‹ Écrits sur le théatreChapitre 8 sur 14 · LE PH\LENE · texte numérisé non relu

LE PH\LENE

Le génie bénéficie ainsi à travers les âges d'une attention spirituelle et élargie que de plus humbles ne connaîtront jamais de leur vivant.

Ne voyez dans ces lignes aucun reproche, aucune amertume. J'ai eu à me louer souvent de la façon accueillante, loyale dont la haute critique m'a encouragé et soutenu.

Je ne parle pas de cette horde de polémistes, de scandalisés professionnels (les Triste France ! les défenseurs de la morale soi-disant offusquée). Ceux-là, je les ai retrouvés à chaque tournant, je les retrouverai demain ; ils ne manqueront pas à l'appel ; peut-être ont-ils déjà fourbi leurs armes^ démodées.

Elles font partie de l'arsenal littéraire, et d'autres que moi se sont honorés de leurs attaques.

Ce soir, on se trouvera en présence, comme toujours, d'une œuvre sincère, sans concessions, bien ou mal écrite, mais tout emplie de sa conviction. Elle se différencie pourtant un peu de mes œuvres précédentes. Plus je vais, plus il m'apparaît que les moindres faits doivent avoir leur valeur allégorique ou sym-

bolique ; ils doivent souligner de façon perpétuelle les sursauts de Tâme, les positions de conscience ; on doit, par eux, agrandir les débats intimes. L'aine qui s'exhale, la propagation de ses ondes sonores montant jusqu'à l'azur de Tristan, n'est pas et ne doit pas être l'apanage exclusif de la musique.

Ceux-là qui n'ont pas porté leur âme en vain le savent bien s'ils ont senti, à de certains moments, sourdre en eux l'harmonie des passions, tout l'orchestre de leurs désirs tendus ou désespérés. Le héros qui meurt au combat, l'amant qui clame sa passion, la victime qui gémit, l'exilé qui se révolte, la solitude qui tend les bras, tous ont projeté, à un instant quelconque, l'écho lyrique de leur élan.

Pour le traduire au théâtre, point n'est besoin de poésie artificielle ni de la métrique des vers. Au contraire, ce rythme voulu, cette fausse cadence qui engendre si facilement l'enflure et la rhétorique, ne sont que le poids mort de l'inspiration. Pas besoin même d'un vocabulaire bien étendu. De pauvres mots, de pauvres mots ordinaires, mais sou* levés par le rythme vrai, scandés par les

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mouvements générateurs de Tâme, ce serait suffisant ! L'art dramatique ne doit pas renier sa forme première ; il ne peut pas mentir aux origines de Tode. Mais plus il va, plus il doit s'allier à la réalité. Soulever le spectateur de cette réalité stricte jusqu'à l'essor de l'ode éternelle, jusqu'à l'art apollonien, ce sera le but des générations de demain peutêtre. Je suis persuadé que, tout en faisant Vrai, on peut atteindre à la valeur du chant et à la symphonie musicale.

Pourquoi, par exemple, en musique le duo gtteint-il les régions de l'infini lorsque c'est Tristan et Ysoldequi le chantent? Pourquoi, au contraire, en poésie dramatique ou versifiée, le duo est-il généralement une choseinsipide ou ennuyeuse ? C'est injuste, n'estce pas ?

L'honneur de notre siècle aura été de donner des ailes nouvelles à l'homme, de rendre possible son équilibre mathématique dans l'espace, nié par toutes les générations précédentes. Pourquoi la poésie, à son tour, n'aurait-elle pas, quelque jour, l'honneur d'atteindre à une pareille stabilité dans

les espaces qui l'ont tant de fois déçue ?

Sans prétendre àThonneur d'une symphonie plus haute, je m'estimerai satisfait si, demain, persiste aux oreilles du public un peu de cette musicalité ardente et douce que j'écoutais, les soirs de cet été, sur la terrasse où j'écrivais, lorsque les phalènes montaient delà vallée et venaient sur la soie des lampes^ poser leurs bruits ^d'osselets, leur caresse extasiée, leurs inexplicables silences, durant lesquels ils semblaient tour à tour aspirer le suc de la lumière ou la saveur de leur mort.

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PRÉFACE AU a PHALÈNE J»

PRÉFACE AU « PHALKNE »

I jeune homme, dans trenl s lignes parviennent jusqu

Ce fut une belle soirée !,.. Tout ce iju'il y a de pur, d'iionnéte, trintègre, dans une ré pétition générale (et Dieu sait ce qu'il en entre dans la composition de ces solennités parisiennes !) par une de ces agrégations spontanées que seul le péril de l'art ou de la nation peut provoquer, se concentra eu une poussée vengeresse... L'excès de la pourriture, le scandale éhonté, la liuérature morbide venaient de provoquer un Kaut-lecœur libérateur et de rendre, aux fidèles gardiens du goût, le sentiment de leur dignité endormie... Ce fut un concert quasi unanime et superbe, un de ces réveils de la

conscience parisienne, auquel je regrette que, pour ton édification, tu n'aies pas assisté... Il y avait dans la salle, ce soir-là, de la joie, de la fraternité émue. On respirait... On se serrait les mains, et le lendemain, fiers de leur tâche ardue, les critiques et leurs directeurs, comme un seul homme, annonçaient au public, en des lignes emplies d'indignation et de mépris mesuré, que justice était faite, le parvis lavé. Encore une fois, la vertu, en France, venait d'être sauvée par le journalisme !...

En vérité ce fut une belle soirée.

Certes, je te vois sourire déjà d'un mauvais sourire. Tu te trompes, jeune homme !

Ne calomnie pas imprudemment une élite que tu n'as pas connue et qui ne ressemble pas à celle de ton temps. Ne te dis pas que la haine de l'audace, l'envie embusquée, l'irritation, l^agacement de voir un écrivain indépendant s'accréditer depuis plus de dix ans auprès du public par le seul moyen de ses œuvres libres, ne te dis pas que l'amour de la médiocrité, le culte du gérontisme, trouvèrent enfin le moyen de se concerter et

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de se manifester mieux que dans toute autre occasion... Non, jeune homme, tu calomnies une époque qui rie ressemble pas à la tienne ! Mon temps était intègre, je n'ai pas connu de ces compromissions de plume ni de ces haines littéraires... Si tu lisais les articles de journaux qui, pendant vingt ans, (mt pré- • cédé de leurs scrupules des œuvres comme le Phalène^ tu y trouverais en toute circonstance la même fermeté de conscience devant la pornographie déguisée, la platitude littéraire, le vaudeville obscène et bête...

Mais il a fallu qu'une fois les bornes fussent réellement transgressées- et la mauvaise littérature excédée, pour qu'une coalition inconsciente se produisît devant le péril imminent... Et il est bon que cet accès (dont je n'exagère pas Timportance, car que resterat-il de tout cela, œuvres et critiques, dans trente ans, grand Dieu !) demeure ainsi qu'il a été dit et écrit par eux-mêmes, une date... Le mot dépasse la chose : un signet, un tout petit signet ! Et si lu sors de cette lecture édifié, une fois de plus, sur l'infaillibilité de la critique, son impartialité, la nécessité du

point de vue moral dans l'œuvre d'art et Tingrité des mœurs littéraires, eh bien, c'est déjà quelque chose et le Phalène n'aura pas été écrit en vain !...

Mais le plus drôle de l'affaire, c'est que le public auquel on faisait vigoureusement appel pour boycotter l'ouvrage ne se soucia pas du tout de cet appel ! Il vint comme d'habitude et fit, pendant plus de deux mois un accueil empressé, très chaleureux à l'œuvre décriée. Il parut s'émouvoir, il ne fut pas offusqué, il applaudit; bref il agit comme s'il se trouvait en face d'une pièce sainement pensée, sainement écrite, et comme si, chose étrange, dans sa sensibilité et son intuition naturelles, il découvrait Tidéal secret de l'auteur, ou comme si, familiarisé depuis des années avec des œuvres précédentes dont il n'avait suspecté ni la sincérité ni la bonne foi, il ne pouvait croire que l'auteur lui eût apporté une autre nourriture. Sans doute s'abusait-il, — mais le public

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est si facilement dupe de ses larmes ! Il y avait même dans ses applaudissements une ironie qui visiblement ne s'adressait pas à l'auteur... Alors des journaux revinrent à la charge. Pourquoi diable crurent-ils que l'honneur de leur influence sur le public était engagé dans cette aventure, pourquoi s'imaginèrent-ils à tort que ce verdict d'une part et, de Tautre, l'indifférence de la foule à ce verdict compromettaient de façon trop apparente leur apanage de mandataires ou d'intermédiaires patentés, nous ne le saurons pas, et ce point de conscience est sans intérêt à élucider!... Ecoutèrent-ils, tout à coup, des voix intérieures qui, fallacieusement, leur soufflaient qu'il y avait, dans cette méprise littéraire et dans ce don-quichottisme, quelque chose d'un tantinet ridicule ? Toujours est-il que certaines feuilles récidivèrent, abondam ment, et ce fut alors un autre son de cloche. Les motsd' « insuccès, insuccès, insuccès, chute, chute » revinrent curieusement comme un leitmotiv. Une publication quotidienne donnait le ton par ce libellé : « Avis. — Le Phalène est une pièce sale, mais c'est aussi une pièce

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ennuyeuse ». D'autres: « Si le Phalène fait salle comble, c'est que les critiques en ont mis en valeur la morbidité, le faisandé. »

Succès de scandale. D'autres encore : « La morale n'est pour rien dans l'insuccès de M. Bataille, etc. Qu'on le sache bien, seule la mauvaise littérature de M. Bataille, son impuissance manifeste, etc. » Hélas ! rien n'y fit. L'œuvre ne parvint pas à périr.

Et rien ne fut changé. Encore un coup d'épée dans l'eau ! La morale, la vertu et la littérature demeurèrent ce qu'elles étaient auparavant, c'est-à-dire florissantes... des jours passèrent... on ne se souvint pas de l'accès de vertu qui souleva la presse et le public des répétitions générales ; les vaudevilles resserrèrent leurs rangs . . . les plumes rentrèrent dans l'ordre... on parla d'autres choses plus intéressantes et le théâtre qui représenta le Phalène connut des jours calmes, sereins et prospères.

Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous avons le bonheur

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de vivre est incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les journaux^ de quelque couleur qu'ils soient.

La vertu est assurément quelque chose de fort respectable, et nous n'avons pas envie de lui manquer. Dieu nous en préserve ! La bonne et digne femme! C'est une grand 'mère très agréable, mais c'est une grand'mère... Les journaux les plus monstrueusement vertueux ne sauraient être d'un avis différent; et, s'ils disent le contraire, il est probable qu'ils ne le pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les jours, surtout aux gens vertueux.

Mon doux Jésus ! Quel déchaînement !

quelle furie ! Eh ! Mon Dieu ! messieurs les prédicateurs, si l'on était vertueux, où placeriez-vous vos articles sur l'immoralité du siècle ? Vous voyez bien que le vice est bon à quelque chose.

Mais c'est la mode maintenant d'être vertueux et chrétien ; on parle de la sainteté de l'art, de la haute mission de l'artiste, de la poésie du catholicisme, de l'humanité progressive, et de mille autres choses. Quel-

ques-uns fojit infuser dans leur religion un peu de républicanisme, ce ne sont pas les moins curieux.

Pour se poser en journaliste proprement dit moral, il faut quelques ustensiles préparatoires, — tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères^ le plus de sœurs possible, un assortiment de filles complet et dps cousines innombrablement. Ensuite il faut une pièce de théâtre ou un roman quelconque, une plume, de Tencre, du papier et un imprimeur.

Quand on a tout cela, on peut s'établir journaliste moral. Les recettes suivantes, convenablement variées, suffisent à la rédaction :

Modèles d'articles vertueux sur' une pre* mière représentation,

« Après la littérature de sang, la littérature de fange, après la morgue et le bagne, Talcôve et le lupanar, etc. (selon le besoin et l'espace, on peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusqu'à cinquante et au delà)-; le théâtre est devenu une école de prostitution où l'on n'ose se hasarder qu'en

tremblant avec une femme qu'on respecte.

Vous venez sur la foi d'un nom illustre et vous êtes obligé de vous retirer au troisième acte, etc.. » (il y en a un qui a poussé, la moralité jusqu'à dire : je n'irai pas voir ce drame avec ma maîtresse.^ Celui-là, je l'admire et je l'aime ; je le porte en mon cœur comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien). « Il faut, dans toute œuvre, une idée, une idée... là, une idée morale et religieuse qui... une vue haute et profonde répondant aux besoins de l'humanité; il est déplorable que de jeunes écrivains sacrifient aux succès des choses saintes, et usent un talent estimable, d'ailleurs, à des peintures lubriques, etc.. »

Et de fait, à côté de ces Bossuets de café, de ces Gâtons à tant la ligne, je me trouve le plus épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face de la terre.

Mais quand je pense que j'ai rencontré sous la table, ou même ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je reviens à une meilleure opinion de moimême et j'estime qu'avec tous les défauts

que je puis avoir ils en ont un autre qui est bien à mes yeux le pire de tous : c'est Thypocrisie que je veux dire.

En cherchant bien on trouverait peut-être un autre petit vice à ajouter; mais celui-là est tellement hideux, qu'en vérité, je n'ose presque pas le nommer. Approchez-vous et je m'en vais vous couler son nom à l'oreille : — c'est Tenvie.

L'envie et pas autre chose.

C'est elle qui s'en va rampant et serpentant à travers toutes ces paternes homélies : quelque soin qu'on prenne de se cacher, on voit briller de temps en temps au-dessus des métaphores et des figures de rhétorique sa petite tête plate de vipère; on la surprend à lécher de sa langue fourchue ses lèvres toutes bleues de venin, on l'entend siffloter tout doucement à l'ombre d'une épithète insidieuse...

Il y a d'abord l'antipathie du critique pour le poète — de celui qui ne fait rien, contre celui qui fait — du frelon contre l'abeille — du cheval hongre contre l'étalon.

Vous ne vous faites critique qu'après qu'il

^^M B^^ii iiiir- n - ■ ■ ■ I I II I - -- ~' 1~^ ——

est bien constaté à vos propres yeux que vous ne pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon de billard, vous avez longtemps courtisé la Muse, vous avez essayé de la dévirginiser mais vous n'avez pas assez de vigueur pour cela; rhaleine vous a manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué au pied de la sainte montagne.

Je conçois donc cette haine. Il est douloureux de voir un autre s'asseoir au banquet où Ton n'est pas invité... Alors on se venge.

Il y a différentes armes et différentes manières d'être journaliste moral.

Une des principales manies de ces petits çrrimauds à cervelle étroite est de substituer toujours l'auteur à Touvrage et de recourir à la personnaliié, pour donner quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables rapsodies,*qu'ils savent bien que personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion individuelle.

Il est aussi absurde de dire qu'un homme est un ivrogne parce qu'il décrit une orgie,

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un débauché parce qu'il raconte une débauche, que de prétendre qu'un homme est vertueux parce qu'il a fait un livré de morale; tous les jours on voit le contraire. — C'est lé personnage qui parle et non l'auteur; son héros est athée, cela ne veut pas dire qu'il soit athée; il fait agir et parler les brigands en brigands, cela ne veut pas. dire qu'il est brigand. A ce compte il faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques; ils ont plus commis de meurtres que Mandrin et Cartouche : on ne l'a pas fait pourtant et je ne crois pas qu'on le fasse de longtemps, si vertueuse et si morale que puisse devenir la critique.

A côté des journalistes moraux, il y a aussi les critiques utilitaires.

« A quoi sert ce livre ? Gomment peut-on l'appliquer à la moralisation et au bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ? Quoi, pas un mot des besoins de la société ? Rien de civilisant et de progressif ! Comment, au lieu dé faire la grande synthèse de l'humanité, et de suivre, à travers les événements de l'histoire, les phases

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de l'idée régénératrice et providentielle, peut-on faire dés pièces et des romans qui he mènent à rien, et qui ne font pas avancer la génération dans le chemin de l'avenir?

C'est au poète à chercher la cause de ce malaisé et à le guérir. Le moyen il le trouvera en sympathisant de cœur et d'âme avec l'humanité. Ce poète, nous l'attendons, nous l'appelons de tous nos vœux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la fdule, à lui les palmés, à lui les couronnes... »

Après les journalistes progressifs et comme pour leur servir d'antithèse, il y a les journalistes i)lasés, qui ont habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui ne sont jamais sortis de leur quartier et n'ont encore couché qu'avec leur femme de ménage.

Ceux-là tout les ennuie, tout les excède, tout les assomme : ils sont rassasiés, blasés, usés, inaccessibles. Ils connaissent d'avance ce que vous allez leur dire, il& ont Vu, senti, éprouvé tout ce qu'il est possible de voir, de sentir, d'éprouver et d'entendre; le cœur humain n'a pas de recoin si inconnu qu'ils n'y aient porté leur lanterne. Ils vous

disent avec un aplomb merveilleux : le cœur humain n'est pas comme cela ; les femmes ne sont pas faites ainsi, ce caractère est faux. — Vous croyez, monsieur, que votre fable est neuve ? Elle est neuve à la façon du Pont-Neuf : rien n'est plus commun ; j'ai lu cela je ne sais où, quand j'étais en nourrice, on m'en rabat les oreilles depuis dix ans. »

Ceux-là se plaignent continuellement d'être obligés de voir des pièces de théâtre et de lire des livres.

Il y a aussi la critique prospective. La recette est simple. Le livre qui sera beau et qu'on louera est le livre qui n'a pas encore paru. Celui qui parait est détestable.

Toujours, le critique avance ceci ou cela avec aplomb. Il tranche du grand et taille en plein drap. Absurde, détestable, monstrueux, pela ne ressemble à rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le "critique le va voir; dans sa feuille il substitue son drame à lui au drame de Fauteur, il fait de grandes tartines d'érudition, et traite de Turc à Maure des genschez qui ildevrait aller

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à Técole et dont le moindre en remontrerait à de plus forts que lui.

Les auteurs endurent cela avec une magnanimité, une longanimité qui me paraît vrai- \ ment inconcevable. Quels sont ces critiques au ton si tranchant, à la parole si brève, que Ton croirait les vrais fils des dieux? Ce sont tout bonnement des hommes avec qui nous avons été au collège, et à qui, évidemment, leurs études ont moins profité qu'à nous, puisqu'ils n'ont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier et gâter ceux des autres. 11 y aurait de quoi remplir un journal quotidien et du plus grand format : leurs bévues historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de français, leurs plagiats, leur radotage, leurs plaisanteries rebattues et de mauvais goût, leur pauvreté d*idées, leur manque d'intelligence et de tact, leur ignorance des choses les plus simples, fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur revanche, sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de les reproduire textuellement, car on ne reçoit pas, avec le brevet de

critique, le brevet de grand écrivain, et il ne suffit point de reprocher aux autres des fautes de langage poUr n'en point faire soi-même, nos critiques le prouvent tous les jours; mais que MM. Z.., K.., Y.., V.., Q.., X.., ou telle autre lettre de Talphabet vous gourmandent au nom de la morale, c'est ce qui me révolte toujours et me fait entrer dans des colères non pareilles.

Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers qui s'interposent entre les artistes et le public, entre l'État et le peuple. On sait les belles choses qui en sont résultées. Ces aboiements perpétuels assourdissent l'inspiration, et jettent une telle méfiance dans les cœurs et dans les esprits que l'on n'ose se fier ni à un poète ni à un gouvernement. Il n'y avait point de critiques d'art sous Jules II et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de Volterre, Sébastien del Plombio, Michel- Ange, Raphaël, ni sur Ghiberti délie Porte, ni sur Benvenuto Gel-

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Uni; et pourtant je pense que pour des gens qui n'avaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le mot art ni le mot artistique, ils avaient assez de talent pour cela et ne s'acquittaient pas trop mal de leur métier.

La lecture des journaux empêche qu'il y ait de vrais savants et de vrais artistes ; c'est comme un excès quotidien qui vous fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces filles dures et difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le journal tue le livre...

Eh bien, non, imbéciles, non, crétins goitreux que vous êtes...

Mais je m'arrête... Tupo.urrais croire que je me laisse entraîner par le ressentiment ou rinfâme colère... Je vois un nouveau sourire effleurer tes lèvres. J'aime mieux te le révéler immédiatement, car tu manques étrangement d'érudition. Jeune homme, le long paragraphe que tu viens de lire n'est pas de moi. Depuis la phrase initiale de cette

diatribe : « Une des choses les plus burlesques de la glorieuse époque où nous vivons », tu lis du Théophile Gautier, tu lis, réunies sans y changer un mot, mais en lès rapprochant seulement pour t'éviter une lecture fastidieuse, quelques pages de la célèbre préface à Mademoiselle de Maupin, Avonsnous si peu changé qUe tu aies pu t'y méprendre?... Bon Théophile, tuas épanché là toute ton amertume et ta verte franchise, tu as osé donner cours à ton indignation, à la vertu de ton âme devant tous les couards, les Basiles de Téternelle opposition... Pauvre grand homme courageux, sain, robuste, qui ne prévoyais même pas alors les accès de pudibonderie qui ont salué sinistrement tes contemporains : Baudelaire, Flaubert, et, plus tard, Maupassant, Goncourt, Zola, Verlaine (la liste est trop longue, hélas!); peux-tu juger du trône où tu sièges, une pipe de terre cuite à la bouche, Téternité de ta cause, puisqu'un lecteur d'aujourd'hui s y est mépris, et, bien à la légère, j'en conviens, a pu attribuer l'éternité de ta prose à quelque Trissotin mécontent, falot et dyspeptique!...

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Je m'arrêterais sur ce plagiat déloyal, mai^ j'ai besoin d'ajouter quelques explications reUtives à Théroïne du Phalène. Pardonne cette digression... Lorsque la Comédie-Française décida de reprendre au mois de novembre, cette année même, la Marche Nuptiale^ je choisis tout exprès, dans les sujets que jai résolu de porter à la scène, celui du Phalène, Je conçus le dessein d'exposer au public cette coïncidence ou ce rapprochement. Puisque je m'étais donné la tâche de dépeindre le mieux que je pourrais, dans tous Içs cœurs et dans tous les milieux, le sentiment de l'amour et, en face de lui, les fluctuations de la personnalité, je voulus, cette fois, opposer la païenne à la chrétienne, — la jeune fille française, formée par la tradition catholique et provinciale de notre pays, à la jeune fille étrangère, l'intellectuelle sans tradition ou plutôt la barbare éprise de toutes les traditions, eh qui se mêlent confusément rapport des races et de leurs idées anciennes

OU contemporaines, — bref, Texotique telle qu'elle fleurit dans notre société, mais par exemple dans son plus intéressant terrain de culture : Fart et l'amour... Je Tai assez fidèlement décrite, je le crois du moins ; et, en opposition à la femme française, têtue, mystique, fidèle à sa race, même dans ses écarts ou ses révoltes, j'ai peint l'ardente et tumultueuse Slave, sans discipline morale, en proie à ses instincts brutaux et superbes cependant, qui semblent, dans notre société un peu nonchalante, renouveler, si curieusement, , des forces et des goûts que nous connaissions certes depuis longtemps, dont nous étions même quelque peu las, mais qu'un néo-romantisme particulier et une ardeur si expressive à les découvrir métamorphosent presque complètement à nos yeux... On m'a reproché ce romantisme et ce barbarisme mêlés, comme s'ils étaient miens ! Je décrivais, au contraire, des romantiques renouvelés au milieu de la société contemporaine, en prenant soin de mettre en valeur toutefois, ce qu'il y' a d'intéressant et de neuf dans cette assimilation que font les « barbares »

de nos goûts et de notre passé. Ce que j'ai écrit jusqu'à ce jour, est la négation même du romantisme! Le moindre sens critique suffirait à en témoigner.

* Des noms, auraient dû venir spontanément en mémoire... Nous côtoyons chaque jour des Thyra de Marliew; j'en ai connu dix exemples; mais est-ce que Ton écoute, est-ce que l'on songe au théâtre ?... Je ne partage pas plus l'idéal de Grâce de Plessans que celui de Thyra de Marliew. Je décris, mal sans doute, mais sincèrement mon époque, — pas seulement ses mœurs (ce fut la tâche du naturalisme), mais son idéal momentané.

L'histoire du Phalène est presque rigoureusement authentique, et elle n'aurait pu se passer dans un autre temps que le nôtre.

Dans trente ans, elle sera peut-être devenue incompréhensible. Alors que je faisais mes études de peinture, j'ai connu, comme bien d'autres, cette jeune Américaine qui peignait des tableaux genre Rose-Croix avec le tempérament d'une femme née bien plutôt pour peindre des rognons ou des bœufs

éventrés, miss G.. . Une nuit, je la rencontrai , non sans quelque stupéfaction, au bal de Tacadémie Julian ; elle passait an bras d'un de mes camarades. Deux jours après, je reçus ses confidences. Elle ressemblait étonnamment à mon héroïne. Certes elle n'était pas fiancée à un prince de Thyeste, mais elle était rongée de tuberculose, jeune, belle et de plus, presque ruinée. Son désespoir s'extériorisa dans cette révolte farouche qui l'avait jetée aux bras presque d'un inconnu.

J'écoutai avea scepticisme cette confidence, et même avec d'autant plus de scepticisme qu'elle émanait d'une exaltée et d'une étrangère... Il y a quelque six ans seulement, j'appris sa mort; je me renseignai; elle s'était tuée et beaucoup se rappellent cette fin à peu près identique à celle de mon héroïne, accompagnée seulement d'un esthétisme « meilleur marché ». Pendant que ses amis réunis dinaient, elle s'étendit somptueusement dans sa chambre, au milieu d'un éclairage préparé. Un masque de chloroforme adhérait à la figure...

L'héroïne du Phalène lui ressemble beau-

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coup. Cette pauvre âme, qui croyait entrer dans la mort par une voie triomphale et enchantée, se marquait elle-même pour une mort sans grandeur et sans force, malgré son panthéisme apparent. On a souvent prononcé le nom de Marie Baskirstchef et je me suis expliqué dans une lettre à ce sujet ; je n'y reviens plus. Assimiler la vie de Marie Baskirstchef à celle de mon héroïne est abusif ; son journal est là comme un démenti irréfutable. Ce n'est pas Marie Baskirstchef qui m'inspira le drame, mais, cet été, en l'écrivant, je relus cç journal que je n'avais pas ouvert depuis mes premières années d'atelier... Je fus frappé de l'analogie, non des faits mais de la situation. Et sur l'ange de la mort et sur le démon de la gloire, la malheureuse et orgueilleuse Marié écrivit certains traits frappants d'une grande beauté ; je les ai transcrits fidèlement ; ils ont pris leur place au cours de ces dialogues enfiévrés et, si j'ai laissé le nom de Lepage, ce maître de Thyra de Marliew, c'est que je désirais avant tout que l'on ne se méprît pas sur l'attribution de quelques phrases qui appar-

tiennent en propre à Marie Baskirtchef, dont les entretiens avec son maître Bastien Lepage nous sont pour ainsi dire parvenus par la voie de ce journal, si éloquemment vécu.

Mais je répète que toute confusion est impossible.

La vie de Marie Baskirtchef est trop connue pour qu'on puisse lui attribuer les agissements d'une Thyra,qui se jette dans l'absolutisme plastique, par désespoir, au moment même où elle découvrait le monde moral, terre promise dans laquelle il ne lui aura pas été permis d'entrer î

Entre autres références d'authenticité, j'affirme que mon héroïne est, au surplus, conforme à la vérité scientifique. Je n'ai pas été paradoxal en montrant la mentalité d'une Thyra. De mon temps, au moins, jeune homme, elle était exacte, quoique je Taie stylisée. C'est nettement le type des « tuberculeux intellectuels », comme l'a écrit une autorité médicale à ce propos mémo, « grands artistes ou grands amoureux, avec leurs alternatives de force et de prostration, mais avec augmentation de la vie nerveuse et créatrice... » Ce n'est là,

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d'ailleurs, qu'un des petits côtés de la question, et cette authenticité est à mes yeux de peu d'importance, bien qu'elle ait présidé à la conception de cette pièce, car je n'ai jamais rien tiré que de la vie et de l'autorité du fait.

Il n'existe pas de sentiment plus usé en littérature et peut-être plus conventionnel que : la fraternité de lai mort et de l'amour. Toutefois, il me parut que dans aucune occasion la mort et Tamour ne s'étaient juxtaposés de plus éloquente et véridique façon.

Ici la convention fait place a la réalité... La germination de la vie dans la mort, l'aile palpitante de l'amour se consumant à la lumière... n'avais-je pas le droit d'être tenté par ce sujet? J'ai voulu que, semblable au modèle que me proposait la nature, l'aile du phalène fût chargée d'un peu trop d'ornements inutiles et de diaprures qui, issues de la nuit, semblent destinées à la lumière. Il appartient à l'auteur dramatique d'exalter et de critiquer en même temps son modèle, car dans la vie tout est admirable et critiquable.

i52 ÉCRITS SUR LE THEATRE

Je n'aime point, pour ma part, les personnages sympathiques. J'ai témoigné depuis V Enchantement d'une volonté bien établie de mêler l'ironie à la pitié, le comique au dramatique; il n'y a guère de réalité exacte sans cet amaigane... On m'a refusé (je dis, dans la critiqué seulement) le droit de considérer la nature d'un point de vue qui fut divers, et un peu universel. Également, je croyais avoir assez témoigné d'expérience théâtrale pour qu'il me fût permis, sans avoir l'air pour cela de m'ètre trompé, d'écrire une pièce dialoguée, s'écartant de la formule ou du moule habituels... Du tout! Les férules sont toujours là pour nous accuser d'ignorance ou d'erreur, comme au collège !...

Les lois du théâtre, monsieur, après les lois de la morale ! disent les gens qui ne sont ni des auteurs dramatiques, ni des moralistes, bien entendu!... J'ai voulu, une fois, et parce que le sujet s'y prêtait, délaisser la pièce bien faite, bien construite, soumise à des lois réelles dont je ne nie pas la suprématie, mais que je crus pouvoir momentanément oublier pour me borner à

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écrire une sorte de dialogue philosophique, ou plutôt de soliloque enfiévré, chez un personnage que la proximité de la tombe, rend lyrique, tumultueux et abondant.

J'ai encore le sentiment de n'avoir commis aucun crime.

Il eh sera peut-être du Phalène comme il en a été de mes autres pièces. UEnchanfementj Maman Colibri ^ Poliche, la Marcht NuptiaUy suscitèrent les objections ou les oppositions les plus sérieuses, les plus furibondes, à leurs premières « générales »...

Or en ces trois dernières années, les œuvres que je cite ont été reprises, et, à leurs nouvelles « générales », les objections sont tombées. Lequel remporte en raison du premier jugement ou du dernier ? Ce n'est pas à moi de conclure...

Je ne témoigne à la presse, en écrivant ces lignes, aucune ingratitude.

Je me souviens avec une reconnaissance attendrie de certains enthousiasmes, de quelques mains tendues et je n'ai pas de peine à me rappeler les noms aimés — assez rares, à vrai dire, — qui sont attachés au souvenir

de mes premiers essais. J'ai plaisir à rappe- ' 1er ici ceux de Catulle Mendès, de Muhlfeld, de Nozière, de Jean Lorrain, entre autres, qui, dès la première heure, me défendirent, me suivirent et m'encouragère]||t. L*idée saugrenue ne me vient donc pas de prétendre, après une déjà longue carrière, que je sois un méconnu et que. des éloges ne m'aient pas été prodigués au delà même de ce que je méritais. Mais ce n'est pas la vanité seule qui nous incite à écrire des œuvres sincères dont la portée nous intéresse parfois plus que le résultat effectif... La douleur, l'émotion, la joie, la dure^ou mélancolique expérience nous poussent à regarder au delà de nos propres pensées comme à travers des cristaux colorés. C'est le mirage créateur.

Ce que Ton veut dire est parfois plus important que ce que Ton dit. Le dessein d'un ouvrage est quelquefois la préoccupation supérieure qui plane au-dessus de toutes les autres, et nous souffrons plus de voir mé-.

connaître nos intentions artistiques, probes et désintéressées, que nos productions elles^ mêmes.

PREFACE AU ft PHALENE « 2^)5

Or, jusque dans les éloges, la critique, depuis quinze ans, n'a jamais cessé, à de rares exceptions près, de s'inscrire contre le sens de mes ouvrages, d'incriminer leur morale ; je peux môme dire qu'elle n'a jamais cessé de les flétrir devant l'opinion publique, tout en en reconnaissant le talent ou la réussite. Elle n'a pas cessé de les inculper et de les écraser de charges dont elles étaient indemnes. C'est la critique qui, dès mes débuts, s'est interposée entre le public et elles, qui, dès la première représentation de chacune d'entre elles, a volontairement placé entre la scène et la foule cette espèce de voile susceptible d'inquiéter des spectateurs que les audaces, s'il y en a, et les sincérités de ma production eussent séduits ou attirés plus facilement. Encore maintenant, c'est le public qui s'est fait à la longue une conviction personnelle, et n'écoute plus d'autre expérience que la sienne; il vient d'en donner une nouvelle preuve et en rejetant le verdict insidieux de la presse, il a eu, cette fois plus de mérite que de coutume ! On l'a trompé :

il le sait. Il a compris pourquoi.

256 ÉCRitS SUR LK, THÉÂTRE

Jeune homme, puisque c'est à toi que ces pages ^'adressent, tu liras plus loin quélqueeunes de ces violences qui furent adressées au Phalène. Elles me sont familières. Dès nia première pièce j'ai connu ce langage : ce fut le ton avec lequel on accueillit mes pre* mières démonstrations; c'est à l'aide de ces armes qu'une certaine presse forgea tout de suite cette cuirasse de mascarade, créa cette légende d'immoralité suspecte de complications inquiétantes dont le souvenir n'est sans doute jamais parvenu jusqu'à toi... Maman Colibri^ Poliche^ la Marche Nuptiale, provoquèrent la même obstruction véhémente, un chœur de protestations indignées.

Exactement l'opposé de ce que l'on aurait dû dire !... Morne idiotie !

La décadence, la névrose, le morbide, c'est l'appauvrissement des formes et la dégénérescence des vérités fondamentales qui alimentent l'art et la morale.

Et justement il faut voir, dans toutes les

'^époques, avec quelle rage Géronte essaie de

jeter l'accusation d'une infirmité dont il sent

ses moelles s'ankyloser, à la tète de ceux

PREFACE AU « PHALENE » 257

qui viennent ouvrir les fenêtres et balayer les ordures... Oui, il existe un malsain en art : c'est celui qui s'épanouit le plus librement sous la protection de ces sévères censeurs et qui corrompt le théâtre. C'est la pornographie du vaudeville national, l'autre ^sournoise pornographie de la pièce légère qui dissimule sous des dehors de convention le vice le plus vulgaire, c'est le mélodrame pleurnicheur, la sucrerie élégiaque et bourgeoise, le faux optimisme béotien, signe suprême de décadence.

Les voilà avec leurs complices éhontés de la presse, les officines de salles de rédaction, les voilà les corrupteurs de la bourgeoisie française et les exploiteurs du mauvais goût public...

Ce sont généralement de froids méthodistes, des spéculateurs sans sincérité qui habillent la routine au goût du jour, — avec la complicité bienveillante de toute la corporation, auteurs et journalistes.

Mais l'art veille, — et la France a toujours été la première à se porter aux avant-postes.

Ah ! la vérité... Sais-tu, jeune homme, —

j'y songe parfois — ce qui m'en a donné le goût, sans pour cela m'en avoir donné le pouvoir, hélas ! je le reconnais ? C'est mon éducation de peintre. A contempler cinq ans la nature au milieu de ces gens sains et frustes que sont pour la plupart les peintres, dans leur adolescence, j'ai acquis la vénération des formes vraies, de la ligne d'expression. La pureté du nu m'a donné le goût de la noblesse naturelle de l'homme, l'horreur de la pornographie, de l'hypocrisie, de l'équivoque, du sournois en art... Le nu a même eu, par son enseignement hautain, des retentissements plus profonds en moi...

Il m'a justement donné la probité intellectuelle, et cette religion de la nature que depuis je porte en moi... Ce fut durant les années d'atelier que je compris la composition en art, le dessin ferme et synthétique, et conçus à jamais l'horreur de l'anémie et de la mollesse... Je me souviens que cet amour du trait essentiel et de la ligne d'expression, je les ai toujours enviés chez les maîtres qui donnèrent de la vie des représentations sincères et directement inspirées : Rembrandt,

PREFACE \U « PHALENE » 259

Yelasquez, Manet, Degas, Degas surtout...

dont le dessin est un puissant enseignement.

Pour les infirmes, ce dessin-là c'est la déformation, le laid, l'exceptionnel, le morbide. Point du tout. La structure humaine et son expression sont établies chez Degas, selon des observations de plan, de valeurs, de rapports qui sont autrement puissants que les faux muscles d'école (oh ! le faux muscle en littérature aussi, quelle plaie!) ou le modèle académique, — nous vint-il de Raphaël et de la Renaissance !...

Je ne suis cependant pasde ceux qu'on ap* pelle des réalistes ou du moins de ceux qui demeurent dans les données précises du réalisme... mais d'autre part s'il m'est arrivé de trop subtiliser la matière, — même quand je

me suis trompé, et ce dut être souvent, — le sens humain m'a seul préoccupé. Et j'aiacquis

aussi, chemin faisant, à ce contact permanent

avec la nature,d'excellentes certitudes comm e

celle-ci : que dans toutes les branches de

l'art on ne peut atteindre au général que par

le particulier... C'est une grande leçon.

Mais je ne m'attarderai pas ici à des dis-

eussions d'art. Je veux souligner simplement Terreur flagrante de la critique d'aujourd'hui lorsqu'elle adresse des reproches qui consistent, en fin de compte, à prendre bénévolement du nu pour du déshabillé, des franchises pour des licences, des. exactitudes pour de l'anormal, des développements ou de la synthèse pour de la préciosité ou de la brutalité; ainsi de suite!...

Hé quoi! diras-tu, jeune homme, n*est-ce pas la loi ancestrale, depuis deux ou trois siècles au moins, mais pas plus, que la critique s'est inféodée dans les arts..,? Votre , cas ne fut pas unique!... Et tu as raison, jeune homme. Les plus hardis comme les plus minimes novateurs n'ont-ils pas été accueillis par les mêmes épithètes ?. . . Et puis le temps passe... tout disparaît.. . et l'on s'étonne des résistances oubliées; on arrive même à les nier... Dans mon cas, l'intéressant c'est que la résistance ne vint pas du public (c'est généralement le contraire qui se produit), mais d'une élite soi-disant chargée de diriger ce public ! Le public, lui, transgressa les ordres donnés. 11 comprit peu à peu la sincé-

rite indubitable de mes pièces, et s'y livra parfois totalement. Ce ne fut qu'aux reprises de ces pièces que les~ détracteurs désarmèrent, ce qui prouverait peut-être, en partie au moins, la bonne foi de leurs objections ou de leur colère, si Ton ne savait de reste qu'il est plus aisé de rendre justice à des ouvrages passés qu'à des ouvrages récents, et que très souvent on n'encense le passé que pour mieux écraser le présent. Je constate, quoi qu'il en soit, qu'à ces reprises, la presse fit entendre un autre son de cloche : « Est-ce nous qui avons changé à ce point?... Le public n'était pas mûr, il y a quelques années, pour écouter cette œuvre qui, aujourd'hui, apparaît claire, directe, etc. ; elle a gagné en vieillissant comme le bon vin, etc. » Image absurde d'ailleurs et inopportune !

La plupart de nies pièces ont été ainsi reprises dans ces trois dernières années et ont rencontré la même palinodie ; j'ai cité : l'Enchantement, Maman Colibri, Poliche. Et je songe que si l'on avait tout de suite rendu justice à la mentalité de ces pièces et à leur probité artistique, au lieu de les honnir au

début, il n'y aurait plus maintenant à souffler sur cette fumée encombrante et asphyxiante qui se renouvelle à chaque expérience, et devient procédé stratégique chez une certaine opposition. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », comme disait un grand créateur de légendes! Et, de fait, la légende a le plus souvent force acquise. Ceux qui la créent savent bien ce qu'ils font. La postérité elle-même l'accepte sans contrôle et que de fois elle a été la dupe d'une poignée d'anecdotiers ou de mystificateurs ! La pure spiritualité d'un Baudelaire, pour ne pas remonter plus haut, ne porte-t-elle pas, devant le public, le poids d'une légende suspecte, créée par ses contemporains?... Les salisseurs professionnels sont d'habiles psychologues ! Croyez-vous que lorsqu'un Ferdinand Brunetière écrivait des choses déshonorantes comme celles que je cite ici à propos de Baudelaire, il faisait œuvre de critique ou de malfaiteur ?

«Le pauvre diable (Baudelaire) n'avait rien du poète que la rage de le devenir. Non seulement le. style mais l'harmonie, l'imagina-

tion lui manquent. Si Baudelaire ne fut pas ce qu'on appelle un fou, du moins fut-ce un malade, et il faut avoir pitié d'un malade... Ce serait un scandale, ou plutôt une espèce d'obscénité que de voir un Baudelaire en bronze de son piédestal continuer de mystifier les collégiens. Il faut bien que quelqu'un le dise!... » Non, ce critique était conscient de son mensonge. Plein de fiel et d'envie,'il profitait de son crédit (sur lequel il s'illusionnait comme tant d'autres) pour tenter d'étouffer le génie. Il le diffamait et souhaitait de le déshonorer!...

C'est Sainte-Beuve qui pour châtier Balzac d'avoir osé « louera mort » Stendhal (on sait, écrivait-il avec modestie, combien je suis loin de partager l'enthousiasme de M. de Balzac) accusa publiquement, dans une causerie du lundi, — et le [)auvre grand homme n'était plus là pouf se défendre — l'auteur du Père Goriot d'avoir été payé de cet éloge par l'auteur de la Chartreuse de Parme: 3.000 francs (on précise, dans le métier). « Un service d'argent contre un service d'amour-propre, commente-t-il. Je n'ajouterai qu'un mot: ce mé-

lange de gloire et de gain m'importune ! »

Quelle intégrité professionnelle!... Ah! les braves gens !

Croyez-vous qu'un Gustave Planche faisait œuvre de critique lorsqu'il écrivait : «M.Victor Hugo a maintenant trente-six ans et voici que Pautorité de son nom s'affaiblit de plus en plus !.. » J'ai recueilli cette sottise tendancieuse parce qu'elle est si monumentale et si symptomatique qu'après cela il semble qu'il n'y ait plus qu'à tirer l'échelle !

Quand, plus près de nous, Jules Lemaitrè (je cite ici impartialement un critique qui fut toujours sympathique à mes productions) écrivait de Verlaine : « Les ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un initiateur », n'essayait il pas tout simplement d'intimider le sentiment public ? Le procédé est habituel. Je n'hésite pas 4 'dire qu'il sera éternel comme la répulsion qu'il nous inspire.

Il faut en prendre son parti et écrire selon son cœur. Cette équivoque, entre autres, dont parle Théophile Gautier, qui tente d'assimiler l'auteur à ses personnages, est

PRÉFACE AU « PHALENE )) 5i65

une arme basse qui a trop rendu de services à l^opposition, depuis qu'il existe une critique, pour qu^elle soit abandonnée de sitôt !... Ayons confiance dans un arsenal aussi éprouvé ! A V Enfant de l^ Amour, cette feinte indignation atteignit déjà au paroxysme. Sans paraître^ comprendre quoi que ce soit à l'idéalisme d'un auteur qui poursuit son étude dans tous les milieux, la plus grande partie de la critique fut prise d'un haut-le-cœur comparable à celui que provoqua le Phalène, Une ligue contre l'immoralité de la Scène française livrée à l'ordure, fut même fondée à cette occasion par des journalistes, il m'en souvient!... Je ne vois dans mes œuvres que la Femme nue qui ne souleva pas cette objection d'immoralité et à la rigueur les Flambeawx:, mais encore dans ce dernier cas avec de fortes restrictions. On me traita alors comme une brebis égarée qui revient au bercail de la salubrité publique ! Mais il y avait sans doute maldonne. Les apparences seules, le milieu où j'avais situé les Flambeaux^ la pitoyable et simple aventure de la Femme nue, avaient dû égarer Topinion de

la presse, car le malheureux auteur récidiviste eut le chagrin de contrister à nouveau la classe la plus susceptible et la plus délicate de la société parisienne !...

Je ne mets en cause que le grief d'immoralisme, car j'en donne ici la plus formelle assurance, je ne m'insurge pas le moins du monde contre les critiques qui furent adressées aux défauts ou aux défaillances ^artistiques de mes pièces. Je ne vais pas si loin que Théophile Gautier et je m'incline devant la tâche un peu vaine, mais non sans intérêt, de la critique lorsqu'elle verse dans l'analyse," et lorsqu'elle n'est pas l'émanation de l'esprit négateur qui retarde la marche du monde.

La critique a droit de vie dans les lettres.

Toutes les formes de la pensée sont belles.

Si la censure en soi est chose absurde, l'analyse attentive, le disséquage réfléchi des œuvres est un louable exercice qui a ses maîtres, s'il n'eut jamais ses génies. Certes, la petite critique imbécile qui consiste à relever que le troisième acte est meilleur que le deuxième ou que la fin du premier paraît insuffisante, est tout à fait dénuée de valeur ou d'intérêt ;

PRl&FAGE AU « PHALÈNE » 267

mais quand la presse n'est pas la circulation de la mort {voyez même les grossières et pernicieuses erreurs d'un Sainte-Beuve), elle est, au contraire, la circulation delà vie. Elle fait l'effet d'un sérum généreux qui active l'organisme et enrichit les échanges cérébraux.

Non, jamais il ne me viendrait à l'idée, encore une fois, de m'insurger contre les criti ques adressées à des faiblesses d'exécution ou à des tares littéraires, le reproche fût-il inexact ou sévère. 11 est fort possible que je ne sache pas écrire en français, ni construire un caractère et que mes ouvrages soient, selon l'expression dont ftn critique notoire (1) salua mes débuts, « un crime de lèse-littérature qui devrait être puni par les tribunaux ». En tous cas, c'est un droit de l'écrire. Je m'élève seulement contre l'intervention du point de vue moral, qui constitue une éternelle déloyauté.

Toutefois cette déloyauté n'est pas seulement le fait de l'envie embusquée. Songez au nombre d'ennemis naturels que l'on compte dans une salle de théâtre ! Ceux qui se sen-

(1) M. Adolphe Brissom

tcnt atteints confusément dans leurs habitudes littéraires, dans leurs convictions politique (ceci domine terriblement toutes les aufres questions) ou artistiques, voire même dans leurs habitudes confessionnelles. Beaucoup de ces gens ont une clientèle à satisfaire? Il faut compter aussi les naïfs qui ne peuvent pas dépasser leurs doses coutumières, ceux qui n'ont jamais réfléchi sur eux-mêmes et se trouvent en face tout à coup d'un spectacle où la vie est exposée, selon une excellente expression, « en profondeur», les demi-intellectuels qui s'en tiennent à la lettre, les snobs qui spont des microbes prolifères et contagieux; il y a des négateurs systématiques ; les admirateurs éternels du poncif .en art; d'autres qui, sur des œuvres assez diverses comme les miennes, ne savent pas bien sur quoi étayer leurs convictions ou leurs répulsions;^. ceux qui croient sincèrement que parce qu'on traite des sujets vivants ou bourgeois, on déchoit de la poésie; côux pour qui le gros succès de public, la centième représentation, est un critérium infaillible d'infériorité. Il y a les partisans du

PREFACE AU « PHALENE )) 269

réalisme intégral qui haïssent Tapproche de tout lyrisme et aussi les arrière-gardes des anciennes écoles d'avant-garde... Que saisje!... Les rédacteurs qui sont obligés d'obéir à leurs directeurs et aux amis de la maison!

Tous s'accordent sur un point : trouver en face d'eux le signe de l'immoralité. C'est là, pour l'opposition, un terrain d'entente toujours très facile parce qu'il est vague et que l'accusation portée a la force d'un argument d'intimidation.

Mais on trouve encore à cette résistance une raison supérieure : elle est d'ordre général, éternel, celle-là, et dépasse toutes les autres. C'est qu'une pièce, lorsqu'elle apporte une conception un peu neuve doit choquer non pas les êtres incultes ou à culture assez inférieure pour qu'ils ignorent le parti pris, mais ceux au contraire qui sont enrichis de formules, de traditions, de conventions antérieures et de beautés classifiées. La brièveté du spectacle, le tumulte des couloirs, le goût naturel de nier ou de rabaisser l'effort, la joie d'avilir, de dénigrer, de défendre des intérêts opposés et des

firmes commerciales, l'impossibilité aussi où se trouve Tauteur de développer en scène ridée profonde de son œuvre, chargé qu'il est de représenter de la vie directe, Thabi* tude que l'on a de considérer la valeur de la pièce intrinsèquement, sans la rattacher à des conceptions générales de l'auteur, cette légèreté dans l'information qui est une des plaies du journalisme et de l'opinion, tout cela fait le reste et forme un poids mort qui retarde effroyablement la vérité, — malgré l'intelligence ou la capacité de l'élite! Je parie de cette véritable élite dont le silence ou la réprobation « font le tourment des mauvais écrivains », et qu'un auteur du dixhuitième siècle appelait : les quarante justes de la capitale.

Mais, que vous donniez une heure, un jour ou une semaine de réflexion, ou même cinq ans (cinq ans vaut mieux cependant), à qui doit nous juger, il n'en subsistera pas moins ceci : toute œuvre qui apporte une nouveauté de conception doit nécessairement choquer ses contemporains en vertu de ce principe que toute beauté nouvelle dérange

PRÉFACE AU « PHALENE » 271

en nous ce qu'il y a* de précédent, d'acquis.

C'est toujours le point déterminant de la conception qui suscite Vobjection première.

Ety par un fatal mais un peu mélancolique retour^ c'est lui qui sera plus tard la sauvegarde et V intérêt de V œuvre. Reportez- vous aux novateurs d'autrefois ou de naguère et vous constaterez vous-même cette loi d'équilibre.

Une impression neuve froisse en nous les traditions. On traite de lacune le fruit des vérités retrouvées ou renouvelées. Manet rejoignait les classiques; ses contemporains le prenaient pour un anarchiste ou un malade.

Jadis, j'ai moi-même souri du Balzac de Rodin, par première impulsion. La volonté d'art du Balzac est pourtant belle, saine, logique. J'étais absurde comme tout le monde !

Il faut, même à un esprit averti, le crible du temps pour qu'il puisse concevoir la sincérité ou l'étendue d'un point de vue nouveau, d'une formule qui rompt avec les canons établis.

On devrait savoir surmonter la première impression que vous procure le contact

d'une œuvre un peu nouvelle, car cette première impression, désagréable en ce qu'elle blesse, comme je Taî dit, les conceptions acquises, ne peut être évitée. Des gens qui, en musique, avaient la conception de la mélodie selon le mode de Gounod, devaient être nécessairement choqués par la conception de la mélodie wagnérienne; ainsi de suite. Chaque œuvre apporte une atmosphère à elle particulière, qui Tenveloppe, Tétreint et procure toujours au premier auditeur une vague sensation d'incohérence. Il faut la dépas&er.

Malheur à ceux qui s'arrêtent à l'objection ! Ils seront éternellement Bouvard et Pécuchet et, avouons-le, c'est la plupart du temps, le cas de la critique. L'objection est dans tout, même dans les chefs-d'œuvre.

Wagner faisait du bruit, c'était vrai!...

Debussy aujourd'hui est compliqué... Eugène Carrière peint dans la fumée :. c'est vrai!... Besnard éclaire ses personnages avec des lanternes : c'est vrai !... Puvis est un déformateur : c'est vrai!... Et qu'est-ce que cela peut faire, grands dieux!... Le jugement initial des contemporains s'arrête à

t>K£FÀX2£ Atl « PHALÈNE » ÎTà

ces ii^preâsions. Les auditeurs ou l^s spectalLeurs ae savieot pas ^'accusef euxrmAmes d'iaiéfioriié ai supaionteF l'irritatioa que LeuF proouFâ ee pFemier coiitad; indécis, ffaiLehip les frontières au-delà desquelles, ave£ u« peu d «{fort j^t de bonae yoionté, ils trouiveraieiit d>e suite ces satisfactions inteU leetoelies et ces piéi^itude^ d^esprit qu'ils finissent par trouver quelques anné-es plus tard, lorsque d'autres novateurs sont arrivés à leur toUr et ont porté plus loin encore leurs jalons dans un champ où Texpérjence est illimité^ et où l'évolution s'accroît de façon inx^essanjte.

Mes pièces, sans étr,e, je l''avoue, des phares (de cette importance, et avec toutes leurs faiblesses, mais parce qu'elles apportaient successivement quelques nouveautés de point de vue, parce que la douleur ou la joie, les moviveinents de Tâme, Tamourpassion, s'y exprimaient selon des modes inaccoutumés à la scène et peut-être surtout parce que ma franchise jetait un jour plus concentré sur certains aspects intérieurs, lues pièces subirent ce sort commun.

J'ai toujours eu horreur de me répéter, et j'ai par cela même déçu souvent des sympathies à l'heure juste où elles venaient de s'habituer à mes précédentes tejatatives.

Il m'eût été facile de faire le contraire. Le vrai succès, hélas ! n'est généralement obtenu par l'artiste qu'au moment même où il rabâche et ne vit plus que sur ses procédés.

Progresser, chercher autre chose, c'est l'art certain de décevoir.

Mettons que mes pièces aient été, quand elles ont paru, quelque peu en avance sur le mouvement théâtral (ce qui ne veut pas dire qu'elles aient été meilleures ni plus parfaites pour cela), et voilà peut-être ce qui explique le mieux les différences d'accueil qui leur ont été réservées à leur création et à leur reprise. Je n'exagère pas d'ailleurs l'importance de cette avance et n'en tire d'autre vanité que celle d'avoir un peu poussé à la roue, avec ardeur. Car, qu'est-ce que cinq ou six ans d'avance, lorsqu'il s'agit d'un art comme l'art dramatique, lequel, grâce aux mensonges et aux artifices florissants, retarde toujours, comme, il a été dit, de cin-

PKEFACE AU « PHALENE » 275

quante bonnes années sur les autres formes de la littérature !... Paradoxe tout de même un peu exagéré que ce retard, si l'on veut bien se reporter aux chefs-d'œuvre de la comédie dramatique qui n'ont jamais été plus abondants que dans les trente dernières années :

Amoureuse, le Passée la Course du Flambeau, Amants, V Invitée, etc.. tout ce répertoire si riche et si varié où, dans les sphères les plus diverses ou les plus opposées de la pensée, voisinent journellement et de façon si vivante, des œuvres comme le Repas du Lion et le Tribun^ la Foi et le Duel, de beaux rêves de visionnaires comme Intérieur,- on Pelléas, des farces tragiques, comme les Affaires sont les affaires, et tant d'autres témoignages de l'activité productive de notre époque !

En tète de la Marche Nuptiale, j'écrivais jadis ceci :

« C'est toujours par ce qu'elle contient de vérité qu'une œuvre nouvelle choque ses contemporains. C'est toujours et seulement

27^ £GAITS SUR Lg^THBA.TaS

pour ce qu'elle aura couteau de vériié que cette œuvre egt appelée à «ubaister dans i'avanir. )>

Précisément, à Theure où j'écris ceslignes, la Marche Nuptiale à non tour reçoit à la Comédie -Frânoal^e, de la pari du piU^Ue et des critiques mêmes qui, jadis, Tout pourfendue, un accueil presque sans restriction 4 bref, uue cott^écratioa telle qu'il m'est permis de me reporter au jour de sa créatioju où La pièce fat tellement discutée, et si médio-cremeat goâtée. Alors coiiiime aujourd'hui^ moÎQS Apres mais tooit aussi flagrantes, c étaient les éternelles rengaines : « détraquement, lUévrose, malsai», etc.^, » Et il n'y a que sept ans de c«lai Le temps maix^he vite et révoliition se fait rapide* Ce qui était impur hier est pur aujourd'hui... AÎAsi va le monde, et c'est très beau, très réconfortant et très sain !

Mes prophéties ne «ont d<inc pas técuéraires et pas une preuve, en tous cas, ne m'a été dounôe -que je me {usse troiàpé. Il faut fMir oojiséqueiit exctiser ana pcHîserwptkm. La cour 4'appeil fait autorité. U reste

PHéFACf! AU « PHALàKK » 277

■ Il 1 1 1 1 1 1 - - ■.....—— — -

bien une autre 6t suprême juridiction, mais celle-là, il Ml trop hasardeux d'y prétendre : elle ne dépend que de la postérité. Godten* tons-nous de la leçon du présent.

Pour moi) je continuerai, dans ma bonne foi et dans une solitude résolue, de donner les ouvrages dont j'ai le dessein ou l'ambition... Je crois qu'il n'est pas de plus grand honneur que celui de recevoir l'éloge de ses pairs, lorsqu'il se présente; qu41 faut être fier de recueillir l'assentiment de ceux que Fon admire, l'assentiment aussi de la grande foule; mais si, par hasard, ils vous font défaut, l'un ou l'autre, ou tous deux, il convient de ne s'en inquiéter guère et de continuer son chemin, insensible au concert d'imprécations, plus ou moins sincères, que, pour ma part, j'entends à mes oreilles depuis quinze ans, et derrière les voix plus autorisées que nous aimons et que nous vénérons.

Si je me trompe, je le ferai en toute honnêteté, et aussi en toute indépendance (il n'y a d'intéressant que de produire sans s'occuper du résultat), persuadé, par ma propre

sincérité, qu'en matière dramatique j'ai apporté des œuvres bonnes ou mauvaises — c'est un autre point de vue — mais à coup sûr les plus idéalistes, les plus droites et peut-être aussi les plus morales, de ces dernières années. Je le dis comme je le pense... Au bout du compte, c'est l'ensemble de ces pièces et de ces personnages qui sera peutêtre intéressant.

J'ai devant moi des sujets tout tracés, de quoi alimenter de longues années encore de ma vie. Chaque pièce viendra à son heure; il faut écrire ce que l'on a l'envie impérieuse ou distraite d'écrire.

Je serai peut-être iînpuissant à réaliser mon espoir dignement, mais je peindrai jusqu'à l'amour dans le peuple et même chez des cœurs bourgeois. Je dirai l'amour dans tous les cœurs. Et j'estime que je fais œuvre saine et robuste si cette œuvre émane au fond d'un esprit d'idéaliste passionné. Je vais même paraître plus présomptueux encore ! Je suis sûr que tout ce que j'ai ^crit doit témoigpier de cette recherche de beauté à travers le jardin des âmes et que tout y

PREFACE AU « PHALENE » 279

clame la pitié, la forme la plus haute de la justice. J'ai pitié de tout ce qui souffre, de toutes les forces écrasées, je hais les hypocrites, les opportunistes, les oppresseurs.

J'aime. la France de la liberté et de la pensée généreuse. Je crois au peuple ; à l'affranchissement de la femme, et de tous les esclaves. J'ai foi dans le progrès humain. Je déteste les idées conventionnelles. J'aime

passionnément la nature, et je mourrai avec

la conviction que l'humanité marche vers des codes merveilleux de justice, et de fraternité, en dépit de toutes les horreurs. J'accepte de nos pères cet héritage d'idéalisme.

J'ai écrit en épigraphe, quelque part :

« Ariel est dans Caliban. » Cette phrase résume à peu près toute ma conviction. Elle veut dire que la matière et l'esprit sont indissolubles, se combinent l'une l'autre et que les forces admirables mais terribles de la vie sont éternellement perfectibles :

Ariel est partout prêt à jaillir, comme l'eau du rocher. Cette phrase veut dire que toutes les lois de nature sont belles et respectables, à commencer par l'amour, splendeur de la

t80 ÉOftlTd dtR L£ THÉAtUt:

Tie^ et que le {iéché et Fofddrd lie soht pAS à sa basé.' Bile veut dire, dette phrase, qtie le rrthfhe de la yie, arec &es Instincfs et ses lois imposée&y est la chose adÉfiirable contre 1«^ quelle il né faut pas ©'insurger en la salissant, niais cfu'on doit admettre en la yéné^ rant. Les homnies, les sociétés et les reli-» gions ont eu le tort antique de nier ou de défortner la beauté de ces farces génératrices.- Mais^ par contre, ces forces ne sont que des bases;- Caliban n'est quel de la matière^ Et cette J)hi'ase veut dire aussi, par conséquenty que l'honneur de l'htimanité doit être de s'attacher à spiritualiser l'instinct et Tintuition^à agrandir les limites de la conscieilce. J'ai été heureux de voir préciseï' magnifique* ment, en ces dernières années^ par Bergson, des idées sur l'intuition qui^ chez moi élé-= mentaire^, faisaient l'objet de mes préoccupationSi Dans leur humble et minde sphère* mes pièces ne signifient pds autre chose que celai quelques luttes de l'âme humaine eii face des lois secrètes^ indestructibles^ belles ou fatales de la vie et de l'évolution.- C'est une très simple philosophie^ voyez-vous^qui

m'inspire, une philosophie de «constatation», si j'ose m'exprimer ainsi. Plus de thèses, plus de théorisa, pluâ de i^ys^tèmei», plus dé sialires ! L'auiettf drAtodtiqtie ne doit pâ» être atitre chose qù'uû enregistredi* impanial et un obserVatétit- résôla. âatts cela nouâ né péignôûs plus et tLë dramatisons plus la rie, mais des entités ou des chimères arides. Le réel doit sang ees«e baigner, envelopper les contours de nds dotideptions et elles doivent cependant plonger leurs racines dans le sol Invisible (jui est le creuSét mystérieu)^ de là ndture. Goethe a Imaginé les Mères, les matrices càdKéêS du niônde, procréatrices loiniftlnes, toujours tangibles, du moindre de nos gestes, génératrices de ôés forces Indisciplinées que Ton nomme: l'instinct et l'intuition. Eh bien, il faut que malgré le sens humain sans lequel il n*ést pas d'art drama*tique, malgré les apparences lés plus subtiles du réel, il y ait, dans la coulisse comme dans le tuf profond •que nous foulons, ces personnages vénérables, ces déesses inamovibles qu'un poète nomma si exactement; les

Mères.

Mais l'entreprise serait trop grande!... Je laisse à d'autres Tespoir de la réaliser !... Je connais mes forces et je n'ai ni fausse humilité ni sot orgueil. Je veux dire simplement que les intentions sont bonnes, Texécution plus douteuse, et qu'au surplus il ne faut travailler que lorsqu'on a quelque chose à dire. Mes écrits sont dépourvus de concession ou d'inquiétudes de carrière ; leur simple franchise passe même pour de la suffisance ou de la morgue — à tort d'ailleurs!... Au point où j'ensuis, je n'ai qu'à continuer*d'écrire ce que je désire écrire, sans m'occuper du résultat, tout bonnement, et les pieds au feu...

Dans la solitude seulement, on peut récréer un peu la vie et se la rappeler... Il n'est rien de tel que de rêver et, dans le secret de soi-même, d'embrasser des images, ou de réveiller des souvenirs... pour s'en aller un soir comme un petit Poucet, qui, le long de la routo aura semé des cailloux blancs noirs ou roses, devant que le temps les chasse dans le fossé...

Mais je m'aperçois, jeune homme, que je t'oubliais!... La violence et la prolixité des attaques m'ont entraîné à enfreindre la pudeur naturelle de l'écrivain. Tant pis ! Au moment où tu lis ces lignes, tout ceci est un débat si lointain, si oublié, n'^est-ce pas! A l'heure actuelle, tù sais que rien dans aucune branche de l'esprit, n'a pu arrêter le progrès et la marche de l'évolution qui entraîne la France vers des buts de clarté, jde justice... Et c'est l'essentiel ! Le monde s'est sans doute encore éclairci, illuminé pour toi, avant que tu tendes le flambeau à d'autres coureurs... Pardonne-moi de t'avoir aussi longuement importuné de moi-môme. Mais si, par hasard, la morale de ton temps n'est pas meilleure que celle du nôtre, si, par impossible, tu as souffert des mêmes souffrances, triomphé peut-être des mômes erreurs, tire de ces lignes un léger mais salutaire enseignement! Va, console-toi allègrement ; travaille avec douceur dans la

^4 écKin mn le thratbe

« solitude, sans t'occuper d'autre souci que

celui, par surcroît, d'aimer, de t'enthousiasmer et de vivre... Permets que je te quitte, en le rappelant -^ pour le cas où tu douterais de toi-mèmd et où \e» voix fallacieuses auraient troublé ta volonté — deux belles paroles; Tune de Renan qui termine les Sou* venirê de Jeunesse: « Le public a Tesprit plus large que n'importe qui. « Tous » renferme beaucoup de sots : c'est vrai ; mais tous reti^ ferme les quelques milliers d'hommes ou de femmes d'esprit pour qui soûls le monde existe. Écrivez en vue de ceux-là. »

L'autre de Banville est plus belle encore :

« On périt de ne pas oser. »

Oui, on ne meurt que de cela... Mais on meurt bien.

Décembre 49<3,

JUa pubJiciaiiiojj où 4 pafv k Phalène et des passage;» de la préface <|u'on yien«t die lire ^ cpuJtmiue de fair^ ^uivr^ cbaqvie pièce qw'ejje édite ides élog^g xlécerué^s pjar la pr«^$ê^ Cette foi» J'auteur ,du Phalène ImX k ce qxie cette revue des journaux fût impartialem^nX ejcacte^ E» témoignage des incidejats reUtés dwis la pi\éface,,v^ à titre documentaire, *pu.s détachons jqweJqu^js-wjas de ces extraits^ ati tasard ; à ceux qui, plus taid, doigteraient de la violettce des ^ttaques^ ils doxwiexowit u»e idée de «ce quie iut la pre&s^ parisienjie et prvovificiale au lendemaiga de Ja représentation du Phalène^ en OGtol)r.e 1913.

Noie de Védiieur.

Le Figaro :

Comme à Bayreuth pour les représentations du Dieu allemand on ne pouvait hier avoir accès dans la salle de la Chaussée d'Antin quand le nouveau mystère était commencé.

Les invités d'une avant-première ne peuvent, comme hier, que s'étonner de ces orgueilleuses consignes ; les spectateurs moins favorisés des représentations suivantes, en payant à la porte le droit de protester, décideront, à moins qu'ils ne préfèrent porter leurs pas plus satisfaits vers des scènes plus gaies.

Quel théâtre pénible, en effet, quel théâtre morbide nous crée l'immense talent de M. Bataille ! C'est contre sa production nouvelle qu'il faut protester ; toute son œuvre s'en effondrerait s'il persistait : après les ravages de la lèpre, ce sont des folies erotiques d'une phtisie embrasée, pressée de vivre, puis de mourir, qu'il nous décrit au Vaudeville... Je suis certain que le public

s'étonnera, comme nous tous, de la singu-

lière idée de Fauteur du Phalène choisissant les ruines d'un cimetière et ses pieuses tombes pour les flirts , les danses et les chants d'une société malade en folie qu'il qualifie fort innocemment de gens du monde....

Tout y est immoral,. en effet, tout y est faisandé, et, quand la toile est enfin tombée, on sort avec un sentiment de profonde commisération pour l'auteur dont l'incontestable talent vingt fois consacré par de beaux succès se fourvoie maintenant comme par gageure en ces choses nauséabondes et dépravées.

Paris mérite d'autres œuvres que celles que la Russie, l'Allemagne, l'Angleterre interdiraient comme avilissantes sur leurs scènes respectées.

Gaston Galmette.

' UÉcho de Paris :

J'hésite vraiment à raconter le sujet de cette pièce, car ce journal a des lectrices et

Op «^nt que je pr^jv^^ U cUos^e e» soar rwftt pour »e p9,<$ *y<>ir à i^i'e^ f4^b^F. Mais il ^&t b'wn euteodv .qu^, â^fi^ -cet aFjtiçiç écrit çn bâta, Jq Cai§j i^e^ pii*s ^^xpress^e^ r<ér serves ii^ur le ^uje4;, ]ii9 tojm 4u dialogiui^ et l'ijsamorole niaiserie <l(e tojii^ Jle^ sentiments exprimés.

FftANÇOIjS DE NdtQN.

U Action Française :

Pauvre Bataille, pauvre faisandeur de poulets jaaaigr.es J II ^ur.a doiwji^é (co^isé.cutiveniient d^ans to.mtes Les sottises des m'a^-tu-lu, .ejt. ooffiibieii sa prétendue complexité .i^^jiflae»taie apparaît aujourd'hui ce .qiu'-elle est en réalité : Tentortillement des rêves malsains autour d'une vanité de potache.

LÉON Daudet.

U Action Française :

CeUielfois, le gabier «éftali tro^j faisjS^d^. H

L\ PRÇ9SE DU « PHALENE »

était même pourri jusqu'à la corde, en sorte que la corde a cassé. Cela devait arriver, et il y avait quelque temps déjà que cet événement était prévu.

... Que ces extravagances de collégien soient prises au sérieux, jouées sur un théâtre du boulevard, examinées par la critique, voilà, au fond, ce qu'il y a de plus surprenant dans l'affaire.

La Libre Parole :

Il est bien inutile de critiquer les détails de cette pièce que l'auteur a visiblement crue titanesque et où il se révèle surtout comme un Ipuftingue- grandiloquent. Les deux derniers actes sont surtout désopilants et le théâtre d'aujourd'hui ne nous donne pas tellement l'occasion de rire.

M. Bataille qui scribouille en prose n'a donc d'autre excuse que celle-ci, qu'il veut en tout se montrer licencieux.

Jean Drault.

La Liberté:

Le Phalène^ c'est le second Faust d'Henry Bataille, son Chantecler. C'est le testament du symbolisme et du théâtre mufle réunis.

Vingt-cinq ans d'anarchie intellectuelle, morale et sentimentale se terminent par cette fête de nuit décadente et bizarre où le Phalène a brûlé ses ailes diaprées.

Jean de Pierrefeu.

Comœdia :

C'est un désordre moral prodigieux qui ne laisse dans notre esprit q'une pénible impression d'incohérence, parfois même de

démence.

G. de Pawlowski.

Le Gaulois:

Il est impossible de s'intéresser à cette femme qui est peut-être phtisique au troisième degré, mais qui est assurément folle au dernier degré, ce qui est la çeule explication de sa débauche.

LA PRESSE DU « PHALENE )) !29i

Jamais n'ont été concentrées tant de malodorantes et grouillantes fermentations.

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