IL A LTE TIRE DE CET OUVRAGE
25 exemplaires Japon impérial (dont 10 hors commerce) numérotés de 1 à 15 et de 16 à 23
35 exemplaires vélin de Rives (dont 10 hors commerce) numérotés de 26 à 50 et de 51 à 60
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HAMLET Le tueur de rats.
L'universalité de Shakespeare est l'image même du génie. Tout est en lui : il est l'arbre et l'homme, le soleil, la pluie, la montagne, la poussière, l'ouragan, le va-et-vient des choses, la guerre, le monde des esprits, le peuple, la foule, le rêve solitaire et accroupi, il est toute la création, rire, joie, désespoir... Il est la lumière qui monte de tous les abimes. La scène est partout et ailleurs. Il nous apporte la définition même du poète tragique. La matière historique et humaine qui est passée en lui, devient de pâte immortelle. On ne peut plus, lorsqu'on a vécu avec elle de la vie imaginaire qu'il lui a iu-
î ÉCRITS SUR LE THEATRE
sufflée, réver d'une autre Cléopâtre que celle dont il plaça le délicieux fardeau entre les mains moites du conquérant... Seul au théâtre ^ Shakespeare a mis Thomme en relation avec rinfini, — et j'estime qu'on ne doit susciter au théâtre que des créatures dont Tombre portée s'allonge sur les causes et les connaissances universelles. Jamais un génie n'a déplacé autant de rêve que Shakespeare. Les siècles n'ont pas épuisé les commentaires et les interprétations de ses personnages qui se dressent comme des hypothèses au seuil de l'impossible... Je crois bien me souvenir que c'est Oscar Wilde qui a dit : « Il y a autant d'Hamlet qu'il y a de mélancolies. » Voilà énoncé le principe du sortilège unique.
Lorsque nous analysons le grand Alceste du Misanthrope, nous ne sommes point assurés que le « non-dit » ne soit pas une lacune de l'auteur. Nous réclamons un supplément de lumière et de clarté sur un personnage précis, aux contours arrêtés. Il ne se prête pas à nous-mêmes : il ne se diversifie pas :
ses humeurs et sa mélancolie sont strictement siennes et jamais nôtres. Tandis
qu'Hamlet se fait tout de suite complaisamment fraternel. Oui il y a autant d'Hamlet qu'il y a de mélancolies ! Pourtant n'exagérons rien. Sa personnalité n'est point diffuse et Shakespeare en Tinclinànt vers le rêve ne Ta pas déraciné de la vie. Le caractère se tient et ne supporte pas les déformations que ses exégètes prétendent parfois lui infliger.
Au cours du siècle dernier, cette opinion s'est accréditée : « Hamlet, c'est le doute. » Le doute de quoi? Frissons de l'inconnu, effroi de l'au-delà?..., Homme unique et privilégié, auquel l'au-delà consent la faveur d'ouvrir ses tombes dans des entretiens terriblement particuliers, Hamlet est des mortels le plus en droit d'avoir des certitudes; il les a.
Ce serait trop absurde ! Alors que veut dire ce mot: doute? L'hésitation par peur de l'acte ? Scrupule ? C'est à pareille lâcheté que cet esprit déterminé devrait de mettre tant de temps à détruire d'un coup de dague l'être qu'il exècre le plus au monde?
Que voilà donc une peur et une conception delà vie singulièrement peu seizième siècle
Allons donc ! un rat ! un rat ! Ce grand dédaigneux du mal de vivre n'a aucun respect de l'existence humaine : il tue, avec désinvolture, au contraire, n'importe qui, n'importe quoi, Polonius, Laërte, sans y mettre de façon !
Reste alors l'incapacité d'agir, la maladie de la volonté ? Mais il se définit lui-même, avec soin, pour les commentateurs futurs qui manqueraient de clairvoyance : « Rien ne m'a manqué, même la volonté. » Je ne vois vraiment pas sur quoi peut s'appuyer cette assertion qui voudrait faire du héros d'Elseneur le père lointain de nos modernes neurasthénies.
Non, Hamlet n est pas un aboulique, c'est, à le définir d'un mot : ie Raisonneur. C'est un cas d'intellectualité forcenée ; il s'en explique d'ailleurs à tout bout de champ :
(c J'approfondis trop l'action que je médite. » Une hypertrophié de la conscience, maladie de rêveurs, a fait de ce jeune cerveau le royaume absolu du subjectif, jusqu'à l'oubli d'agir. Il représente le refus le plus total à la simple raison d'être. Shakespeare a dressé
dans un sublime face à face les deux antithèses : Hamlet cet intellectuel; Othello ce soldat.
La Voix dit à Othello : « Réfléchis avant d'agir », et Othello agit avant de réfléchir; il tue parce qu'il est Pinstinct. La Voix dit à Hamlet : « Agis sans discuter. Tue » et il ne tue pas, parce qu'il est la pensée.
Shakespeare s'est complu à réaliser probablement dans ces âmes les deux faces de l'àme qu'il portait peut-être, lourde du cruel antagonisme, à travers ce seizième siècle formidable, barbare et tout bruissant du choc des armes et des idées !
En somme, voilà le cas. Un charmant jeune homme, nourri d'excellente lecture universitaire, ployé aux exercices du corps et de Tesprit, d'haleine courte, ergoteur du reste déjà insupportable, qu'on écoute plus volontiers parce qu'il est prince ; enthousiaste plus qu'exalté... Il n'a môme jamais aimé, que, d'un amour de collégien, la demoiselle
d^un intendant. Soudain, brusque comme la foudre, l'événement se produit : la mort de son père. Alors, il lève les yeux sur la vie et il est troublé au delà de toute expression.
« Je souffre là », dit-il, et il met la main sur son cœur, gêné... C'est le point de départ de toutes les philosophies. L'homme, dit Shopenhauer, est le seul animal étonné de sa propre existence. Hamlet est le plus étonné et le plus candide des hommes. A partir du moment où le phénomène Ta arraché brusquement à sa rêverie, à sa baguenauderie de prince, à partir de la blessure, il s'étonne... Ah! comme il s'étonne!... Il jette des yeux indignés sur la vie qui vient de lui faire mal, et désormais il ne s'attache plus qu'à ce seul problème, point de départ de toutes les philosophies : « Pourquoi ai-je mal ? Pourquoi suis-je ? »
A dater de cet instant, avec frénésie, il va se livrer à la méditation : la passion de penser, qui était en lui, s'empare furieusement de tout son être. Et c'est sur cette nature et cette jeunesse, si bien préparées, que tombe
HAMLBT
l'aventure inouïe : la confrontation avec le mystère, la complicité de l'au-delà, la confidence prématurée du tombeau!...
La belle thèse ! Quelle aubaine pour un pareil esprit ! Le voici du premier coup placé au-dessus de l'humanité qu'il va juger; le poste important que la voix des dieux vient de lui confier le met presque de concert avec la volonté inconnue ; il est l'interprète du grand pourquoi ! Par sa mission qui flatte sa manie et son orgueil de pédagogue, le voici en admirable posture désormais pour regarder s'agiter et se perpétrer les pauvres vanités d'ici-bas : « C'est moi qui suis chargé de raccommoder le monde. »
Il exagère terriblement ! mais un cérébral de cet acabit a vite fait de transformer un tel secret en une fructifiante et douloureuse aubaine. Il l'emporte comme un jouet morose ou comme un os qu'il va ronger à loisir pour délecter sa solitude. Et, en bon philosophe qu'il est, avant d'attaquer son homme, il fait quatre pas en arrière, caresse sa dague, et prend son temps. « Le temps m'appartient», déclare-t-il.
Du premier coup, lui ont été révélés, à vingt ans, sa raison d'être, et le but de son destin ; il était désemparé, il sait ce qu41 a à faire dorénavant. Seulement, voilà, cen^est pas un voyage au long cours, un pays à conquérir qu'on vient de lui désigner, un grand problème à résoudre, non : lever une épée, l'enfoncer dans quelques centimètres de chair, tout bien évalué deux minutes ! Deux minutes pour lui la réflexion, pour lui le temps, Tamoureux de Téternité !...
Il sait bien que cet homme mort, la destinée d'Hamlet est effacée du grand livre. Ce sera là toute sa participation à Tobscure Anankè; après quoi Hamlet peut disparaître. L'action brève est en disproportion avec les ondes que cette action déplace dans l'infini. Piquer la pointe d'une épingle dans un rat ! Si peu de chose pour tant de choses ! Il se prend le front à deux mains. Misère î Il n'a que cela à faire dans la vie ! C'est là sa participation à la ténébreuse destinée! Besogne mince, bonne tout au plus pour le hasard! Il sait bien aussi, philosophe astucieux, qu'avec la raison d'être la raison de penser
va disparaître et cela lui est particulièrement insoutenable. Ah! que celte besogne mince et précieuse lui serve donc au moins à pénétrer le spectacle du monde ! Il va s'en alimenter désormais et voici qu'il prolonge à plaisir, inconsciemment, l'intérim céleste qui s'ouvre, mystérieux, au seuil de sa jeunesse ardente ; cette besogne, elle va lui servir de point d'assise philosophique; ce pessimisme accidentel va devenir tout un système à travers quoi il regardera l'Univers. Il va se retrancher dans la méditation de Pacte, derrière les prérogatives de son nouvel emploi ; son point de vue est devenu tellement abstrait qu'il se détache même des êtres qui lui étaient, la veille, les plus chers. (C'est un fait assez connu des ascètes et des tempérauients à idée fixe.) Et, dilettante impétueux, bouillonnant d'idées, mais la vue chargée de ce lorgnon fumé, le voici qui joue avec la petite bête promise à sa dague, et vocalise quelques sublimes arabesques funèbres, pour la seule joie de sa solitude. Il commente, commente à n'en plus finir, d'associations d'idées en associations d'idées. Les deux fa-
meuses minutes d'exécution? Bah! Toccasion les lui fournira bien !... Il a le temps !.. Et remett^ant l'acte de jour en jour, il ne lui apparaît plus cet acte, à force de ratiociner, que comme une conséquence presque théorique, un chiffre dans Tespace (la voilà bien la déformation de la vie par la pensée !), à ce point — et ceci est un coup de génie de Shakespeare très amusant — que c'est l'âme dé son père, Tlmmatériel, qui est obligée de venir le secouer de temps à autre et le rappeler à la réalité de la vie !...
O comble ingénieux !
Il est d'une nature si facilement distraite!
La moindre pensée l'attire comme une musique... Et, de plus, sa parfaite ignorance psychologique, son innocence le gênent.
Le pessimisme de ce jeune garçon n'est décidément pas naturel ! Il était si bien fait pour aimer, pour être heureux ; les dieux l'avaient affligé d'un tempéraments! sensible et si bienséant î... Il s'en rend compte d'ailleurs. Il dit : « Pardonnez-moi ma vertu. » Notez ce mot. Il est detouteimportancepourla compréhension
du caractère. Hamlet n'a pas en lui la plus pe-
tite parcelle de haine. Son amertume est purement méditative. Et cette absence de toute haine explique sa prodigieuse faculté d'ironie. Les vrais désespérés ne sont pas ironistes!
Lui ne se sent pas de fiel pour les gens qu'il bafoue. Même je ne suis fpas bien sur qu'il parvienne jamais à haïr tout à fait le roi !... - Oui, détrompe-toi, Hamlet. Tes sarcasmes n'émanent pas d'une âme haineuse ; ils sont d'un tendre cœur blessé dans son enthousiasme et tu portes le poids de ton aristocratie.
Tout jeune, botté de son pessimisme adolescent et un peu artificiel, llamlet va découvrir le monde. On a la sensation d'un sombre Anacharsis qui part en voyage et prend des notes. Il est fringant, dans sa désinvolture funèbre; il est ingénu dans sa morgue excentrique, très poseur, terriblement /tomme de lettres. Gela est décrit par Shakespeare de main de maître. Souvenez-vous, lorsque le grand mystère vient de s'ériger à ses yeux
SOUS la forme terrifiante du spectre, que faitil?... Il saisit. son petit carnet de poche, son beau carnet tout neuf et vite, vite, il note ses impressions.
Première impression : quelle est-elle, voyons ? Que va-t-il rapporter de cette auguste confrontation ? « Un homme peut sourire et n'être qu'un scélérat — du moins en Danemark. » Et nous pouffons!... Oh !
la charmante et puérile naïveté ! Ce trait de Shakespeare est parfait; on n'est pas plus vrai. Ah ! le beau jeune homme ! 11 ne parlait que de roses, de vertu, de pudeur, de fidélité !... Et les vers qu'il adressait à la petite Ophélie, donc!... Incommensurablement naïf, il verse de suite dans le pessimisme le plus noir. Il en est insupportable d'ailleurs, sarcastique à peu de frais. Il fait du mal à l'aveuglette et — voilà la pensée la plus flagrante et la plus profonde du drame — il tue la Vie, Ja belle vie épanouie en la personne radieuse d'Ophélie. Car il n'y a pas à s'y tromper, la Vie dans cette tragédie humaine est représentée sous ses deux formes, l'une ; l'Inconscience (la bête
noire d'Hamlet), la simple joie d'être : Ophélie; Tautre, agissante : Fortinbras, la noble et forte action qui marche à pas formidables dans la coulisse, et jaillit juste au moment où périt rin utile... Pour Hamlet, c'est fini ! La grande maladie s'est emparée de son cerveau. La méditation de l'acte développe en lui, inéluctable, ses longs et mystérieux anneaux.
Afin de mieux se lester il renonce à l'amour. Il a fait vœu de chasteté. Dans sa mère il poursuit l'abomination de la femme. Avec Ophélie, il éparpille des ronds sur l'eau trouble de la métaphysique et continue le rôle sardonique qu'il a entrepris; mais il est sincère avec celle qui Ta créé. Il est nu comme l'enfant qui vient de naitre. A elle il peut crier l'épouvantable mensonge de l'amour qui a pour lui obscurci toute la terre... Devant Ophélie ce pessimisme au biberon pose avantageusement. C'est déjà On ne badine pas avec Vamour\ c'est déjà Perdican. Entre les quatre murs de la chambre maternelle, il se livre au contraire à toute la frénésie de sa sincérité. Il est lui, à pleins bords.
« Laissez-moi vous torturer le cœur», clame le dilettante de la douleur. Il lui faut tout le spectacle du mensonge, de la trahison, du vice ! Ce grand tragique veut connaître tous les reflets du miroir aux mille facettes. Aussi comme il a accueilli les comédiens, ses amis, ses frères ! Il voit en eux les porteurs de masques, lui qui s'est collé à la figure le masque rassurant de la folie; mais, mieux encore, il voit en eux les interprètes de la vie, des passions et des déceptions humaines...
Oh ! quelle fraternité le lie à ces histrions lyriques!... Jeune, dans les tavernes. Mécène royal et verbeux, écouté avec complaisance, il se plaisait dans leur compagnie un peu anarchiste et toujours hostile au pouvoir et à la royauté... Aujourd'hui il les accueille comme des compagnons d'armes.
Commilitones^ s'écrierait-il presque, en funèbre raillerie, comme l'empereur romain...
Ces adaptateurs de contingences vont lui souffler la mise en scène où la 'réalité sera prise au piège comme une mouche dans les fils de l'araignée. De la mise en scène il lui en M toujours fallu à cet amateur d'art î Son goût
d'esthétique bavarde cadre d'ailleurs avec le désir de retarder Tacte final le plus loin possible!... Quand il tue Polonius, derrière la tapisserie, il a presque peur d'avoir déjà tué le roi... Et cependant il n'éprouve plus la morgue frémissante et orgueilleuse du début ; il subit à ce moment quelque lassitude ; car au début, était-il assez passionné de recherche ! Rappelez-vous : « Mes muscles, ne vieillissez pas un instant. Soutenez-moi. »
Mais ce n'était qu'un débutant^... La pièce s'écoule. Laissons-la s'écouler et rejoignons le voyageur à sa sortie.
C'est toujours le voyageur; seulement le mal de penser a fait son œuvre ; le pli d'amertume à la lèvre, on le sent réel, éprouvé. Anacharsis est devenu un vieillard, le scepticisme un cruel désenchantement de soi-même. Prise à son propre piège, la victime de V héautontimorouménos redoutable, qu'est-elle devenue au bout du drame ? Pauvre carnet de notes, depuis cette première ligne ingénue tracée d'une main sure, comme il s'est couvert et comme l'écriture en est devenue incertaine î Ah ! Hamlet, ton âme bien-ainiéey comme tu
l'appelais, ta belle âme bien-aimée, Tunique réalité pour toi, qu'est-elle devenue à la recherche de laconscience du monde?... Tu musardes, certes; tu éprouves toujours un petit frisson philosophique, un plaisir, c^ est toi qui le dis, à bafouer Tartificier, à jouer avec ta future victime, et à prolonger Taventure, mais c'est d'un cœur de moins en moins assuré; tu persistes, par attitude ; tu ne trouves même plus la farce drôle, ni l'assassin curieux; mauvais détective, tu t'en es, songes-y, presque complètement désintéressé. Quelle pitié! Ah! c'est que tu commences à comprendre la duperie flétrissante de ton cerveau ; tu te fatigues de ta propre beauté, âme chérie ! Ton soliloque se lasse. Mais ce n'est guère qu'en trébuchant sur la tombe d'Ophélie, dont tu saisis l'horrible fin et la morale accablante, que tu avoueras la vanité de ta recherche et que tu as eu trop d'esprit, vois-tu, mon bonhomme, que tout le monde en est mort autour de toi, excepté celui qui devait en mourir — et que la vie est plus sérieuse que cela!... De quel œil tu les envies maintenant, les impulsifs, les lyriques,
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ceux de la chimère même absurde! Tu rêves dans les camps de guerre, en soupirant « Heureux ces soldats !... » et comme tu baiserais amoureusement la main de Fortin bras, au moment de mourir, au son des trompettes de cuivre, en lui léguant l'héritage du monde !
A mesure que Tacte approche (car il faut bien se décider pourtant), la raison de finir apparaît. Et Hamlet la contemple avec une poignante mélancolie ; la recherche ne lui a apporté que catastrophes, aucune solution, aucun triomphe, et il se livre, le cerveau pourri de son inutile exercice, résigné enfin, à la loi naturelle. Une seule chose Tinquiète pourtant encore, Tagace indiciblement : la Mort... non pour elle-même, grands dieux!
Il accepterait sans mot dire sa laideur insultante, mais la cessation de la conscience!
du moins la conscience terrestre, car si sceptique qu'il soit, Hamlet ne peut prendre au sérieux sa propre répartie sur la mort « dont nul voyageur nVst encore revenu » puisque Tâme paternelle lui a révélé que les préoccupations de l'au-delà ne paraissent passensible-
ment différentes des nôtres. Mais la cessation de la conscience humaine, le brusque adieu à cette immense comédie de la vie, la fin des apparences, il ne peut s'y faire, décidément ! Depuis, il hante les cimetières, il veut essayer de faire parler la Mort, de Texciter à la discussion... Peine perdue !... Alors il sourit, tire Tépée, crie à Tobscure pensée du monde : « Voilà, c'est fait. J'obéis enfin... Je te le donne ! » et tue le Rat. Puis il disparaît d'un geste... Par une affreuse ironie, il finit, pauvre bavard, sur ce mot (f silence » qui implique bien l'idée testamentaire de la résignation et le grand aveu : l'inutilité de la Pensée humaine. Et se sont bien accomplies en effet, poignantes au-delà de toute expression, les noces mortelles du Secret et du Silence...
Voilà la véridique histoire d'Hamlet, le Tueur de rats.
Il est des morts tellement impressionnantes et tellement caractéristiques qu'elles semblent avoir été combinées par les puissances suprêmes pour frapper Timagination.
Certaines morts ont le caractère d'un châtiment, d'autres semblent le total de toute une vie; tantôt on dirait une conclusion, tantôt une antithèse.
Le génie de Shakespeare s'est complu à trouver pour chaque héros la mort la plus expressive et la plus en rapport avec son caractère ou avec l'idée de la pièce. Dans les tragédies classiques françaises nous ne voyons que deux sortes de dénouements tragiques: le fer ou le poison. La mort se passait généralement en coulisse et c'est plutôt
la suppression du personnage qui importait à Corneille ou à Racine. Un récit réglait l'affaire.
Pour Shakespeare la mort a autant d'importance que la vie; tous ses dénouements sont soignés, variés et d'une terrible logique. Si, en esprit, nous substituons une manière de mourir à celle que Shakespeare imposa à son personnage, nous constatons, la plupart du temps, une diminution sensible d'intérêt.
Les adapteurs des comédies de Shakespeare n'ont, en général, pas assez tenu compte de ce pittoresque nécessaire et philosophique que le dieu du théâtl'e a mis dans ses terminaisons. Quoi de plus beau que le dénouement de Macbeth par exemple ?
Macbeth, c'estle mouvement, c'est l'homme de proie, c'est le conquérant qui conquiert, non pour le but lui-même, mais pour la joie seule de conquérir, sans profiter jamais de la victoire... et alors, il tue... il tue... Il tue pour assouvir son destin, et il ne connaît aucune rémission de la volonté. . . 11 tue jusqu'au sommeil, suivant l'expression pathétique de lady Macbeth. Il n'y a plus de repos possible pour
LES MORTS DANS SHAKESPEARE ^i