Voir Crime d'amour. Mensonges, un Cœur de femme
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tendre. Elle éprouve à se donner, dans le complot abandon et le parfait oubli de soi, un'plaisir* qui n'est qu'une forme [)ervertie du plaisir qu'on trouve dans le sentiment de l'abnégation. Elle est pour celui qu'elle aime toute confiance, toute indulgence, tout dévouement. Ce sont comme des vertus qui se trompent d'adresse.
Ces femmes ont dans les plus coupables égarements une excuse, la seule qu'il y ait en amour, et qui réside précisément dans l'amour lui-même: « Nous autres, dit l'une d'elles, nous ne savons rien qu'aimer quand nous aimons. » Tel est, dans cet infini du cœur de la femme, lepoint qui a fixé l'attention de M. Bourget, qu'il a cherché à rendre sensible et à éclairer: c'est ce pouvoir que conservent les plus perverties au milieu des trahisons et des perfidies, le pouvoir d'apporter dans l'amour une entière sincérité.
C'est par là que la femme retrouve une sorte de noblesse. A des titres divers, les hommes que M. Bourget a mis en scène soufi'rent tous de cette maladie qu'ailleurs il a si finement analysée : l'impuissance à aimer. Aiment-ils, ces tristes jeunes gens, Alexandre-Hubert et René? Tout au plus peut on dire qu'ils se laissent aimer. Chez de Querne et chez ses pareils, la constante habitude de se surveiller soi-même a détruit jusqu'à la possibilité de l'amour. Héroïnes du cœur ou
victimes de la chair, en vérité ces femmes valent mieux que leurs médiocres amants. « Si perfides que soient en amour la plupartdes femmes, écrit profondément l'auteur de Mensonges, leur infamie ne punira jamais assez les secrets égoïsmes de la plupart des hoffnmes. w C'est ainsi que toute étude qui met en présence l'homme et la femme dans l'amour doit aboutir à mettre en relief l'égoïsme foncier de l'homme.
Les livros do M. Bourgct n'ont jamais atloint de fort gros tirages. Il en est peu dont l'Inlluence ait été plus réelle. C'est d'abord une influence littéraire. M. Bourget est le premier qui ait rappelé les écrivains à l'étude de la vid intérieure et à l'analyse des faits de conscience. 11 nous a rappris que nous avons une àme. lia remis en faveur une forme do roman qui est vraiment dans la tradition française. En leurs moins méchantes parties, les grands romans du xvii* siècle étaient déjà des romans d'analyse, et ces chefs-d'œuvre: la Princesse de Clèves^ Manon Lescaut^ lîené^ Adolphe, appartiennent au même genre. Il a fait entrer dans la littérature un type nouveau, — ce type de l'homme do fin de civilisation, trop intelligent et qui souffre do l'excès de culture cérébrale, — qui a, depuis, si souvent reparu dans les livres.
Mais il est uno antre sorte d'influence dont il faut s'occuper à propos de M. Bourget. Car l'auteur des Essais est persuadé que de nos lectures dépend en partie notre conduite. Tout un livre, le Disciple, est consacré à l'étude de cette question do la responsabilité morale du penseur.
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La question se pose au sujet du romancier aussi bien que du philosopiie. M. Bourget est d'avis que l'écrivain, quel qu'il soit, a charge d'âmes. Pour sa part, il n'aspire à si bien connaître l'âme de ses contemporains qu'afin de la diriger. C'est pourquoi il n'est pas de reproche dont il ait mis plus de soin à se défendre que celui qu'on lui a si souvent adressé d'être un auteur immoral.
Ce terme d'immoralité, qui semble si clair, est au contraire un des plus obscurs qui soient; l'employer est un des plus sûrs moyens pour compliquer un problème qui, par lui-même, n'est pas simple. Car un écrivain peut être immoral en prêchant la vertu : il est une certaine horreur du bien que nous inspirent les livres de morale en action. Il est rare d'ailleurs qu'un écrivain prêche le mal, et l'on compte les conseillers de mauvaises mœurs. La portée morale d'une œuvre dépend moins des préceptes qui y sont formulés que de l'image de la vie qui y est contenue. Or, c'est, un mauvais calcul que de peindre la réalité sous de trop belles et de trop séduisantes couleurs. Mais, d'autre part, il se pourrait que le spectacle de la réalité fût entre tous un spectacle déprimant, et que la vie fût la pire école d'immoralité. — Il reste qu'il est des livres d'où l'on sort mieux armé pour cette lutte contre les penchants inférieurs de notre nature, en quoi consiste toute la vie morale.
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U'uutros, au contraire, vous préparent comme insensiblement à la défuite. Do ceux-ci, on peut tout au moins dire, et à coup sûr, qu'ils sont des livres dangereux. Voici dos signes où on peut les reconnaître.
Est dangereuse toute œuvre qui, dans l'interprétation qu'elle donne du jeu do l'activité hiiinaino, diminue la part de la volonté. — Car dans l'ordro moral, et là seulement peut-être, se vérifie l'aphorisme que vouloir c'est pouvoir. Mais si cette conviction s'établit en nous que toute résistance est vaine et tout elTort illusoire, c'est l'énergie elle-même qui est tarie dans sa source. Â quoi bon tâcher inulilcmcnt? ]1 n'est que de subir sa destinée et d'accepter ce qu'on ne peut éviter. On est vaincu pour n'avoir pas essayé de lutter.
Est dangereuse toute œuvre qui remue le fond malsain do notre nature. — Car, à mesure que ces éléments mauvais affleurent et à proportion que nous en prenons une plus nette conscience, ils en deviennent plus redoutables. C'est un phénomène que nous avons observé chaque fois qu'il nous est arrivé do lire des traités de médecine : il nous semblait découvrir en nous tous les symptômes dos maladies qui y étaient décrites; mais, pour les maladies do l'àine, s'imaginer qu'on les a, c'cât les avoir. Aussi, parmi ceux qui les décri-
vent, n'en est-il pas un qui ne doive s'avouer qu'il travaille en même temps à les propager.
A ce compte, je sais plus d'un chef-d'œuvre qui est aussi b'en une œuvre dangereuse. Et si l'on voulait envisager la littérature et l'art à ce point de vue, on arriverait à d'étranges conclusions. Mais je me demande comment M. Bourget s'y prendrait pour soutenir que seslivres sont de ceux qu'on peut lire sans danger. Car, pour ce qui est de dire qu'il n'y apoint.de livres dangereux, mais qu'il y a seulement des lecteurs en danger, c'est une duperie; puisque aussi bien la question ne se pose môme pas au sujet de ces âmes saines à qui tout est sain.
Sur qui s'est exercée cette influence ? Sur les jeunes hommes d'abord qu'on voyait, il y a quelques années, affecter le dilettantisme et le pessimisme. Mais parmi les jeunes gens, les modes littéraires vont vite. Le dilettantisme a cessé de passer pour une élégance, et M. Bourget luimême le raille. Pour ce qui est de l'amour, ce n'est pas par les livres ordinairement que les hommes se corrompent. L'action du romancier s'exerce surtout sur les femmes : elles forment presque toute sa clientèle. Or, il me semble apercevoir assez clairement quelles émotions éveille chez certaines d'entre elles la lecture des romans de M. Bourget. Je la choisis, cette a lectrice do
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Bourget i», non àatm la haulo sociélé, où l'on n'a ^iièro le temps ni le souci de lire, — non dans la riclio juiverio, dont il paraît que les femrneg ont servi de inodùlo au romancier; — mais je l'imagine faisant partie do cette moyenne bourgeoisie où les femmes sont instruites et où le livre est souvent le seul auxiliaire qu'elles aient pour s'échapper iiors du cercle d'une vie qui est, à tout prendre, diflicilo à vivre, triviale et morose.
. . . Elle <>st assise dans un coin familier de son salon, de ce salon où elle a pu, grâce aux magasins à bon marché, mettre l'apparence d'un demiluxe : tentures en faux, meubles en imitation, bibelots inaulhenliques, tout ce qui dénote chez celle qui l'habite le besoin de se donner l'illusion d'une condition supérieure à la sienne. C'est, vers le milieu du jour, une heure qu'elle s'est réservée pour s'appartenir à elle-même, après qu'elle est libérée des soins do sa maison, avant le moment venu de recevoir ou do rendre quelques visites... Elle l'a passée bien souvent, cette heure, en de vagues rêveries, travaillée de désirs inexpliqués. Avec mélancolie, elle a songé à sa destinée qui lui semble si incomplète, aux premiers temps de son mariage et à ce qui a suivi. Elle a épousé un homme honnête, laborieux , qu'elle estime et qu'elle a cru aimer. Mais il est d'habitudes vulgaires, avec une certaine épaisseur d'esprit. C'est
le malheur des ménages bourgeois que presque toujours la femme y soit de nature plus distinguée et de Culture plus affinée que le mari. Un malentendu s'est établi, impossible à formuler et dont on ne saurait indiquer aucune cause précise... Le livre qu'elle tient aujourd'hui dans ses mains, c'est le Crime d amour ^ ou c'est Mensonges ; ses mains, en le tenant, tremblent un peu, et il y a un peu de fièvre au bout de ces doigts qui tournent hâtivement les feuillets. Car on lui a déconseillé cette lecture ; mais la curiosité a été la plus forte. Au surplus, elle a conscience qu'elle ne fait pas mal ; elle sait qu'elle est attachée à ses devoirs ; elle condamne^ sans hésiter, toute erreur et toute faute ; et elle s'assure qu'elle est de celles qui peuvent tout lire... Ce qu'elle trouve d'abord dans ce livre, c'est ce décor d'une vie élégante après quoi elle a tant de fois soupiré ; elle subit le prestige qu'exerce la richesse sur ceux qui la désirent; elle consent que ce cadre s'accommode à une morale un peu différente, à des mœurs moins sévères que celles du monde mesquin on elle est enfermée. Les femmes dont on lui conte l'aventure ont ce charme souverain qui fait tout pardonner, mêlé de grâce physique, de douceur d'âme et de tristesse. Elle ne s'étonne déjà plus de ne point haïr ces sœurs coupables ; même, par instinct de femme, elle entre en sympathie avec
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elles. Et pourquoi n'uuruit-ollo pas été l'uno d'elles? Car co n'est ni d'esprit qu'elle manque, ni de beauté. Maintenant, dans les replis les plus intimes do son èlro ello est troublée, soulTrante dans ses nerfs malades, remuée dans ce fonds de sensualité qu'on retrouve aussi bien chez la plupart de nos Parisiennes, produit du tempérament anémique et des excitations d'une vie factice. Uien d'ailleurs ne la met en garde et ne vient rompre le charme. Car il n'y a rien là qui choque ses instincts do délicatesse. Co sont les mots qui font peur; et jamais n'avait-elle entendu parler de clioses si précises en un style plus dépourvu de brutalité. Même, dans ces histoires de la chair, une sorte de spiritualité est répandue; il y flotte un parfum de christianisme ; et c'est par où elles s'insinuent plus aisément en son ùino chrétienne... Les femmes sont incapables de lire avec désintéressement; elles rapportent , tout à elles-mêmes et vivent pour leur compte les aventures qu'imagine le romancier. Celle-ci, au moment qu'elle ferme le livre, vient de faire en esprit une expérience qui facilitera singulièrement les autres...
Cette troublante analyse de l'amour menée avec tant de sincérité inquiète et tant de candeur, c'est par quoi M. Bourget aura mis sa marque sur la sensibilité contemporaine. Mais on sait assez
qu'un écrivain n'a d'influence sur une époque qu'autant qu'il en porte l'âme en lui, et qu'il en a les façons de sentir et de penser. Celte analyse de l'amour, — destructive, comme toute analyse, du sentiment auquel elle s'applique, — n'était possible que dans un temps qui a cessé de croire à la bienfaisance de l'amour, et qui, au lieu d'y voir l'attrait idéal de notre activité, s'y abandonne comme à une nécessité triste et le subit comme une déchéance. C'est le dernier terme de la réaction contre le romantisme. Les écrivains de cette période, qui voyaient toutes choses avec des yeux de jeunes gens, ont célébré la souveraineté de la passion; et il semble bien qu'en établissant, par un renversement de toutes les notions reçues, la passion à la place du devoir, ils aient eu tort. Mais on peut se demander si, à tout prendre, leur enthousiasme imprudent ne valait pas mieux que notre sagesse fatiguée ; c'est une question de savoir si on rend service à l'humanité en perçant les mensonges dont elle s'enchante... Peu importe d'ailleurs, au point de vue de la découverte psychologique, ce que vaut en soi le principe d'oij l'on part ; ce qui importe, c'est d'avoir un instrument de découverte, un point de vue particulier qui dirige notre regard et nous permette d'apercevoir très loin dans un sens déterminé. Venu dans une époque d'affais-
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soment moral* de clairvoyance intcllccliicllof do hardiesse littéraire, M. Bourget a montré avec plus (le précision ot plus do neltoté qu'on n'avait encore fait co(ju'ost l'amour quand on le dépouille de cette puissance d'illusion et de ce mirage qui en sont toute la poésie. Il porte témoignage pour une génération lassée qui aura eu, avec le déiront de toutes les formes do la vie, la peur de l'amour.
TTne vie qui tiont tout entière dans les dix anlUM's d'une production incessante et d'un labeur qui était fécond sans ôlre hâtif, commencée par la conquête immédiate do la célébrité et terminée brusquement par la chute dans une folie sans remède ; vie d'un liomme qui a voulu jouir de tout et à la fois par le corps et par l'esprit ; vie d'un artiste qui, depuis le premier jour où il a fait œuvre d'art, jusqu'au dernier où sa plume s'est brisée entre ses doigts, n'a subi dans son talent aucune diminution, mais qui au contraire n'a cessé d'aller les yeux fixés sur l'image de la perfection ; vie brève et pleine (|ui a sa beauté, au sens esthéti- (|uo du mot, et qui aussi a sa beauté morale, puis- (|ue, par la lutte contre les diflicultés de la forme (*t par celle plus poignante contre l'envahissemenl du mal, elle témoigne d'un continuel efïort de volonté ; — une œuvre une et variée, déterminée j)ar l'action d'un principe intérieur et qui pourliiut se modifie sous les influences qui font l'atmosphère d'une épo(|ue d'art, dirigée vers l'étudo do certains sujets et qui néanmoins reflète les
aspects de la réalité multiple et changeante ; une œuvre oij il n'5'^ a presque rien de médiocre et d'insignifiant, mais dont quelques parties nous apparaissent faites de matériaux solides et capables de résister à la morsure du temps ; — c'a été la vie et c'est l'œuvre de Maupassant. C'est pourquoi l'annonce de sa mort n'a laissé personne indifférent. Aujourd'hui encore, et quelque effort qu'on fasse pour se tenir en garde contre les surprises d'une sensibilité un peu grossière, il est impossible, au moment de parler de lui, de se défendre d'une émotion ; il faut l'exprimer quand ce ne serait que pour retrouver ensuite cette liberté d'esprit qui est indispensable au travail du critique.
La vie lie Guy de Maupassant a été tout à fait dépourvue d'événeiuonts au sens vulgaire où on emploie ce mot. Pour ce qui est des événements de la vie du cœur et de l'esprit et de ces épisodes de la sensibilité qui souvent ont sur un écrivain une iiitluence décisive, il a mis un soin jaloux à nous les laisser ignorer. Il a caché sa vie. Il ne se met pas en scène dans ses livres ; il n'y fait pas étalage do SCS préférences et de ses goûts ; il n'y parle jamais en son nom, saufdans un soûl, qui est des derniers temps, et dont la publication lui fut presque arrachée. Nul plus que lui n'a échappé à celte manie qui, do nos jours, s'est développée parallèlement dans le public et chez les artistes, celui-là voulant connaître la personne quand il ne devrait qu'admirer le talent, ceux-ci se prêtant complaisamment à cette curiosité qui flatte en eux je ne sais quelle coquetterie presque féminine ou quel instinct profond de cabotinage. Toutes les fois qu'on l'a sollicité à se raconter lui-même, il s'y est refusé obstinément. Il a fermé sa porte à tous les indiscrets. Il a protesté par avance contre toutes les indiscrétions. Il a élevé un nmr entre les liummes et lui.
Cela vient en partie d'une méfiance maladive et qui était chez lui affaire de tempérament. Jamais ni à personne il ne s'est livré. Dans le monde, réservéet froid, il aborde volontiers tous lessujets, sauf pourtant ceux qui le touchent d'un peu près. Ses lettres ne contiennent ni confidences ni épan. chements.Il n'a pas d'amis. Très persuadé de cette vérité, dont la constatation est pour lui une souffrance, qu'il nous est impossible d'entrer dans l'âme des autres, mais que chaque être au milieu des autres êtres forme un tout impénétrable et isolé, véritablement il a vécu seul. — Et cela vient aussi de la conception très haute et un peu hautaine qu'il se faisait de son métier d'écrivain. Car il affectait de n'y voir qu'un métier et un gagnepain. C'était une affectation qui ne trompait personne. Mais c'était surtout une manière de protester contre cette vanité sotte et ce gonflement trivial de tant d'autres qui ne parlent des Lettres qu'avec une emphase ridicule, et, parce qu'ils y emploient leursloisirs, se croient les pontifes d'une religion qui les élève au-dessus de l'humanité. Si sobre de détails sur lui-même, Maupassant ne nous renseigne pas davantage sur ses méthodes de travail; il redoute les dissertations et les exposés de principes, quoiqu'il ait réfléchi à l'objet et aux conditions de l'art. Il pense que de l'écrivam rien n'appartient au public que son œuvre,
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indi^pcndamment des origines d'où elle ost sortie, des éléments dont elle est composée, dos procédés par qu-oi elle a été élaborée ; rien que l'œuvre formant un tout à la manière des êtres organisés, vivante et impersonnelle.
Aussi l'impersonnalilé est-elle le caractère qui frappe d'abord dans l'œtivre de Maupassant. L'auteur s'efforce d'en être comme absent» ne laissant pas percer son émotion, ne trabissant ^jamais sa présence par l'expression d'un juge« ment, mais content de faire passer sous nos yeux des êtres et des événements, à la manière de la nature féconde et indifférente. D'autres, obstinément repliés sur eux-mêmes, ne sauront, sous des formes différentes, que retracer l'Iiisloire de leur àme. Pour lui, au contraire, il tâcbe à sortir de soi afin d'aller vivre la vie de personnages qui diffèrent de lui comme ils diffèrent entre eux. Il prend toutes les attitudes et tous les tons. Que si le lecteur, malgré cela, arrive à découvrir derrière ces récits la nature elle-même du conteur, l'espèce de son tempérament et de sa sensibilité, son humeur triste ou gaie, c'est qu'une œuvre, à moins d'être médiocre et sans portée, ne peut manquer do nous renseigner sur le tour d'es[>ril de celui qui l'a conçue. Il reste que l'écrivain impersonnel, au lieu de ne chercher qu'un moyen détourné pour se mettre en scène, a eu pour uni-
que souci de créer un monde de personnages animés de leur vie propre. Son art est extérieur et objectif.
Cela dit, il faut se hâter d'ajouter que nul ne doit plus que Maupassant à l'expérience qu'il à faite de Ja vie, et pour ainsi dire au matériel de cette expérience: spectacles auxquels il a assisté, rencontres qu'il a faites, anecdotes qu'on lui a rapportées. En sorte que si on voulait, comme on dit, rendre compte de la genèse de son œuvre, il M faudrait le suivre pas àpas, énumérer les milieux qu'il a traversés, les incidents dont il a été le témoin, les personnages qui ont posé devant lui ; mais en les énumérant on ferait le catalogue de tous ses récits. Cela est pour le moins curieux ; et il faut y insister, puisque nous découvrirons par là quel est spécialement le tour d'esprit de Maupassant, cette disposition originelle qui fait qu'un homme devient un écrivain et d'une famille déterminée d'écrivains.
Guy de Maupassant est né en Normandie; il y a passé toute sa jeunesse ; il y a fait par la suite de fréquents séjours. C'est aussi la Normandie qui a fourni le plus de matière à son observation. Elle lui a fourni paysages et personnages : chemins bordés de pommiers, intérieurs de fermes, places de marchés, cabarets et tribunaux, coutumes locales, longues mangeailles après les noces,
len baptêmes et les oiitcrroments, et toute cette population nëu du sol, hobereaux, fermiers et filloa (lo forme, paysans rus^'is, processifs et farpours. Par sa famille, dont il ne s'est rappelé que tard ot sur le déclin do son intelligence les origines nobiliaires, il a été mêlé surtout à un monde do petite bourgeoisie. Ces petits bourgeois reparaîtront dans son œuvre, figures disgracieuses, âmes rélrécies par les préoccupations d'une vie mesquine et difficile. Ses études terminées, il a été quelque temps employé de ministère. Voici défiler les bureaucrates malchanceux, défiants et poliniers, courbés sur la besogne ingrate, plovés sous la terreur du chef, rattachés au seul espoir d'un avancement, visités par le rêve unique de la gratification, produits d'une déformation spéciale introduite dans le type humain par la discipline de l'Administration. Épris d'exercice phyai(juo et desport nautique, il a ses canotiers, ivres do grand air et do jeunesse, dans le cadre habituel de leurs exploits, entre Bougival et Meudon. Ayant fréquenté dans toutes les régions du monde où l'on vend l'amour, il en rapporte les descriptions les plus précises. Mis en relations par les nécessités du métier avec lo personnel des journaux du boulevard, il y prend sur le vif les types d'hommes et de femmes de Bel Ami. Aux souvenirs delà guerre il doit ses récits de l'invasion.
Obligé pour les soins de sa santé d'aller vers le Midi, il en rapporte, avec ses récils de voyage, des aspects et des types nouveaux. Et, subissant malgré lui dans les derniers temps la séduction des élégances mondaines, il se fait à son tour l'historien de l'humanité qu'on rencontre dans les salons. C'est ainsi qu'il est étroitement dépendant des milieux par oii il passe. Il semble que tout son effort consiste à en dégager la a littérature » qu'ils contiennent, ou encore que son œuvre lui soit imposée successivement par chacun d'eux.
De même, presque tous îes individus qu'il met en scène ont existé, mêlés réellement aux aventures qu'il leur -çvhiQ. Boule-de-suif s. existé, telle qu'il nous la montre et digne de son surnom; elle a été l'héroïne de l'exploit d'un genre spécial pour lequel sa mémoire a mérité de ne pas périr. Mouche a existé, et aussi le Rosier de M""" ffusson. La maison Tellier existe à Rouen et ses pensionnaires ont figuré à la pieuse cérémonie qui les remua si profondément. L'aventure de « ce cochon de Morin » s'est déroulée entre Gisors et les Andelys. Le fond d'autres nouvelles a été fourni à Maupassant par des amis; on nous dit quand et par qui*. Mais il y a plus. Quand on
1. Voir l'article de M. Emile Faguet dans la Revue bleue du 15
trouvait, dans tous les recueils de Maupassant, do ces troublantes histoires : récits do nuits passées sous l'élreinto d'angoisses innommées, hallucinalious, visions d'êtres étranges et de spectacles do l'autre monde, pliénomènos de dédoublement, comme si dans notre fauteuil et devant notre table, au moment de nous y asseoir, nous nous apercevions assis déjù,sensations douloureuses de l'Invisible devenu soudain palpable et hostile, et toutes ces pages haletantes etfrémissanles du frisson do la folie, — on croyait que l'écrivain no fît qu'exploiter, après d'autres, celte mine de récits, et co « genre » : lo fantastique. Quelques-uns le lui reprochaient. Hélas 1 ici encore il se contentait d'enregistrer des histoires arrivées : il décrivait ce qti'il avait vu, ayant lui-môme ces fois-là servi d'objet à son observation et, par un don do double vue, fixé sur lui son propre regard.
Tel est le procodé ordinaire de Maupassant. Il n'invente pas. Il n'imagine pas. On devine bien qu en lo conslatant je n'entends en rien diminuer la part de création qui lui revient. Mais il y a pour le moins deux familles d'écrivains. Les uns partent d'une idée dontl'espèce peut d'ailleurs varier à l'infini, depuis lo rôve du poète jusqu'à la conception abstraite du moraliste ; cette idée est
juillet 1893 ot les Souoenirs de M. Charles Lapierro dans le uuméro du Journal de» Débats An Xd^otiX 1893 (éd.roae).
génératrice de l'œuvre; elle appelle, évoque, fait se lever, se grouper, s'agencer autour d'elle les éléments qu'elle emprunte à la réalité ; elle les modifie et elle les vivifie; elle se crée à ellemême ses moyens d'expression. Ces écrivains devancent et ils dominent l'impression reçue de la réalité. D'autres, au contraire, dépendent de cette impression. Ils partent d'un fait. Le travail qu'ils accomplissent s'opère sur une donnée qui leur vient du dehors. Maupassant est de ceux-ci.
Il définit quelque part la faculté spéciale à l'écrivain. « Son œil est commeune pompequi absorbe tout, comme la main d'un voleur toujours en travail. Rien ne lui échappe; il cueille et ramasse sans cesse ; il cueille les mouvements, les gestes, les intentions, tout ce qui passe et se passe devant lui; il ramasse les moindres paroles, les moindres actes, les moindres choses *. » Ce n'est encore que la sensibilité réceptive, qui emmagasine les images. Elle peut suffire au peintre. Elle ne suffit pas à l'écrivain. Pour celui-ci, un geste n'a de valeur qu'autant qu'il traduit un mouvement de l'âme, une attitude ne vaut qu'autant qu'elle est significative d'une émotion, et toute l'apparence physique qu'autantqu'elleest révélatrice du caractère. Aux données de la sensation il faut que s'a-