LES GRANDS JOURS D'AUVERGNE
Fléchier est très-certainement un des plus désagréables souvenirs de la rhétorique universitaire, dont il est la plus parfaite expression. On contraint la mémoire des élèves à se charger de ce fatras précieux qui sert d'occasion pour la critique beaucoup plus que pour l'admiration, et on fait apprendre ces antithèses, ces phrases dépourvues de simplicité, de vraie grandeur et d'éloquence, pour enseigner à ne pas les imiter.
Les Mémoires sur les grands jours d'Auvergne rachètentils suffisamment l'ennui des sermons et des oraisons funèbres? Ce prétendu livre, plein de grâce et de malice, fait-il autant sourire que les filandreuses périodes ont fait bâiller? Nous ne le croyons pas. Il faut sans doute applaudir à cette publication, pour les renseignements précieux qu'elle fournit sur les
^ Mémoires de Fléchier sur les grands jours d'Auvergne, annotés et augiiicntés d'un appendice par M. Chéruel, et précédés d'une notice par M. Sainte-Beuve, de l'Académie française. 1 vol. grand in-8. Paris, librairie de L. Hachette et G', rue Pierre-Sarrazin, 14.
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mœurs des gentilshommes au bon temps de Louis XIV, sur l'action de la justice dans ses tenues extraordinaires, sur la gravité du clergé et le bel esprit des dames. Comme miroir fidèle des majestueuses mièvreries de cette époque insipide et charmante, comme parfilage d'esprit faux, comme pièce à l'appui pour une révision du grand siècle, la nouvelle et complète édition que vient de donner la librairie Hachette des Mémoires sur les grands jours d'Auvergne est un service très-réel et mérite d'être encouragée. L'appendice du savant M. Chéruel ajoute à l'intérêt du livre, et nous ne doutons pas d'un succès historique, ce qui suffira pour le succès de librairie.
Quant au succès littéraire, c'est autre chose. Cette absence d'émotion, ce badinage sans trait et sans mesure, cette afféterie lente, ce laisser-aller sans naturel, nous ramènent bien au souvenir du Fléchier monotone qui a fait le désespoir de l'année de rhétorique; ce conteur fade est bien le même que le sermonneur ennuyeux. Nous ne savons pas pourquoi l'authenticité de ces mémoires a été autrefois mise en doute; et personne mieux que M. Sainte-Beuve n'avait le droit d écrire une notice pour l'œuvre pesamment légère de ce prélat qui reste aussi éloigné de Saint-Simon qu'il le fut de Bossuet.
Il faut donc lire les Grands jours d Auvergne pour leur fond, et non pour leur forme. On apprend beaucoup de choses très-curieuses et très-instructives sur cette société polie et effroyable près de laquelle notre société grossière paraît sainte et respectable; mais il n'y faut pas chercher de modèle littéraire; et les efforts de l'auteur des Raijons jaunes pour nous faire aimer ce style prétentieux n'aboutissent qu'à nous rappeler que Fléchier trouvait dans Chapelain un chef d'école et un grand poëte.
La première édition des Mémoires sur les grands jours parut en 1844 et souleva de terribles tempêtes contre le savant et modeste éditeur, M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont. Les suscept'oilités cléricales et les vanités nobi-
ôlt» ECIUVALNS ET HOMMES DE LETTRES
liaires s'insurgèrent contre cette publication. On nia Fautlienticité de ce livre. On ne voulait pas qu'un prélat eût raconté ces anecdotes dont quelques-unes auraient pu être versifiées par la Fontaine et jointes à ses contes. D'un autre côté, quelques grandes familles d'Auvergne trouvaient humiliant pour elles qu'on rappelât ainsi brutalement que leurs ancêtres avaient mérité l'écbafaud et avaient été exécutés, au moins en effigie. Comme si les bagnes n'étaient faits que pour les vilains, el comme si la société devait se trouver compromise par-ce que des gentilshommes du temps de Louis XIY furent d'affreux coquins!
(^e pauvre M. Gonod eut donc à lutter contre de terribles adversaires. Les vieux ennemis, les sacristains et les fils des croisés se liguèrent contre lui, l'insultèrent de toutes les façons, le dénoncèrent comme un démagogue et un imposteur, el peut-être bien que le savant bibliothécaire ne se serait pas décidé, afin de vivre en paix, à donner une seconde édition de ces mémoires épuisés en peu de temps s'il n'était mort en 1849. Aujourd'hui tout ce grand feu est apaisé; ceux qui souffleraient dans les cendres risqueraient fort de s'aveugler, sans rallumer une étincelle, et, si la religion de M. Yeuillot court quelques dangers, ce ne sont pas ces Mémoires qu'il faut en accuser.
L'authenticité est hors de doute; la confrontation de ce récit avec le Journal de Dongois, le greffier des Grands jours, garantit l'exactitude des faits rapportés : quant au style, il trahit incontestablement Fléchier, et l'on sait, depuis longtemps, à quoi s'en tenir sur ce prélat galantin qui fut peutêtre un fort honnête homme, tout en se permettant des causeries raffinées avec les belles dames de l'époque, et tout en se jouant, dans sa correspondance, des drôleries qui changeaient en tragi-comédie les grandes assises de 1665. Mais, en 1845, M. Gonod fut forcé de donner ses preuves, et il les produisit dans une brochure que nous avons sous les yeux et qui nous parait sans réplique.
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M. de Barante écrivait alors à Téditeur pour le remercier au nom de l'histoire et des historiens; M. Champollion garantissait la datç de Técriture du manuscrit; et M. Gonod, répondant aux chrétiens chatouilleux que la liberté des allures de Fléchier semblait scandaliser, citait Topinion de Fleury qui, dans son Histoire ecclésiastique, est d'avis que la religion doit souffrir le mal qu'on peut penser justement de quelques-uns de ses ministres.
Une seule question reste controversable aujourd'hui, celle de savoir si Fléchier compromit plus gravement que par des propos et des correspondances la dignité de sa robe. M. Sainte- Beuve s'ingénie à prouver que tout se passait ent out bien tout honneur, parmi les gens agréables de l'hôtel de Rambouillet; que l'abbé Fléchier, un des assidus de ce Parnasse, était une sorte d'Amadis platonique, de roué in partibiis; que cette façon de parler et de converser n'avait pas de quoi alarmer la pudeur, et que de nos jours encore, dans le monde, quand on est bien à l'abri, bien chez soi, on s'y livre à ces caquetages d'une crudité voilée. Sans approfondir la question de savoir si l'auteur de Volupté peut être accepté comme juge quand il garantit la décence des indécences mondaines, nous dirons que Fléchier nous paraît avoir été tout aussi loin dans le commerce des billets doux et des madrigaux que s'il eût porté Tépée, et nous doutons fort que tout ce feu se soit évaporé seulement en encens. Il y a vingt-cinq ans, M. Taschereau publiait dans la Revue rétrospective une correspondance fort galante, fort expressive de l'abbé Fléchier, et on nous permettra de citer quelques-unes de ces lettres qui nous semblent d'un poids décisif relativement à la fragilité des vœux de continence du charmant prélat.
Il s'agit d'abord de deux madrigaux adressés à mademoiselle de Lavigne, qu'on appelle Iris, et qui avait, accidentellement (nous l'espérons du moins), un bobo aux yeux. Ce sont des petits vers, et le sonnet d'Oronte les vaut à peine.
JS