‹ Écrits sur le théatreChapitre 7 sur 14 · L'ENFANT DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

L'ENFANT DE L'AMOUR

Ce n'est pas le fils naturel. Ce sont ces petites âmes non désirées que Tamour a fait éclore sur son triomphant et fatal passage.

Ce sont les fils du hasard, que le pollen de Tamour a semés par-ci par-là, dans la grande forêt humaine, parmi la foule compacte de nos joies pressées, de nos douleurs comprimées.

,Ceux qui voudront bien écouter ma pièce comprendront que j'ai envisagé une de ces mille fatalités de l'amour, de la naissance et de la mort. Ici c'est le cas d'un enfant de courtisane. J'ai essayé de préciser et de généraliser aussi ce qu'il y a de pitoyable, d'inéluctable et de mélancolique infiniment dans ces naissances improvisées et dans ces destins derrière lesquels transparaît toujours le grand visage mystérieux de l'amour.

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Ce n'est pas Tenfant martyr, ce n'est pas du tout (( Jack ». Au contraire. Je n'ai pas présenté Tenfant abandonné, mais le bel enfant de l'amour qui s'auréole du luxe de sa mère et dont l'éclatante jeunesse, saine et fraîche,' est simplement aux yeux de la courtisane-mère l'horloge terrible qui marque l'heure et la mort du Désir. L'éloignement dont il est la victime provient d'un déplacement de l'amour maternel chez une Créature esclave des hommes et du temps.

C'est un type très répandu. Il existe à des milliers d'exemplaires dans la vie de Paris et d'ailleurs; ce sont des obscurs, perdus dans la foiile ; ils sont généralement iritélligents et précocement sensibles. Ils pos-sèdent une conscience parfaite de leiir condition sociale. Je les ai vus, je les ai observés. Eh bieti, quelle est l'observation générale, que j'en ai retirée et qui constitué lé sujet rfiême de VEnfànt de VAîriour? Celle-di : chez un jeune hcimme, l'amoraliié ingéniie, engendrée nécessaîiïient, logiquement, par Une éducation faussée et par le déplacement des notions

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ordinait*e8 de la vie; mais cette amoralité se mélangeant, avec cândeUr et sans apprêt, aux instincts les meilleurs, au grand rythme éternel du sentiment. L'équilibte habituel est rompu. Seulement cherchez et vous retrouverez vite toutes les noblesses et tontes les beautés de l'instinct pur qu'il y a dans rhomme : tendresse, abnégation, courage.

Et c'est un duel effrayant et charmant que ce pire au service du meilleur, que cet amalgame de beautés etde laideurs inconscientes chez des êtres qui vivent en marge de la société, sans autre guide que leur falote conscience ingénue, et qui ne sont pas appelés aux festins ordinaires des hommes, aux festins de là tendresse et des joies épurées. Pour moi, je trouve ce sujet émouvant :

c'est Une intéressante lutte que celle où se précipite ce petit être têtu qui fonce au hasard de son âme, de la vie et des circonstances, pour défendre sa mère. Que de mélancolie dans ses tendresses ! Et je vois au;dessus de ces deux êtres, mère et fils, je vois la riatufè, riWlmehsê, terrible et belle nature faisant à travers toutes les entraves des

hommes son œuvre éternelle, la nature que rien n'étouffe, que rien n'arrête, et dont on observe toujours la marche souveraine dans les cœurs les plus humbles, à travers les gestes les plus vaitis ! C'est une terrible et méchante bataille que celle de la vie, nous le savons tous ; mais regardons les combattants du haut en bas de la citadelle humaine :

quelle grande pitié se dégage d'eux ! Je plains cet enfant tel que je l'ai dépeint, tel qu'il existe, tel qu'il agit réellement dans la vie. Certes, quelques-uns vont me jeter la pierre. Je les connais, ces pharisiens hypocrites qui vont se boucher les oreilles et les yeux. Elles vont se montrer, ces nobles âmes pourries des boulevards parisiens qui parleront dès demain au nom de l'idéal méconnu ; ceux-là qui vont invoquer le fameux cas pathologique, et aussi les autres, les impuissants haineux qui affectent de prendre la simplicité pour la banalité, les termites sournois de l'esprit et de la rancune artistique ! Je leur pardonne d'avance. Ce n'est pas pour eux que j'écris. Mes ouvrages téméraires le leur disept avec franchise. Riei^ nç in'ew

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péchera de produire et de mettre au jour tranquillement les sujets que je porte en moi. Faisons-le sans concession. Du fond de la solitude de l'écrivain, penchons-nous ardemment vers la vie. On a souvent cité la parole du naturaliste Fabre, qui a écrit de lui-même et de son œuvre : « J'observe sous le ciel bleu. Vous soumettez au réactif la cellule et le protoplasma. J'étudie l'instinct dans ses manifestations les plus élevées. Vous scrutez la mort, je scrute la vie. »

A l'heure funèbre où l'on juge les efforts d'un homme qui disparaît, je ne souhaiterais pas de plus bel éloge. Mais comment le mériter ? Car c'est dans le domaine de l'âme humaine que j'aurais voulu, si j'en avais eu la puii^sance, apporter le souci d'une pareille étude, bu du moins d'une étude plus présomptueuse et plus belle encore, celle des luttes et des amalgames que forment en nous ces deux forces : l'instinct et la volonté, les deux pôles de l'âme humaine.

Laissons les scalpels, la pédagogie, la pédanterie à ceux qui scrutent la mort, les livres, les mots. Buvons à même la vie.

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Si je n'étais pas qu'un simple passant, peut-être même un simple amateur, notant des impressions fugaces et distraites, je souhaiterais de m'enfoncer dans les études opiniâtres de révolution spirituelle, et, à l'aide de souvenirs et d'hypothèses, en me réfugiantdans quelque solituded'anachorète, je deviendrais celui qui s'écrie : « Nature, nature! je t'aime et je te hais, pour ton immensité et tes bornes, pour ta force et ton impuissance, pour ton parfum et ton néant!

Je ne puis rien concevoir hors de toi et pourtant j'ai la sensation que tu n'es que l'ébauche de ta perfection ! A quel cruel amour de toi tu m'as condamné! »

Mais bornons-nous, sans génie, à notre rôle de comparse; délaissons le rêve ambitieux d'un ouvrage d'ensemble auquel de plus qualifiés peuvent prétendre. C'est assez d'être le poète mineur qui s'est dicté à luimême cet ordre et s'y conforme : « Sois sincère dans les mots, dans tous tes écrits, dans tous tes actes, dans tous tes désirs : sois sincère jusque dans la mort. »

Le mot « flambeaux » désigne ici les savants, les esprits consultants du domaine intellectuel. Pourtant, dès les premières scènes, il apparaîtra nettement que Tallégorie du titre se prolonge par delà ces têtes laurées et que les Flambeaux signifient aussi et surtout, en l'occasion, les Idées, les grandes Idées, qui éclairent en la précédant la marche de Thumanité dans le dédale de ses ténèbres, les idées presque indépendantes denous-mèmes, dont nos actes sdnt les tributaires ou les satellites empressés. Fouillée, dans une vieille formule qui n'est pas exempte de justesse, les nomma idées-forces...

Sereines lumières en cours d'évolution qui nous emportent ou se projettent hors de

nous-mêmes (nous ne pouvons même plus en faire le départ!), agrégation merveilleuse de la pensée humaine dont rien ne se perd et qui, émanant de toutes les directions, semble former, de siècle en siècle, un noyau de plus en plus compact, une sorte de nébuleuse emportée, comme les autres; vers des fins de clarté ou de néant.

Ces entités, si lumineuses soient-elles, ne constitueraient en elles-mêmes que des personnages de théâtre bien incertains, bien falots, et presque chaque fois qu'on les a portés à la scène, ce n'a été que pour leur dresser, de façon un peu romantique et vaine, des autels avec leur cortège de sacrificateurs ou de martyrs nouveaux comme dans la belle pièce de M. de Gurel, Z« Nouvelle Idolel Ici, il s'agira d'un débat autrement précis, et, me semble-t-il, autrement éternel. J'ai voulu retracer quelques phases actuelles d'une bien grande et bien ancienne bataille; la lutte entre le fait et l'idée, la lutte de la matière et de l'esprit, celle même du corps et de l'âme...

selon, du moins, les anciennes classifications. Vous verrez dans les Flambeaux le

conflit entre l'interprétation supérieure du fait et son interprétation instinctive ou relative...

Mon savant a commis une action qui à ses yeux n'a pas du tout la valeur que lui attribue la société : il se comporte donc selon les données de sa conscience, et entraine, de ce fait, un conflit terrible. « Je n'ai point perdu le sens des responsabilités, gémit-il, dan^ un aveu naïf et douloureux. Mais je l'ai soumis, comme je le sentais, à des idées ou à des morales supérieures : sans doute ai-je trop présumé de mes forces ou de la clémence de la vie et ne suis-je pas arrivé à mettre d'accord la vie et la pensée... Utopiste ! Ah fatal utopiste !... Savant naïf, mauvais critique, qui crois tenir les fils de la vie entre les quatre murs de la chambre où tu travailles en reclus !... »

Un savant peut-il manquer de sens critique ?

Mais est-ce bien le lieu et l'heure d'épiloguer sur une pièce qui n'est pas encore jouée ? Ici, sous la plume, le fatal cortège des mots apparaît de suite, pédantesque et livresque... Il faut écouter les mots mais seulement lorsqu'ils sont à leur place.

n'y a dans mon drame cette fois un personnage invisible. . . Tldée-Force passe, subjugue et terrasse. Quelque nom qu'on lui donne en tous cas, c'est une de ces émanations supérieures du cerveau et de la conscience, telle qu'elle se dresse en face des codes éternels de la nature et de la société. Un jour lointain, ces forces contradictoires de la nature et de Tesprit se joindront-elles en une pacifique harmonie ? Qui sait ? Qui peut le nier ou nous en interdire la magnifique et douloureuse espérance ? Espérance certes, et seulement cela ; grand soupir de Tâme humaine, encore si loin de son but!... Nous sommes une humanité de transition.

Mais permettez-moi d'ajouter que, si ce personnage à la fois invisible et tangible enveloppe les autres personnages de la pièce et plane au-dessus d'eux durant le cours des trois actes, il demeurera pour le spectateur tout facultatif... Rassurez vos lecteurs. Ils pourront, s'ils le veulent,, suivre une toute petite hislorielte et se donner le loisir de ne pas penser... Ce n'est pas affaire de concession. C'est un devoir que m'impose la con-

ception que j'ai du théâtre, celle que je proclame depuis quinze ans. Le théâtre, art vivant par excellence, doit se soumettre entièrement à la vie et à sa représentation exacte... Si nous y ajoutons par surcroît des idées, elles doivent être incluses dans l'œuvre même. C'est à nous de manier ou de coordonner les faits pour les joindre aux idées, mais jamais, au grand jamais, celles-ci ne doivent s'interposer d'elles-mêmes. Elles peuvent faire partie intégrante de l'ouvrage, jamais partie extérieure. Il peut donc y avoir à côté du drame humain un drame de pensée, mais lié à l'autre à ce point qu'il se dégage de manière toute facultative, selon le cerveau et l'interprétation du spectateur.

Ce point de vue n'a rien de personnel. 11 est peut-être à la base de tout art, môme pu-, rement plastique. Cet enseignement se retrouve dans les classiques.

Je contemplais, l'autre jour encore, la Victoire de iiamot/irace, Uldée est' là, — en elle. Qui peut prétendre qu'elle n'emplit pas tous les plis énamourés de la tunique vers l'azur et en pleine marche.^ Mais regardez...

par contre, pas trace d'emphase, pas de draperies lyriques ou balancées selon le caprice de l'artiste, ainsi que se le permirent les artistes du dix-septième siècle français !

Non ; la vérité la plus stricte, la plus réaliste est devant nous^ combinée comme le serait une froide et méticuleuse recherche. Chaque pli est structuré, et se lie à l'autre, presque photographiquement. Oh ! quel enseignement ! Un génie a écrit la Prière sur V Acropole. Que n'a-t-il écrit la prière à la Vietoire de Samothrace ! L'exactitude dans le mouvement, égale l'improvisation lyrique.

Il ne manque à cette statue éducalnce que ce qui doit virtuellement lui manquer aujourd'hui, ce que le temps a bien fait de muti- 1er : le visage et les mains. Le grand destructeur a volontairement, dans cette statue vivante, supprimé ce qui ne correspondait plus à notre âme moderne, et il nous a donné la déesse acéphale...

Car elle nous paraîtrait probablement bien froide et bien glacée, maintenant, l'expression de* la tête à jamais disparue ! Il nous faut aujourd'hui sur ce corps tendu une face

baigiiée de plus douloureuse angoisse, chargée de plus de rêves séculaires et tournée aussi vers des mystères plus étoiles.

Donc pour en revenir à la pièce sur laquelle vousm'interrogez, la donnée est celleci : un savaat un grand esprit encyclopédique, philosophe et biologiste, à force de considérer la chose en soi, perd le sens des relativités et même le sens critique; habitué aux abstractions il s'égare hors de Thumanité et de la société, avec la meilleure foi du monde.

Mourant il fait appel à une interprétation plus généreuse et plus compréhensive de la vie, il prophétise un temps où Tesprit aura une place prépondérante et se fondra harmonieusement avec les lois de la matière au lieu de leur être opposé.

Le destin est immuable. C'est un axe. Les consciences qui gravitent autour sont éternellement variables. Examinez les rapports permanents de ces deux personnages : Des-

tin et Conscience, Tun fixe et pareil à luimême, l'autre mouvant et varié. Vous aurez la base merveilleuse du théâtre : c'est cela qu'il faut rendre. Je ne saurais assez le répéter !

Et qu'on ne dise pas que le cadre de la scène est trop limité pour y faire tenir un modèle aussi considérable. Nous avons, dans le passé, l'exemple rassurant de Shakespeare.

Le théâtre c'est l'art le plus large; ce doit être la nature intégrale. C'est lui seul qui peut et doit réunir cette indissoluble trinité : l'émotion de fait, de sentiment et de pensée.

Voilà la nouvelle règle des trois unités.

« LE PHALENE »

Il arrive que des écrivains coordonnent leurs travaiijk-et leur impriment une direction générale; ces œuvres sont reliées entre elles par des ramifications cachées ou apparentes. Je sais bien qu'il y a aussi le cas inverse ; des auteurs, même de génie, ont enfanté des œuvres qui n'avaient entre elles que des rapports de sensibilité. On ne peut pourtant pas refusera un humble auteur dramatique le droit de concevoir d'ensemble et de se dévouer à un plan général; des romanciers ont pu le faire; la témérité ne consiste donc pas à avouer un tel but, mais à réclamer du public une vision rétrospective qu'il est en droit de nous refuser. Toutefois s'il advient à quelques-uns, lorsqu'ils écouteront

SOUS peu la Marche Nuptiale^ à la Comédie- Française, de se rappeler Théroïne du Pha- Une et s'ils veulent bien jeter sur elles deux un coup d'œil comparatif, je leur en aurai quelque gratitude... Je me rends compte de mon outrecuidance, en formant ce vœu, car, hélas î il faut bien que l'ouvrage de ce soir se soumette avant tout au jugement un peu brutal et un peu sommaire, même dans l'indulgence, que nous portons tous au milieu de l'effervescence d'une répétition générale ou d'una première. Ce ne sont que les œuvres de pur génie, et seulement encore lorsqu'elles parviennent à la postérité, qui peuvent se soustraire à ce genre de jugement fragmentaire ou limité.

Nous ne disons plus, à propos de Britannieus ou à^ Andromaque : a Le deuxième acte est meilleur que le troisième », ou bien :

« J'adore le premier acte de Tartufe. » Mais les contemporains ne i'ont-ils pas dit autrefois ?...

Ces grandes œuvres sont aujourd'hui inséparables de l'esprit général qui les anima ; nous ne les jugeons plus fragmentairement.

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