II. — PENDANT LE CARÊME
MC o'nULST
VA février 189i.
Il n'y a pas, dans le clergé d'aujourd'hui, de figure pluvS intércssanle que celle du prédicateur de Notre-Dame. Vicaire général, recteur de l'Université catholique, écrivain, orateur et même député, M»* d'IIulst se dépense en une prodigieuse activité. Son influence est grande et s'exerce dans le meilleur sens. Il a une juste notion des difficultés et des besoins de l'heure présente. Il est hardi. S'il s'est fait en ces derniers temps quelque progrés d'idées dans- l'Église de France, c'est à lui qu'on le doit.
On a tracé maintes fois le portrait de l'homme. Je ne le recommencerai pas. Je me borne à signaler une erreur que commettent uniformément tous ses portraitistes. Car ils parlent tous de l'abord peu sympathique, de la froideur d'aspect, de la sécheresse de manières, et de la hauteur d'aristocrate de M. de Hauteroche d'IIulst et aussi de ses dédains faciles, de son ironie toujours prête.
de son esprit acéré. Ce qu'ils ne disent pas, c'est que nul prêtre n'a davantage l'âme sacerdotale. D'une race énergique et violente, M^' d'Hulst a dû faire effort pour réaliser en lui cet idéal d'humilité et de charité sans lequel toutes les autres vertus ne sont rien. Il y est arrivé. Il est bon. Il est tendre et compatissantpour les humbles. Il ne s'est jamais refusé à aucun des petits et des souffrants. Il lui est arrivé fréquemment, au milieu d'occupations multiples et de préoccupations graves, de se reprendre afin d'écrire, toutes affaires cessantes, dix pages d'exhortations et de conseils à une âme tourmentée. Il est indulgent au pécheur. Les occasions lui ont été amplement fournies de montrer comme il sait pratiquer le pardon des injures. Quelques-uns trouvent même qu'ici trop est trop. C'est entre ecclésiastiques une opinion courante que, pourmériterlafaveur de M^"" d'Hulst, il fautou avoir commis une faute ou l'avoir insulté gravement. Les imprudences qu'on a pu lui reprocher proviennent chez lui d'excès de zèle évangélique. On estsûr del'atteindre chaque fois qu'on s'adresse à son âme de prêtre. Même on arrive à le duper.
M^' d'Hulst a consacré toute sa vie à une œuvre, qui est une grande œuvre : c'est ce qu'on appelle vulgairement la réconciliation de la science et de la foi. L'expression est impropre, mais on
NOTES SUR LES PRÉmCATIOJUS 5^^
entend assez bien do quoi il s'agit : c'est d*(Stablir qu'il n'y a pas incompatihililô entre le do«*nnc et lo d(îvoli)ppcment de IVsprit moderne. Je pense qu'il n'y a pas polir un docteur do l'Église d« question plus importante, d'un inWrôt à la fois plus général et plus actuel, si d'ailleurs il n'en est pas de plus difficile. — M'' d'iluist apporte à sa tâche une intelligence ouverte, curieuse du mouvement des esprits, et un savoir étendu. 11 a fait do solides études universitaires ; il a des clartés de tout, une lecture variée, un remar- (juable pouvoir d'assimilation, il est très renseigné, plus d'ailleurs pour ce qui touche à la philosophie que pour les questions de critique cl (l'histoire. Et celte œuvre qui lui a semblé nécessaire et pressante, il l'a voulue avec une énergie qui ne cède devant aucune résistance. Il l'a voulue en dépit de toutes les mauvaises volontés qu'il a trouvées aulour de lui et tout près de lui, malgré un clergé ignorant, malgré les sulpiciens partisans de ce qu'ils appellent une éducation moyenne, malgré les jésuites qui le détestent et l'attaquent au nom d'une prétendue orthodoxie qui n'est que iiMir orthodoxieMI a, eu plusieurs circonstances, couvert (le son autorité des écrivains dont les idées étaient considérées comme avancées. Au besoin il a, pour les défendre, compromis cette autorité. 1. Cf. les articles du R. P. Bnickcr daûslcsff/urfet religieuses.
C'est d'abord par la fondation de l'Institut catholique que M*^ d'Hulst a essayé de mener à bien cette œuvre intellectuelle. Il a rendu par là un service incontestable. L'Institut catholique groupe déjeunes prêtres et des laïques : il les met en contact, comme il arrive dans les Universités allemandes pour le clergé et le monde savant. Il a contribué à relever dans le clergé le niveau des études *. — C'est ensuite par la prédication de Notre-Dame.
Mgr d'Hulst a parfaitement compris quel doit être l'objet de ces conférences. Elles ne doivent pas s'adresser au monde dévot, public habituel des prédicateurs de paroisses. Ceux qu'il s'agit de grouper autour de la chaire de Notre Dame, ce sont les hommes qui, sans être hostiles peut-être à l'Église, se tiennent pourtant en dehors d'elle. Il faut conquérir ou ramener les esprits réfléchis, les hommes d'étude, tous ceux qui, peu accessibles aux surprises du sentiment, ne se laissent convaincre que par les idées et vont loyalement à la recherche de la vérité. M^" d'Hulst est le conférencier qui peut leur parler. Les défauts qu'on lui reproche sont pour eux sans importance. Ils ne lui demandent pas ce qu'on est convenu d'appeler
1. De même, l'organisation des Congrès scientifiques internationaux des Catholiques est l'œuvre de Me' d'Hulst, voulue et réalisée par lui contre vents et marées.
réloquonco et qui n'est souvent que la rli^îtorique. Ils ne s'inquiètent pas si la parole pourrait àtrc plus rhaurlo, et une imagination colorée les tnotirait on «it'liance. Ils savent gré à M«' d'IIulst de la mctlioile qu'il a adoptée: elle consiste à étudier les grands problèmes qui sont de tous les temps, et à exposer en les discutant les solutions qu'y apportent les pliiiosophies d'une part et la religion d'autre part. Ils ne lui demandent ni d'ôtro plus actuel, ni surtout d'être plus « vibrant ». Les reprociios qu'ils seraient tentés de lui adresser sont d'une autre nature. D'abord M»' D'IIulst ne s'est pas suflisamment débarrassé de son éducation scolastique. Il croit encore aux argumentations en forme, et s'y intéresse. Il est vrai qu'on l'accuse à Rome d'être trop cartésien. Le pape Léon XI II, qui est, sur tant de questions, le grand penseur que l'on sait, a par ailleurs, comme cela est naturel, des idées de vieux théologien italien. Et donc il fil reproche à M^' d'Hulst de ce dangereux cartésianisme et, avec une extrême vivacité, il le somma do l'abjurer, avec une vivacité telle, m'assure-t-on, que, joignant le geste à la parole. Notre Saint P«>ro frappait du poing sur la table... Ensuite, si Mk' d'IIulst aborde franchement toutes les questions, il est rare qu'il aille jusqu'au fond. On n'est qu'à moitié satisfait. On attendait quelque chose de plus. Il semble bien qu'il ne tienne
qu'à Ms' d'Hulst de le donner. Il n*y faudrait qu'un peu plus de temps, plus d'étude, une préparation plus approfondie. Il suffirait que le prédicateur de Notre-Dame, au lieu de diviser son activité entre tant de soins qui ne sont pas tous de même valeur, consacrât tout l'efîort de sa belle intelligence à faire de ces conférences l'exemplaire achevé de ce quepeut être aujourd'hui, dans sa plus haute expression, l'enseignement de l'Église.
LES DOMINICVIN»
20 février.
Je me proposais dimanche dernier d'entendre lo R. P. Feuillctle. J'en ai élô empêché. J'allais Nmc me trouver dans un grand embarras quand l«; me souvins fort à privpos que mon admirable amie, M™^ T..., est justement une paroissienne de Sainle-Clolilde. C'est une femme d'un rare mérite, d'une piété sincère, d'une charité inépuisable, et hoaucoup moins frivole qu'elle n'en a l'air. Très iiilt'lligenleet s'élantplu de tout lempsàs'eutourer d'écrivains et d'artistes, elle juge bien des choses (lo l'esprit. Elle a, en outre, dans ses jugements, en je ne sais quoi de spontané qui nous manque !\ nous autres gens de métier. Au seuil de la vieillesse, elle a gardé une vivacité d'impressions, une chaleur d'enthousiasme sur laquelle de plus intimes que moi se permettent parfois do la taquiner. C'est pourquoi il m'a semblé que je pouvais m'en remettre à son appréciation.
Dès que je me fus expliqué : « Quel dommage, iit-elle, que vous ne m'ayez pas avertie plus tôt!
Je VOUS aurais fait rencontrer avec le Père. Il vous eût témoigné, j'en suis sûre, une extrême bienveillance. Il n'a pas pour les journalistes l'horreur que professe à leur égard votre maître, M. Brunetière. La charité chrétienne le lui interdit... »
Je vous ferai grâce de mes répliques, qui furent telles, je l'espère, que l'exigeait la politesse, mais d'ailleurs tout à fait insigniflantes. M""® T... continua :
a Se peut-il que vous n'ayez jamais entendu le P. Feuillette? Au moins ne le dites pas : cela nuirait à votre réputation d'homme au courant. Mais il y a des années, mon cher Monsieur, que le P. Feuillette prêche à Paris. Et c'est aujourd'hui que vous vous avisez de le découvrir ! Il a prêché des Carêmes à la Madeleine, à Saint-Augustin, à Saint-Thomas-d'Aquin, toujours, comme vous le voyez, devant des auditoires bien composés et qui, je vous assure, ne sont pas commodes à Satisfaire. Il nous a enthousiasmées. Ce n'est qu'un cri. D'ailleurs, le Père est très bien vu à l'archevêché. M^' Richard lui accorde toute sa confiance; j'ai lu des lettres qu'il lui adressait et qui sont des plus flatteuses. Il lui a confié des missions difficiles. Et précisément c'est lui qu'il vient de désigner pour prêcher à Notre-Dame un triduum en l'honneur de Jeanne d'Arc.
NOTKS SUR LES PaRDICATEL'RS Î89
• A ce propos, que jo vous conto une histoire. Cola remonlo i\ quelques années. C'était au fort tie la persécution roligiouso. L'évéque d'Orléans avait prié Je P. Feuillotle do prendre la parole aux IV'tcs do Jeanne d'Arc. Le gouvernement s'émut. Il déclara qu'il interdirait la procession. Ce qu'on flovicnt bôlo et poltron, quand on devient ministre ! Il fallut substituera l'orateur dominicain un prêtre du clergé séculier, qui ne faisait pas peur au gou- A-ernoment. Le Père s'ellaça avec beaucoup de modestie et de bonne grâce. Il savait au surplus (jue son heure viendrait.
« Le P. Feuillette est le prédicateur le plus loquent que nous ayons aujourd'hui... Tout simplement !
« D'abord il est très bel homme. Il me rappelle le P. Didon, en plus distingué. Avez-vous remar- ((ué que tous les dominicains sont de beaux liommes ? Ainsi, cet iiiver, nous avions le P. Ollivier. On nous envoie toujours des dominicains à Sainle-Clotildo. Mais jo me souviens que vous avez parlé du P. Ollivier, en termes très insufG> sanls d'ailleurs, vous me permettez bien de vous lo dire. Ils portent à merveille le costume. Cela n'est pas indi fièrent, croyez-le. Cela dispose bien. Cela prévient en faveur de ce qu'on va entendre, l^t puis ils ont le geste. Un prédicateur doit avoir le geste. Ce n'est pas un conférencier qui s'appuie
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au dossier de sa chaise. Ce n'est pas un professeur qui scande sa démonstration en donnant sur la table de petits coups secs. J'aime que le prédicateur ouvre largement les bras. J'aime qu'il nous montre du doigt le ciel oti il est chargé de nous conduire. Et je ne vois pas du tout pourquoi l'art de bien dire serait réservé aux sociétaires de la Comédie-Française. N'est-il pas juste, au contraire, qu'on mette toutes les ressources inventées par les hommes au service de la parole de vérité? <t Le P. Feuillette dit très bien. 11 a une voix superbe, admirablement timbrée et qui remplit l'église sans efïort. Je ne sais pas s'il improvise, mais il en a l'air. Par instants il hésite, il se reprend; cela fait plaisir, car on sent que cela n'est pas appris par cœur et que le Père laisse place à l'inspiration du moment. Seulement, il y a des endroits oii il s'arrête, il prend un temps. On devine que c'est un passage plus soigné et que le Père veut faire valoir. En voici un dont je me souviens. C'est la description d'un orage. « Les « nuées s'amoncellent livides sur les champs « silencieux... Elles ouvrent leurs flancs. . . Tout « à Fheure la nature rajeunie et souriante pro- « diguait ses plus belles promesses. L'hymne « de la vie chantait dans son sein. . Une (( nuit la température s'abaisse, et voilà tout « anéanti. » Je cite de mémoire. Le morceau
NOTES 8UR LES PnfiDICATEUnS IM
était beaucoup plus étendu, il n Homblé très poé* liijuc. Il n fait grnnti oiïot. Il y ««n a eu un autre «à lo Père ônumérait les uuvres les plus belles ■ lu gi'nit^ liniiiaiii : « Flèches des cathédrales age- ( nouillées dans leurs robe» de pierre, concep- « lions de Raphaël et do Michel-Ange, mélodies ' où l'on croit entendre la voix de l'âme, poé- '( si es où passe le plusgénércuxenlhousiasnie...» Le P. Feuillette a une imagination très colorée. Il a l'art de dire les choses les plus simples en termes qui les relèvent et sous une forme souvent magniH(|ue.
« Il avait pris pour sujet :1e travail. Il a montré que le travail est la loi universelle et qu'icibas tout le monde travaille. Comme c'est vrai ! Ainsi, nous autres femmes qui avons <iuelque aisance, on dit souvent que nous menons une vie i)isivc. Hélas ! ceux qui le disent , c'est qu'ils ne savent pas ce que c'est que la vie d'une femme du monde. Le P. Feuillette s'est attaché surtout à prouver que le travail est le moyen donné aux hommes pour leur faire réaliser le perfectionnement moral. Il ne faut pas travailler pour arriver à se reposer un jour et à ne plus travailler. Il ne faut pas travailler pour arriver à la jouissance. Il faut travailler pour se perfectionner. Voilà ce qu'on devrait dire aux ouvriers et à ceux qu'on appelle les t travail*
leurs ». Cela vaudrait beaucoup mieux pour eux que les déclamations de votre ami Jaurès. Car, mon pauvre monsieur, vous avez de bien vilaines connaissances... »
L'entretien so prolongea encore quelques minutes, à mon très grand plaisir. Mais ce qui suivit n'avait aucun rapport avec la prédication.
27 février.
On m'a vivement reprocliA d'avoir fait prouve, dans un sujet grave, d'une excessive légèreté, d'avoir parlé d'un prédicateur sans l'avoir entendu et do m'en être rapporté au témoignage d'autrui. J'ai donc cette somaine hanté beaucoup les églises. J'ai entendu beaucoup d'orateurs sacrés. Fier de mon zèle et afin de faire montre do mon érudition, je voudrais parler detous. Aussi devrai-je me borner à des notes rapides.
Le P. Étourneau se consacre surtout à la prédication pour les hommes. Il prêche lo jeudi soir à Sainl-Ambroiso, le mercredi à Saint-Honoréd'Kylau; c'est laque je l'ai entendu. C'est un homme d'une quarantaine d'années; une bonne face de chanoine ; une voix d'un volume énorme, dont les éclats roulent sous la voûte et emplissent les bas-côtés. Une conférence n'est pas un sermon; avec des jeunes gens sortis, je pense, des écoles chrétiennes et qui chantent les canli(iues, on se sent en famille. Il est permis d'abaisser le ton, quitte d'ailleurs, avant de finir, à relever le discours par un morceau d'une belle envolée.
Le Père explique que l'Église est le type d'une? société universelle ; il montre de quelles difiicultés il faut triompher pour l'établir et quelles formes multiples de l'égoïsme il faut vaincre. Au degré le plus bas est l'égoïsme individuel. L'égoïste ne fait de vœux que pour lui-même. Il est semblable au politicien à qui on demande : Pour qui travaillez-vous? et qui répond : Je travaille pour Bibi. C'est le fiat lux des vieux garçons et des vieilles filles. D'ailleurs , il ne faut pas médire des vieilles filles. Elles ont au ciel une protectrice, qui est sainte Catherine; et elles en ont une sur la terre, l'Académie, qui leur décerne chaque année des récompenses... La vie de famille est un progrès sur l'égoïsme. Mais il y a encore un « égoïsme en famille ». Le Père en veut surtout aux riches qui passent la nuit à sabler le Champagne et dépensent au jeu des sommes considérables. Chez les riches, l'enfant est le « fils à papa ». II imitera papa. Il jouera aux courses. II ira au cercle. En attendant, il a tous les jouets qu'on peut imaginer. Et Madame ? Elle visite les magasins se fait payer par son mari, ou se paye en cachette de lui tous ses caprices ; elle va voir ses pauvres, car cela est bien porté. C'est chez ces gens-là une compagnie d'adoration mutuelle; on n'y songe guère à la question sociale... Au-dessus de la famille, la patrie ;
NOTKS SUR LK8 PRfiDICATEl'HS «5
l'époïsme s'y rolrouvo encore, sous le nom de ciiativininme... Enliii riuirndnité. Le prêtre puiir 8C consiHM'orà riniiiiaiiilû u rtMioiicë à la rainilie; le missionnaire a renoncé à la pairie. C'est qu'ils ont été touchés par lu gr&ce qui ost la « sainte ilyiiamito du bon Dieu ». Le Pcro termine par un souvenir porsonnel. Il était à Aix-lcs-Bains. Un soir, il se promenait. La nature où s'étageaient les collines et les montagnes lui semblait un autel h plusieurs degrés. Sur cet autel l'astre, qui do son disque argenté éclaire nos nuits, brillait pareil à une immense hostie. On entendait les sons lointains du cor et dos chansons populaires que des paysans chantaient sur un rythme très lent. Alors, rempli d'émotion par cet admirable spectacle, lo Père Étourneau s'écria: Non! Il n'y a pas d'opposition entre la nature et la grâce, entre la raison et la foi...
Le V. Janvier est pareillement do ceux dont « on dit beaucoup do bien ». Je l'ai entendu prêcher k la Trinité un sermon sur la fidélité de la parole de Dieu. Nous croyons tous à la fidélité de la parole de Dieu, .puisque c'est sur elle que repose ce qu'on appelle les lois de la nature; Dieu a donné sa parole, il a fait serment de nous sauver, et, pour rendre ce serment plus solennel, il a sacrifié son fils... Le P. Janvier développe ces
idées en les fortifiant d'un grand nombre d'exemples empruntés aux Écritures et en les ornant d'images que lui fournissent les spectacles de la nature. 11 a de la poésie, du charme, non sans quelque vigueur.
Grand, maigre, avec une sèche figure d'ascète, point de larges effets de manteau noir s'ouvrant comme de grandes ailes sur la robe blanche, mais de9 mains jointes et serrées avec ferveur, point de coups de gueule, mais plutôt un organe ingrat, une voix faible qui ne prend de force que dans la conviction de l'orateur, un prêtre grave et simple, un dominicain à lunettes , c'est le P. Gardet. Il est intelligent, instruit et même curieux. Ceux quil'ont approché dans sa cellule assurent que son information est assez complète sur l'état présent des esprits. Il n'ignore pas où portent les doutes et les recherches de ses contemporains. Il cause volontiers de ces sujets avec tous hommes éclairés. Il fréquente à l'Institut. Dans ses discours, çà et là, des aperçus précis, des expressions fermes laissent voir qu'ilne dépendrait que de lui de prêcher ce qu'on pourrait appeler des « sermons d'idées ». C'est à cette catégorie qu'on rapporterait le sermon de charité qu'il prêchait l'autre vendredi à la Madeleine. Dimanche dernier, je crains que le choix de son texte, d'un texte qui
NOTES SUR LES PnÉDICATEURS W7
était une imago, no lui ail nui. Ego sum luxtnundi. Le Christ est la lumière nécessaire au monde mural, do mùmo que les rayons du soleil sont la luiniùro nécessairo au monde matériel. L'exordo déjà était tout illuminé des rayons de ce soleil. Plus loin, j'ai retenu cette phrase qui s'applique à l'àtnu humaine : « Chante, petit oiseau, sous le radieux: soleil de vérité qui est le Christ. » Le meilleur passage fut celui oii le prédicateur parla de la science, à laquelle il a su rendre hommage, on exigeant seulement qu'elle n'enferme pas nos intelligences dans un cercle élroitet qu'elle nolcur interdise pas le souci de l'au-delà...
On connaît peu le P. Monpeurl. C'est qu'il so contente (l'être un apôtre etun saint, et de prêcher avec simplicité Tlivangile. 11 est « le religieux » dans toute la force du terme. Issu d'une famille très riche, il a réellement tout quitté pour se consacrer à sa mission de convertir les âmes. Rien chez lui qui sente l'acteur; il ignore les artifices de la diction. Lo P. Monpeurt prêche à Notre-Dame do Lorotteun carême sur ce sujet: « Les rencontres de Jésus-Christ avec l'ùme humaine dans l'Évangile. » Son discours est une méditation qui jaillit au dehors. On est ému et pénétré... Et par son exemple et par ses leçons, ce dominicain, peu semblable aux autres, essaye de faire péné<
frer dans son Ordre des idées sur l'éloquence justement opposées à celles qui, jusqu'ici, y ont prédominé et qui, si une réforme nécessaire et urgente n'intervient pas, risquent de le mener prochainement à la décadence.
Car ce n'est pas de bonne volonté ni de talent que manquent les dominicains. Ils ont des hommes; ils ont une école; ils ont une préparation. Mais la méthode qu'ils suivent est déplorable. C'est que sur eux pèse un souvenir trop glorieux. Une fois de plus on peut voir par leur « cas », combien sont dangereux les exemples du génie ou ceux môme d'un beau talent. Un même modèle hante toutes ces têtes et les égare.
II y aura chance de salut pour les dominicains, le jour où le moindre d'entre eux no se croira pas obligé d'être un autre Lacordairc.
LES leSUITXS
fi mars
L'éloquonce des jY'suitos est moin& pompeuse qtio celle des Fn'res prêcheurs; aussi bien fautil dire tout de suite qu'ils sont trèsmédiocrcs dans la prédication. Il n'en a pas toujours été ainsi. Le P. Matignon, qui proche celte année à Saint- Sulpice, a eu son heure de célébrité. C'est un esprit sérieux et modéré, un écrivain correct et clair. Il a été l'un des principaux rédacteurs des I'] tildes de thi^ologie, de philosophie et d'histoire^ fondées en 1857 par les PP. Gagarin et Charles Daniel, et devenues -les Etudes religieuses. Il y a traité do nombreuses questions, et notamment de la liberté morale. Aujourd'hui, plus que septuagénaire, il a le droit d'être un peu faligué. Pourtant, je me souviens de sermons qu'il lit, il n'y a pas si longtemps, dans la chapelle de la rue de Sèvres, d'après un système répan«lu en Angleterre, et qui a bien des avantages. L'orateur apporte bravement ses notes. Il lit les textes; puis il les commente et il les discute. Le sermon devient
ainsiune conférence ou uneleçon. Il éblouit moins, mais il instruit. Il se pourrait que ce fût l'objet même de la parole sacrée, comme de toute parole.
Le P. Du Lac fait, les vendredis matm, à Samte- Clotilde, de courtes instructions, d'un caractère pratique, d'un tour aisé et familier relevé par cette extrême distinction qui est chez lui dans l'es- . prit comme dans les manières et dans toute la personne. On sent un homme qui a vu beaucoup de choses, passé par beaucoup d'épreuves, qui sait le monde et la vie. Le P. Du Lac n'a jamais été un orateur; il a toujours exercé par la parole une grande action. J'ai recueilli sur ce sujet un témoignage qui n'est pas à dédaigner : celui de M. Marcel Prévost qui fut l'élève du P. Du Lac à l'école de la rue des Postes et qui en a gardé un souvenir enthousiaste. « Le Père nous adressait de petites allocutions dans toutes les circonstances de notre vie scolaire. Il parlait simplement, avec une simplicité de grand seigneur. C'était l'époque des décrets. Il y avait de l'électricité dans l'air. Il nous fanatisait. Il nous aurait demandé le sacrifice de notre vie, que nous n'aurions pas hésité... M Le P. Du Lac ne demanda pas au Jeune néophyte qu'il lui sacrifiât sa vie. C'est ce qui permit à M. Marcel Prévost d'écrire le Scorpion «t les livres qui suivirent...
Je pourrais citor nocoi'o des religieux do grand mérite tels que le P. Clair et d'autres qui sont beaiicou|) plus jeunes. Néanmoins, que les hommes les plus remarquables parmi les jésuites soient ceux qui, aujourd'hui, touchent à la fin de leur carrière, cela môme est significatif et nous donne quelque indication sur l'étal actuel do la Compa-
La Société de Jésus est encore lo plus puissant des Ordres religieux. Elle a des ressources. Elle a des hommes, dont beaucoup sont distingués, s'il n'en est guère d'émineiits. Son organisation est très forte et n'a été presque pas entamée. Les religieux qui y appartiennent ont garde l'esprit d'obéissance passive et de pauvreté. Elle a de l'inlUience dans les Conseils de l'Kglise et dans le monde. Mais c'est déjà une influence d'hier, et (jue, pour toute sorte de causes, on voit décliner.
La situation des jésuites est chez nous particulièrement difficile. (]ar, d'une part, leur action s'exerce surtout sur les vieilles familles aristocratiques, royalistes et légitimistes. Mais, d'autre part, leur raison d'être, c'est qu'ils sont les soldats du pape. Or, le pape d'aujourd'hui est démocrate et républicain. Que faire ? Dans quel sens aller? Et quelle que puisse être leur habileté Ic- -;endaire à louvoyer, comment so prêter à la fois à deux courants si nettemeot opposés ? — Leur
part dans l'éducation de la jeunesse a diminue. Dans leurs collèges, où ils ne peuvent résider qu'on petit nombre, ils ont dû s'adjoindre des prêtres séculiers qui n'ont pas été formés par eux. — Les femmes même leur échappent. Car l'usage des « cours » , en se répandant pour les jeunes filles, a restreint la clientèle des couvents, oij la direction des jésuites était souveraine. Et à mesure quel'instruction, chez les femmes, devient plus large et plus solide, elles se contentent moins de la piété jésuitique qui écarte les problèmes et s'en tient aux pratiques.
Cependant les jésuites ne s'attachent qu'avec plus d'opiniâtreté à leurs traditions. Lors de l'élection récente du général actuel, le P. Martin, ce sont les tendances les plus réactionnaires qui ont prévalu. Tous les hommes dont l'esprit avait quelque hardiesse se sont vus plus ou moins disgraciés. Dans les études de théologie, d'histoire ecclésiastique, d'écriture sainte, le mouvement d'esprit s'est arrêté qui, commencé dans les deux derniers siècles, s'était prolongé jusque dans la seconde moitié de celui-ci. On peut s'en convaincre en parcourant la nouvelle série des Études religieuses que publie la Société. Il n'y a plus de ce côté qu'assoupissement, timidité et routine.
C'est cela qui est grave. Dans le monde catholique, l'esprit de la Société de Jésus est partout
débordé. En matière d'éducation, on s'est rendu compte des inconvénients du système des jésuites. Ils no hissent point do place à l'initiative individuelle. Ils assouplissent les caractères et brisent les volontés. Mais ce dont nous avons besoin et qui, à riteure actuelle, est devenu plus que jamais nécessaire, c'est de volontés énergiques. Une éducation est bonne à proportion qu'elle forlifl^ le ressort personnel et prépare des bonunes... Des tendances nouvelles se font jour dans la jeunesse croyante. Elle ne veut plus se tenir en dehors de l'esprit du siècle. Elle estime qu'il est possible, en conservant l'iutéfçrité du dogme, d'accueillir toutes les modernes acquisitions de la philosophie et des sciences. Elle se fait do la re> ligion une conception de plus en plus largo.
Que si enfin nous voulions, au lieu de nous confiner toujours dans l'horizon de notre vie française, jeter les regards hors de chez nous, les mêmes conclusions s'imposeraient à nous avec beaucoup plus de force. 11 se fait aujourd'hui en Améri(|ue un mouvement catholique, Considérable. Or, c'est en s'écartant de plus en plus des idées des jésuites que les catholiques, guidés par le cardiiKil Gibbons et Mb»- Irelan ! ' vont vers raveair...