‹ Écrivains d'aujourd'huiChapitre 1 sur 42 · M. GEORGES PERROT · texte numérisé non relu

M. GEORGES PERROT

MXIItlII Dl LINtTITDT

PROrtMIOR A LA rACCr.Tt DIS l.imiM

OintCTKOR Dl l'<COLI kunilALt ■UPtRIIOm

Hommage de respectueuse gratitude.

M. PxiUL BOURGET

M. PAUL BOURGET

La réputation d'un écrivain s'établit j^ônoraloment au rebours do ses môrites solides. On lui sait gré de ses qualités les plus superliciclles et do SOS plus aimables défauts ; c'ost par là qu'il séduit la mode. Une affectation do miso en scène dis-" tinguée, quelques mièvreries de sentiment et une réelle délicatesse do forme ont valu à M. Paul Bourget un succès de romancier mondain et de moraliste de salon. Or, c'est à l'envisager sous cet aspect que son œuvre prête le plus à la critique. M. Bourget n'a presque aucune des qualités qui font le romancier mondain. Il a l'admiration uu peu étonnée des élégances delà vie, ce qui est lo contraire même de l'élégance. Nulle légèreté do main : iln'a jamais pu se débarrasser de certaines

habitudes d'école et d'un tour d'esprit de professeur. Il a des insistances fatigante^; il n'aborde pas un sujet que ce ne lui soit un besoin de tout dire et d'épuiser la question ; de là dans tous ses livres des longueurs et des parties ennuyeuses. Il n'a pas cet art charmant qui se joue à la sur- / face. Il manque de frivohté. Et il manque d'es- Isprit. On ne songerait pas à en faire la remarque, ^i parfois il ne se plaisait à égayer ses récits de traits agréables; dans ce cas, les plaisanteries des anas, les à peu près,, les confusions de mots des illettrés et les cuirs lui semblent du meilleur goût. Il lui arrive de s'essayera prendre des airs dégagés; c'est alors qu'on aperçoit quelle est au vrai sa nature d'esprit. C'est une nature de travailleur appliqué, consciencieux et un peu lourd. Il a la gravité du moraliste, s'il n'en a pas l'autorité. Son mérite est d'avoir, au même titre que les philosophes et par des procédés analogues aux leurs, ajouté un chapitre à la science de l'àme.

Qniconquo fait choix du métier d'autour, si co n'est par l'eirot d'une vanité niaise entre toutes, c'est qu'il espère y trouver le moyen de satisfaire un besoin do son esprit. On veut prolonger ses rêves et les préciser en les exprimant, on veut soulaj^er sa souffrance en la confessant, répandre ses idées, conseiller, consoler, avertir: on devient poète, romancier, moraliste. Pour ce qui est do M. Bourget, cette sollicitation à écrire lui est venue do sa curiosité des choses de la vie intérieure.

Nous sommes assez instruits des manifestations extérieures de l'activité humaine: c'est co jeu des intérêts et des ambitions, cette poursuite de la fortune, ce souci de la profession, tout ce qui compose la vie sociale et otî nous n'engageons que la partie la plus grossière de nous-mêmes. Mais ce n'est que la surface; qu'y a-t-il par delà? Nous vivons au milieu d'hommes qu'on appelle nos semblables, qui ont mêmes facultés (juo nous, qui sont nés A un même moment do l'humanité. Nous les voyons agir, nous les écoutons parler, nous les jugeons, nous déclarons qu'ils sont intelligents, honnêtes, ou le contraire. Mais, au

moment où nous le disons, nous nous rendons compte à quel point une telle opinion est sans valeur et qu'il nous manque justement de quoi la motiver. Derrière cet homme qui fait des affaires, élève une famille, tient un rang dans la société? quelle personne morale se cache ? Il a un cœur; quel tressaillement y éveille le contact avec la vie, quelles traces y ont laissées les illusions mortes et les espoirs brisés? De quels sentiments l'amour s'accompagne-t-il chez lui? Sous quelle forme lui apparaît le devoir? Quelles ombres ont pu obscurcir pour lui la notion du bien? A quels compromissa conscience s'est-elle prêtée? Sait-ilvouloir? Quels mobiles le déterminent? Mais quel obscur travail se fait dans cette partie secrète de l'être 011 s'élabore la personnalité? C'est ce qui nous échappe et c'est ce qu'il serait si intéressant de savoir, puisqùèvc'est la vie intérieure qui donne à toute la vie sa saveur et son prix.

Cette curiosité pei^t devenir chez quelques-uns une inquiétude et presque une angoisse intolérable...Ceux qui ont aimé connaissent ce tourment, l'un des plus ordinaires comme des plus cruels. Avoir tout près de soi une créature qu'ofl aime, comprendre que jusque dans la possession quelque chose d'elle nous échappe, sentir qu'on ne résisterait pas au désir de briser ce front, si l'oa pensait que derrière on pût trouv-er le secret et

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lo dernier mot del'éuiî^me!... < l'est une angoisito iHiulu^u»; qu*t''|>ronv(Mit ctMix qui sont doués à un (l<'j(rjV éuiinout do la curiosité psycliolo«(ique et qui oiit le goût de 1 atne des autres. Et pourtant ! Ou sait qu'il y a des lois de la vie psydiique.Les problèmes de cet ordre, pour qui en posséderait les données, comporteraient une solution au iiiéino titre que les autres. De là ce désir do créer (!*>s êtres à notre ressemblance, de les faire vivre vi de les regarder vivre, de les animer de sentiments qui sont les nôtres, et d*étudier en eux le développement, le progrès, la perversion et les infinies transformations de ces sentiments.

Afin de pénétrer le secret de l'âme contemporaine, M. Bourget s'est d'abord renseigné dans les livres. C'est à coup sur un moyen d'informa. tion qu'on no doit pas négliger. Dans une époque de culture aussi avancée qu'est la nôtre, et pour les plus distingués d'entre nous, le livre est un des plus puissants initiateurs. Nous ne serions pas le même iiomme si tel livre à une telle heure n'était tombé sous nos yeux. 11 y a dans la pensée de chacun de nous beaucoup plus de la pensée d'autriii que de la nôtre. — Puis, ses lectures lui ayant révélé qu'un des traits del'àme d'aujourd'hui est le cosmopolitisme, consciencieusement il s'est mis à voyager, fl ne s'est pas contenté des imuressions sans profondeur du touriste; il a fait

de longs séjours en Angleterre, en Ecosse, en Italie^ en Espagne. Il a tâché de s'accommoder à d'autres milieux, afin de jouir de sensations nouvelles et do se faire une intelligence plus riche et plus souple... Mais les voyages ne satisfont qu'une vaine curiosité. Le- cosmopolitisme peut bien être un moyen pour les oisifs de tromper leur ennui en le promenant sous des cieux^difïérents : il n'est pas pour le moraliste un moyen d'investigation. Ni en six mois ni en six ans on n'atteint à ce qu'il y a d'essentiel dans l'âme étrangère. La diversité des races subsiste sous l'uniformité du costume et des usages. Et les peuples, longtemps séparés, ont beau se rapprocher, ils se restent les uns aux autres inintelligibles. M. Bourget a mis du temps à s'en apercevoir; mais telle est bien sa conclusion dernière. Ce qu'il a rapporté de ses séjours hors de chez nous, c'a été la conviction de leur inutilité. — Il s'est forcé encore à aller dans « le monde »; il s'est condamné à la conversation des hommes de club et des hommes de sport; il a confessé des dames-... Mais ce qu'on désigne sous le nom delà vie mondaine est précisément le genre d'existence le plus vide, quelque chose comme la mise en commun de toutes les frivolités et de toutes les hypocrisies. C'est donc oii il tient le moins d'humanité. Aller dans le monde n'est pour un artiste qu'un enfantillage pardonnable, pourvu toutefois

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qiio le ridicule n'uillo pas jusqu'au scandnio et pourvu qu'on so rotiro à temps, avant do s'iMro laissé gagner par ronvahissanto contagion de la futililé.

Pour qui veut s'instruire dans la science de l'homme, c'est le procédé le plus décevant que celui qui consiste î\ disperser sa vue sur licaucoup do spectacles. La vérité humaine ne so rencontre guère ni dans les salons ni dans les sleoping-cars. Il n'est que do se cantonner dans lo coin de monde et dans lo coin do vio où la destinée nous a placés et de regarder en soi. Une expérience suffit, à qui sait y lire, pour tenir lieu do l'expérience. Quand on se souvient de ceux qui ont dit sur l'humanité lo pins do vérités profondes, on est étonné de voir conihieji p(Mi ils doivent à la fréquentation des hommes. C'est qu'un écrivain porte en lui celte conception de la vie d'après laquelle il trace l'image qu'il en met ensuite dans ses livres. Tout dépond de sa complexion intellectuelle, de la trempe do son esprit et de l'espèco de sa sensibilité.

Ce qui frappe d'a^)o=rd chez ce psychologue qui a mis à la mode le dilettantisme, et chez ce romancier aimé des femmes, c'est la vigueur de l'esprit. Il se plaît à la pensée, pensée abstraite et pensée pure. Parmi les maîtres dont il se recommande, celui quia exercé sur son esprit l'influence la plus profonde, c'est un philosophe, et le plus austère de ce temps : Hippolyte Taine. Aussi parmi les écrivains d'aujourd'hui, et sans en excepter même les philosophes de profession, n'en citerait-on pas un qui ait apporté dans l'expression des idées autant de pré.cision et de sûreté. Quelques pages du Disciple suffiraient comme exemple. Elles dénotent ch€z celui qui les a écrites l'habitude de se mouvoir à travers les systèmes et leurs abstractions. Elles témoignent non de cette curiosité superficielle, qui est aussi bien commune à beaucoup de lettrés d'aujourd'hui, mais d'une rare aptitude à pénétrer la pensée d'autrui, à dégager d'une doctrine ses principes essentiels et l'âme de vie qu'elle enferme. Les deux volumes des Essais de pstjchologie sont l'un des livres de ce temps où l'on trouverait le plus de remarques neuves et profondes sur les modernes

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condiLioos de la vio «lorale, avec des aperçus qui vont daii» tous les sens et (|iii vontlivs loin. Quoi qu'il fasse, d'ailleurs, M. liourget roslcra par Ja suite l'autour des Essais : j'entends qu'il oe concevra pas le roman comme le récit d'une destinée purliculièro et comme l'histoire d'une seusihililé individuelle. Chez lui, le récit n'est que rillustralion de l'idée, et chacun de ses livres a été écrit pour mettre en lumière un fuit général et une loi de la sensihilité. Il a le sens des idées générales : cette tendance do l'esprit qui rattache un fuit à la série de tous ceux qui l'ont produit et voit chaque phénomène dans ses causes, ce besoin de ne s'arrêter dans la chaîne dos causes qu'à la plus lointaine et la plus gênéraie. De l'esprit philosophique il a la rigueur, procédant volontiers par déduction et ne reculant pas devant le pédanlisme de l'appareil logique. Et il en a le courage, celui qui consiste à aller jusqu'au bout de ses idées, à les pousser dans leurs dernières conséquences, jusqu'au point où une conclusion peut sembler une contradiclion.il fi'est pas besoin d'y regarder de très près pour constater qu'en quehjues années la pensée de M. Bourgct s'est profondément modifiée. Parti d'une sorte do scepticisme paresseux, il a évolué daus le sens d'une doctrine de plus en plus positive et toute voisine du christianisme. Ce sont

autant de signes d'une pensée laborieuse, vigoureuse, active.

C'est la sensibilité qui détermine le choix de nos idées. Chez M. Bourget, la sensibilité n'est pas seulement très vive, mais elle est presque maladive et souffrante. C'est un tendre. Il est l'un des premiers qui aient si complètement rompu avec les habitudes de sécheresse qui ont sévi sur 4rente années de notre liltérature. On ne trouverait chez lui pas même trace de cette ironie qui est signe de la dureté d'âme. Tous ses personnages, ceux du moins dont on devine qu'ils sont tout près de lui, ont ce trait en commun : l'acuité de la sensation, une aptitude à recevoir trop vivement l'impression des choses; ils ont un cœur sur qui tout fait blessure. A ce point de vue, une étude des caractères propres au style de M. Bourget suffirait presque à nous renseigner. Ce stylé, qui est arrêté dans ses détails, est flottant dans son allure générale. Chaque terme y est précis : la phrase a des mollesses en ses contours, une lenteur dans sa démarche, quelque chose d'alangui et d'attendri. La musique particulière à ce style est d'une sorte de plainte continue.

Cette alliance, en effet, d'une constitution intellectuelle vigoureuse avec une sensibilité très aiguë a pour conséquence inévitable une habituelle disposition à la tristesse. Les esprits très

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clairvoyants no sont pa» forcément tristes, lis acceptent le cours des choses; le plaisir de n'iMro pas dupes leur suffit; do savoir, ce leur osl plus qu'une consolation, c'est une jouissance. Les àines tendres no sont pas forcément mélancoliques ; elles suivent volontiers la ponte de leur sensibilité et refont le monde au gré do leurs désirs : elles sont romanes(|ues et optimistes. D'autre part, il est bien dos causes qui produisent la tristesse, sans compter les physiologiques. Mais celle-ci est une des plus sûres, qui réside dans l'union d'un esprit sans illusions avec un cœur sans sécheresse. Pour qui n'a pas la haine des hommes, voir quelles nécessités pèsent sur notre destinée, cela mène tout droit à soufïrir.

11 est enfin chez iM. liourget un dernier trait sans lequel une partie de son œuvre resterait inexpliquée : c'est un certain libertinage d'imagination. Lui-même. Ta indiqué avec trop de franchise pour (ju'on hésite à le souligner. Rnppelant le mol très cru qu'Augier lui appliquait à propos d'un livre qui lui valut un prix Montyon, il parle du naïf désespoir que ce mot lui causa, comme à un écrivain « chaste dans sa vie et hardi dans ses livres ». Cette protestation, au surplus, était inutile, et c'est bien ainsi qu'on l'entendait. Mais c'est un fait qu'un côté de l'esprit du xviu® siîîcle finissaut reparaît en lui. On voit assez bien par où il a

pu lui venir. Stendhal avait été élevé dans cette fin du xvnie siècle. Laclos en était. Et ce n'est pas trop de dire que le livre de Laclos a été pour M. Bourgetune sorte de bréviaire. Il n'est pas un de ses romans où l'on ne puisse signaler la trace des Liaisons dangereuses ; quelques-uns n'en sont qu'une sorte de transposition. Ses blasés sont les cousins germains de Valmont. Cruelle énigme et Crime d amour ne sont qu'une même histoire de liaison dangereuse, les rôles seulement étant renversés d'un livre à l'autre. L'attrait qui porte Casai vers M'"^ de Tillières, dans Cœur de femme^ est le même qui faisait souhaiter au roué des Liaisons l'amour d'une dévote. Dans les Sensations d'Italie, les pages les plus éloquentes, sans en excepter même celles que M. Bourget consacre à saint François d'Assise, sont celles où il célèbre Laclos. Or il aura beau dire, et parler de la « moralité » de l'œuvre, et protester qu'il y a là un procès littéraire à reviser ; en dépit de cet essai de réhabilitation, d'ailleurs tortillé et gêné, il reste que les Liaisons dangereuses sont un livre de libertinage sec et froid, où la dépravation toute sensuelle n'emprunte même pas l'apparence d'une excuse sentimentale. Comment, d'ailleurs, le libertinage d'imagination peut s'accommoder du mysticisme lui-même, c'est ce que M. Bourget a bien montré dans son étude sur Baudelaire et dans

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les moins ÎDsignifiantesdes poésies qui composent la Vin inquihle. — II est arrivé qiio, dans l'œuvre (lo M. Dourget, un livre entier procédât do cette londunco toute seule : c'a été cette Pliyaiologie de l'amour moderney un des plus méchants livres que jo sache, moins déplaisant encore par la nature desqueslions qui y sont gravement traitées «juo par une afFcctation d'homme fort qui va jus- (\\ih la puérilité. Mais, au demeurant, cette tendance n'est complètement absente d'aucun des livres do M. Bourgot ; et c'est bien elle qui leur donne un jo no sais quoi d'inquiétant.

Un esprit vigoureu.v, une sensibilité maladive, une imagination libertine, ce sont les facultés avec lesquelles M. Bourget va aborder les prohlèincs de l'àmo dont il a l'inquiétude et le noble tourment.

ff Dans l'arrière-fond de toute belle œuvre littéraire, écrit M. Bourget, se cache l'affirmation d'une grande vérité psychologique ^.. » Du moins est-il nécessaire de rechercher sur quel principe se fonde la psychologie d'un romancier qui fait profession d'être psychologue. La psychologie classique se plaisait à montrer la lutte de facultés nettement opposées : c'était le conflit de la raison et de la sensibilité, de l'idée du devoir avec la passion. De cette lutte le personnage chez qui elle se livrait n'ignorait aucune phase, comme aussi bien il connaissait à chaque instant tous les éléments dont se composait son être moral. Les héros et les héroïnes de notre tragédie, au plus fort de la passion, se possèdent encore, s'examinent et se jugent, — Chez les personnages de Balzac, une faculté, grandie jusqu'en des proportions monstrueuses, absorbe toutes les autres et s'impose en maîtresse. — Les romanciers naturalistes, par un procédé de simplification hardi ou candide, réduisent l'homme à ne subir que les confuses impulsions de l'instinct

i. Essais de psychologie contemporaine, p. 148,

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^ftt leR poussées de lamulière. Et, sous ces formes très (liiréronles, une môme croyance se retrouve, la croyance à « l'unité » du moi. — C'est sur le principe justement opposé de la « multiplicité du ?fwi » que repose la psychologie do M. Bonrgct.

Les leçons de l'auteur du livre de t Intelligence et les découvertes des psychologues anglais ont fait pénétrer jusque dans l'enseignement de l'école la théorie d'après laquelle le moi n'est que la collection des états de conscience et la série des pelrts faits de la vie psychique. En sorte que ce moi, qu'on nous présentait comme étant constitué une fois pour toutes, se modifie et se renouvelle sans cesse, et ne fait que mourir et renaître. D'houreen heurenotre personnalité nous échappe; et ce n'est que par une illusion, bienfaisante mais grossière, que nous nous imaginons, après des années d'intervalle, que nous sommes le même. — A chaque moment de la durée de ce moi, combien d'êtres et venus d'origines combien diverses entrent dans la composition de l'être que nous sommes! C'est l'atavisme, qui fait que do lointaines existences laissent dans notre existence un écho d'elles-mêmes. Nous héritons de l'ébranlement qui a suivi des émotions que nous n'avons pas ressenties. Pour ne prendre que

cet exemple, l'incréduled'aujourd'huiabeau faire,

la foi des aïeules a pendant des siècles façonne la matière dont est pétrie son cœur. C'est l'éduca tion, qui greffe sur l'être de nature un être artificiel. Sous l'action du milieu, au contact des personnes et des choses, mille perceptions se sont inscrites en nous. De quelque nom d'ailleurs qu'on appelle les deux principes spirituel et corporel, ils existent en nous et ils s'opposent moins qu'ils ne se mêlent et ne se pénètrent ; en sorte qu'il n'est pas de sensation qui netendeà se transformer en idée, comme il n'est pas d'idée qui ne soit près de se résoudre en sensation. — Encore si nous étions avertis de tout ce qui se passe on nous ! Mais nulle analyse n'est assez subtile pour démêler cette complexité, et nul regard d'homme n'est assez pénétrant pour descendre jusqu'au fond de ces obscurs replis. Des êtres dorment en nous dont l'existence nous est inconnue et probablement nous restera toujours ignorée. Mais peutêtre aussi, sous un choc imprévu, leur existence nous sera brusquement révélée. Et c'est bien cela qui est de nature à nous effrayer. Car il se peut qu'à un détour de la route quelqu'un se dresse devant moi, que je ne reconnaîtrai pas, qui en effet ne ressemblera guère à celui que je suis d'ha^ bitude, et qui tout de même et encore sera moi. Nul n'a le droit, dans l'ignorance où nous sommes des énergies qui se cachent en nous, de dé-

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claror : Jamais je no sorai coL homme, jamais je 110 ferai celle chose. . .

Il est clair que dans cette doctrine il ne reste pas dn pliu'o pour la volonté, an sens du moins d'une l'acuité dislinclo des autres, qui les surveille et qui les dirige. Le mohile loplus fort l'emporle; mais nous nous faisons honneur do chacune do nos défaites. — De mémo la notion chrétienne do responsabilité disparaît, ou du moins doit cUeétre modifiée. El, sans doute, il serait inexact do prétendre que du mémo coup toute morale soit ruinée : les mêmes lois morales subsistent, quelle que soit d'ailleurs notre théorie de la connaissance ; mais ce sont d'autres bases qui soutiennent lo vieil édifice.

Le jeu do l'activito humaine étant ainsi conçu, quelle devra ôtro l'aHiludo du moraliste devant les spectacles do la vie ? Le déterminisme n'est pas nécessairement une doctrine impitoyable. La dureté de cœur y peut trouver des prétextes à se justifier, — car éprouve-t-on de la sympathie pour des machines? — et telle est la conséquence qu'en ont tirée nos écrivains réalistes. Mais il est aussi bien légitime d'en tirer la conséquence justement opposée; et les tendres et les compatissants n'y trouvent qu'une raison de plus pour y aviver leur pilié. Car si les hommes no sont pas maîtres de leurs actes, c'est donc qu'on ne doit pas leur

en vouloir de leurs fautes. Et s'ils ne sont pas libres de se faire leur destinée, toujours est-il qu'ils souffrent de cette destinée mal faite. Nous n'avons pas besoin d'en chercher davantage. De savoir qu'il y a des gens qui souffrent, cela doit suffire pour que nous formions le projet de n'être jamais cause de cette souffrance chez autrui, mais de la soulager partout où nous la rencontrerons. Telle est cette doctrine de la « pitié », qui vaut mieux à coup sûr que celle de l'indifférence : cette « religion de la souffrance humaine w qui n'est, pour lui restituer son vrai nom, que le christianisme, mais un christianisme timide et inefficace.

Une psychologie fondée sur le principe de la multiplicité du moi sera mervoillousement propre à l'analyse de l'amour. Celui-là, en ellet, n'est pas seulement le plus complexe entre les sentiments, mais c'est le seul uù nous nous mettions tout entiers et où toutes les tendances de notre nature se trouvent engagées à la fois. 11 y a un grain d'idéal partout où se rencontre l'amour ; c'est ce qui le distingue du désir brutal. D'autre part, il n'est amour si noble et si désintéressé qu'il n'enferme le désir, habile à se dissimuler sous les formes les plus différentes de soi. Car, pour ce qui est du platonisme, on en parle souvent, mais depuis le temps qu'on en parle, ui^e malchance fait que nul encore o'a pu le rencontrer. C'est pourquoi toute conception simpliste de l'amour est insuffisante. Les romanesques n'en veulent voir que les sublimités ; et c'est là un parti pris trop abandonné par la littérature d'aujourd'hui pour qu'il soit besoin d'en souligner le mensonge. Mais le système des réalistes, qui consiste à ne nous montrer que les malpropretés et les hontes de l'adultère, n'est pas moins incomplet. Il rend la faute plus difiicilo à

comprendre, au lieu de l'expliquer. Un atonie d'amour, — celui-là même que le théoricien de la Visite de noces se refuse à apercevoir au fond du creuset où il a mis la vanité del'homme, l'ennui et la curiosité de la femme, — il subsiste au fond du creuset un atome d'amour. Cela même fait le danger : c'est qu'en amour les parties supérieures de notre nature conspirent avec les autres pour nous engager sur la pente des pires déchéances.

Que si d'ailleurs le psychologue est doublé d'un moraliste, s'il ne s'intéresse pas seulement à la formation des sentiments, mais à leurs conséquences, pas seulement à la production des actes, mais à leur valeur, il n'hésitera pas : il ira tout droit aux problèmes de l'amour. — On s'est plaintmaintesfois que toute la littérature moderne reposât uniquement sur la peinture de l'amour. N'est-il pas d'autres sentiments dans le cœur et pas d'autres événements dans la vie ? Même, la place laissée à l'amour n'est-elle pas infiniment petite en comparaison de celle que remphssent les autres affections, les devoirs et les intérêts de toute sorte?... Cela est vrai. L'amour ne tient qu'une heure dans la vie de la plupart des hommes; mais cette heure est décisive. Car dans la façon dont nous comprenons l'amour nous nous montrons au vrai tels que nous som-

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iiios: c'eut lY'prouve d'un caraclùre. Et aussi bion (le l'oxpérienco qiio nous en avons failn tout le rosto dépond : il dépend que notre vio morale soit à jamais comprornis^^

Rien n'est plus oliarmant, et rien ne semble plus pur que les premiers temps d'une passion. C'est l'attrait d'une sympalliio dont on no songe pas mémo à se défendre. On veut plaire. On montre ce qu'il y a en soi de meilleur. On se sent devenir meilleur. Les très jeunes gens sont entièrement dupes de celte illusion ; mais les plus blasés, daiFS l'émotion d'un amour vrai, se retrouvent capables d'une fraîcheur et d'une délicatesse de sentiment toutes neuves... Repasâez au bout dequei(jues mois, de quelques semaines. Où vous aviez laissé une jolie intimité d'âme, il n'y â plus que l'hisloiro de deux sensualités. Voici la conclusion de Cruelle énigme : « 11 avait aimé celle femme du plus subWme amour; elle le tenait maînlenantparce qu'ily avait de plus obscurci de moinâ nol)lo en lui... La Dalila éternelle avait une fois de plus accompli son ceuvre ; et, comme les lèvres de la femme étaient frémissantes et caressantes, il lui rendit Ses baisers. » Celle de Mensonger eSl toute pareille :«Hené venait dedécouvrirchez luimême cette monstruosité sentimentale : l'union du plus entier mépris et du plus passionné désir physique pour une femme définitivement jugée et

condamnée... C'était cette chair blonde et blanche qui troublait son sang, plus rien que cette chair. Voilà où en était descendu son noble amour, son culte pour celle qu'il avait d'abord appelée sa madone. » Toute poésie a disparu, toute émotion d'ordre intellectuel et sentimental. Le besoin des sens a seul survécu. Il survit au mépris, au dégoût, à la haine. Il ne saurait être détruit que par lui-même. Toute la question reste de savoir combien de temps se fera attendre la lassitude.

C'est ainsi que l'amour se dégrade lui-même; mais, en même temps, une dégradation correspondante s'accomplit dans toute la personne morale. Elles ne s'y trompent pas les deux Marie-Alice, les deux mères d'Hubert Liauran. Elles ont tôt fait de deviner sous quelle influence leur aimable et doux Hubert a pu devenir tout d'un coup si dur. Une femme, gémissent-elles, lui a gâté le cœur 1 C'en est fait de ce travail délicat d'une éducation où deux femmes d'élite avaient mis tant de soin, tant d'habile sollicitude et de tendresse ingénieuse. « Quelque chose était mort d'ans sa vie morale, qu'il ne devait plus jamais retrouver. C'était un de ces naufrages d'âme que ceux qui les subissent savent irrémédiables. » — Quelles lâchetés une femme peut faire commettre à un homme !... songe Armand de Querne, au moment où il vient de mentir au mari de sa maîtresse. Car trahison et

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rnensnngo sonl dos uclioiis auxipjcllus on trouve, (latis l'espèco, toute sorte d'excuses; mais c'est tout du inùiiie la Iraitison et c'est le mensonge. « Se peut-il qu'un homme d'esprit en descende là ?... » se demande Ucné Vinci en voyant son ami enfoncé dans une liaison sans dignité et toute pareille d'ailleurs à la sienne. Mais jusqu'où certaines liaisons ne peuvent-elles pas faire descendre un homme de cœur et d'esprit ? — Que si nous regardons maintenant dans des cœurs de femmes, nous constaterons mêmes désastres. Thérèse do Sauve, ayant trompé son mari pour un homme qu'elle aime, on vient à tromper son amant pour un homme qu'elle n'aime pas. Hélène Chazel fait ainsi, emportée par une frénésie de perdition. Dans la vie de Suzanne Moraines, il n'est pas une minute qui ne soit de mensonge et de perfidie.

Nous sommes assez loin des déclamations des romantiques sur l'amour qui relève et qui purilie. Mais c'est qu'en elFet, pour rencontrer la vérité, c'est le contre-pied do leur théorie qu'il fallait prendre. Un libertin n'est pas sauvé par l'amour d'une femme restée jusque-là honnête, mais il la déprave {Crime d'amour). Une femme d(\jà pervertie n'est pas sauvée par un homme qui l'aime naïvement; mais elle en fait un libertin qui à son tour en pervertira d'autres {Cruelle énigme^ Men songes). En ces rencontres de deux êtres d'inégale

valeur, c'est une loi que celui qui est moralement inférieur en arrive toujours à dominer l'autre. Ce pouvoir d'une âme sur une autre âme n'est qu'un pouvoir de perdition. C'est en ce sens que toute histoire d'amour est l'histoire d'une liaison dangereuse.

Tels sont les drames de la vie intérieure. Dans cette sûre décomposition de l'amour par lui-même et de tout le caractère par l'amour, tout a sombré. En vérité, c'est là, — indépendamment des conséquences matérielles et des événements extérieurs, vengeances, meurtres, scandales, qui peuventaussi bien se produire ou ne pas se produire, — c'est ce qui fait que l'amour illégitime est toujours et forcément tragique.

C'ost au point de vue de leur expérience do l'uinour que se place M. Bourget pour nous présenior SCS personnages. Et donc ses caractères d'iiomnies se divisent, comme d'eux-mêmes, en deux catégories : les innocents elles blasés.

Le « jeune liomme selon Bourget » est un joli type de lin de race. Trop élégant et trop gracieux, son teint trop pâle, sa taille trop frêle, ses épaules trop minces, tout est signe chez lui d'afTaissemont et d'appauvrissement. Le sang n'est pas assez généreux, la sève n'est pas assez abondante, la vie animale n'afflue pas avec assez de libéralité : rien ne faisant contrepoids, la machine est abandonnée tout entière à l'influence des nerfs. L'éducation, au lieu de réparer .les torts de la nature, les a aggravés. Elle a été, cette éducation, trop douce : chef-d'œuvre de la tendresse imprévoyante des parents d'aujourd'hui, qui s'appliquent à écarter toutes les pierres du chemin de l'enfant^ en sorte (jiie plus lard l'homme se heurtera au premier écuoil. D ailleurs, pour ceux que les études ne préparent pas à un métier, la culture que donne notre enseignement classique peut avoir de dangereux elTels. La pensée une fois mise eu mouve-

ment ne s'arrête plus. Elle continue de travailler, dût-elle travaillera vide : elle devient à elle-même son propre objet. On se regarde vivre : l'analyse redouble toutes les perceptions et avive une sensibilité déjà trop aiguë. On devient impropre à l'action, et pour ainsi dire impropre à la vie. On est froissé par un souffle. Toute émotion éveille dans l'organisme un retentissement trop profond et disproportionné d'avec sa cause. On est à la merci des autres et de soi-même. On a perdu sa propre maîtrise. On ne peut dominer une douleur, vaincre un désir. On vit dans l'attente, sans qu'on sache de quoi, dans l'inquiétude de toutes choses, incertain, frémissant et tremblant... Ce jeune homme dans sa plus aimable incarnation, c'estHubertLiauran. Ouce sont encore René Vinci, André Cornélis. Pour ce qui est de Robert Greslou, le « disciple w, son histoire n'est que l'étude d'un cas, la monographie d'une monstruosité.

La sensibilité s'use par son excès même ; ou plutôt, comme on l'a souvent noté, une aptitude à ressentir trop vivement les émotions se concilie assez bien avec le plus complet égoïsme. D'ailleurs l'abus de l'analyse est desséchant, et l'égoïsme trouve son compte à ce perpétuel repliement sur soi. Il se pourrait donc qu'entre Hubert Liauran et Armand de Querne la principale différence fût celle de l'âge. Mais il se trouve que

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(les infliienccs particulières ont contrihtiô à faire do celui-ci le sceptique qu'il est devenu à trente ans. « La vie do collège et la littérature moderne m'ont souillé la pensée avant que je n'eusse vécu. Celle mùdio lilltTature m'a délaclié do la religion à quinze ans. Les massacres de la Commune m'ont révélé le fond do l'homme, et les intrigues des aimées suivantes le fond de la politique *. » La débauche a fait le reste. Il est maintenant un désenchanté, « un enfant du siècle sans élégie, un nihiliste à bonnes fortunes et sans déclamation ». Tout do mémo un fond de tendresse subsiste en lui. C'est par où il se distinguo de son maître Valmont. Il n'a pasde méchanceté d'esprit, il noprond pas de plaisir aux souffrances qu'il fait. — D'être désenchanté, c'est là encore une supériorité morale : c'est signe qu'on s'était fait do la vie une conception relevée et qu'on avait un idéal. Au plus bas degré se trouve le simple viveur, celui qui ne souhaite rien au delà du plaisir immédiat et à qui suflisonl pour toutes maximes de conduite quelques aphorismes do fumoir : tel ce Casai, le Don Juan aux soixante paires de chaussures.

De l'un de ces viveurs, M. Bourget a tracé un portrait d'un admirable relief, celui peut-être qui donne au plus haut degré l'impression delà réa-

] , Crime éCamour, p. 57.

Jité concrète directement aperçue. Nous le voyons avec les yeux du corps, et tel que M. Bourget nous le montre, ce baron Desforges, cet épicurien de cinquante ans, aux cheveux grisonnants, à la moustache encore blonde, au teint un peu trop coloré, aux muscles toujours vigoureux grâce aux observances d'une savante hygiène. Desforges est un individu, et il est un type. C'est une création d'une véritable largeur. Il incarne une génération, il représente les idées de toute une classe d'hommes, une philosophie de l'existence, et j'allais dire : un système de gouvernement. Il appartient à cette aristocratie du second Empire dont ce fut la constante méthode d'accepter les faits pour ce qu'ils sont. Ces hommes prouvèrent par là qu'ils s'entendaient du moins à tirer parti delà vie. Caria vie n'est difficile que pour ceux qui veulent en la traversant garder intactes certaines idées; elle n'est douloureuse que pour ceux qui s'attardent à constater la différence qu'il y a entre ces idées et leur réalisation. Mais elle répond assez volontiers et se montre complaisante à ceux qui ne lui demandent que la plus grande somme de jouissances possible.

Les figures d'hommes qu'a tracées M. Bourget ne manquent donc ni de variété ni de relief. Ses figures de femmes, au contraire, se ressemblent ou ne diffèrent que par de faibles nuances. Il en

M. PAUL nOURCFT SI

(lovait (Uro ainsi. C'est uno remorque qu'on peut faire au sujet do tous ceux qui ont eu l'inquiétude et l'inlolli^enco du féminin. II n'y a dans leur œuvro (m'uno figure de femme, toujours reprise, recommencée cent fois, en sorte qu'il est bien clair que c'est le point de vue qui change et la manière de poindre, mais que le modèle est le même qui s'ost iinposô au peintre et dont il s'efforce do. plus en plus do s'approcher. Un môme aspect do la nature féminine les sollicite et les attire, et le problème se présente à eux sous une forme toujours la môme. Sous les différences d'images individuelles persiste une seule conception de (( la fenune».

« Thérèse do Sauve avait été douée par la nature des dispositions qui sont les plus funestes à une femme dans la société moderne. Elle avait le cœur romanos([ne, et son tempérament faisait d'elle une créature passionnée: c'est-à-dire qu'elle nourrissait tout à la fois des rêveries do sentiments et d'invincibles oppélits do sensations *...» Cette double disposition se retrouve, à des degrés divers et dans des proportions différentes, chez toutes les héroïnes do M. Bourgel. Elles sont sentimentales; c'est ce qui les fait si gracieuses. Mais il n'en est aucune chez qui ne soit éveillée

i . Cruelle énigme.

la curiosité des sens. Hélène Chazel n'est séparée de son mari que par un malentendu physiologique. Suzanne Moraines et l'actrice Colette, qui ne sont qu'une même femme dans des conditions sociales différentes, sont tout uniment des voluptueuses. Il n'est pas jusqu'à la pieuse et l'idéale M""* de Tillières qui ne fasse payer cher au noble comte de Poyanne d'être trop exclusivement un intellectuel *. — Par là, elles sont de la famille d'Emma Bovary. Car c'est ce qui arrive chaque fois que la hardiesse d'un écrivain a mis au jour un aspect nouveau de notre nature : pendant des années c'est dans le même sens qu'on cherche et qu'on découvre. Mais Flaubert par ses origines est un romantique ; si profonde et si large qu'ait été sa conception, il en a restreint la portée par la façon dont il Ta traduite; en déchaînant chez Emma la fureur des sens, en l'acheminant vers le suicide, il a fait d'elle un type d'exception. C'est ce type que M. Bourget ramène aux proportions d'une humanité plus commune et voisine de nous. — La femme qui appartient à cette catégorie de femmes n'est ni violente, ni impérieuse, ni méchante. Elle n'est point même coquette et ne trouverait aucune satisfaction à torturer un cœur d'homme. Elle est moins passionnée qu'elle n'est

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