LES MISSIONNAIRES
13 mars.
Je neveux pas terminer ces notes sur la prédication d'aujourd'hui* sans dire quelques mots d'une des entreprises les plus intéressantes et, je pense, les plus efficaces qui y aient été tentées dans ces dernières années. Considérer qu'au point de vue des idées religieuses, et peut-être morales, le peuple de Paris, en certaines régions, est assez semblable aux sauvages de l'Annam ou de l'Ouganda, c'était partir d'une remarque trop justifiée. Quelques prêtres ont imaginé de diriger de véri-
•1. On devine que je n'ai pas laprétonlion d'avoir passé une revue complète des prédicateurs d'aujourd'hui. J'ai dû en laisser de côté plusieurs parmi les plus justement estimés. Je n'ai cité ni M. l'abbé Huvciin, dont la parole est d'un caractère si personnel, si pénétrant, si persuadant : toute la vie de son âme passe dans ses homélies sans apprêt; — ni M. l'abbé Clou qui s'est révélé cette année par la retraite qu'il a prèchée à Saint- Sulpice sur VIdéal Chrétien; — ni M. l'abbé Dumont qui dans ses conférences de Saint-Nicolas du Gliardonnet sur la Science de l'dme a su, tout en restant constamment sérieux et même scientifique, attirer et retenirun auditoire d'hommes du peuple. Mais je n'avais ni le moyen ni le désir de parler de tout le monde. J'ai voulu seulement donner quelques indications gé-
■ nérales. L'objet que je me suis proposé, c'a été d'attirer l'attention des orateurs de la chaire sur la nécessité de réformes que
je crois urgentes.
tables missions sur Paris et sa bunlioiio. Cola ne \a pas toujours sans danger, témoin les scènes qui ourcMit lieu à Saint-Merry et à Saint-Denis oh los missionnaires coururent risque d'être plus ou moins scalpés. Et quand mémo les missionnaires se feraient quelques illusions sur les résultats auxquels ils arrivent, leurs efforts no se dépensent certes pas en pure porto.
C'est dans les quartiers pauvres, à Javel,à Plaisance, à Grenelle, à Montrouge, à Ménilmontant qu'ont lieu les missions. Voici comment les choses se passent. Pendant les jours qui précèdent, on appose des afiiches, on envoie des lettres à domicile. L'aflluence est toujours très grande, comme l'établissent les chiffres qu'on m'a cités, et comme j'ai pu m'en convaincre par moi-même. Une mission dure trois semaines, et se divise en trois parties : pourlesjounesfilles, pour les femmes, pour les hommes. Elle se compose d'instructions ot d'exercices de piété. A la fin, on distribue des objets do sainteté, de petites images, des crucifix. Je no trouve pas, pour ma part, qu'il y ait là prétexte à raillerie. Lorsque, entrant dans un logis (l'ouvrier, on y aperçoit le cruciHx pendu au mur, il y a fort à parier qu'on entre chez d'honnêtes gens.
L'exercice le plus original des missions, et qui leur est particulier, est celui qui consiste dans
des conférences contradictoires ou sermons accompagnés d'objections. Le prédicateur, dans la chaire, traite le sujet qu'il a choisi. Cependant, au bancd'œuvrc, se dresse un contradicteur. L'objection faite, le prédicateur y répond. Ce système a été très vivement critiqué. J'avoue qu'il y a quelque chose de désobligeant à entendre, dans une église, deux prêtres se donner les noms de « Monsieurle conférencier » et «Monsieur le contradicteur ». Mais les diverses critiques qui ont été faites ne me semblent pas porter au fond. On a dit que cela sent trop son apprêt et que les objections, probablement, ne sont pas imprévues. Mais il serait tout à fait fâcheux qu'elles le fussent et qu'on abordât la discussion en public sans y être préparé et sans être sûr de soi. On dit encore qu'il est bien certain d'avance que la victoire restera au défenseur du dogme. Mais il serait étrange qu'il en fût autrement. On ajoute que les objections sont généralement saugrenues. Or, c'est ce qui en fait le prix. Il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans un milieu populaire, parmi des auditeurs ignorants et grossiers. Pour eux, les objections les plus sottes sont aussi celles qui semblent les plus fortes. De coutume ce n'est pas pour des arguments de métaphysique ou pour des raisons d'exégèse que les voyous se refusent à croire à la vérité de la religion. Ce système est
un moyen, vaille que vaille, pour rendre la prédication plus vivante. Et il répond à une idée Juste, c'est à savoir que dans le peuple on ne connaît gu(>re de la religion que les objections qui lui sont communément adressées.
M. Tabbé Martin deGibergues et M. l'abbé Lentant, qui sont les deux missionnaires les plus actifs, donnaient bier une do ces conférences à la Trinité. M. l'abbé Lenfant a d'abord répondu à des objeclions qu'on lui avait adressées par lettres. Il a une parole chaude et familière très propre à attelalire un auditoire populaire. Puis il a lui-même posé les objections auxquelles répondait à son tour M. l'abbé de Gibergues. Pour ce qui est do celui-ci, je le considèrecomme un orateur des plus remarquables. Son langage est simple, dépouillé de toute espèce d'ornements et d'ariifices. On sent dans tout ce qu'il dit une profondeur de conviction et une élévation de pensée à laquelle U est impossible de rester indifférent.
Après chaque mission, ceux qui s'y sont consacrés enregistrent ce qu'ils appellent des retours. Des hommes et des femmes depuis longtemps éloignés de l'église en reprennent le chemin. Plusieurs réforment leur vie, en font cesser le scandale, régularisent une union libre, font légitimer leurs enfants. Ce qu'il y a dans tout cela de plus étonnant, c'est que nous nous étonnions do ces
résultats et que nous en soyons venus à nous émerveiller qu'on puisse encore aujourd'hui, pour la conversion des âmes, tirer parti de l'Évangile. Ce qui est incontestable, c'est que partout oii ils passent, — et ils choisissent les milieux les plus hostiles, — les missionnaires créent en faveur de la religion un mouvement de sympathie ou, à tout le moins, de curiosité. Ils viennent au secours du clergé diocésain, qui est forcément insuffisant: il y a une dizaine de prêtres pour telle paroisse de quatre-vingt mille âmes. Us multiplient leurs efforts ; car ils sont bien peu nombreux : il y a aujourd'hui cinq missionnaires à la maison de la rue Nitot. Ils ont renoncé, pour accomplir leur œuvre, à toute espèce de fonctions rétribuées. Ils se sont faits pauvres pour aller aux pauvres. Ils sont encouragés par quelques fidèles. Ils ont la haute approbation du cardinal-archevêque de Pans, qui est heureux de témoigner, en les protégeant, de son amour pour les humbles et de son désir de faire pénétrer la parole sacrée jusqu'au peuple. Maisilsdoiventêtre accompagnés, en outre, de la faveur de tous ceux qui, sans même être des croyants, sont effrayés de voir ce que devient l'état d'esprit des classes ouvrières à mesure que l'idée religieuse s'affaiblit chez elles. C'est à cette multitude abandonnée que s'adressent les missionnaires diocésains de Paris. Le Miser eor super
NOTRS SUR Les PRl'niCATP.URS S09
titrham a un jour remué TAine de quelques jeunes prèlres do talent et de cœur, lisse sont dit: Nous iron» à celte fuulo qui, déshéritée des jouissances liTrestros, no connaît pas non plus les biens de l'àmo, et qui manque d'idéal plus encore que do |)ain. Ils lui ont parlé avec clarté, avec chaleur, avec tendresse. Ils 80 sont souciés de faire du bien et point de faire preuve de talent. Ils so sont trouvés être d'excellents prédicateurs, parce qu'ils n'ont voulu qu'être des apùlres.
EN AMÉRIQUE : U^' IRELÀND
20 mars.
Supposez qu'un écrivain s'avise, en France, de dire que l'Église doit marcher avec le siècle: il n'a pas d'illusions à se faire sur la façon dont serait accueillie cette belle proposition. S'il appartient au clergé, il s'attirera les plus graves ennuis. S'il est laïque, on l'accusera d'incompétence d'abord, et ensuite de mauvaisesintentions. C'est pourquoi il est bon que le conseil nous vienne d'Amérique, autorisé par l'un des plusgrands noms de l'Église moderne, fortifié par l'exemple des succès déjà obtenus. Grâce à M. l'abbé Klein, qui vient de publier sous ce titre : V Église et le Siècle *, un recueil de quelques discours de Ms"" Ireland, la pensée de l'archevêque de Saint-Paul va com mencer d'être connue chez nous. Ce sera en effet, je l'espère, le commencement de quelque chose. C'est un signal. Ce petit livre vient à son heure. Il fera travailler les esprits. Il éclairera la route où hésitent encore à s'engager les plus intelligents
1, LÈglise et le Siècle, conférences et discours de M»' Ireland» publiés par M. l'abbé Félix Klein.
NOTES SUR LR8 PRÊDICATEITRS S1I
ot les plus zélés parmi irs hommes de l'Église ^'aujourd'hui.
(Ju'il y ait à l'heure nctuello eulro l'I/jUsc cl io siècle un abîme, Ma^ Irelund ne sonjj;e pas à le contester. Seulement, tandis qu'on a coutume d'attribuer l'origine de cette désunion uniquement nu mauvais esprit du siècle, M" Ireland ose dire qu'il y a aussi do la faute de l'I'^glise. On no inan- (juera pas do l'accuser d'être un traître ; mais il se soucie des injures, comme du temps qu'il fait. Ce qu'il reproche aux ministres du Christ, c'est d'avoir maiii|ué de couflauco, ce qui est une manière de maii(}uer de foi. \\s ont eu peur de leur époque. Ils ont été effrayés par le mouvement des idées nouvelles. Ils se sont confinés dans Io sanctuaire, afin du moins de se préserver eux-mômes de la contagion. Ils n'ontplus voulu connaître que le petit groupe de personnes dévotes qui chaque mois s'agenouillent à- la table do l'autel. Ils ont pris a leurs quartiers d'hiver dans les sacristies ». Ils ont gémi. « Nous sommes admirables de gémissenu)nts, » remarque Mi' Ireland. Ils se sont obstinés à ne voir dans le siècle que ce qu'il a de mauvais. Non seulement ils lui sont devenus étrangers, mais, à force de lui jeter Tanathème et do l'irriter par de continuelles dénonciations, ils ont pris le meilleur moyen pour faire de ce siècle l'ennemi irréconciliable de l'Eglise.
C'est laméthode justement opposée que recommande Me"" Ireland, et celle que lui-même il ne cesse d'appliquer. Pour lui, il aime son temps. 11 ne se perd pas en regrets inutiles et en récriminations. Il regarde en avant. Il est persuadé que cela même est son devoir de chrétien, car Dieu a voulu que le présent fût meilleur que le passé, et l'avenir meilleur que le présent. Il accueille le progrès humain et toutes les formes du progrès. Il est d'avis que l'Église catholique ne doit repousser aucune des acquisitions intellectuelles ou des transformations politiques et sociales de notre temps. Elle a été instituée pour tous les siècles. C'est donc qu'en restant elle-même elle peut s'accommoder à tous les milieux, et sans renoncer à aucun des éléments qui lui sont essentiels, prendre suivant les époques et suivant les pays des figures différentes.
Quels sont les traits caractéristiques de notre siècle ? C'est d'abord la passion de la science. Mais si toute vérité vie it de Dieu, comment l'Église suspecterait-elle aucune sorte de vérité? « La « science du siècle! s'écrie Mk'" Ireland. Mais le « siècle n'en a pas assez, et le besoin de l'heure « présente, le devoir de l'Église, c'est de pousser « le siècle à des recherches plus profondes, à des « observations plus étendues, qui ne laissent inex- « ploré aucun atome de matière pouvant cacher
iNOTKS SI;K LliS l»UÉI)ICA'IEi;US
« un secret, aucune particularité do l'histoire, « aucun acte do la vie do riniinanitë pouvant don* « ner la clef d'un prol)l(>ino. » — Nous sommes un siècle do démocratie. Mais les principes d'égalité et de fraternité se lisent à chaque page dans l'Lvangilo. — Le siècle est marqué enfin par le progrès matériel, les inventions, les victoires sur les forces do la nature. Mais l'Ëglise bénit tous les résultats de l'activité humaine ; elle ne condamne que le repos et l'inaction. — On ne saurait donc invoquer aucune raison sérieuse pour bouder le siècle. Au contraire, il faut aller à lui. « Que parmi les catholiques se trouvent les historiens les plus érudits, les savantsiosplus expérimentes, les philosophes les plus habiles. » C'est sous une autre forme le langage de Tcrtullion. Et c'est le langage même du bon sens. Tâchez qu'on vous trouve partout, si vous ne voulez pas qu'on en vienne à vous tenir pour quantité négligeable.
M" Ireland a d'ardentes adjurations pour vaincre la timidité et secouer la torpeur. 11 s'élève contre ce qu'il appelle a l'ordinaire ». Un prêtre croit avoir accompli sa tâche parce qu'il a fidèlement accompli ses devoirs ordinaires. 11 a béni et consacré, bâti des églises, célébré des mariages et fait dçs enterrements. Tout cela est bel et bien. Mais il ne suffit plus aujourd'hui que les ministres du Christ continuent à faire les gestes consacrés.
« Ce n'est pas le commun et l'ordinaire qui poussent les hommes en avant, qui produisent de grands mouvements et sauvent l'humanité quand un danger pressant la menace. » C'est de hardiesse que l'Église a besoin; cela môme est pour elle une condilion vitale.
On ne manquera pas de dire que ces idées peuvent être excellentes pour l'Amérique, qu'elles seraient pour notre pays détestables. Il est clair que jia situation du catholicisme n'est pas la même en Amérique et en France. Il y a des différences dont on doittenir le plus grand compte. En France, l'État, hier encore, était hostile, et le peuple est irréligieux. Mais ce dont il s'agit, c'est d'une tendance générale. L'Église doit-elle s'ouvrir largement au mouvement moderne? Doit-elle prendre, vis-à-vis du siècle, une attitude de généreuse et franche sympathie ? C'est ce que pense M»"" Ire. land, d'accord avec les Kettcler, les Lavigerie, les Manning et les Gibbons. De l'avoir déclaré, c'a été de la part de Léon XIII l'éclair de génie, et « l'inspiration providentielle ». Jusqu'ici l'Église de France a hésité à entrer dans ce mouvement. Elle a laissé s'accréditer ce préjugé que le catholicisme est, par essence, hostile aux progrès de l'esprit et aux transformations de la société. Il lui appartient de dissiper ce malentendu dont elle est en partie coupable. Elle doit se mêler au siè-
^uTI:s sua les i'iildiu.mluus sis
clu. Elle doit aller au puuplo. C'est cticz nous, je le sais, le désir do beaucoup do ciirétions. Ceux (|ui prendront l'initiative d'une telle réforme ne manqueront pas do soulever bien des réclamations. iMais plus elles seront nombreuses et violentes, et plus ils se réjouiront. Ils savent, suivant riieureu.se expression do M. l'abbé Klein, quel est rattachement dos gens do chez nous pour la tactique qui les a depuis longtemps conduits à toutes les défaites. Au surplus, la question engagée est assez grave. Il s'agit de savoir si on laissera se faire de plus en plus, autour de l'iilglise, l'isolement et le vide, ou si on préférera y faire rentrer le mouvement, les idées, et enfin la vie.
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