leur clientèle qui n'ont d'autre mission que d'avilir les forces intellectuelles de leur pays, parce qu'elles se dirigent vers des chemins qui ne sont pas les leurs, et sur lesquels il est toujours facile d'exercer ce qu'on pourrait appeler des tirs de barrage. A ceux-là la guerre était apparue une aubaine pres()ue inespérée, une raison d'être nouvelle et à la faveur d'un patriotisme devenu leur bonne à tout faire — c'est-à-dire (|u'ils l'ont mis à tous les ouvrages, — ils espèrent organiser le saccage de leurs ennemis et se refaire des virginités compromises au moyen de cette vieille idéologie : la guerre, qui vient au secours de leur système politique et privé. Sur la garde de leur sabre, ils inscrivirent le nouveau mot d'ordre d'agression : union

sacrée. Mais dans tous les domaines de la vie nationale il ne semble pas que ce soulagement leur ait été octroyé ! Le bon sens français, la robustesse populaire, en attendant le retour des soldats, demeurent inattaquables. La nation leur montrera, preuves en mains, que depuis cent ans et plus qu'elle s'achemine vers la réalisation de ses grands programmes, il n'y a plus d'obscurantisme qui puisse désorienter une race soumise en tant de siècles à trop d'expériences.

Mais pour en revenir à l'humble littérature et à la plus humble de toutes, la littérature dramatique, — constatons qu'à vrai dire l'occasion paraissait belle de passer au fil de l'union sacrée un écrivain que Ton sait vivre dans un isolement complet et qui n'étant soutenu par aucun parti, par aucune amitié, semblait devoir représenter, dans les circonstances actuelles, un des obstacles les plus faciles et les moins lourds à renverser. La tentation était grande. 11 est, en effet, assez anormal que l'homme seul, c'est-à-dire l'homme qui passe de son cabinet de travail à son jardin, et qui a la prétention d'exercer

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