‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 2)Chapitre 18 sur 35 · MM. DE MONTALEMBERT — DE FALLOUX — VEUILLOT · texte numérisé non relu

MM. DE MONTALEMBERT — DE FALLOUX — VEUILLOT

IjBs partis politiques meurent plus souvent par le suicide que par la défaite. Quand ils sont descendus des hauteurs où leur premier élan les avait transportés ; quand ils mettent leur idéal, non plus dans des conversions à opérer, mais dans des influences à saisir, ils perdent leur unité et leur discipline; une ambition vulgaire les aigrit et les divise. C'est surtout quand un parti a eu la religion pour prétexte, que cette décomposition paraît plus rapide et plus éclatante. Quel ciment serait assez solide pour sceller les uns aux autres des cœurs qui ne s'unissent plus pour la foi ? L'amour qui a disparu des œuvres disparaît d'entre les apôtres. Dès que ceux-ci ne veulent plus agir par la prière et par la sympathie, ils se haïssent, l/intolérance amène les défiances réciproques; l'impuissance

crée les rancunes. Le prétexte divin, en s'effaçant de l'entreprise humaine, ne laisse plus au jour que les passions mauvaises, hargneuses; les antipathies, doucement violentées autrefois par la sainte cause, se redressent et s'écartent à l'heure des rivalités. On se poursuit avec d'autant plus d'ardeur qu'on a, dans le souvenir, plus d'effusions à faire oublier. Par un raffinement odieux de vanité, on veut se consoler de l'échec commun, à l'aide de dénigrements mutuels; on cherche à fixer sur des joues individuelles le soufflet reçu collectivement, et l'on se jette réciproquement à la tête les pierres avec lesquelles on n'a pas su bâtir. Avant de se disperser dans le monde, les ouvriers de Babel ont dû perdre un jour à se lapider entre eux.

Ce spectacle qui moralise par les contraires et qui fait sentir le besoin de la paix par les faiblesses de la discorde, ce spectacle, à la fois triste et consolant, le parti catholique vient de le donner fort à propos pour achever sa propre ruine. M. de Falloux, un des chefs les plus habiles et les plus impuissants de cette armée sans soldats, a lapidé M. Veuillot dans deux livraisons du Correspondant; le père Duchêne des sacristies s'est mis à son tour fort en colère; de part et d'autre on s'est cruellement meurtri. 11 ne reste pas grand'chose de M. Veuillot; il ne reste presque rien de M. de Falloux. Pour nous, spectateurs de ce pugilat, nous venons ensevelir les combattants morts, les coudre, sans rire, mais sans pleurer, dans les lambeaux de leur drapeau qu'ils ont lavé un peu trop fort en famille, et dégager de cette querelle la seule moralité qu'on puisse y trouver, c'est-à-dire l'immoralité flagrante des coalitions humaines qui essayent de surprendre le profit des intérêts du monde sous le masque des intérêts du ciel.

On se demande tout d'abord quelle nécessité a contraint M. de Falloux à cette séparation publique. Est-ce un scrupule de conscience? Est-ce une tactique? C'est le scrupule qu'on met en avant : h On ne renonce pas aisément dans ce temps-ci aux douceurs de la retraite, dit le nouvel élu de l'Académie,

pour affronter les ardeurs, et, sans aucun doute, les inimitiés d'une polémique envenimée. Mais, grâce à Dieu, on ne se désintéresse pas non plus facilement de ce qui a fait battre le cœur toute la vie, et de ce qui touche aux plus profondes convictions de l'âme. » M. de Falloux a donc des convictions, et c'est pour leur obéir qu'il a pris la plume, je veux dire le goupillon, pour en frapper son frère. Cette fois, c'est la revanche d'Abel qui essaye d'assommer Caïn. Mais Caïn a la peau dure et la riposte brutale. M. de Falloux n'est pas heureux dans son premier guet-apens. Ce n'est pas moins un spectacle exemplaire de le voir s'arracher, dans l'intérêt d'une conscience qu'on ne croyait pas si exigeante, à une retraite qui va si bien à sa renommée, et s'exposer de gaieté de cœur aux traits empoisonnés de ses collègues en religion; car, bien décidément on s'empoisonne, entre anciens amis, dans ce partilà. M. de Falloux s'attend aux attaques les plus envenimées, et il connaît les procédés. M. Veuillot, à son tour, se plaint dans sa réponse d'être indignement calomnié par ce gentilhomme chrétien. Nous dirons plus tard ce qu'il faut penser de la foi et de la gentilhommerie de M. de Falloux; constatons au début l'opinion réciproque des chefs du parti catholique. Ils se défient les uns des autres, ils se mésestiment tout d'abord, avec une sûreté de conviction qui n'est pas le moindre enseignement de ce duel au venin.

En faisant aux scrupules de M. de Falloux la politesse de les admettre, nous trouvons qu'ils sont bien forts pour l'avoir amené à cette confession publique des misères de son parti, et à cette répudiation violente du seul homme d'esprit dont il puisse se parer. Les alliés de ce caractère sont rares dans le camp de M. de Falloux. On y compte beaucoup de Nicolardots et pas un Voltaire. M. Veuillot était un phénomène curieux. Il avait cette verve, cette vivacité, ce sentiment de la discussion pittoresque qui a toujours fait défaut aux sacristies. Il n'avait ni goût, ni mesure, mais il faisait rire; il mettait la religion en farce et amusait par ses parades; il embarrassait

par le contraste de sa raillerie verte et délurée avec les paradoxes grossiers qu'il se complaisait à défendre. Ce Basile salpêtre de Figaro n'aura pas de successeur. M. de Falloux, tout académicien qu'il est devenu, par droit de conquête beaucoup plus que par droit de vocation, est trop modeste pour aspirer à cette marotte. Il sera parfois aussi ridicule; il ne sera jamais aussi amusant. Peut-être bien aussi M. Veuillot serait-il moins haï de ses amis s'il était moins spirituel. Il est dangereux; il n'a pas le tempérament diplomatique ; il manque à la tradition. Ses incartades, ses accès d'indépendance, ses ébriétés d'imagination, déconcertent les réserves, les prudences béates; il ne sait pas toujours garder le secret du parti; il le jette imprudemment à ses adversaires, quand on le provoque. Le royaume des cieux est promis aux simples : M. de Falloux prétend déjà au monopole sur la terre et veut exclure M. Veuillot de toute participation.

Il est fort heureux que M. de Falloux ait des scrupules de conscience à invoquer ; car les raisons ne manqueraient pas pour attribuer à une tactique d'ambition, à une manœuvre égoïste, cette campagne dont le résultat le plus clair sera de prouver l'impuissance du parti catholique et ses jalousies intérieures.

M. de Falloux (on se demande pourquoi) affecte depuis quelque temps de n'être pas satisfait de l'ordre actuel des choses qu'il a préparé de tout son pouvoir. Attaquer 1' t/wii'(2r5 et son rédacteur en chef, c'est donc faire une opposition commode et sans danger, c'est se livrer à une sorte d'envoûtement, c'est enfoncer des épingles dans un mannequin, quand on ne se sent pas en dispositions héroïques pour des attaques plus directes. Ces manœuvres ont le mérite de donner des gages au petit jeu de la fusion, aux coteries de l'Académie. 11 ne serait donc pas téméraire de supposer que M. de Falloux paye ainsi, en exorcisant M. Veuillot, les dettes qu'il a contractées le jour de l'accolade des Quarante. L'article essentiel du programme catholique de M. de Falloux, c'est l'ambition

de M. de Falloux ; et, ne pouvant plus (encore une fois, nous demandons pourquoi) solliciter ou accepter quelque chose du pouvoir, on se donne cette petite popularité des boudeurs, et on devient quelque chose parmi ces ombres du passé qui complotent, derrière un paravent, avec des fantômes. Le silence triste des vaincus déplaît à ces petits parleurs qui chuchotent leur dépit par mille petits becs de plume. N'ayant pas foi dans des idées immortelles, et se sentant dépérir dès qu'ils ne sont pas en pleine lumière, ils s'agitent, ils remuent, ils veulent qu'on pense à eux, qu'on les regrette, qu'on les redoute; ils font d'ailleurs des avances et ils lancent des sourires à tout le monde. M. de Moutalembert redemande à grands cris la Pologne; M. de Falloux oublie qu'il a insulté Mirabeau et le glorifie. L'historien de saint Pie V met un abat-jour sur ses bûchers, et le nom de la liberté passe, sans les brûler, sur ces lèvres qui l'invoquent toujours quand elle est partie, qui ne l'appellent jamais quand elle peut venir.

Eh bien, nous le disons sans hésiter, ces hypocrisies libérales ne nous séduisent pas. Mieux valent le silence et la défaite que le bruit et la lutte avec de pareils compagnons. TJn parti se compromet davantage par ses alliances que par ses chutes. La démocratie ne gagnerait à applaudir MM. de Moutalembert et de Falloux que cette satisfaction stérile des épigrammes ; mais elle perdrait sa dignité, sa conscience, sa droiture. Elle livrerait ses affections et ses haines. Il y a un abîme qui ne sera jamais comblé entre ces hommes et nous. Le dépit leur arrache une tolérance qui disparaîtrait bien vite le jour d'un succès, et qui ne peut faire oublier le fanatisme passé. En se séparant avec éclat de V Univers, on caresse une popularité qui ne veut pas sourire; maison ne perd rien de ses préjugés ni de ses rancunes. Ne laissons pas fléchir non plus nos convictions, et ne donnons pas la main dans la nuit à ceux qui sont nos ennemis en plein jour. Malgré leur attitude, malgré ces bouderies, les chefs catholiques sont encore plus éloignés de nous que du pouvoir. En réalité, la paille n'est

pas, n'est jamais tout à fait rompue, et il n'est pas dans les traditions de ce parti de jouer longtemps au dépit amoureux. Il voudra se réconcilier, comme il s'était lié jadis, en nous faisant payer les frais. Son royaume est essentiellement de ce monde; c'est le nôtre aujourd'hui qui n'en est pas. Ces genslà ont une ambition pratique qui finit par s'accommoder de tout ; nous qui avons un idéal difficile à atteindre, nous tenons à ne nous accommoder de rien. Quel pacte est possible? Ce qui les éloigne, ce n'est pas l'exigeance de leur foi, mais l'exigeance de leur intérêt et de leur vanité. Parce qu'ils ont tout fait pour perdre la république, parce qu'ils l'ont mise à l'encan, ils s'imaginent, naïfs Judas, qu'on aurait dû leur donner les trente deniers, et ils ne se seraient pas pendus. Mais le dédain que l'on fait de leur concours est le seul glaive qui les atteigne au cœur. Leurs larmes éloquentes sur la mort de ceci ou de cela sont des larmes de crocodiles que nous ne devons ni admirer ni essuyer.

Notre devoir à leur égard, c'est de recueillir les témoignages qu'ils produisent les uns contre les autres, c'est d'assister à cette guerre civile ; c'est d'analyser le testament que vient de rédiger M. de Falloux et le commentaire que M. Veuillot a ajouté; c'est de démontrer comment, de son aveu même, le parti catholique a agité l'opinion sans résultat, a dépensé en intrigues stériles des forces réelles, et enregistre pour toute victoire, dans ses bulletins, cette loi sur l'enseignement, loi hybride, qui ne satisfit ni le clergé ni les philosophes; et comment aujourd'hui il borne toute son activité à constituer cet impossible parti de la fusion qui n'est qu'un mensonge de plus dans ce temps d'équivoques. Pauvre fusion ! il ne lui manque pour aboutir que le consentement des intéressés. Le comte de Paris la nie, le comte de Chambord ne l'avoue pas. Luther écrivait à Spalatin : « J'apprends que vous avez entrepris une œuvre admirable, mettre d'accord Luther et le pape; mais le pape ne le veut pas, et Luther s'y refuse. » Ce mot est l'épigraphe et l'épitaphe de la fusion.

M. de Falloux reproche à M. Veuillot d'injurier tout le monde et de quereller au lieu de discuter. L'accusation est fondée; mais, à son tour, M. Veuillot ne peut-il pas demander quel exemple on lui donne? Sans doute les habitudes parlementaires excluent les mots grossiers, les allures brutales; sans doute les écrivains du Correspondant ont l'air de se laver un peu plus les doigts que ceux de V Univers. Mais au fond, quel profit la cause retire-t-elle de cette différence? Si VÏJnivers, avec un entêtement orthodoxe, nie loute idée, se refuse à tout progrès, montre le poing et le fagot à tout penseur, MM. de Montalembert et de Falloux veulent-ils bien mettre en parallèle leurs travaux, leurs enseignements? Elisabeth de Hongrie et la Vie de saint Pie V suffisent-elles pour convertir la génération sceptique? Où sont les sources vivifiantes que vous avez ouvertes? Où sont vos poètes, vos artistes, vos maîtres, pour nous charmer, nous éclairer, nous convaincre? Entre ce cabaret mystique où Ton vocifère et ces couloirs d'assemblée où vous arrangez des espèces de complots politiques, où sont les nouveaux jardins d'Académus que vous réservez à la génération rongée de doute, enfiévrée du désir d'apprendre? Après tant de désillusions, les esprits jeunes hésitent, s'inquiètent. Que leur offrez-vous? Les lèvres sont altérées : M. Yeuillot tend son goupillon imbibé d'eau croupie; vous, vous agitez une guenille. On vous demande une croyance, un idéal, une foi; on crie vers Dieu de tous les points de l'horizon; vous ne savez répondre que par la fusion! Laissez donc enfin tomber le masque. Vous n'êtes que des hommes politiques, ayant des ambitions mondaines à satisfaire, avouez-le, reconnaissez-le. Abandonnez cette prétention sur les âmes que vous n'avez jamais su justifier, et, si vous persistez, sachez bien que vous donnez un prétexte pour frapper sûrement des idées respectables quand elles restent immatérielles, dangereuses quand elles s'incarnent dans des hommes de parti.

Il nous souvient de paroles écrites à une époque peu éloi-

gnëe de nous par le temps, mais bien reculée par les événements. Dans un mandement célèbre, un prélat s'écriait en 1851, voulant retirer la religion de la mêlée des partis :

(( Nous vous l'affirmons de la part de Dieu, non, l'Eglise de Jésus-Christ n'a point été établie en faveur de tel ou tel gouvernement. Autrement, qu'on nous le dise, auquel d'entre eux exclusivement a-t-elle été unie et comme inféodée par son divin fondateur? Lorsque, sortant du cœur sacré de Jésus- Christ, cette Église s'épanchait du haut du Calvaire sur le monde entier, avec le sang vivificateur de son céleste époux, devait-elle ne reconnaître d'autres sociétés" que celles qui seraient politiquement constituées d'après un système préconçu et unique? Ou plutôt, atteignant d'une extrémité à l'autre du monde moral, avec force et douceur, comme la divine sagesse dont elle est l'image ici-bas, ne devait-elle pas embrasser pour la presser sur son sein maternel l'humanité tout entière? »

Ces paroles, qui nous parurent éloquentes alors, et dont personne ne [se souvient, ces paroles étaient-elles sincères? Nous le croyons. Personne ne les a recueillies que nous, pour qui elles devaient être, en 1851, une promesse, et pour qui elles ne furent qu'une menace. On s'en servit, quand on ne les dédaigna pas, pour autoriser les défections envers la république. Nous ne les invoquons pas aujourd'hui pour des représailles, ni pour constater des palinodies; mais elles devraient être un caducée pour ces deux fractions venimeuses du parti catholique occupées à se mordre et à se déchirer.

La mort venait pourtant assez vite sans que ce duel l'accélérât; mais ces divisions, ces reproches sans pudeur, cet acharnement à se diffamer, cette ardeur de M. de Falloux à insinuer que M. Veuillot s'est vendu, cette réplique acerbe de ï Univers qui prouve facilement les contradictions et les variations de M. de Falloux, cette émulation toute chrétienne pour sinfliger réciproquement les plus rudes coups de discipline:

LE PAUTI CÂTIIOLIOUE 257

tout cela est un aveu suprême d'impuissauce et un symptôme d'agonie.

La mort exaspère les ambitieux qui n'ont rien produit et rien obtenu. Il est donc juste que le parti catholique s'éteigne dans les convulsions. La leçon aura été ainsi complète, et il ne manquera rien au scandale. Né en invoquant la liberté et l'enseignement, ce parti aura servi publiquement et en toute circonstance à garrotter la liberté, et n'aura rien fait d'efficace pour l'enseignement. Abrité d'un drapeau qui symbolise l'humilité et la concorde, il aura servi les intérêts de l'orgueil et donné le spectacle des discordes les plus violentes. Sa tache est finie, il n'a plus rien à faire. Hélas! M. de Failoux se trompe; ce qui pourrait sauver son parti, ce n'est pas la Fusion, mais l'Effusion.

Avant d'examiner le manifeste en question, disons un mot des personnages, des trois hommes qui représentent trois phases, trois aspects différents du parti catholique.

M. de Montalembert est le patron temporel et aussi le bedeau de la confrérie. C'est lui qui transporta du premier élan, sur un sommet assez élevé, la hallebarde à laquelle son éloquence semblait coudre une oriflamme. Il représente la propagande, l'enthousiasme, tempéré par la haine.

M. de Failoux entra dans le parti quand l'oriflamme avait des déchirures et quand la hallebarde se rouillait; il est l'homme des transactions; sa foi n'a ni fougue ni élan. Intolérante dans la Vie de saint Pie V, elle donne volontiers la main aux philosophes qu'elle rencontre à l'Académie. M. de Failoux n'est pas un apôtre, c'est un agent. Il ne prêche pas, il ménage des compromis, des alliances. C'est un de ces rhé-

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leurs des époques de décadence qui rattachent aux intérêts les causes qu'ils ne peuvent plus suspendre aux sentiments.

M, Veuillot, enfin, est le représentant naïf et féroce de la congrégation. Il prouve l'impuissance de la parole de M. de Montalembert, la stérilité de la diplomatie de M. de Falloux ; c'est le catholicisme dégagé des finesses, des subtilités, rompant tout pacte avec le siècle, et se posant en travers de la route avec Tintolérance d'une borne. Il a fait de l'oriflamme un san henito ; il veut brûler ceux que ses devanciers n'ont pas su convertir ou attirer ; c'est l'expression radicale et désespérée du parti. Voilà pourquoi iM. de Falloux Tinsulte, par vanité de diplomate, et pourquoi M. de Montalembert le laisse insulter, par dépit d'orateur à bout d'arguments et d'éloquence.

M. de Montalembert avait la partie belle quand il débuta. Autour de lui et au-dessus de lui, on sentait dans l'air une sorte de complicité pour les réactions chrétiennes. Le rire de Voltaire fatiguait les lèvres ; on marchait à travers tant de ruines, qu'une mélancolie souriante se mêlait à l'enthousiasme de la jeunesse, et qu'on rêvait avec amour sous les arceaux des vieilles cathédrales. C'était l'élan romantique dans toute sa ferveur. M. de Montalembert appelait M. Victor Hugo son cher ami; ils veillaient ensemble sur la conservation des débris féodaux. Tous les poètes, tous les romanciers, tous les historiens, aidaient à cette tendresse. Les femmes étaient des anges, les hommes étaient des prêtres. La harpe de Lamartine accompagnait ce cantique universel, et dans ce besoin d'émotion religieuse, on allait baiser comme une Bible le Génie du christianisme, qui répondait si bien aux passions du moment, qu'on l'acclamait comme un chef-d'œuvre.

Voilà les signes qui présidèrent à la naissance du parti catholique et qui rendent sa chute plus mortifiante encore. M. de Falloux le dépoétise mesquinement quand il affirme que ce parti naquit uniquement du refus de la liberté d'enseignement. Non, dans la patrie de Voltaire, après les refrains peu

mystiques de Béraiiger, jamais M. de Montalembert n'eût été écouté, si la voix de Chateaubriand n'avait pas imposé silence à la moquerie; si Lamartine, si Victor Hugo, n'avaient pas prédisposé les âmes à la croisade, si les historiens n'avaient pas transfiguré les monuments gothiques, si enfin, parmi tous ces complices, un prêtre de génie qui a bien expié cette alliance de quelques années, si Lamennais n'avait pas donné la main au jeune orateur sur ce Sinaï obscur que chacun gravissait dans un poétique brouillard.

Mais le miel de M. de Montalembert s'aigrit vite et rebuta les lèvres. L'esprit de vie qui animait nos poètes, nos historiens, s'effraya bientôt de ne chanter que des ruines, de ne flairer que des cadavres sous ces pierres restaurées. Peu à peu on redescendit, on s'éloigna, on s'isola. Victor Hugo écrivit un nom fatal sur les tours de son église ; Lamartine n'en mit plus un dans ses hymnes religieux. Chateaubriand, l'homme des entêtements chevaleresques, ne se démentit pas; mais il fut jugé dès lors sans engouement, et le Génie du christianisme ne parut plus que comme une description poétique, sans valeur démonstrative. Un seul fragment survécut, René. Le livre de foi ne laissa qu'une trace de doute. Quant à Lamennais, qui mieux que tout autre avait senti les mains de la mort froides et rigides dans les siennes, il recula si violemment, qu'il ne s'était pas arrêté à son dernier jour, et que cet homme courageux et loyal protesta jusque sous la terre.

Cette mort si grande et si éclatante dans sa sérénité, à la hauteur de toutes les morts chrétiennes, est un argument resté sans réplique. La calomnie a essayé, mais elle avait contre elle trop de témoignages. Plus tard, on racontera sans doute que le grand esprit de Fauteur de Y Indifférence en matière de religion s'est éteint dans les tortures de Tenfer, et quelque homme de bien affirmera sur serment qu'on a vu un grand diable lui sortir des lèvres au moment suprême.

En attendant, on est forcé d'avouer que cette mort fut sans

trouble, sans faiblesse, calme et souriant à ^immortaUté^ Ce prêtre allant à Dieu sans prêtre et sans passer par l'église; cet homme qui ne fut ni fou ni paralysé à sa dernière heure, est un problème qu'on n'éludera pas, et nous pourrions au besoin, si la vérité ne s'y opposait, abandonner aux fossoyeurs catholiques, qui nous la disputent, l'agonie de M. Augustin Thierry, en nous réservant celle-là qui nous suffit.

M. de Montalembert se trouva donc seul un jour, ayant contre lui tous ses anciens alliés. Il accepta avec audace, et, comme le dit le prudent M. de Falloux, avec la téménté de r inexpérience, cette position qui flattait son orgueil et qui ouvrait le champ à son éloquence. Véhément par réflexion, n'ayant pas le don des apôtres, l'improvisation, Pierre l'Ermite de cabinet, ne se laissant jamais tenter par les surprises du cœur, M. de Montalembert produisit pendant longtemps des discours littérairement réussis, qui agitèrent passagèrement l'attention publique, mais qui n'opérèrent ni une conversion ni un acte décisif. Il créa le parti catholique, mais il ne sut ni l'élever ni le faire prospérer dans le monde. Agitateur stérile, pupille d'O'Connell, comme le dit encore M. de Falloux, qui n'est le pupille de personne, M. de Montalembert aurait bien voulu que la France fût l'Irlande; mais, ne pouvant changer les conditions de son pays, il adopta la Pologne et s'en fit une Irlande commode. Riche et gentilhomme, trouvant dans cette position de chef catholique des joies vaniteuses qui fortifiaient les traditions nobiliaires, M. de Montalembert eut l'habileté de ne pas se laisser séduire par des places, par des honneurs, par des avances qui valussent cette situation. Assez intelligent pour comprendre la puissance de certains mots, il est libéral, jusqu'à la veille de la liberté. Opiniâtre dans ses ressentiments, il a une façon hautaine de se servir de la médisance et de la calomnie, qui dissimule le côté Trissotin

' La Reloue de Paris annonce un travail de M. MontanellI sur les derniers insUuils de M. Lamennais.

et Basile de son rôle sous le côté grand seigneur. 11 sait assez habilement passionner le mépris de ses adversaires pour s'en faire gloire ensuite comme d'une haine. Sans autre but que le bruit, il se déconcerte, quand il n'a plus d'injure à mêler à ses dévotions oratoires. Le jour de sa mort serait celui où il n'aurait plus d'adversaires, comme le jour de sa dernière défaite fut celui où il n'eut plus de tribune.

La tribune, c'est là, au fond, sa grande passion. C'est un acteur parlementaire; il aime la parole pour la parole, et n'est dynastique que par tradition. Nul dans un livre, effacé dans une revue, il a besoin du geste, de la déclamation, du tumulte et des colères d'une assemblée pour donner de l'apparence, de la forme et un semblant de force à ce qu'il dit.

On se souvient du rôle qu'il joua dans nos dernières tempêtes, se souciant beaucoup plus de les diriger que de les apaiser. Le 2 décembre, accueilli d'abord par lui avec enthousiasme, déplut bientôt à cet orateur mis à pied, qui recommence aujourd'hui ses élégies libérales.

Mais, en réalité, soit dépit, soit conviction de son impuissance, M. de Montalembert a paru abdiquer depuis plusieurs années. Il semble que, nouveau Charles-Quint, il se soit fait du" corps législatif un couvent de Saint-Just où il s'enferme, renonçant au gouvernement extérieur du monde, et s'occupant à raccommoder, à accorder ensemble toutes sortes d'horloges. Il passe sa vie à remonter les opinions et à les mettre à l'heure. Mais il a beau faire, son régulateur est détraqué, et ses meilleures horloges sonnent à faux ou trop tard.

M. de Falloux, si j'osais, à propos d'un esprit si assoupli par les menées parlementaires, continuer ma comparaison, serait le Philippe II au profit duquel M. de Montalembert aurait abdiqué l'empire. Mais, je me hâte de le déclarer, juste sous le rapport de la prédilection avouée de l'auteur de la Vie de saint Pie V pour l'inquisition, la comparaison perd immédiatement sa justesse quand on songe à l'Académie, où le farouche inquisiteur dissimule assez bien ses lisons.

M. de Falloux est catholique, puisqu'il faut l'être pour obtenir un grade dans son parti; mais sa foi, plus accommodante qu'elle n'en a l'air, n'a pas la fierté de celle de M. de Montalembert, lesépilepsies de celle de M. Veuillot. En réalité, c'est, plus encore que son patron, un catholique parlementaire qui sait fort à propos faire des concessions. Voilà du moins l'attitude dernière de ce diplomate heureux auquel tout a réussi et qui vient d'entrer à l'Académie, comme il était entré aux assemblées et au ministère, par la toute-puissance d'une médiocrité qui promet appui à tout le monde et qui ne blesse la vanité de personne.

M. de Falloux est noble... depuis 1825. Le roi Louis XVIU a constitué alors, au profit de sa famille, un majorât avec le titre de comte. Cette investiture ne remonte pas, comme on le voit, tout à fait aux croisades ; mais avec du zèle on comble les distances, et M. de Falloux a rendu assez de services pour être accepté, au moins, comme un ûh posthume des croisés. Un historien éloquent et profond de la révolution de 1848% aux piquantes révélations duquel nous renvoyons nos lecteurs, raconte les douces influences qui présidèrent à l'éducation catholique, c'est-à-dire politique de M. de Falloux, les fées qui déposèrent un goupillon comme hochet dans le berceau dé ce nourrisson de l'Église. Nous n'insisterons pas sur ces détails. Il nous suffira de dire que les débuts littéraires de M. de Falloux attestaient l'inexorable candeur d'une dévotion qui ne comprenait le triomphe de la foi que par le meurtre des hérétiques. Depuis lors , cette sainte anthropophagie s'est calmée.

M. de Falloux eut son dernier accès la veille des journées de juin, et ce fut lui qui, luttant à la tribune contre M. Corbon et les amis du général Cavaignac, et, exploitant les craintes d'une partie de l'Assemblée, poussa à une dissolution

< Daniel Slcrii, Histoire de la Révolution àc 1848,5' vol, p. 144 et suiv.

violente des ateliers, sans compensation aucune pour des misères réelles, le jour même où une lutte était imminente dans Paris. Mais, aujourd'hui il n'a plus d'amertume que pour ses anciens amis; il n'en veut plus qu'à ceux qui voudraient mettre en pratique ses anciennes théories ; il se mutine, comme un enfant, contre les miroirs qui lui renvoient son image, et depuis qu'il a trouvé un nouveau profit pour son amour-propre dans les cajoleries de TAcadémie, il est tout miel, tout sucre, tout amour pour la liberté et les philosophes académiques, et il ne garde plus sa mort-aux-rats que pour M. Veuillot.

Malgré ses parchemins d'hier, M. deFalloux semble beaucoup moins un chevalier qu'un homme d'affaires du parti catholique. Sa dernière brochure a un parfum de consultation d'avoué. L'amour des biais, l'horreur de ce qui est simple, le mépris de la ligne droite, les finesses, tout révèle en lui l'homme convaincu des nécessités triviales d'un parti qui va faire banqueroute. Il ergote sur le bilan; il assure que M. Veuillot a trahi, a manqué aux promesses; à chaque page il plaide pour un concordat; c'est l'homme indispensable dans une liquidation. M. de Montalembert ne sait pas assez et M. Veuillot ne sait pas du tout transiger ; mais que deviendrait-on, et à quoi arriverait-on aujourd'hui, si l'on ne savait pas transiger suffisamment et à tout propos ? Le parti catholique ne pouvant plus être sauvé comme but, il faut en tirer parti comme moyen ; et c'est là la tâche de M. de Falloux, tache ingénieuse mais ingrate, qui n'aboutira pas à cause de la résistance des choses, mais sans faire absolument tort à l'habileté de son auteur.

Depuis 1846, qui a vu entrer M. de Falloux dans la vie politique, notre inquisiteur s'est exercé aux grandes et aux petites manœuvres qu'il exécute dans ce moment-ci. Hostile à M. Guizot, dédaignant le gouvernement du juste-milieu, comme tout gentilhomme authentique devait le faire, M. de Falloux jura en 1848 que la société ne pouvait plus être

sauvdo que par la liberté. On le vit alors, et depuis, avec une légèreté, une souplesse, une vivacité, qui n'avaient plus d'analogie avec son style, caresser M. de Lamartine, cultiver M. Marrast, sourire au général Cavaignac, donner la main à M. Pierre Leroux, et saluer dans M. de Persigny une influence qui valait un portefeuille. Ces essais successifs ont meublé l'imagination de M. de Falloux et donné du ressort et du jarret à son ambition. Mais le baut fait, l'œuvre par excellence, le coup d'éclat de ce diplomate doucereux, ce fut son rapport contre les ateliers nationaux.

Deux catholiques jouèrent leur rôle dans les journées de juin, et représentèrent les deux extrémités de la foi, celle qui se traîne dans les boues humaines et celle qui touche au ciel. La première expérience fut faite par cet orateur bilieux et gourmé qui jeta sans pâlir son étincelle sur la poudre ; la seconde, par ce prélat qui s'offrit comme une rançon, et qui monta, un rameau à la main, sur les barricades, pour prêcher la paix, avec autant d'assurance que M. de Falloux en avait montré à la tribune pour provoquer la guerre. L'archevêque fut tué, et M. de Falloux a bientôt un discours à débiter à l'Académie; s'il manque de matière, nous l'engageons à consacrer une page à ce martyr, dont on ignore encore le meurtrier, c'est-à-dire la main qui lâcha la détente du fusil.

En somme, historien sans portée, politique sans idée, diplomate sans grandeur; catholique sans générosité, habile sans esprit de suite, ambitieux sans fierté, M. de Falloux n'occupera dans le souvenir qu'une place obscure parmi ces instruments subalternes qui n'ont eu pour inspiration et pour génie que l'ardeur des parvenus. Introduit de fraîche date, et par une sorte de tolérance, dans la noblesse, dans la politique, dans la littérature, il s'est efforcé de payer partout sa bienvenue par un excès de zèle. Sa campagne contre M. Veuillot en est une nouvelle preuve. Il est arrivé à tout ce que pouvait mesurer son ambition; il n'a plus qu'à se faire pardonner. Si nous osions nous servir de la langue dont M. Veuillot a le

brevet, nous dirions, en empruntant au journaliste catholique une épithète qu'il affectionne et dont il s'est servi pour nous ne savons plus qui, que M. de Falloux, lui aussi, est un navet; mais c'est un navet qu'on croit vénéneux et qui n'est que malsain.

M. de Montalembert a créé inutilement le parti catholique. M. de Falloux essaye vainement de le rattacher aux combinaisons du parlementarisme aux abois. Celui qui aura la gloire et le triste privilège d'en être le dernier représentant et d'en conduire, bon gré, mal gré, le deuil, c'est M. Veuillot.

Ce journaliste paraît un problème; ce n'est qu'un rébus. On ne sait, au premier aspect, comment définir cet esprit réel, mais sans mesure et sans bon sens, qui a le mot pour rire, jamais le mot pour toucher et pour convaincre, qui met le langage des estaminets au service de l'Eglise et qui transforme l'Évangile en parade de tréteaux. On s'est demandé si ce bouffon était sincère; si sa piété triviale n'était pas une ironie ; s'il ne se grimait pas en Triboulet orthodoxe pour faire son chemin par le ridicule ; s'il n'avait pas uniquement l'ambition du grotesque. M. de Falloux, qui, en qualité de chef dans le parti, connaît le fort et le faible de ses anciens amis, et qui sait à quoi s'en tenir sur les intentions, a accusé M. Veuillot de s'être mis à l'encan et de se vendre; il paraît qu'on est sujet à caution dans les rangs de celte armée-là. Pour nous, il nous semble qu'on fait honneur à M. Yeuillot de trop d'art et de trop de perfidie. C'est un écrivain brutal, grossier, inconvenant, funeste à la religion, incapable de réserve ; mais il veut être convaincu. Quand, la lèvre écumante et le front blême de fureur, il va s'incliner devant l'autel il n'a pas conscience de son sacrilège. C'est un tempérament qui se satisfait ; ce n'est pas un hypocrite. Il a la foi capiteuse; toute polémique le pousse à l'ivresse; c'est un ivrogne d'eau bénite.

Ces natures ne sont pas de ce siècle ; aussi la grande originalité du rédacteur en chef de V Univers tient-elle à son ana-

chronisme. C'est un moine fanatique du moyen âge, ayant le propos rabelaisien; et, si jamais on le faisait figurer dans une gravure symbolique de cette époque-ci, on devrait mettre sa grimace dans les entortillements de la sculpture libre des porches gothiques, parmi ces personnages pieux et impurs qui gambadent au sommet des piliers de nos cathédrales.

Je ne connais pas, et je ne tiens pas à connaître la jeunesse de M. Veuillot. Mais il paraît qu'elle a eu ses orages, puisqu'elle a amené des repentirs. Puis, un jour, quelque terreur a saisi ce païen ; la grâce, ou peut-être la crainte de l'enfer, l'a pris violemment à la gorge; il a été frappé de conversion, comme on est frappé d'apoplexie ; la bouche ouverte pour une chanson a hurlé un cantique ; mais c'est toujours le môme tempérament sans tempérance, la même allure. M. Veuillot est un matérialiste qui repose ses instincts, son amour d'une sécurité sensuelle, dans une formule. Il n'est pas arrivé à la foi, lentement, graduellement, avec effort, par le doute, par la méditation, par l'étude. Son mépris grossier des inquiétudes de l'esprit le démontre suffisamment. L'homme qui a ^ souffert, qui a médité, qui a pleuré, qui a prié, est lent à condamner, ne maudit jamais, touche avec compassion au doute des autres et craint de froisser des plaies qu'il a senties en lui.

Mais M. Veuillot, qui n'a pas eu de mélancolie, ne sent pas le besoin de la charité. 11 s'est débarrassé une bonne fois des anxiétés de l'avenir; il s'est assuré contre les angoisses de la pensée, contre ses chances, en prenant un abonnement de garantie à l'Église ; il ne voit pas plus loin. Que chacun en fasse autant que lui, et vogue la galère ! Voilà sa religion. Il ne veut pas être damné, et il croit se faire un mérite en enfer de damner les autres. C'est là toute sa finesse. Du reste, acceptant, exagérant, outrant les dogmes dont il se repaît, il croit en aveugle et il frappe en sourd.

On ne peut expliquer que par cette foi enragée et de parti pris les incartades perpétuelles de cet homme d'esprit. Il

raille avec verve quelques-uns de ses adversaires, il a des éclairs de polémique qui lui attirent des rieurs-, mais, en même temps, il se fait le champion de sottises qui font rougir de honte le clergé. Il croit, par exemple, que les inondations sont le châtiment effroyable réservé à ceux qui méconnaissent l'observation du dimanche. Il a osé dire que les deuils de famille du roi de Piémont étaient les représailles du Ciel contre un prince libéral, et, quelque temps après, lui-même, le catholique imperturbable, il était frappé dans les siens. Que dirait-il, si nous autres, démocrates, libres penseurs, qui croyons aussi à la Providence, nous nous servions des mêmes armes et nous affirmions à notre tour que ces fléaux publics et privés sont des châtiments infligés pour venger la raison outragée, la liberté de conscience méconnue? M. Veuillot croit à la Salette, à cette mystification audacieuse qui est en même temps une bonne spéculation, puisqu'elle rapporte environ deux cent cinquante mille francs par la vente des fioles ; et, si la police correctionnelle, de qui relèvent ces affaires, se mêlait un jour de cette comédie, où Ton fait intervenir la sainte Vierge dans le costume de Suzanne du Mariage de Figaro, M. Veuillot jetterait son broc d'eau bénite à la tête des incrédules et n'affirmerait qu'avec plus d'audace.

Ignorant, discutant moins que dénonçant, traitant la théologie comme un tas de pavés où il prend des armes et non des raisonnements, M. Veuillot violente une partie du clergé, qui se moque tout bas de ses hérésies. Au reste, il ne permet pas l'examen de son Credo. Lors de la querelle, à propos des classiques, M. Landriot, alors vicaire général à Autun, publia un extrait de cent à cent cinquante propositions tirées textuellement de V Univers, et qui toutes démontraient que cet ami des jésuites n'est au fond qu'un janséniste condamné. M. Veuillot "n'a pas répondu. La congrégation de l'Index a reconnu dernièrement que la raison avait le droit et le pouvoir de démontrer l'existence de Dieu, la spiritualité de l'âme, la liberté de l'homme.

La raison, qui n'avait pas besoin de ce permis, a oublié de remercier.

M. Veuillot ne s'est pas senti atteint. Il continue, en dépit de cet avis significatif, à soutenir que la raison est impuissante à rien démontrer.

Ce qui distingue cet écrivain et ce qui explique la contradiction entre l'esprit de l'homme et la foi du catholique, c'est cette absence perpétuelle de sang-froid, de douceur, de mansuétude. Ce chrétien n'a jamais écrit une page de raisonnement calme, de méditation; il n'a jamais essayé de convaincre, d'émouvoir. Toujours l'injure! toujours les poings fermés, la bouche tordue !

Je lisais ces jours derniers, dans un journal de phrénologie, les observations faites sur le crâne de M. Veuillot. L'observateur assurait que la bosse de la vénération était complètement absente, et que ce dévot ne croyait pas à Dieu, mais seulement au diable. Je ne sais si M. Veuillot a permis qu'on lui palpât les protubérances cérébrales ; mais je crois que le phrénologue a raison; la science peut se tromper, le savant dit vrai. M. Veuillot croit au diable cornu, fourchu, du moyen âge, beaucoup plus qu'à Dieu. Voilà pourquoi il brûle, il rôtit, il embroche, il prie comme on blasphème.

Je conçois qu'une religion si matérialiste, si grossière, si malapprise, dérange les diplomaties et heurte les habitudes de M. de Falloux. Je comprends qu'il répugne à ces académiciens, à ces gentilshommes, à ces marguilliers de bonne compagnie, d'être confondus avec ce truand. Mais ils auront beau faire, ce truand est dans la même route qu'eux, il y est plus directement qu'eux; tant pis pour eux, tant pis pour leur parti ! Cet insulteur de la raison, cet homme qui nie tout progrès, toute intelligence, qui traite Molière de moineau lascif, Henri IV de pourceau, qui injurie toutes nos gloires littéraires, cet opiniâtre démolisseur, ce malotru, est sincère et suit le programme. Il a seulement la maladresse de ne pas le dissimuler assez, de le laisser trop voir. Sa franchise bourrue

est son plus grand tort. Vous avez raison, esprits raffinés, de vous indigner de ses brutalités ; il a raison de vous mettre au défi de prouver qu'il est traître. « La ligne catholique, dit-il, est avec moi. » Et il le prouve. Dénoncé par tous et partout, il n'est condamné nulle part. A Rome, malgré son cynisme, ses outrages à la raison, au bon goût, aux convenances, à la charité la plus vulgaire, on a osé, tout au plus, lui donner des conseils, hasarder de timides réflexions; mais on n'a pas osé, on n'a pas pu le désavouer. Que répondrez-vous à cette preuve?

Acceptez-le donc, en dépit de vous, comme votre allié, comme votre complice, comme votre successeur. Il compromet la ligne catholique, c'est vrai; mais vous l'aviez déjà compromise! Il rend odieux et ridicule un parti que vous aviez déjà rendu impuissant; il creuse la tombe des idées que vous aviez déjà à moitié frappées; c'est vrai! Mais il est coupable autrement que vous, sans l'être plus que vous, et votre désaveu augmentera, constatera les misères du parti, sans faire peser sur lui seul la responsabilité, et surtout sans vous innocenter.

Ainsi, c'est là un point essentiel qu'il ne faut pas oublier, la campagne de M. de Falloux contre M. Yeuillot et la réplique de celui-ci prouvent tout ce qu'elles ^avancent comme réquisitoires et ne prouvent rien comme apologies; et il est impossible-, après ces accusations publiques et les aveux de ces nuances diverses et hostiles delà même opinion, de ne pas conclure au dépérissement, à la mort prochaine du parti. C'est par cette constatation que nous poursuivrons, que nous terminerons cette étude. « De pareils débats, a dit M. de Falloux en commençant ses attaques contre V Univers, ne se justifient qu'en s'épuisant. » Nous prenons ces paroles pour nous. La vivacité de nos appréciations, la sévérité de nos portraits, pourraient passer pour du dénigrement, si nous ne prouvions pas jusqu'à l'épuisement, jusqu'à satiété, la thèse que nous soutenons. Nous n'avons de haine contre personne; nous

250 ÉCRIVAINS ET HOMMES Dli LETTRES

n'avons jamais été séduit par M. de Montalembert, trompé par M. de Falloux, injurié par M. Veuillot. Nous n'avons donc pas à nous venger de nos propres désillusions ni de procédés mauvais. Encore une fois, il nous a semblé que ce débat avait sa moralité : nous cherchons à la dégager. Est-ce notre faute si la vérité est un pamphlet pour ces messieurs, et si, dans l'irritation de l'impuissance, dans le désappointement de l'insuccès, ils se font réciproquement des reproches qui sont tous acceptés par le public et qui servent à les condamner tous? La forteresse, ou plutôt, puisque M. Veuillot s'y trouve, le corps de garde du parti catholique est devenu une espèce de tour d'Ugolin, où chacun cherche à dévorer son voisin pour se sauver soi-même. M. Veuillot, qui a plus d'ongles et de dents que ses rivaux, survivra le dernier; mais il mourra de cette victoire. Nous avons dit quelles étaient les victimes : voyons maintenant à quelle heure de leur agonie nous les surprenons.

Quand nous parlons de la tin probable et prochaine du parti catholique, nous ne songeons qu'à cette coalition des ambitions humaines qui a pris les intérêts religieux pour prétexte. Le dogme en lui-même échappe à cette étude. Nous tenons à faire expressément nos réserves à cet égard, moins par peur de la calomnie que par esprit de méthode et par scrupule de conscience. La question religieuse a besoin d'être abordée avec plus de science et plus d'autorité. Elle n'est pas en dehors des préoccupations les plus ardentes du siècle ; elle est simplement en dehors de ce travail tout spécial. Qu'on ne se méprenne donc pas à nos paroles ni à nos intentions. Nous ne disons pas cela pour nos adversaires, qui se méprendront toujours volontairement.

M. de Falloux, chargé à'eiifinir avec M. Veuillot, a rempli

cette tache périlleuse, avons-nous dit, avec une finesse d'homme d'affaires. Peut-être même l'habileté va-t-elle jusqu'à donner souvent des entorses à la vérité ! Mais, si l'intérêt du ciel n'autorisait pas ces petites perfidies, on n'aurait jamais de prétexte pour les commettre, ce qui serait un embarras sérieux pour l'imperfection et la malignité humaines. M. Veuillot a répondu nettement, et, par exception, avec une mesure qui prouve une émotion profonde. L'homme qu'on cherche à noyer ne fait pas d'épigrammes en se débattant. On pourrait môme, à la rigueur, supposer que les rôles sont intervertis, que M. de Falloux est le journaliste et M. Veuillot le gentilhomme. Après tout, ils se valent, ils sont égaux en tactique, et ils l'étaient, avant 1825, en noblesse.

« Les questions religieuses ont une opportunité éternelle, dit M. de Falloux avec cette solennité qu'on a toujours dans un début; dès qu'on les croit mal servies, dès qu'on les sent compromises, on est tenté de rentrer en lice et de recommencer les grands combats. » Nous trouvons, nous aussi, que ces questions-là ne perdent jamais de leur actualité ; mais nous pensons que, si elles sont mal servies, que si elles sont compromises, le besoin le plus pressant serait de les servir mieux, de les aider par un zèle plus éclairé. Vous pensez que M. Veuillot trahit la cause par son intempérance? Efforcez-vous de la sauver. Mais installer un conseil de guerre sur le champ de bataille, et juger ses compagnons d'armes quand l'ennemi n'a pas brûlé sa dernière cartouche, bien au contraire, c'est montrer plus de jalousie, plus de rancune que de soins du drapeau.

Pourtant, nous dira-t-on, si M. Veuillot est un allié dangereux, il faut l'éliminer au plus vite. Soit ; à la condition que, cet allié parti, il restera des troupes dans l'armée. Orj, nous ne voyons pas trop, si M. Veuillot se taisait, quelle voix pourrait remplacer la sienne. Par une nécessité, par une ironie de son impuissance, M. de Falloux est donc amené à tirer sur ses troupes et à compromettre sa cause, pour dégager son

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amour-propre, sa vanité personnelle, qui se sent outragée par une alliance de mauvais goût.

M. Veuillot ne suit pas absolument dans sa réplique l'ordonnance stratégique du plan de M. de Falloux. Il a hâte de renvoyer les injures, et s'entendant reprocher ses maladresses et ses fureurs, il reproche à ses adversaires leurs palinodies , leurs calculs. — J'ai attaqué V Encyclopédie, le dix-huitième siècle et Mirabeau, s'écrie-t-il. Mais avez-vousle droit de m'en faire un crime, vous qui parlez aujourd'hui de 89, après l'avoir maudit, et qui avez tracé dans l'histoire de Louis XVi un portrait odieux du formidable orateur? Vous frappez vos meâ cidpâ sur ma poitrine! — Et Y Univers prouve dans une note les contradictions de ses adversaires. Toute la différence, toute l'inimitié des deux amis est dans celte particularité. Absurde, violent, acharné à tout dénigrer, M. Veuillot ne se repent, ne se dément jamais. Il a l'entêtement d'une haine féroce contre toute idée, contre toute liberté. M. de Falloux accommode ses sentiments aux besoins de son ambition. L'un ne bouge jamais, l'autre varie sans cesse; l'un ne veut pas avancer, l'autre va continuellement de droite à gauche et de gauche à droite; mais aucun d'eux ne suit une route qui conduise à quelque chose, et il est aussi impossible d'être guidé par cette borne que de se régler sur cette girouette. Ainsi, de leur démonstration même il résulte que les uns sont toujours et obstinément en dehors du courant du siècle; les autres s'y plongent par intervalles et par calcul ; mais aucun n'y vit et ne tient à y vivre.

Descendant au fond de la querelle, M. Veuillot dénonce les dénonciateurs et affirme que la raison de cette grande colère est le refus de V Univers de s'engager dans la fusion, parti actuel de M. de Falloux. Voilà donc la misère de ce débat! L'opportunité éternelle des idées religieuses mise en avant, le ciel, la terre, le monde, la liberté, tout ce qu'on invoque n'est f|u'une fantasmagorie pour dissimuler ce grief sérieux : VUnivers n'a pas voulu entrer dans la fusion î

Lb: Pi^HTI CATHOLIQUE 553

La fusion! voiià le salut, l'avenir, le port! C'était bien Ja peine de constituer avec tant de gestes et d'éloquence le parti catholique, pour le faire aboutir à cette combinaison ! Quelle chute! Et parce qu'il s'est refusé à toute transaction, M. Veuillot, que les subtilités ne séduisent pas, est accusé de s'être vendu ! Nous croyons sincèrement que le reproche est faux, et M. de Falloux le sait peut-être bien aussi. M. Yeuillot n'a pas dû se vendre, parce que nous ne voyons pas quelle nécessité poussait à l'acheter. Il explique ses sympathies par des raisons fort spécieuses, et, sans entrer dans cette question, délicate sur plus d'un point, nous trouvons qu'il n'est pas besoin de supposer de mystérieuses influences pour donner la raison de l'attitude actuelle de VUnivers. Qu'est-ce qui peut s'opposer, en bonne logique, à ce que M. Yeuillot embrasse M. Granier de Cassagnac sur les deux joues, par exemple, et l'appelle son frère? Ils ont le même tempérament, la même intelligence de l'histoire, ils en dégagent la même morale, et quelquefois le même style; ils sont faits pour s'unir.

La colère rend M. de Falloux injuste. Mais il est bon de constater, en s'y arrêtant, les procédés de polémique de ces chrétiens. La brochure de M. de Falloux veut dire: homme vénal! Celle de M. Yeuillot répond : homme ambitieux et sans principe! Yoilà ce qu'on appelle servir les idées éternelles! Yoilà à quelle estime aboutit parmi ces gens-là l'alliance, la communauté de drapeau !

La portion la plus importante, la plus curieuse à observer de ces diatribes, est celle-ci : M. de Falloux reproche à VUnivers de manquer un peu trop de libéralisme, de n'avoir pas su, dans certaines circonstances délicates, pactiser avec des hommes que la crainte de la révolution pouvait amener à accepter le concours des catholiques. M. Yeuillot répond sans ambages que le parti catholique n'est pas libéral. Il se moque des journaux qui essayèrent, sous la république, l'alliance impossible de la sacristie et de la liberté; il raille VÈre nouvelle, dont les lamentations le touchaient aussi peu que les

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rugissements de lapresse rouge; et il rappelle avec orgueil que le parti catholique, disséminé tout entier dans le parti de l'ordre, était essentiellement antidémocrate. Voilà la vérité, brutale comme un soufflet, mais aussi la vérité vraie ! Voilà ce que M. de Falloux voudrait pouvoir cacher, dissimuler, entortiller dans des phrases cauteleuses, mais voilà ce qui ressort clairement et ce qui restera de la guerre. Voilà, avec le peu d'estime des membres du parti catholique les uns pour les autres, la moralité de cette discussion. Les politiques catholiques sont tous, par nature, par devoir, par obligation, antidémocrates. Quand ils affectent le contraire, ils désertent, ils manquent à la tradition, et, si l'Univers a survécu à VÈre nouvelle, aux feuilles éphémères, si ce journal n'a pas été blâmé ni mis en interdit, c'est qu'il a, comme il Tassure, la vraie ligne catholique, c'est qu'il est, dit-il, antidémocrate.

De part et d'autre on a entrepris l'histoire du parti ; de part et d'autre on attribue son origine à la nécessité de la liberté de renseignement. Nous avons dit comment l'alliance catholique avait au début des devoirs plus grands, plus élevés, et répondait à des sollicitations plus pressantes. M. Veuillot suit et raconte les petites manœuvres de M. de Falloux, et nous le montre sachant dissimuler à propos sa cocarde, quand la cocarde pouvait déplaire. Écoutez plutôt :

« Le 24 février, M. de Falloux quitta Paris et se rendit à Angers, où l'appelait sa situation, il y parla des assemblées qui venaient d'expirer, avec plus de mépris que nous n'en avions nous-même ; du peuple de Paris et de la Révolution avec plus d'enthousiasme que nous n'en pouvions éprouver. M. de Falloux se servit de la langue du temps ^ Il lui échappa

' Il a paru depuis quelques jours une brochure, composée surtout de citations, et qui a pour effet de démontrer que M. Veuillot s'est souvent contredit, et que V Univers a cédé en apparence à la contagion en 1S48; c'est-à-dire qu'il a parlé aussi quelque peu la langue démocratique de l'époque. Cela prouve que les esprits les plus entiers ont leurs heures de linesse, de roueiies; mais cela ne prouve rien contre les intentions réelles et authentiques de VUnivers.

LE Î^ARTl CATHOLIQUE 255

des paroles qui feraient sourire aujourd'lmi. Quoique dans un pays profondément religieux, il laissa de côté son petit laurier catholique. Ses amis, relevant ses services comme député, appuyèrent sur le rôle qu'il avait rempli dans la question de la réforme postale. »

Mais ce n'est pas tout. Il y a longtemps que M. de Falloux en veut à son propre parti, et qu'il a pris l'habitude de l'immoler à ses intérêts privés. Au mois d'avril 4 848, Wnion de VOuest, qui recevait ses confidences et ses inspirations, publiait un article où l'on affirmait que le parti catholique devait se débander :

« Y a-t-il lieu de maintenir désormais, oui ou non, la position, la stratégie, Vorganisation de ce qu'on appelait récemment le parti catholique? Après mûre réflexion et un certain effort personnel, nous nous prononçons pour la négative. Nous le répétons tous les jours : il n'y a plus de partis. Eh bien, nous ne sous-entendons pas une exception pour le parti catholique. »

. L'article fut attribué à M. de Falloux, ajoute M. Veuillot. Peu de jours auparavant, dans le cercle catholique d*Angeis^ il avait soutenu la même thèse avec tant de succès, que cette association s'était immédiatement dissoute et n'a jamais pu se reformer depuis.

Et V Univers, continuant ses révélations, dit encore :

(( Une lettre particulière nous parvenait en même temps que V Union de l'Ouest, nous^priant de ne rien contester, pour ne point déranger des combinaisons électorales qui devaient assurer V élection des chefs du parti catholique dans l'Anjou, Cette stratégie nous édifiait médiocrement. »

Comprend-on tout ce qu'il y avait d'habileté ingénieuse, de diplomatie et surtout de courage dans un pareil procédé? Pour se faire élire, M. de Falloux mettait son drapeau dans sa poche et engageait ses amis à en faire autant. Ces hommes, qui n ont de catholique que le nom, ne peuvent faire leur chemin qu'en reniant ie catholicisme, et toutes les fois que

25(3 ÉCRlVAIiNS ET HOMMES DE l.ETTRES

M. de Falloux reproche à ses alliés leurs maladresses, il leur fait un crime de ce qu'ils peuvent avoir de convictions.

Ne laissant dans Fombre aucune circonstance, décidé à nous édifier complètement sur ses anciens amis, M. Veuillot raconte comment M. de Montalembert prit un parti plus héroïque que celui de la retraite, quand il se sentit seul de son bord à la Constituante. Craignant à la fois de repousser les idées de transaction et de les introduire, il se mit par le fait à la suite de M. de Falloux. Ce fut une grande victoire pour ce dernier, la seule qu'il obtint jamais. M. de Falloux n'avait guère de scrupules : le peu qu'il en eut fut dissimulé. Il mit à profit l'abdication de M. de Montalembert pour nouer partout des liens d'amitié aussi solides sans doute que ceux qu'il rompt maintenant avec V Univers. Ces alliances, toutefois, lui valurent une certaine prépondérance dans les couloirs des assemblées, ce qui n'était pas à dédaigner, et lui valent aujourd'hui sa place à l'Académie, ce qui, comme chacun sait, n'est ni plus ni moins que l'immortalité.

M. de Falloux, voulant à tout prix enregistrer un triomphe au compte de son armée, reproche amèrement à M. Veuillot d'avoir fait chorus avec le National, la Réforme, le Siècle, pour attaquer cette loi sur l'enseignement, qui fut l'œuvre, la mission remplie, la consolation et la joie du parti catholique. V Univers répond avec raison que cette loi de compromis, qui n'établissait ni la liberté ni l'influence décisive de l'Église, devait déplaire à toutes les opinions radicales et qui se prétendent convaincues. Il n'y avait que les hommes de fusion, de terme moyen, pour applaudir à cet effacement des principes, et c'est vraiment un reproche singulier, grotesque môme, que celui qui est adressé à M. Veuillot, « de faire, simidtanément avec le Siècle, la guerre aux modérés. » Mais quoi ! la modération est-elle donc devenue, ô farouche inquisiteur! une vertu efficace et divine? Est-on ennemi de la douceur (nous ne parlons pas pour V Univers), parce qu'on ne veut pas de ces lois insuffisantes qui n'établissent rien et qui sont des

ponts volants jetés entre les ambitions jalouses de s'aider, impatientes de se prêter appui? M. Veuillota combattu cette loi; à son point de vue il eut raison, comme sm nôtre, en dédaignant cette liberté restreinte, nous étions sincères et fidèles. Mais les hommes pour qui les drapeaux sont pesantS; qui avaient tiré de leurs convictions apparentes assez de profit pour ne plus tenir à leur programme, ces gens-là devaient accepter la loi avec empressement, comme un prétexte pour se débarrasser de la responsabilité de leur conscience et du fardeau d'une mission.

Ainsi le parti catholique devait se déclarer satisfait, content, récompensé par cette conquête! Ainsi il n'avait plus rien à dire, plus rien à faire, plus de propagande à exercer, une fois la loi votée ! Le monde était sauvé.

M. de Falloux dit dans sa brochure :

« Que le christianisme ait des ennemis, cela est malheureusement vrai et le sera de tout temps. Nous louerons volontiers les journaux catholiques d'avoir résolument tenu tête aux' plus opiniâtres et aux plus audacieux. Nous souhaiterions même que les journaux religieux rendissent plus souvent au clergé et aux fidèles le service de réfuter Verreur savante en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, comme en France. Feuerbach ou Proudhon, Strafus ou Ewald, Bunsen ou Michelet, sans cesse qualifiés, rarement combattus, vaudraient la peine d'être terrassés, selon la méthode des grands apologistes chrétiens, par la supériorité de la science, par la vigueur des raisons, non par des exécutions sommaires et des épigrammes; et ce qu'on ne pourrait entreprendre par soi-même, il faudrait l'emprunter aux travaux des savants laborieux, des théologiens autorisés, et leur prêter la popularité d'une publicité quotidienne. »

Eh bien, cette réfutation que vous souhaiteriez de l'Univers et que V Univers ne peut pas entreprendre, parce qu'il faut, pour réfuter, des raisons, de la science, des preuves, de la modération, et que M. Veuillot n'a jamais à offrir que des colères

et des injures, ce qui est plus facile et plus commode, cette réfutation est-elle donc devenue tout à coup inutile? Que ne la commencez-vous? Quand donc en donnerez-vous le signal et l'exemple? Ce qui n'est pas possible dans le journal VUnivers, allons, théologiens laïques, catholiques habiles, osez-le, essayez-le ! Mais non ; vous n'en savez pas plus que lui. En faisant des questions religieuses un prétexte pour des organisations politiques, vous avez ouvert la voie des intrigues, vous avez tari la source de toute propagande, de toute effusion. Volis reprochez un silence dont vous êtes les premiers coupables; une maladresse dont vous êtes les premières preuves. Vous vous faites une arme de cette accusation, qui serait en effet trèsfondée et à laquelle nous applaudirions de grand cœur, parce que, nous aussi, nous surtout, nous voulons le débat, la discussion, la lutte au grand jour ; mais dans le secret du cœur, vous ne désirez aucune polémique ; vous la redoutez, vousTétouffez ou vous la changez en pamphlet. Vous fuyez la controverse; vous aimez mieux transiger toujours et perdre ce que vous croyez gagner par des marchés qui ne font que des dupes.

Toute la brochure de M. deFalloux aboutit à ceci : — Le parti catholique est aux expédients et aux abois. Nous sommes trop habiles pour convenir que nous entrons pour quelque chose dans sa ruine. Nous sommes si fins ! et nous nous sommes tant remués ! Mais c'est vous, catholiques endiablés, qui, par vos clameurs, vos injures, nous avez valu cette impopularité. Aujourd'hui vous nous desservez par vos incartades; hier vous avez refusé de nous aider dans une œuvre qui nous réconciliait avec des gens bien utiles; c'est donc vous que nous dénonçons, c'est vous que nous chargeons de toute la responsabilité. Soyez maudits !

Et VUnivers semble répondre : — J'ai une consigne; je l'ai prise ou je l'ai reçue, mais je la remplis. Je n'entre pas dans vos calculs ; je suis fondé pour nier le progrès, pour souffler sur toute lumière, pour faire obstacle à toute liberté. Je ne me dépars jamais de cette règle ; votre libéralisme est

une défection. C'est vous qui avez perdu notre drapeau, en le faisant reteindre trop souvent !

Or M. de Falloux réplique : — Vous êtes satisfait quand nous ne le sommes pas. Donc vous vous êtes vendu.

Mais VUnivers répond : — Je n'ai pas besoin de me vendre ; mais qu'auriez-vous fait, vous, si vous aviez rencontré des acheteurs?

Nous retournerions longtemps ces deux réquisitoires, sans trouver autre chose que ces aimables reproches. Les épigrammes de M. Veuillot sont meilleures que celles de M. de Falloux. Écoutez avec quelle railleuse humilité cette bonne âme de VUniver^s s'incline devant son adversaire :

« Il est impossible que M. de Falloux, homme de négociations, d'accommodements, de raccommodements et de fusion, légitimiste agréable à M. Thiers, catholique agréable à M. Cousin, écrivain religieux agréable à l'Académie, ami de M. de Montalembert sans avoir rompu avec M. de Persigny; il est impossible qu'un esprit de ce liant et de cette imperméabilité, et qui professe l'amour de la libre discussion, ne puisse pas nous pardonner, après six ans, de lui avoir disputé une victoire. »

M. Veuillot s'applique à décoiffer ces messieurs de la belle auréole de martyrs qu'ils s'arrangent sur le front avec une complaisance risible. M. de Falloux ne s'oublie-l-il pas jusqu'à vouloir insinuer qu'il est exilé. Hélas! le pauvre homme! s'il veut parler de l'esprit et des espérances de son siècle, il a raison; jamais il n'en a été plus éloigné ! Quant à M. de Montalembert, si occupé d'expédier partout l'expression intime de son désappointement ; quant à ce barbier de Midas, qui chuchote ses secrets à tous les roseaux sonores, voilà, selon le récit de VUnivers, que l'on n'a pas démenti, comment sa contcience de gentilhomme, de catholique, de parlementaire, subit l'événement qui semble la troubler si violemment aujourd'hui.

'( M. de Montalembert vint au bureau du journal le matin

du 2 décembre, comme il y était venu le soir du 24 février, non pas avec angoisse ni pour conseiller la résistance; bien au contraire! Dans la mairie du X' arrondissement, quatre hommes et un caporal, l'arme au bras, assistaient au dernier soupir de l'Assemblée nationale législative, et fermaient sans contradiction la petite fenêtre, le vasistas donnant sur la rue, par où M. Berryer venait de haranguer une foule insensible. Comment iM. de Falloux, qui a vu la séance du 24 février et la séance du 2 décembre, peut-il croire au régime parlementaire? M. de Montalembert, en ce moment-là, n'y croyait guère et le regrettait peu. Ce fut dans le cabinet du rédacteur en chef, alors absent de Paris, sur son bureau, avec sa plume, qu'il écrivit à plusieurs catholiques des départements pour les presser d'adhérer au coup d'État. M. de Falloux n'a guère pu ignorer ces détails ; M. de Montalembert n'a pu les oublier, et il a dû lire en épreuves le travail de M. de Falloux. Par quel mauvais conseil d'inimitié, par quel besoin de nous décrier ces deux hommes considérables ont-ils pu s'accorder, l'un pour dire, l'autre pour laisser croire que l'Univers s'était affranchi de Finfluence de M. de Montalembert depuis 1849, et que le 2 décembre il marchait seul? Nous ne marchions pas seuls; nous suivions, de bon gré d'ailleurs, M. de Montalembert, qui tenait la tête d'assez loin »

Et après ce récit authentiqi^e,r[/mi'6?^5, expliquant sa conduite, commentée avec tant d'aigreur par ses anciens chefs, continue :

« Nous sommes certains d'avoir répondu aux vœux de l'immense majorité de nos amis, comme au désir de M. de Montalembert ; et jamais on ne nous persuadera que, dans cette occasion, M. de Falloux lui-même nous ait sincèrement désapprouvés. On lui attribuait ce mot spirituel et vraisemblable : Je fais mon possible pour paraître résigné; au foM, je suis satisfait. C'est le résumé de sa conduite. Sans prendre la parole, il permettait à quelques amis de faire connaître ses sentiments, lesquels étaient d'engager les légitimistes à ne

pas se prononcer pour la négative dans V appel qui allait être fait au pays. »

Que devient, en présence de ces révélations, inutiles d'ailleurs, car chacun savait depuis longtemps à quoi s'en tenir, que devient le maintien dédaigneux et superbe de ces boudeurs sans principes? Que signifient ces reproches à M. Yeuillot de s'être rallié, de se montrer satisfait? Il vous a obéi, voilà tout. Mais il a la maladresse d'être franc; c'est là son crime. En politique, on doit se promettre à tout le monde et ne se donner à personne. Voilà l'habileté. Ce fut celle des hommes d'État du parti catholique.

Comme tout doit être un enseignement ironique dans cette querelle, X Univers fait précisément au Correspondant les reproches qu'il reçoit de M. de Falloux, ceux de ne pas lutter contre l'ennemi. Ce passage n'est pas le moins spirituel de la réponse :

« Au milieu de tant de chagrins dont V Univers était la cause, le Correspondant se mourait, mais pour renaître; et comme nous en avertissait un prospectus répandu à profusion, pour renaître avec une hostilité non pas plus radicale, mais plus vigoureuse et mieux armée. Nous crûmes alors utile de lui donner un conseil. Il nous semblait qu'il n'avait pas, jusqu'ici, rempli le but d'une revue catholique, n'ayant jamais fait la guerre qu'à ses amis; et que c'était pour cela que son histoire se composait presque exclusivement de prospectus et d'appels de fonds. Nous lui montrions un succès assuré dans une voie à tous égards plus digne. Un journal, disions-nous, est essentiellement une machine de guerre. Si vous ne faites pas la guerre aux ennemis, vous la ferez aux amis. La guerre civile n'est pas ce que les catholiques vous demandent, et vous y périrez encore une fois.

({ Cet avertissement n'eut aucun succès. On se récria beaucoup sur la définition du journal. Une machine de guerre! Point du tout! On voulait au contraire faire une machine d'amour; on voulait être tout harmonie, tout lait et tout miel.

Depuis ce temps, depuis huit mois, on a publié des articles de M. Foisset contre VUnivers, des articles de M. de Broglie contre Wnivers, des articles de M. de Montalembert et du R. P. Lacordaire où VUnivers est attaqué ; et nous voici aux articles de M. de Falioux, qui sont un pamphlet contre VUnivers. C'est-à-dire que la machine de guerre est portée jusqu'à ce point de perfection qui viole le droit des gens. )^

Et, comme il ne faut pas décidément que M. de Falioux se relève de ce pugilat, M. Veuillot Fachève avec une dextérité qu'on ne lui avait jamais vue et que quelques-uns même ne lui soupçonnaient pas :

« M. de Falioux, en particulier, dit-il, a complètement tort de nous supposer le dessein de l'opprimer. S'il ne sait pas supporter une contradiction, c'est sa faute. Lorsqu'il parut se renfermer dans la retraite, nous avons respecté son repos, constaté ses efforts, enregistré ses succès. Où nous a-tril trouvé sur son chemin? Et pourquoi l'aurions-nous traversé? Que nous importait qu'il eût la fantaisie de faire couronner ses bestiaux et de couronner lui-même des gens de lettres? Ces deux ambitions nous paraissaient également légitimes. Nous sommes très-sincèrement du petit nombre de ceux qui reconnaissent à M. de Falioux des titres académiques véritables, étant d'avis, et l'ayant toujours dit, que l'Académie ne doit pas être composée exclusivement d'écrivains. »

Le parti catholique, de l'aveu même de ses membres, n'existe plus. M. Veuillot attribue cette déroute à trois dissolvants énergiques : à la loi de l'enseignement, au coup d'État du 2 décembre, à Finfluence académique. Parce qu'on ne s'est pas entendu sur ces trois circonstances, fort étrangères, en apparence, aux idées morales que le catholicisme représente, mais fort intéressantes pour la vanité de M. de Montalembert, l'ambition de M. de Falioux, les colères de M. Veuillot; parce que l'on n'a pas eu à propos de ces incidents humains la même manière de voir, la mission a été désertée, on n'a plus d'idées à défendre, de doctrine à combattre. A

quoi lient pourtant le rachat de l'humanité! Parce qu'on n'a pas pu combiner, concilier des amours-propres exigeants : voilà le désarroi dans la milice sainte, le ciel se refuse à conquérir la terre, et la cause éternelle est ignominieusement sacrifiée à des scrupules mondains ! Serions-nous donc si loin des apôtres? Le ciel, qui accomplit des miracles pour les besoins de certaines, tirelires, et qui permet que la sainte Vierge vienne faire en patois, à des bergers plus ou moins naïfs, des prophéties formidables qui ne s'accomplissent pas, le ciel devrait bien donner au monde le spectacle d'un phénomène bien plus simple et plus nécessaire, celui de la paix, de la concorde, du pardon, entre ceux qui se prétendent ses défenseurs. Le labarum que ces messieurs se disputent n'est plus un signe de victoire, mais de défaite. On parle tous les jours, et trèshaut (M. Granier de Cassagnac le répétait encore hier), de la diversité des assertions philosophiques, de la confusion, de la contradiction des écoles, de leur tumulte. D'où vient donc que Ton ne s'entend pas mieux dans l'armée catholique? Là, les dogmes sont uns, les convictions devraient s'unir, et Ton ne se rapproche un jour que pour s'entre-déchirer le lendemain !

Nous mettons avec soin la question religieuse en dehors de ces querelles ; mais il ne tiendrait qu'à nous d'avoir moins d'égards, et le clergé n'a pas notre prudence. Ne voilà-t-il pas qu'il s'émeut et qu'il confirme ce que nous disions de l'orthodoxie farouche du journal VUnivers!

Monseigneur l'évêque d'Arras vient d'adresser au rédacteur en chef de VAmi de la religion une lettre touchante, dans laquelle il plaide avec tendresse la cause de M. Veuillot, qu'il prétend être celle de l'Église. La suppression de VUnivers serait, dit-il, un malheur public pour la religion C'est déjà bien assez d'avoir laissé attaquer les jésuites! Si l'on ne défend pas l'ardent journaliste, la foi se meurt, la foi est morte, et l'on donne aux philosophes l'exécrable joie du triomphe de la raison.

« De grâce, s'écrie le prélat, voyez donc derrière vous ceux que vous allez faire rire d'un rire infernal, et voyez donc devant vous ceux qui versent des larmes saintes et dont vous allez aigrir les plaies. » 11 est incontestable que nous appartenons à la légion maudite qui doit se réjouir, avec un rire infernal, de la déconfiture du journal V Univers. Nous ne savions pas être si sataniques. Mais à une époque où l'on s'étudie de toutes parts à tuer le diable ou à le transfigurer, espérons que nous serons rachetés et purifiés par les larmes saintes que M. Yeuillot va sans doute répandre. S'il pleure, il n'y paraît guère. Je crois même qu'on pourrait supposer qu'il rit; mais ce rire est le suprême effort d'une âme torturée. Malgré l'intervention de monseigneur l'évêqued'Arras, intervention dont l'humble M. Yeuillot se montre très-fier, lui si modeste d'habitude, le coup mortel est porté. Il y a encore en France des vrais et des faux chrétiens, des âmes simples qui aiment l'Évangile, des âmes multiples qui songent à Texploiter; il y a encore des catholiques sincères et des tartufes ; mais il n'y a plus, et il n'y aura probablement plus de parti catholique.

Ce serait ne voir qu'un côté de la question, le plus petit, le moins sérieux, que d'attribuer exclusivement à la brouille de M. de Falloux et de M. Yeuillot la ruine d'un parti qui a fait tant de bruit. Il y a à sa mort une raison plus sérieuse, plus réelle ; il est étouffé par la vie qui l'entoure. Il dresse en vain ses pieux et faibles trébuchets contre le progrès qui marche, contre la raison qui avance. Chaque pas de l'humanité écrase ces travaux de fourmis, ces obstacles ridicules. En vain, comme nous le disions plus haut, ce parti a eu pour lui pendant quelque temps la complicité apparente de toute une époque, raltendrissement de tous les grands poètes, le recueille-

ment de tous les grands esprits; en vain M. de Montalembert a lutté avec un incontestable talent et une âpreté habile; en vain M. deFailoux a intrigué; en vain M. Veuillot a rugi; l'avenir n'était pas là. Le fard est tombé des joues de cette momie, «t aujourd'hui une insurmontable répugnance isole, amoindrit, décourage et finit par disperser ces utopistes du passé. Toutes ses diplomaties sont percées à jour et réduites à néant. Le progrès se trouve en présence de M. Veuillot, devenu le gardien de l'arche, la dernière expression du parti ! Quel problème est encore possible? Entre cet aboyeur gothique qui nie tout, qui blasphème tout, qui nous met sa foi sur la gorge avec des vociférations, et le savant pâle de ses veilles, souriant de ses espoirs, qui conduit l'humanité vers Dieu et vers la liberté, il n'y a pas de conflit possible. Toutes les alliances, toutes les calomnies, toutes les manœuvres, n'empêcheront pas l'aurore qui se lève de gagner le ciel, de dissoudre les nuées et de sécher la boue !

Chose merveilleuse! symptôme consolant! la chute du parti catholique coïncide avec une recrudescence de l'esprit religieux. Jamais, à aucune époque, le problème de la vie future, du devoir humain, des rapports de la terre avec le ciel, n'a aussi vivement passionné les esprits. Les désillusions du jour n'irritent plus les âmes, mais les poussent à des consolations héroïques, à des espérances divines. On puise des forces dans un aide éternel. On sent bien que les sources d'ici-bas sont corrompues et faciles à tarir, et on tend de partout les lèvres vers Dieu. C'est là la raison de tous ces livres sincères, éloquents, qui cherchent la vérité à travers le crépuscule.

MM. Jean Reynaud, Jules Simon et plusieurs autres sont les témoins et les garants de cette fièvre généreuse. Ils fouillent le ciel pour le savant qui fouille la terre ; et devant ce labeur sacré, qui fait palpiter toutes les âmes, les dépositaires d'une tradition respectable, les chefs du parti catholique, se querellent misérablement pour des questions de stratégie, et donnent le spectacle de la vanité de leur foi, du mensonge de leur

piété, de la haine qui croupit au fond de leur charité. Le champ de bataille n'est plus à eux, et ils se chicanent sur le placement et l'évolution des troupes. Ils assistent, en ne sachant que se lamenter et que calomnier, à cette émulation magnanime. Ils se disent les uns aux autres : — Discutez ! répondez ! — mais ils sentent bien que la réplique leur échappe, et qu'on parle une langue qui n'est plus la leur.

Ceux qui, se prétendant les plus habiles, essayent une impossible alliance entre le parti catholique et la liberté, ceux-là font plus rapide encore et plus éclatante la démonstration qui ressort de l'histoire de nos troubles depuis soixante ans. Non, le parti catholique ne peut pas être libéral. M. Veuillot a raison. La communion donnée par Pie IX au journaliste àeV Univers est un gage, un avis qu'il ne faut pas oublier. Un jour, cette tentation de la liberté pénétra dans l'âme de ce chef de l'Église. Ainsi qu'un écrivain, qui a la double qualité du poëte et de l'exilé, la racontait dans cette Revue même, Pie ÏX entrevit une résurrection sublime de la papauté, une transfiguration, à travers les peuples libres; le pape voulut être Italien ; mais, en se levant, il heurta la tiare et se rappela l'inflexible nécessité de son rôle. Qui sait si, dans la solitude de ce pouvoir immuable qui l'emprisonne, il n'a pas des heures de mélancolie, d'amertume, où il se rappelle ce moment de touchante hérésie? Ce jour-là, il vit revenir, pour s'amonceler et se confondre sur sa tête, toutes les bénédictions jetées vainement, depuis des siècles, par ses prédécesseurs à travers le monde. Ce qui s'est passé à Rome est une leçon; cette tentative généreuse, qui a failli emporter la papauté, a été suivie d'une défaillance irrémédiable. Le pape a reçu M. Veuillot comme un fils et lui a donné la communion. Le pape a reconnu, n'a pas osé blâmer la politique de V Univers. Le monde estdonc à M. Veuillot. C'est lui qui parle Urbi et Orbi. Voilà l'héritier, le seul rempart, le gardien de hligne catholique, la formule extrême!

Un pareil adversaire assure la victoire. Béni soit ce bon

LE PARTI CATHOLTQUK 267

M. Veuillot, qui met les consciences à l'aise, et dont l'entêtement fait tant d'alliés à la raison ! Béni soit-il, cet homme qui maudit tout le monde, cette espèce de Marat-sacristain à la verve injurieuse, à la colère brutale, dont le sarcasme corrosif brûle son parti, chaque fois qu'il y touche! C'est en vain qu'on le provoquerait à une lutte courtoise, à une discussion impartiale, à une polémique réfléchie ! 11 ne sait que frapper, que brûler, que hurler! Plus de science, plus de littérature, plus d'arts, plus de lumière, plus rien 1 II lui faut les ténèbres. Comment cet homme et son parti prétendraient-ils avoir des droits sur cette génération studieuse? A moins de condamner toute manifestation du g^énie humain, à moins d'imposer l'idiotisme et l'ignorance, il faut bien quelque chose, en dehors des béatitudes célestes, pour cette pauvre imagination terrestre ! Vous qui niez nos œuvres, qui maudissez nos artistes, nos historiens, où sont donc vos tableaux, vos statues, vos livres, vos poëmes ? Formulez donc une bonne fois l'esthétique catholique ! De quoi se composeront vos musées, vos bibliothèques, vos sanctuaires pour l'esprit? Nos arts sont corrupteurs, dites-vous? Montrez les vôtres ! Nos livres pervertissent? Écrivez-en de meilleurs! Nos peintures, nos musiques, souillent Tâme. Ramassez les pinceaux, chantez plus saintement. Que le concert commence î que le concours soit ouvert ! Vous avez des journaux, une publicité, entrez en lice !

Comment se fait-il donc que nous ayons de notre côté tous les noms illustres dans la science, dans la poésie, dans l'histoire? Pourquoi donc êtes-vous si pauvres que vous soyez réduits à ne pas dédaigner desNicolardots? Toutes les sommités, toutes les forces vives de la nation, sont de notre côté. Citeznous un génie contemporain qui vous appartienne en propre! Eh bien, au défaut d'autres preuves, je croirais encore ces répondants, ces témoins qui personnifient l'activité, la marche. Vous êtes forcés de convenir que l'intelligence est une chose funeste, infâme, ou bien que vous l'avez contre vous! C'est la négation qui vous plaît. Vous attaquez toutes nos gloires les

plus incontestées, les plus populaires. Vous brûlez tout : Au bûcher Molière! Corneille! Au bûcher Rousseau! Au bûcher Buffon! Montesquieu î Au bûcher tout ce qui a fait la grandeur, l'honneur de la France, mais tout ce qui a fait la révolution !

M. Veuillot a mille fois raison. Ce que nous lui reprocherons, ce ne sera jamais son inconséquence. 11 est logique comme un hibou; puisqu'il ne peut vivre en plein soleil, il n'aura jamais assez de nuit. Voilà pourquoi il proscrit toute lumière, voilà pourquoi il déchire ses alliés, quand il les prend pour des vers luisants.

Prenez garde ! lui dirons-nous, épaississez les voiles, redoublez de précautions, car le moindre rayon filtrant à travers les obstacles, et descendant au fond de la conscience, y ferait germer, avec la moindre rêverie, la révolte et la liberté ! Mais, comme la colère n'est pas la force, comme M. Veuillot ne peut pas faire que tout un peuple désapprenne à lire; comme le moindre alphabet est une arme, le moindre banc d'école un trépied, M Veuillot en sera pour sesanathèmes, ses clameurs; car son parti est bien décidément à sa dernière heure.

11 trahit, au surplus, toutes ses affinités pour la tombe, et, comprenant que les morts sont moins rebelles à l'enrôlement que les obstinés qui vivent encore, le parti catholique a une avidité d'accaparement qui se satisfait sur les cadavres. Dès qu'un homme important a fermé les yeux, dès qu'une intelligence écoutée et admirée s'est évanouie, à moins d'actes notoires qu'on puisse lui opposer, le parti catholique met les scellés sur la bière et dit : Elle est à moi ! Cette revendication audacieuse s'est exercée jadis sur Jouffroy. On sait aujourd'hui qu'elle n'avait rien de fondé. Elle vient de se renouveler à propos d'Augustin Thierry. Mélangeant beaucoup d'erreurs à quelques détails vrais, le parti en question a voulu se faire adjuger un historien dont les dernières années furent une continuelle souffrance, et qui, adroitement attiré vers des actes décisifs, a pu faire de vagues promesses, mais n'a donné

aucun gage authentique. Quand môme encore, ce qui n'est pas exact, M. Augustin Thierry, dans la paralysie des dernières heures, aurait subi des manifestations qu'il ne pouvait repousser; quand même on eût ahaché à son intelligence vacillante des déclarations qu'il a toujours refusées de son vivant, qu'en conclurait-on? Que le parti catholique aime les mourants, et que ceux-là seuls lui sont dociles. Mais contre la jeunesse, contre l'avenir, contre les destinées du pays, qu'est-ce qu'une pareille conquête autorise?

Vous êtes des moribonds qui régnez sur des morts! soit; mais essayez donc de toucher aux vivants !

15 août 1856.

Nous recevons avec quelque étonnement de M. de Montalembert la lettre suivante, qui serait mieux à son adresse dans les colonnes de r[/72îi'6r5.

« A TïKfnsieur Louis Ulbacli.

« Besançon, le 7 septembre 1856.

« Monsieur le rédacteur,

« Je viens seulement d'avoir connaissance de la Revue de Paris du 15 août 4856, qui contient un article intitulé : Le parti catholique et ses variations. Vous y citez (page 183) un passage de l'écrit récent de M. Veuillot contre M. de Falloux, contenant un prétendu récit de ma conduite lors du coup d'État du 2 décembre 1851. Vous ajoutez que ce récit na pas été démenti et que, par conséquent, il est authentique.

« Un homme public, souvent obligé de critiquer les adver-

sairés de ses idées et de ses convictions, doit savoir à son tour supporter la critique, même quand elle est grossière ou perfide. C'est pourquoi je n'ai jamais opposé que le silence aux attaques dirigées contre moi, tant par les écrivains démocratiques que par les rédacteurs de V Univers . Msiis tout homme loyal et sensé doit comprendre que le silence gardé devant l'injure ne peut pas servir de garantie au mensonge, et qu'il serait souverainement injuste d'en conclure que l'on admet tout ce que l'on ne conteste pas.

« Telle est cependant, monsieur, la conclusion que vous tirez, en admettant que le récit de M. Veuillot est authentique parce qu'il n'a pas été démenti. Vous m'obligez donc à déclarer que tout est controuvé dans le fragment que vous avez cité de M. Veuillot sur moi, comme aussi dans la plupart des nombreux passages de son récent écrit où il est question de moi.

« Dans cet écrit, au lieu de se borner à attaquer, comme il en avait le droit, mes discours ou mes actes publics, il s'est permis d'afficher une sorte d'étude intime sur les impressions et les intentions qu'il m'attribue. Puisque, seuls entre tous les organes de la presse parisienne, vous avez jugé à propos de lui prêter le secours de votre publicité, trouvez bon que j'en use à mon tour pour opposer un démenti pur et simple à tout ce que M. Veuillot a cru pouvoir avancer sur mon compte comme sur celui de mon ami, M. de Falloux. Je ne saurais entrer dans une discussion de détail avec un adversaire aussi habile que violent, passé maître dans la stratégie de l'invective, parlant tous les jours, et aidé par vingt subalternes qui se relayent pour achever ses victimes. Je me borne à déclarer que ma mémoire, ma conscience et mon honneur protestent à l'envi contre tout ce qu'il a dit. J'affirme, en outre, qu'il m'a audacieusement calomnié en osant prétendre que c'e§t moi qui, en 1852, ai voulu changer V assiette et les couleurs du camp des catholiques. (Univers du 3 juillet.)

« Vos préférences "pour notre antagoniste sont manifestes.

Elles s'expliquent par le sentiment qui vous fait reconnaître (p. 188) qu'un pareil adversaire vous assure la victoire. Mais permettez-moi d'ajouter que vos opinions, pas plus que les miennes, ne doivent chercher un refuge dans cette tactique habituelle à V Univers, faite pour révolter tous les gens d'honneur, et qui consiste à transporter toutes les questions, et surtout les questions religieuses, sur un terrain politique où il peut seul user impunément de la liberté de la parole. Si la discussion était libre, je ne vous épargnerais pas l'expression de la surprise que j'éprouve en vous voyant si préoccupé de la conscience de ceux qui ont admis la révolution de 1851, vous qui applaudissez tous les jours à la révolution de 1848, laquelle avait, elle aussi, ce me semble, déchiré une constitution et dispersé par la force une assemblée souveraine. Mais le temps n'est pas encore venu où d'autres que les apologistes du gouvernement actuel puissent discuter le coup d'État du 2 décembre. Quand il viendra, croyez bien, monsieur; que je ne serai nullement embarrassé de rendre compte de ma conduite avant, pendant et après cet événement. Veuillez, en attendant, insérer cette lettre dans votre prochaine livraison, et agréez l'assurance de la parfaite considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur.

« Ch. de MoNTALEMBERT. ))

Nous sommes sensibles, autant qu'il convient de l'être, à l'honneur que M. de Montalembert veut bien faire à la Revue de Paris, de la choisir pour réfuter V Univers, et de s'en servir comme d'un gant pour toucher à M. Veuillot. Nous croyons toutefois, sans vouloir nous soustraire pour l'avenir aune pareille bonne fortune, que l'ancien chef du parti catholique fait tort à sa cause en méprisant si fort ses amis d'hier et en ne répondant à leurs accusations que lorsque nous les avons reproduites. Il y a là un petit scandale de plus à ajouter à ceux dont les catholiques nous ont donné l'exemple.

Nous n'avons pas à relever le démenti qui va droit et seulement à M. Veuillot. Si ce dernier a en effet calomnié M. de Montalembert, il avait sans doute, pour commettre ce péché, des indulgences en réserve; et messieurs les membres du 'clergé, qui lui donnent tous les jours le baiser de paix, sauront l'absoudre, après contrition ; mais nous nous permettrons de faire remarquer à notre correspondant que si, en principe, il est souvent bonorable de dédaigner la critique, c'est pousser bien loin l'humilité chrétienne que de la supporter en silence, quand elle s'attaque à la stabilité des convictions, et quand elle est faite par des alliés, par des confidents de la veille. Je comprends quel, de Montalembert ne tienne pas rigoureusement à l'estime de M. Veuillot ; mais, à moins d'être un fils révolté de TÉglise, il doit tenir à l'estime des prélats qui se Ifont les lieutenants de M. Veuillot. Or, sans la charitable pensée que nous avons eue de relever les arguments de V Univers, et de reproduire, en nous étonnant de la trouver sans réponse, l'accusation de palinodie, M. de Montalembert passerait encore, aux yeux d'une portion considérable des catholiques, pour avoir varié souvent et brusquement d'opinion. Il nous saura donc gré de lui avoir fourni l'occasion de se défendre; mais il trouvera bon que nous persistions à croire qu'en matière si grave et si délicate, le silence puisse toujours passer pour un aveu. Nous avions le droit de regarder comme authentiques des faits de cette importance, formulés au nom d'une ancienne intimité. Si M. de Montalembert redoutait de se compromettre personnellement dans des explications avec M. Veuillot, il pouvait confier à d'autres le soin de cette polémique. M. deFalloux n'est dans le parti que pour faire cette besogne.

Le démenti est brutal ; il est à la mesure de celui qui le reçoit; nous n'y faisons aucune objection. Il nous prouve qu'on ne touche pas aux arguments des catholiques sans risquer de se salir, et qu'on ne fait pas d'emprunts à M. Veuillot sans courir des risques pour sa dignité; c'est un avis qui

nous sert d'argument. Cette lettre, d'ailleurs, n'inlirme en rien les assertions de notre article. Une calomnie de plus au compte de M. Yeuillot, une variation politique de moins au compte de M. de Montalembert, ne changent pas le fond de la question ; ce n'est qu'un détail superficiel, et ce que nous avons dit des divisions, de la fragilité, du néant du parti catholique, se fortifie, loin de s'amoindrir, par ce complément.

M. de Montalembert rend un hommage ironique à l'habileté de M. \ emWoi, passé maître dans la stratégie de V invective. Nous ne dirions pas mieux, et, à coup sûr, nous dirions avec moins d'autorité, car nous n'avons pas fréquenté intimement le rédacteur de V Univers; car nous n'avons pas utilisé pendant longtemps son habileté, ni mis à profit cette stratégie de l'injure, que M. de Montalembert proclame avec l'autorité d'un ancien complice et le dépit d'un ancien ami. Toutefois le zèle pour ses intérêts personnels emporte un peu loin notre correspondant. Il est tout naturel que, ne se servant plus de \ Univers, il dédaigne l'instrument dont il tirait autrefois de grands profits pour ses haines politiques, sans le plus petit scrupule ; mais il nous oblige à lui rappeler, quand il parle des vingt subalternes de M. Yeuillot qui se relayent pour achever ses victimes, que vingt évêques à peu près viennent justement de se proclamer les fidèles cpmpagnons de V Univers. Ce n'est pas d'eux sans doute que M. de Montalembert entend parler; mais qu'il y prenne garde! En voulant frapper le journaliste, il peut s'adresser à des adhésions embarrassantes pour un catholique sincère, et nous étions plus orthodoxe en déclarant que M. Yeuillot était l'expression radicale du parti.

C'était là la raison de ce que M. de Montalembert, avec trop de malice, appelle nos 'préférences manifestes pour M. Yeuillot. Nous n'avons pas de sympathies à placer dans ce parti-là ; nous n'y trouverons jamais que des ennemis. Si le rédacteur en chef de Y Univers, par son cynisme, par l'audace et la violence de ses théories, sert mieux la discussion, l'attrait qu'il

'274 ÉCRIVAINS ET HOMMES i)£ LETTRES

a pour nous est purement pittoresque et ne tire pas à conséquence. Nous serions désolé que M. Veuillot se crût obligé envers nous à un peu de gratitude et nous atteignît de sa bienveillance. Ce serait là un hiauvais tour que nous aurait joué M. de Montalembert et contre lequel nous protestons. Quant à la victoire, elle nous paraît aussi assurée avec les uns qu'avec les autres. Dans le désarroi complet du parti catholique, il nest pas plus difficile d'avoir raison contre MM. de Montalembert et de Falloux que contre M. Veuillot. Cette insinuation de M. de Montalembert est une illusion de sa vanité. Ce que nous avons dit, ce que nous répétons, c'est que M. Veuillot est le dernier champion du parti catholique. C'est humiliant pour vous, mais cela est. Nous n'en voulons pour preuve que l'empressement de ces évêques à se ranger autour de ce maître en invectives qui vous raille et vous défie de lui montrer vos prélats.

M. de Montalembert reproche amèrement à M. Veuillot de transporter les querelles religieuses sur un terrmn politique où on ne peut pas le suivre. Mais il nous semble que le reproche est au moins superflu, et que dans cette lettre même, notre correspondant cherche à nous attirer, nous aussi, sur un terrain où nous ne pouvons pas, où nous ne voulons pas le suivre. Disons encore que, si un terrain politique manquait aux chefs du parti catholique, il ne leur en resterait pas d'autres, puisque ce ne sont jamais les questions religieuses qui les préoccupent, et qu'ils ne se disputent et ne se séparent jamais que pour des questions d'ambition terrestre et d'influence mondaine.

En somme, si M; Montalembert donne un démenti à M. Veuillot, il prouve par là ce qu'on gagne en estime réciproque à combattre, à vivre ensemble dans le parti catholique; mais il ne détruit rien de ce que nous avons soutenu et de ce que nous maintenons. Nous avons dit qu'à bout d'efforts stériles et de luttes impuissantes ces gens-là en étaient venus à ne plus savoir que s'injurier les uns les autres ; nous

LE PAHTl CATHOLIQUE 275

avons dit que la haine, la discorde la plus violente, étaient le fruit et l'enseignement qui ressortaient de la coalition catholique. M. de Montalembert nous a-t-il enlevé ou apporté une preuve? Qu'on médite sa lettre, qu'on lise V Univers d'hier et surtout celui de demain, et l'on verra si nous avons raison!

15 septembre 1856.

YI

La lettre, fort importante, puisqu'elle est le premier acte décisif de l'ancien chef du parti catholique contre son plus intrépide allié d'autrefois, a été reproduite par la plupart des journaux. VUnivers lui a ouvert ses colonnes, et voici dans quels termes M. VeuiHot y répond :

« Je plains M. de Montalembert et du choix de ses correspondants et du ton de ses correspondances. Je regrette amèrement qu'il ait entin fermé la voie de retour que j'ai si obstinément voulu tenir ouverte entre lui et les plus fidèles compagnons de ses meilleurs combats. Ses emportements ne méritent que le silence et n'obtiendront de ma part rien de plus. Je ne consens pas à plaider ma cause devant M. Ulbach. J'attendrai que M. de Montalembert vienne ici, comme je l'y ai souvent invité, produire des griefs sérieux et formuler autre chose que des démentis oratoires. Je souhaite qu'il ne le fasse point. Quand il le voudra faire, je suis prêt. Pour aujourd'hui, je me contente d'opposer à ses démentis formels, qui ne touchent à rien et qui ne démentent rien, une affirmation formelle de tout ce que j'ai avancé et expliqué dans ma réponse à M. de Falloux. »

Cette manière d'accueillir un démenti veut être dédaigneuse; mais, en y regardant de près, on la trouve fort com-

276 ECRIVAINS ET HOMMES DE LETTRb:S

mode et fort humble. Il est facile, en effet, de maintenir ses premières affirmations, puisque M. de Montalembert a déclaré qu'il ne descendrait pas à discuter. D'un autre côté, la loi évangélique qui veut qu'on tende la joue gauche quand on a reçu un soufflet sur la joue droite peut sembler ici dévotement suivie; car, en apparence, se taire à moitié sous l'injure, c'est l'accepter. Au fond de ces accusations, renvoyées en bloc par les deux parties, on ne sent pas une susceptibilité bien ardente pour la véracité de sa parole. On se jette réciproquement des injures et non des raisons; et chacun aime mieux faire passer son adversaire pour un calomniateur que de prouver qu'il est lui-même d'une loyauté incontestable.

Cette façon de comprendre les accusations délicates est un trait curieux de la polémique du parti catholique, et tient sans doute à une grande habitude des démentis, des calomnies, des gros mots, de ce que M. de Montalembert affirme enfin être la stratégie de Vinvective. En attendant, nous voici entre deux démentis opposés, et nous sommes tenté, par politesse, de les croire tous les deux.

M. Veuillot ne consent pas, dit-il, à plaider sa cause devant nous. En vérité, nous ne consentons pas non plus à le juger; le cas est trop épineux. D'ailleurs, nous n'avons jamais prétendu le mettre sur une sellette ni nous placer sur un tribunal. Nous avons moins de prétentions pour nous et nous en avons plus pour lui : il est sur des tréteaux et nous sommes au parterre, voilà tout; qu'il y consente ou non, nous avons le droit de siffler, et nous en usons.

Un des subalternes de M. Veuillot, selon l'expression de M. de Montalembert, en citant la lettre publiée par la Revue de Paris, déclare que nous avons profité d'un débat récent pour insulter un certain nombre de catholiques, et M. Veuillot plus que tous les autres. Il paraît (|i'ece subalterne lit comme il écrit; car, s'il nous avait bien lu, il aurait vu que nous nous sommes surtout appliqué, dans nos attaques contre les membres du yarti catholique et non pas contre les catholiques, à

LE PAKTl CATHOLIQUE 277

les citer eux-mêmes et à mettre en relief leurs arguments. Je sais bien que les mettre en présence de leurs propres paroles et de celles de leurs amis d'hier, c'est les insulter; mais ce monsieur voudra bien convenir alors que nous n'étions coupable qu'à titre d'historien impartial, et qu'il est impossible d'insulter les membres du parti catholique plus qu'ils ne s'insultent entre eux.

1" octobre 1856,

Le parti catholique est bien mort; mais il n'est pas encore enterré. Nous sommes donc excusable de revenir sur un sujet qui n'a pas perdu toute actualité. Ce qui reste de M. Veuillot s'étale sur la voie avec l'insistance d'une provocation; il faut nettoyer le chemin. C'est une besogne qui porte son excuse dans son amertume même ; et nous nous la serions épargnée avec plaisir, si elle n'était pas un devoir sérieux et double, réclamé aussi bien par le catholicisme, qui a droit à des défenseurs plus dignes, que par la philosophie, qui veut des adversaires plus nobles.

Il faut donc en finir avec cet ultramontain qui humilie à la fois ses amis et ses ennemis, et auquel des complaisances imprudentes de la part de certains membres de Tépiscopat maintiennent un semblant d'autorité et de prestige qui ne tiendrait pas devant une critique froide, devant une question de dialectique ou de moralité. D'ailleurs, nous sommes personnel-

* Mélanges religieux, historiques, politiques, littéraires (1842-1856), t. P'. Paris, ]j. A'ivès, libraire-éditeur, rue Cassette, 15.

lement obligé de ne laisser planer aucun doute sur l'estime que nous professons pour cet agitateur cynique, qui fait alterner l'injure avec l'emphase, et qui ne cesse d'être inconvenant que pour être ennuyeux. M. de Montalemberi nous suppose des préférences manifestes pour M. Veuillot; et les assommeurs subalternes de V Univers affectent, avec un dédain dont nous sommes fier, de nous accuser d'insultes envers eux et envers les catlioliques en général.

Nous désirons prouver, à la fois, à M. de Montalembert, que l'ultramontanisme extravagant et brutal de M. Veuillot ne nous trouve pas plus indulgent que les finesses, les diplomaties et les palinodies du catholicisme parlementaire ; et à M. Veuillot, que si nous faisons justice de ses incartades, il n'a d'autre insulteur de lui que lui-même. Le plus terrible procédé qu'on puisse employer à son égard, c'est la justice. L'exagération lui serait commode; la meilleure manière d'être implacable, c'est d'être impartial. Nous nous appliquerons à cette tâche, et nous espérons bien que, toute obscurité ayant cessé, ces messieurs nous honoreront d'un ressentiment égal, et ne nous feront pas le tort de nous supposer indulgent pour l'un ou pour l'autre.

Il est très-vrai, et nous le répétons, qu'avec ses négations, ses audaces, ses défis, M. Veuillot a une sorte de logique furibonde qu'il faut reconnaître; c'est un adversaire plus précis que MM. de Montalembert et de Falloux. Avec leurs clignements d'yeux pour la liberté, quand celle-ci est voilée, avec leurs galanteries pour le parlementarisme, on ne sait jamais à quelle distance se trouvent ces messieurs. Quand on croit les avoir en face de soi, on les sent à ses côtés; mais, si on cède à la faiblesse de leur faire un peu de place, on est tout surpris du vide, et on les retrouve en travers de la route, à moins qu'on ne les entende derrière soi. Leur catholicisme, tour à tour intolérant et de bonne composition, a des variations de température qui les exaltent ou les enrhument. Ce sont des catholiques amateurs qui ne sacrifient jamais une influencée

l'entêtement d'une conviction. M. Veuillot, lui, se compromet tous les jours et à toute heure, pour ce qu'il appelle sa foi, et pour ce que nous appelons sa colère. Tout au plus consentiraitil avarier un peu ses procédés d'attaque; mais, au fond, il entretient sa fureur avec un soin jaloux. Ultramontain rouge, pour nous servir d'une épithète que nous avons bien le droit de renvoyer à nos ennemis, il n'a jamais un instant de faiblesse, une minute d'attendrissement. Il s'exténue à damnV, et si le pape cessait d'être indulgent pour ce zèle dévergondé, il damnerait le pape. Voilà pourquoi M. Veuillot nous plaît et nous amuse. On sait à quoi s'en tenir avec lui : il n'y a pas de diplomatie à percer à jour; bien qu'au fond cette brutalité ait des finesses que nous expliquerons plus tard.

Quant à son esprit, nous lui en pardonnerions l'usage et l'abus; il a sur ce point des dédommagements à donner à son parti, si cette plaisanterie incessante s'arrêtait devant les convenances les plus vulgaires, si ce gros rire et cette grimace n'étaient pas souvent une dénonciation, une calomnie, une provocation à la haine. On accuse les démocrates, les socialistes, d'ébranler les bases sociales, et on est toujours en détlance de leur moindre ironie; mais sous ce rapport nous ne connaissons pas de plus grand ennemi du repos public que M. Veuillot. Cherchez bien, descendez au fond de tous ses livres, de tous ses pamphlets; vous y trouverez une rage folle contre la société, et non pas seulement contre la civilisation, contre le luxe, contre Tintelligence, ce qui serait, à la rigueur, son droit et son devoir, mais contre les forces conservatrices, contre la magistrature, contre l'armée, contre la bourgeoisie, contre le peuple, contre tout ce qui ne tient pas conseil dans sa sacristie. Il y a au fond de cet esprit un ferment de discorde que rien ne peut apaiser; et à l'heure où nous écrivons, son propre parti, qui aurait besoin plus que jamais d'union et de discipline, puisqu'on l'attaque de tous les côtés à la fois, son parti est divisé par lui; les diverses fractions le détestent, Tinjurient, et M. Veuillot, à bout d'ar-

giiments, traîne devant la police correctionnelle les catholiques qui, ne pensant pas comme lui, ont essayé de le mettre en contradiction avec lui-même! Cette anarchie que nous avons racontée dans un précédent article est bien un signe de mort; et, si l'Église de France ne veut pas courir des périls dans lesquels sa dignité serait irrémédiablement perdue, elle ne doit pas continuer un jour, une heure de plus, à couvrir d'une éclatante protection ce pamphlétaire qui a dépassé le catholicisme honnête et modéré, pour arriver à une sorte de délire ultramontain qui n'est plus d'aucune communion possible. Nous le répétons : en certifiant l'orthodoxie de M. Veuillot, en lui donnant raison, les évêques qui ont imprudemment mêlé leurs noms à des débats de journalistes ont exposé la religion à des atteintes terribles. Qu'ils ne s'en prennent qu'à eux seuls, si demain on passe de la polémique personnelle à l'attaque même des dogmes. M. Veuillot est un controversiste trop dangereux pour la foi ; il rend suspecte la loi d'amour qui le fait si haineux. 11 prouve la faillibilité d'une croyance qui trébuche dans de si singulières ivresses; il dénonce, comme fragile, la charité qui ne se traduit que par des vengeances. Voilà le dernier survivant du parti catholique! Est-ce donc là tout le catholicisme? Cette colère, cette pauvreté d'arguments, cette raillerie obscène, cette fausse dignité : voilà ce que les prélats déclarent le dernier rempart, le dernier soutien de l'Église ! Moi, je pensais que c'en était la honte et le mal. Mais si vous n'avez plus que cela à offrir, mais si ce fiel est tout ce que renferme votre calice, si M. Veuillot est le dernier concile, la dernière pierre, le dernier soutien; alors l'Église est perdue! prenez-y garde!

C'est vraiment pour le philosophe un sujet de méditation que cette déchéance d'un grand parti ! Quoi ! le catholicisme, dont les historiens les plus indifférents ne parlent qu'avec respect, dont la philosophie ne discute les dogmes qu'avec les précautions et les égards dus à une grande institution, et dont l'existence se trouve si intimement liée à la société

282 ÉCRIVAmS ET HOMMES DE LETTRES

actuelle, qu'on prend toutes sortes de ménagements pour détacher ce lierre de cette édifice; le catholicisme, discuté sérieusement en Allemagne, compromis en France par des manèges politiques, menacé partout par le libre examen; le catholicisme, ce vieux sanctuaire, cette chaire, ce tabernacle, n'a plus que M. Veuillot pour défenseur, pour apôtre, et les évêques inclinent leur mitre et leur crosse devant ce poing trempé d'encre et s'écrient que tout est perdu si M. Veuillot est abandonné! Prenons donc M. Veuillot pour ce qu'on nous offre, c'est-à-dire pour la dernière expression du parti, et voyons comment et par quels efforts il veut le maintenir et le sauver.

Il semble, depuis quelque temps, non pas qu'un remords de ses procédés ait atteint le rédacteur de V Univers, mais que l'impuissance de ses invectives (c'est le mot de M. de Montalembert) commence à lui être démontrée. Il affecte, sans que la malice y perde rien, un air doucereux, chattemite; il publie un gros volume bien lourd, bien ennuyeux, bien empâté, dans lequel il se défend du reproche d'injurier; il n'a qu'un but, plaire au Dieu qui a donné sa règle et sa loi dans ce seul mot : Tu aimeras l II est l'enfant humble et soumis de la sainte Église; il croit ce quelle croit, comme elle le croit; il désavoue, il condamne, il réprouve tout ce qui dans ses paroles peut n'être pas rigoureusement conforme à ses divins enseignements. Il corrigera avec joie tout ce quelle ordonnera de corriger. Il fera avec joie et amour toutes les rétractations quelle dictera. Tels sont les termes, que nous copions textuellement, dans lesquels M. Veuillot proteste de sa douceur et de sa tendresse.

Il ne faut pas se fier à cette humilité qui déborde d'orgueil.

Le pamphlétaire irascible qui a transporté le langage des halles dans la polémique religieuse, se sent atteint et convaincu de toutes parts de n'être pas à la hauteur du rôle qu'on est pourtant obligé de lui laisser. Alors, pour succéder à des penseurs majestueux comme MM. de Montalembert et de Falloux, il se gourme en homme sérieux et calme, il met un sourire béat sur ses lèvres ironiques, et le lendemain de l'accusation, de « passé maître en la stratégie de l'invective, » portée avec autorité par d'anciens amis et d'anciens complices, il tend ce gâteau de miel et fait ces protestations qui ne trompent personne, et dont il doit rire tout bas tout le premier.

En effet, la douceur est précisément le contraire de son tempérament. Son originalité, son talent, son succès, tiennent à ses allures joviales et brutales. Il a des admirateurs, des Nicolardots, qui parlent de sa verve, de son style ; et, quand nous trouvons mauvais qu'on soit si grossier, en affectant d'être si dévot, on nous répond : — Vous avez votre Voltaire; permettez-nous d'avoir le nôtre. — Quand il est sérieux, M. Veuillot sort de sa spécialité; et c'est alors que son ignorance, la stérilité de sa foi, la sécheresse de son cœur, apparaissent et ne sont plus dissimulées par les plaisanteries; c'est alors qu'on est confondu de tant d'audace et de si peu de raison. Quoi! cette viande creuse et gonflée est la manne des intelligences! Quoi! cette prose pénible, ces insinuations traînantes, ces protestations emphatiques, ce sont là les ressources dernières, Tespoir et la défense suprêmes! Ce volume des Mélanges est une habileté, mais trop aisée à démasquer; c'est une politesse aux prélats qui lui ont dit : — Nous vous couvrons, nous nous compromettons gravement pour vous; à votre tour, prouvez que vous savez vous passer de mordre, d'injurier, et justifiez notre protection!

Ce livre, dont rien n'explique le titre que le mot mélanges, et qui est bien en réalité un amalgame de toutes sortes d'articles qui ne sont ni religieux, ni historiques, ni politiques, ni littéraires, ce livre équivoque, illisible, n'atteindra pas son

but. Il n'excuse pas les évêques ; il ne donne pas raison à M. Veuillot; il ne prouve pas que celui-ci a l'éloquence de Bossuet, quand il consent' à n'avoir plus l'esprit de Voltaire; il ne laisse pénétrer dans un fatras de lieux communs qu'une seule chose : c'est que, quand il ne prend pas ses sûretés contre ses adversaires par de bonnes grosses injures ou des calomnies, M. Veuillot les prend par des dénonciations en règle et par son attitude à l'endroit du pouvoir. Il ne se hasarde jamais dans la discussion sans avoir attaché sur sa poitrine une formidable cocarde à laquelle on ne peut toucher sans qu'il vous accuse de sédition ; et il se croit rendre invulnérable par cette amlilette, plus puissante, même pour un catholique comme lui, que l'eau de la Salette. Dès qu'on veut l'atteindre, il entre dans un poste et il crie : A la garde ! On lui parle religion, il répond par le 2 décembre ; on veut une discussion sur des intérêts moraux ; il vous somme de déclarer si vous êtes bonapartiste, fusioniste ou républicain. C'est là encore une habileté qui, pour être vulgaire, n'en a pas moins ses chances. M. Veuillot nous permettra de ne pas donner dans ce piège. Les sentiments politiques n'ont rien à faire dans ces querelles. Si le rédacteur en chef de V Univers est sincère et désintéressé dans ses convictions, nous lui en faisons compliment, et rien n'est plus respectable ; mais il ferait bien de garder sa cocarde pour un autre moment plus à propos. Nous passerons donc, dans l'examen de son livre, à côté de ces petites broussailles qui ont l'intention naïve de nous écorcher.

Ainsi que nous le disions plus haut, cette publication récente a pour intention de démontrer que ce bon M. Veuillot est incapable d'injure; et, afin d'atteindre ce résultat, il a recueilli tous les articles dans lesquels il s'est montré réservé, par hasard ou par oubli; il dissimule les autres, et il dit avec componction : Qui osera prétendre que j'injurie? En vérité, qui trompe-t-on? M.Veuillot croit-il que la mélodie de son nouveau style va nous charmer à ce point de fermer nos oreilles et nos

yeux pour ses autres accents et ses autres pages? Les Mélanges feront-ils oublier les Li&rôs Penseurs? Nous verrons d'ailleurs si dans ce pathos doucereux il n'y a pas aussi, à l'occasion, le filet de vinaigre. Mais c'est trop compter sur le narcotisme d'un livre que de croire qu'il fasse dormir assez pour qu'on oublie les livres qui l'ont précédé.

Pour avoir la physionomie complète et véritable de M. Veuillot, il ne faut donc pas isoler ses homélies de ses diatribes; les patenôtres et les blasphèmes vont ensemble; et, pour mieux comprendre le livre prétendu calme et poli, nous avons relu le pamphlet violent et injurieux. Nous ne savons pas si M. Veuillot, après avoir écrit \es Libres Penseurs, a pu se flatter de posséder Tesprit de Voltaire, tempéré par la grâce; mais ce que nous savons bien, c'est qu'il n'existe pas de livre contemporain plus odieux, plus contraire à toute vérité, à toute pensée de morale et de concorde ; c'est qu'il n'en existe pas qui diffame avec plus de persistance et d'impunité. Lui, Voltaire! mais où est donc sa vigoureuse tendresse pour l'humanité? Où est son bon sens lumineux? Où est sa franchise, son courage? Où est son style? Où est son esprit?

Je trouve tout naturel qu'un ultramontain s'en prenne à la libre pensée. M. Veuillot doit haïr, d'une haine profonde, l'intelligence, la liberté, la conscience ; il était dans son droit, dans sa mission, en attaquant la philosophie, la littérature contemporaines. Mais comment a-;^-il rempli cette tâche? S'estil appliqué à comparer l'inspiration ultramontaine à l'inspiration rationaliste ? A-t-il loyalement fait les réserves qui sont dues à toute pensée loyale? A-t-il discuté, analysé, mesuré le génie contemporain? Non, il l'a insulté, et dans quels termes! Ce petit livre, qui n'atteste pas une mâle opinion, et qui s'est arrangé pour satisfaire toutes les haines, en prenant toutes les précautions, est une mauvaise action aux points de vue les plus vulgaires. C'est une de ces œuvres de guet-apens qui ont leur place à côté de l'histoire écrite par les Chenu et les Delaliodcle. Cela est tout à fait digne d'être signé par certains bio-

graphes qui ont du moins l'audace de risquer la police correctionnelle.

Mais M. Veuillot a besoin de repos pour dire à Taise son chapelet; et, comme les réclamations bruyantes de ceux qu'il dénonce pourraient le troubler, il va jusqu'à la limite ; il indique par des portraits, par des citations, par des allusions, le nom véritable. Mais, quand on croit que ce nom va s'échapper, il bredouille et nomme ses ennemis Babouin, Greluche, Havet, Godard, Poussard, etc.. Quand, par exception, le pamphlétaire se risque à nommer ceux qu'il frappe, c'est que ce sont des littérateurs inoffensifs, ou bien des femmes, ou bien des vieillards, des gens enfin qui ne se dérangeront pas pour l'aller trouver. Voilà avec quelle tactique M. Veuillot s'en prend aux libres penseurs. J'oubliais d'ajouter qu'il nomme volontiers les morts, ceux-là se laissent souffleter sans, rien dire.

Toute la presse s'est indignée et s'est égayée de ce livre qui affecte des allures joviales. Nous n'entrerons donc pas dans une analyse minutieuse, nous rappellerons seulement quelques traits essentiels de c.e pamphlet, dont la première page dénonce les écrivains de tout temps comme des fous, et ceux de ce temps-ci comme des idiots et des brutes, a Et la plèbe lisante de ce temps-ci, ajoute gracieusement l'auteur, pour avoir tant aimé leurs livres, sera jugée une des plus abjectes qui aient existé jamqis. » Voilà le point de départ, le principe dont tout le volume n'est que le développement. Mais, si vous méprisez tant la ylèbe lisante, si abjecte, pourquoi vous adressez-vous à elle? Tous les écrivains sont des gueux, des misérables; au besoin, M. Veuillot en fait des assassins. Quel dommage qu'il ne nous dise pas à qui il fait allusion dans ce portrait ravissant au bas duquel nous craindrions de mettre un nom. « Les naturalistes disent que la poule n'est nullement le modèle des mères, et ne couve ses œufs avec tant de sollicitude que pour se soulager d'une certaine démangeaison qui lui vient au temps de la ponte. Le gredin (c'est

le journaliste) est incessamment tourmenté de cette démangeaison-là. Il en veut à la beauté, au rang, à l'esprit, au courage, à la vertu, au talent, à la renommée, à la force, à l'honneur,' à tout ce qu'il n'a pas et n'aura jamais ; il en veut surtout à ceux qu'il loue, car lui, qui le louera? Or sa plume le soulage. S'il avait un poignard, peut-être cesserait-il d'écrire, ou ce serait pour souiller la mémoire de ceux quil viendrait d'assassiner ! »

Voilà le portrait du journaliste selon M. Veuillot. Nous demandons s'il existe dans l'univers un écrivain auquel ce portrait puisse ressembler? Et il ne faut pas croire que ce soit un scélérat spécial parmi ses confrères que l'aimable et religieux ^ journaliste ait voulu peindre. Il le dit : « On prend la république des lettres, des députés, des pairs, des ambassadeurs, des ministres ; il s'y trouve toujours des gredins. » Non-seulement, ce qui pourrait êire explicable s'il écrivait ses souvenirs, M. Veuillot, autrefois rédacteur au bureau de V Esprit public, dédaigne les journalistes; mais nous demanderons quelle est la classe de citoyens qu'il aime, quelle est celle contre laquelle il ne cherche pas à exciter la haine, le mépris ?

Les écrivains sont des brutes ou des scélérats, les bourgeois sont abjects; c'est à eux que M. Veuillot en veut par-dessus tout ; ils encouragent les libres penseurs, ils ouvrent les livres, ils vont au théâtre. Quant aux magistrats, voici ce que notre dévot en pense (page 261). « Un juge porte à la ville un costume qui n'est pas celui de tout le monde: il s'habille de noir et se chausse de souliers. Avec cela et une cravate blanche, il a dans la rue une gravité qu'on admire et qui le fait reconnaître. Le jour, c'est un prêtre plus riche, plus fier, plus gourmé que les autres, et qui n'aime rien tant que de faire la leçon à la justice des saints canons et du confessionnal; mais , quand le soir vient, il va souper chez les courtisanes, à moins qu'il n'ait à faire le complaisant dans le salon du ministre, v A la page précédente, les procureurs généraux sont traités d'im-

portance. Quelques pages plus loin, on détourne un jeune homme de la tentation de se faire nommer juge, sous prétexte que les juges ne rendent pas la justice, mais appliquent^la loi, ce qui ri est pas la même chose.

Les réformateurs sont des galériens que M. Veuillot se chargerait de convaincre. Rien n'est épargné parce saint homme, qui en veut tant aux libres penseurs. Il se moque de la justice humaine ; il n'a pas plus de respect pour l'armée. « Quant aux pudiques vertus de ces célibataires armés (les soldats), qui remplacent les anciens, la statistique des enfants trouvés et des filles publiques en dit quelque chose : on en saurait davantage si on pouvait dresser celle des maris trompés ; quant à Tutilité et quant à l'économie, le budget en fait le compte. Mille moines ne coûtaient rien à l'État ; mille soldats lui coûtent un million par an. Il reste à connaître les profits de.la liberté humaine. Les moines sortaient parfois en longue procession, portant de pacifiques bannières; ils allaient chercher la châsse de sainte Geneviève et la portaient à Notre-Dame pour avoir du beau temps ; c'était abrutir le peuple et insulter la philosophie. Les soldats sortent de leurs casernes en files bien serrées, pourvus de belles armes bien luisantes et de belles gibernes bien pleines de cartouches; ils se rendent sur quelque place DÛ le peuple agite des questions politiques; ils se mettent en bataille, et si le peuple tient trop à ses opinions, ils font feu... ; quitte à recommencer le lendemain au profit de l'opinion fusillée la veille. »

Qu'est-ce que peut donc respecter M. Veuillot? Ce catholique ne croit à rien, et pourtant que devient un conservateur qui raille la bourgeoisie, la magistrature, l'armée, toutes les forces conservatrices? Ne dirait-on pas que cet homme en veut à toute hiérarchie, à toute organisation? Comment peut-il concevoir le catholicisme sans magistrats et sans soldats? On s'est fort indigné autrefois de la boutade d'un républicain qui, répétant un mot célèbre, traitait la croix d'honneur de hochet pour la vanité. Peut-être bien que M. Veuillot

LES MÉLANGES DE M. VEUIl-LOl 289

s'est uni aux journalistes scandalisés d'une telle façon d'apprécier l'étoile des braves. Or, voici comment parle de celte distinction M. Veuillot lui-même : « Des gens de bien, des hommes de mérite, s'encouragent à pénétrer dans l'ordre, à mesure qu'on y jette \es plus indignes polissons ; des chrétiens, des prêtres, se laissent tailler ce fétu dans la même aune de ruban que le ministre partage à des croupiers de bourse, à des feuilletonistes, à des valets de journal, à des mouchards ! »

Ce champion de l'Église respecte-t-il au moins le clergé? Eh bien, non. Tout prêtre qui n'a pas son intempérance est traître à son mandat. Il se moque des prédicateurs contemporains, et il trace dans les lignes suivantes, avec une ironie qui veut être accablante, le portrait d'un curé tolérant.

« Il y a des prêtres, bonnes gens, honnêtes gens, pieux même, dont le voisinage me glace et dont la parole m'irrite. Ce sont ceux qui, leur messe dite convenablement, leur action de grâce faite avec la longueur requise, quittent la soutane, prennent l'air laïque et ne sont en quelque sorte plus prêtres. Ils vont courant, flânant, voyant tout, s'occupant de tout, hors ce qui se passe dans l'Église. Quelle douleur pour un pauvre chrétien qui les rencontre sans les connaître, lorsque, les entendant appeler « monsieur l'abbé, » il s'approche d'eux, leur parle de ce qui intéresse les catholiques, et les trouve ignorants ou indifférents ! J'en ai vu, non en province, mais à Paris, qui n'avaient lu ni les discours de Montalembert ni les écrits de l'évêque de Langres, et qui ne connaissaient que par le Siècle et le Constitutionnel les polémiques sur la liberté d'enseignement. C'est les désobliger que de leur parler du bon Dieu ; ils craignent de passer pour cagots ; ils estiment que c'est assez d'enseigner, ou, comme ils disent, de prêcher

en chaire Ils peuvent mener une vie régulière, remplir

exactement leurs devoirs : qu'ils sachent bien qu'ils ne sauveront jamais une âme et qu'il y en a qui seront perdues à cause d'eux... Ce sont eux qui font dire que la mort est chez nous; et, s'ils étaient seuls, en effet, nous serions morts. »

290 ÉCRIVAUNS ET HOMMES DE EETTHES

On le voit, M. Veuillotne comprend pas le prêtre en dehors des luttes politiques, des querelles de journaux, de ce zèle bruyant qui écrivaille et qui injurie. Il appelle cela la vie de l'Église! 11 devrait pourtant savoir ce que TÉglise gagne à ces disputes dans lesquelles les prélats interviennent et qui sont pour les consciences des occasions de scrupules, des sources de divisions! Quant à moi, il me semble que ce curé hoîmête, remplissant ses devoirs et redoutant d'être cagot, est précisément celui que j'estimerais et que je crois estimable. M. Veuillot aime mieux les cagots. Chacun son goût; mais je ne trouve pas qu'on soit un cadavre parce qu'on n'est pas un brouillon, et l'on peut faire le bien sans lire les discours de M. de Montaiembert (car, dans ce temps-là, M, Veuillot affectait de croire encore à M. de Montaiembert) ! Nous n'en finirions pas si nous voulions extraire de ce libelle, les Libres Penseurs j tout ce qui s'y trouve d'odieux et de révoltant! Parlerons-nous des femmes auteurs, sur le compte desquelles on s'exprime en termes cyniques? Quant aux gloires de la France, quant aux grands écrivains, M. Veuillot les traite avec un dédain qui est une dernière consécration. En somme, il est impossible d'entasser dans un volume plus de rancunes, plus d'injures, plus de violences contre des concitoyens, contre la société. Si on croyait la moitié de ce qui est écrit dans ces pages ignominieuses, il faudrait appeler le feu du ciel sur ce monde. Ce livre est une provocation incessante au mépris des riches, des bourgeois, des savants, des magistrats ; c'est une cartouche d'insurgé.

Mais il y a un côté plaisant à ce tableau sinistre de notre société. M. Veuillot a des bouffées de mélancolie, des tentations lyriques, des caprices d'amour et de grâce. Alors il confesse ses passions; ou bien il se livre à des idylles fraternelles, entremêlées de saucisson à l'ail. Il a des élans dythyrambiques dans lesquels il invoque le Seigneur. C'est une sorte d Isaïe-Prudhomme, qui foudroie l'impiété avec un paquet d'allumettes. Dans ses accès de franchise, ce nouveau Uous-

LtS MELAiNGES DE M. VEUILLOT 291

seau, qui oublie Je nommer madame de Yarrens, uous dévoile ses horribles tentations. « Je ne me vois pas meilleur que cette foule malheureuse qui rampe autour de moi, cherchant l'or et la volupté, [.es mêmes instincts sont dans mon âme ; ils me pressent, ils me tourmentent; ils sont prêts à m'emporterl Lorsque paisible je regarde avec pitié ce triste troupeau qui se rue à travers la fange sur l'appât des convoitises humaines, mon pied glisse, mon âme s'émeut; d'humiliants désirs se soulèvent et me rappellent la boueMont je suis fait. Plusieurs m'écoutant parler m'envient; ils disent : Celui-ci gagnera le ciel... et moi je voudrais monter sur une tour et crier d'une telle voix, que tous les chrétiens du monde pussent l'entendre: 0 mes frères, mes frères, priez pour moi, je vais périr! »

Cette humilité serait dénature à nous toucher si M. Veuillot n'avait pas Timprudence de supposer qu'on lui porte envie pour sa piété et qu'on est tenté de lui adjuger le ciel. Dans un chapitre intitulé : Les gens qui ne pe7isent point, et qui a pour objet d'opposer les vertus de ceux-ci aux désordres et aux crimes des libres penseurs, M. Veuillot se met humblement en scène, lui, avec toute sa famille. Il tient à nous faire admirer son amitié fraternelle, comme si, nous autres, nous étions tous des Caïns, et comme si, pour n'aimer pas le saucisson à l'ail, on n'aimait pas son frère. Dans cette partie, destinée à servir d'exemple, le pieux écrivain revient sur ses tentations. Il paraît que l'aiguillon ne s'émousse pas aisément : écoutez ce cri superbe, dans sa soumission : « Voilà dix ans qu'un jésuite gouverne ma conscience; ces dix ans m'ont fait passer de la jeunesse à l'âge viril; j'ai durant ces dix ans soutenu le choc du démon du Midi... Le beau fantôme du plaisir s'est offert plus redoutable qu'à l'aurore de la vie. 11 m'a dit : Tu vas vieillir, tu seras vieux demain. Au fond de la coupe des belles années, il reste une dernière goutte de l'enivrant breuvage : ne la boiras-tu pas? »

Selon toutes les vraisemblances, M. Veuillot, bien qu'il ne le dise point, n'a pas bu cette dernière goutte; sans cela, à

292 ÉGKlVAliNS ET llOMMtS DE LETTP.KS

quoi lui aurait servi son jésuite? .\îais il a eu d'autres assauts à soutenir : il nous confesse que son orgueil n'est pas facile à comprimer ; nous nous en doutions, mais cet aveu a son prix, surtout par l'expression. « Tu seras pauvre et méprisé, criait cette voix stridente de l'orgueil; point de place pour toi dans ce monde, point d'éloges, pas même de justice. Ce que tu pourras faire de bien ne te sera pas compté, on calomniera ton esprit et ton cœur : il faudra dévorer toutes ces avanies et sans espoir de vengeance ! Les derniers grimaiids ne parleront de toi que comme d'un idiot fanatique. Et encore s'il ne s'agissait que de toi ! Mais tu les entendras t'insul ter dans ton culte et dans ton amour. Ils porteront leurs pattes sur tout ce que tu révères ; tu ne pourras élever contre ces sacrilèges que de vaines protestations étouffées par les clameurs de cent mille goujats. Ainsi m'a parlé l'orgueil, me soufflant ce feu sombre qui pénètre jusqu'à l'àmeetqui la déchire. »

Si l'orgueil de M. Veuillot parle avec cette grossièreté, son humilité devrait bien lui apprendre la politesse et les convenances. Mais, en vérité, ce ne serait pas la peine de s'être converti si on n'avait pas acquis le droit de damner un peu ceux qui sont encore dans la voie des ténèbres.

Dans une partie de ce livre aimable intitulée : les Tartufes, M. Veuillot place son portrait, avec une bonne grâce épigrammatique : « Le soir, ayant à peine, minuit sonnant, fini ma tâche, le front serré, les yeux brûlants, le cœur chargé d'angoisses, car le jour a été plein de sombres nouvelles, je traversais d'un pas pressé les rues endormies, je disais mon chapelet... Tout à coup la rue est remplie de cris, de chansons, de hurlements. Une centaine d'étudiants sortaient du bal avec des filles et s'en retournaient au pays latin. Ils n'étaient pas ivres; mais jamais la dernière populace des faubourgs, dans la fièvre du vin bleu, n'a troublé les airs de plus abjectes et plus obscènes vociférations que ces messieurs n'en faisaient entendre par pure gentillesse. Les guenons auxquelles ils donnaient le bras s'y joignaient d'une voix glapissante...

LES MELANGES DE M. VEl'ILLOT 293

a Mais quoi! ces jeunes gens sont l'espoir de la patrie et de l'avenir; et moi, laborieux ouvrier, qui rentre, en disant mes prières, dans une demeure dont la chasteté garde le seuil, je ne suis (|u'un vil jésuite, un citoyen pervers, un ennemi de la liberté, un empoisonneur de consciences ! Parmi ces libres 'penseurs, qui ciiantent comme ils viennent de danser, se trouve peut-être celui qui me viendra prendre un jour au milieu de ma famille et de mes livres, et qui me fera couper le cou, pour accroître d'autant le bonheur, l'affranchissement et la dignité de Tespèce humaine ! w

Quand nous disions que ce livre était une perpétuelle excitation à la haine! Des étudiants trop gais, chantant au sortir de la Chaumière, deviennent des bourreaux qui dresseront un jour la guillotine pour M. Veuillot. Voilà, n'est-ce pas, où conduit la libre pensée? Si ces absurdes et grotesques insinuations valaient la peine d'être réfutées, nous pourrions demander à M. Veuillot si ces libres penseurs n'ont pas été les premiers à abolir l'échafaud politique, et s'il a bien le droit de flétrir des hommes qui ont permis, en 1848, qu'on les insultât ainsi, impunément, dans son livre et dans d'autres. Mais M. Veuillot sait bien que sa tête n'a rien à redouter ; c'est môme parce qu'il a toute sécurité à cet égard qu'il parle avec cette violence; car, dans le cas contraire, il saurait dissimuler, n'ayant pas le tempérament d'un martyr.

Puisque M. Veuillot récite son chapelet le long de la rue, dans ses courses et ses promenades, il devrait bien apaiser dans ce pieux exercice la vivacité d'une humeur qui fait de lui un objet de scandale pour ses amis et de péché pour ses ennemis. Quoi! il dit son chapelet, et chaque grain ne lui rappelle pas une mauvaise pensée, un article diffamatoire, injurieux, écrit dans la journée! Il dit son chapelet, et il ne se demande pas si, dans son œuvre quotidienne, il n'a pas dénoncé, calomnié un ennemi; s'il n'a pas manqué à la justice, à l'impartialité, à la charité. Ce n'est donc que pour user le temps et pour s'empêcher de penser que M. Veuillotrécite son

t>y4 ECRIVAINS ET HOMMES DE LETTRES

chapelet ; car il est impossible qu'un quart d'heure, que cinq minutes de retraite en lui-même, s'il est chrétien, ne lui démontrent pas les emportements d'un zèle qui dépasse la mesure. Mais ce chapelet, dont on parle avec une humilité si orgueilleuse, n'est pas une lumière, c'est une garantie; on le récite pour s'endormir et non pas pour s'éveiller.

Le livre des Libres Penseurs, à quelque point de vue qu'on l'envisage, est une détestable action. ïl ne réfute rien, puisqu'il ne discute rien. 11 excite les citoyens entre eux au mépris et à la haine; c'est une satire sociale, c'est un réquisitoire furibond contre tout ce qui n'est pas l'ultramontanisme. Maladroit, inconvenant, obscène, sans dignité et sans courage, ce pauvre livre serait une honte pour le parti qui l'adopterait. Nous n'en avons parlé que pour montrer à quels excès de sottise et de maladresse peut conduire l'esprit aveuglé par le fanatisme et pour rappeler à M. Veuillot qu'il a tort de le prendre de si haut aujourd'hui et de prétendre qu'il n'injurie jamais. Cette orgie de diffamations témoignera toujours contre lui. Il se peut que maintenant le besoin d'une tactique diffé" renie se fasse sentir et que la protection des évoques lui ait été accordée à la condition d'une tenue plus sainte; mais nous ne pouvons pas oublier, nous, les vociférations passées, et il est bon de constater aux yeux des prélats qui se risquent derrière M. Veuillot ce qu'il y a de haine contre les diverses classes de la société, ce qu'il y a de rancune, de violence, d'orgueil et de cynisme dans ce journaliste frappé d'impuissance et d'épuisement à la suite de ses excès, et qui essaye vainement de se refaire un peu de dignité par des allures pédantes et doucereuses. Ce qui ressort avec éclat de ces citalions et de celles que nous ferons à propos de son nouveau livre, c'est l'allure embarrassée et farouche de la foi de M. Veuillot : elle se produit toujours avec aigreur ou avec emphase, elle n'a jamais la simplicité, la bienveillance, la charité d'une conviction invincible, et on dirait toujours que ce missionnaire véhément, qui passe d'une poésie extrava-

LKS MÉLANGES DK M. VEUILLOT 295

gante à une épilepsie furieuse, cherche autant à se persuader ce qu'il dit qu'à le persuader aux autres.

M. Veuillot abuse assez souvent de M. deMaistre pour que nous ayons bien le droit d'en user, une fois, à notre tour, contre lui-Tuême. Voici ce que pensait l'auleur des Soirées de Saint-Pétersbourg des gens qui injurient en discutant ; nous recommandons ce passage aux méditations de V Univers : « 11 y a une observation que je recommande à l'attention de tous ceux qui pensent et raisonnent : quand la vérité combat l'erreur, elle n'est jamais chagrine. En effet, il faut un microscope pour découvrir, parmi nos nombreux ouvrages de controverse, la moindre teinte de cette aigreur dont la faiblesse humaine sait cependant si difficilement se garer. Bellarmin, Bossuet, Rergier, ont passé toute leur vie à discuter, et il n'y a pas dans leurs écrits non-seulement la plus légère offense, mais même la plus légère personnalité. Les écrivains protestants présentent le même phénomène quand ils combattent l'incrédulité... L'erreur ne peut pas demeurer calme en attaquant la vérité; c'est là un fait palpable et décisif, la conscience ne peut s'y tromper. »

Que pense M. Veuillot de cette observation? A ce compte-là, ne serait-il pas dans l'erreur, et sa colère ne serait-elle pas un témoignage du peu de solidité de ses principes puisque lui, ultramontain breveté, il écrit en définitive des livres injurieux et athées, comme \es Libres Penseurs; car insulter Thumanité et la société comme il le fait, entrer en guerre avec tant de violence contre l'intelligence et l'esprit, c'est nier Dieu de qui relèvent toute société et toute intelligence.

Mais, nous dira-t-on, vous réveillez là de vieux griefs. M. Veuillot a écrit les Libres penseurs et le Lendemain de la

296 l'iCUIVAIî^yS ET HOMMES DE LETTRES

victoire dans une ébriété de critique; aujourd'hui, il est redevenu plus raisonnable; il a cuvé sa colère ; il s'efforce d'être grave; lisez plutôt son nouveau volume. Eh bien, nous avons lu ce volume qui doit le réhabiliter, nous avons eu le courage de combattre l'ennui de ces pages somnolentes, et nous avons retrouvé le même homme. Sans doute, le mot est moins cru, le geste moins hardi; sans doute, l'empâtement de la phrase en cache Faiguillon. Mais n'est-ce pas toujours une dénonciation, un réquisitoire? Dans ces Mélanges qui doivent traiter de religion, d'histoire, de littérature, de politique, dans quelle page, dans quelle ligne, dans quel mot M. Veuillot aborde t-il un point sérieux de discussion religieuse ou philosophique? Où est l'histoire, où est la littérature, où est la politique? Il attaque ses anciens amis, et il se défend, voilà le fond du livre. Mais comment attaque-t-il? et comment se défend-il? Ne lui demandez ni principes, ni raison, ni sentiment. Des phrases cauteleuses, des génuflexions devant la première guérite, aussi bien que devant l'autel; des attaques pleines de courage contre ce qui est tombé; enfin, pour grossir le bagage, cette réponse à M. de Falloux dont nous avons déjà parlé, et qui, pour être quelquefois spirituelle, n'en est pas plus pour cela une œuvre de controverse ou une étude. Ainsi donc, ce masque d'une modération recommandée par les prélats ne peut tromper personne. C'est toujours le journaliste qui croit que les journaux sont rédigés par des gredins, que la plèbe lisante à laquelle il s'adresse est la plus abjecte, et qui pense des bourgeois, des magistrats et de l'armée le bien que nous avons cité. Nous insistons sur ce point. Il faut que tous les alliés de M. Veuillot sachent le parti qu;ls peuvent tirer de lui et la confiance qu'il faut avoir dans ses sentiments d'ordre et de conservation.

Je sais que dans la préface des Mélanges l'amertume s'adoucit en mélancolie; on y parle, la bouche en cœur et les mains jointes, dans un style de romance tout à fait amusant, et l'on s'y plaint très-fort des blessures faites par

M. de Montalembert et par M. de Falloux. M. Veiiillot voudrait installer Tadoration de son sacré cœur; il se fond en amour; il se distille en quintessence ; il devient sérapbique; et, s'agenouillant comme Louis XI devant sa Notre-Dame d'Embrun, il appelle galamment l'Église sa mère et sa reine, il aurait dû rimer cela en couplets, car à l'occasion, dans ses grands épancbements, M. Yeuillot s'abandonne aux vers. Cette préface est sucrée et collante comme un nougat : on ne peut plus en retirer les dents. On parle avec une bumilité rougissante des vingt cinq évêques qui ont flétri comme une œuvre de ténètres les attaques contre V Univers; on laisserait volontiers dans l'oubli ces pages écrites au courant de l'improvisation ; on voudrait effacer ce qui peut se ressentir de l'impression du combat; mais on le laisse et on le publie, uniquement pour faire tomber un reproche dont la persistance indigne cet honnête M. Veuillot; il veut qu'on voie si véritablement il a le tort de donner à la discussion le ton de la violence et de Vin- ■jure. Nous avons dit pomment il s'y prend pour cela, il expurge son livre, pas assez cependant Mais quoi! peut-il renoncer à écrire? Et, s'il tient la plume, ce n'est pas par vanité. Que demande-t-il au monde? rien; mais à l'Eglise? tout. C'est d'elle qu'il espère: « homme, la miséricorde divine; citoyen, la renaissance et le salut de la patrie. )> On est tenté de dire à M. Veuillot : — Puisque TÉgiise seule est votre ambition et votre but, restez-y, enfermez-vous-y à triple serrure; mais ayez du moins l'humilité de n'en pas sortir. Est-ce que vous éprouveriez pour écrire la démangeaison des poules pour couver, dont vous parliez si bien dans les Libres penseurs'^.

Attendri par ses propres confidences, M. Veuillot nous raconte ses désillusions sur un ton d'ineffable poésie, il devient printannier. « 11 y a seize ans, dit-il, lorsque, plein encore des ardeurs de la jeunesse. L'esprit chargé de projets de livres, comme V arbre est chargé de fleurs au printemps, j'entrai dans ce travail sans repos du journalisme, je crus bien offrir à Dieu un sacrifice méritoire en abandonnant tous ces beaux

projets, et cette joie de m'essayer à donner une réalité aux rêves de mon imagination. »

Que ce!a est agréablement dit, et que Dieu dut être touché de ces primeurs dont on surchargeait ses autels! 11 ne paraît pas toutefois que l'holocauste ait été très favorablement accueilli, car on sent l'amertume d'un sacrificateur désappointé. Est-ce que M. Veuillot se serait trompé et aurait mis ses dons sur l'autel de Gain, au lieu de les mettre sur celui d'AbelV Quoi qu'il en soit, M. Veuillot est dégoûté du métier; il s'en est dégoûté lui-même, et il y a de quoi. Hors de l'Église, sa mr/e et sa mère, il n'est rien qui lui plaise, et, quand il daigne s'attaquer à quelqu'un, c'est sans joie véritable et uniquement par habitude. « A quoi bon contredire un politique, réfuter un philosophe, combattre un écrivain? Je ne vois plus rien qui mérite la peine que l'on y prend et qui commande ou excuse ce le que l'on y fait. Aucune cause ne paraît plus assez digne par elle-même d'être servie! » — Nous recommandons cet aveu aux alliés politiques de M. Veuillot. C'est donc uniquement par l'intérêt que l'Église peut porter à certaines causes que M. Veuillot consent à rester dans la bataille; mais comment se fait-il que l'Église s'intéresse à des choses qui ennuient un chrétien comme M. Veuillot? Et comment se fait-il qu'avec son dédain de la politique et des philosophes il n'aborde jamais une question sans la placer sur un terrain politique, et qu'il ne cesse jamais d'insulter les philosophes? Est-ce que l'Église n'aimerait pas la logique, que M. Veuillot l'aime si peu?

Cette préface prétentieuse et guindée dans sa mélancolie, qui n'a pour but que de placer son auteur dans une supériorité constante, relativement à la besogne qu'il accomplit, nous rappelle les premières pages des mémoires du docteur Véron. Il y a de l'analogie entre ces deux aimables écrivains; ils sont presque aussi chrétiens l'un que l'autre; ils ont expérimenté presque autant la vie. Le Bourgeois de Paris a vu les coulisses du théâtre et celles de la politique; M. Veuillot a vu

celles do la sacristie, qui valent bien les deux autres, et ils parlent tous les deux avec fatigue des gens qu'ils ont servis, prônés, et qui ne paraissent pas les avoir payés d'une estime suffisante.

Nous n'entreprendrons pas l'analyse ni la réfutation de ce volume, dont le meilleur morceau est la réponse à M. de Falloux, déjà discutée par nous. Nous nous bornerons à donner une idée du cboix que M. Veuillot a fait, pour aider à penser qu'il était incapable d'injure. Au point de départ, la haine radicale, absolue de l'ultramontain pour 1789 est posée en principe. Pas d'alliance possible 1 Le catholicisme- est l'ennemi, le contraire, l'antipode de la Révolution. C'est à la démonstration, au triomphe de cette idée que s'est dévoué V Univers. Commuent donc se fait-il le courtisan des constitutions qui ont proclamé les pincipes de 1789 à leur première ligne?

La Révolution est la raison, la légitimité de tous les pouvoirs en dehors du droit divin. Pourquoi donc M. Veuillot est-il aujourd'hui contre le droit divin avec les pouvoirs plus ou moins directement engendrés par la Révolution? Explique qui voudra cette contradiction entre la théorie et la pratique- Nous défions M. Veuillot de sortir de cette position faysse, sans un aveu cynique pour lui-même, ou sans une injure pour les gouvernements qu'il appuie.

Le premier chapitre de ces Mélanges, peu mélangés, est consacré à la démocratie, à ses rapports avec le christianisme. Nous ne doutons pas que, si au lieu de tomber par probité dans la réaction, le gouvernement provisoire avait installé, implanté solidement la république, M. Veuillot n'eût fini par essayer d'être ministériel, avec ses vingt-cinq prélats. C'est parce qu'il a vu la république chancelante qu'il l'a combattue. Il disait timidement, en novembre 1848, qu'il était démocrate avec VEvangile. Il l'eut dit fermement, poiir conserver son influence, si, au lieu de s'affaiblir, la république s'était affermie. Il posait les bases d'un traité possible qu il

n'a pas ratifié ensuite, parce qu'il n'y aurait trouvé aucun avantage.

Le second chapitre, daté de 1851, est une courageuse attaque contre le régime parlementaire. A l'approche du 2 décembre, en présence d'une assemblée impopulaire, M. Veuillot affirme l'inutilité d'une tribune, le danger de la discussion; il passe en revue les diverses monarchies et prouve que toutes, depuis 1789, ont été perdues par les orateurs. La théorie de M. Veuillot, qui ne manquait pas de flair ni d'habileté, a été ratifiée; nous n'avons plus à la combattre ni à la réfuter. Passons donc. Se donnant gain de cause, par suite du même système, et transportant les questions sur le même terrain politique où l'on ne pût pas le suivre, M. Veuillot attaque M. Cousin, ses faiblesses libérales, son parlementarisme, et avec le bon goût dont ce volume doit être la preuve, avec cette absence d'injures dont il est la démonstration, il affirme que de telles iniquités dégoûtent. Le mot est vif pour un homme qui se prétend poli. Entre une glorification du 2 décembre et un Magnificat en faveur de l'empire, le pieux journaliste raille agréablement les libéraux mystifiés, et plaisante, avec la légèreté que nous lui connaissons, les émigrés de 1851. On comprend que nous ne donnions pas dans le piège d'une controverse à cet égard. Nous constaterons toutefois que, peu satisfait d'injurier, M. Veuillot dénonce; mais il dénonce véritablement, clairement, ostensiblement; il dénonce au préfet de police, à la censure, les Débats, le Siècle, tous les journaux qui ont le tort de ne pas penser comme lui.

A la page 92, il définit en ces termes la Révolution et la grande assemblée qui a sauvé la France contre la coalition des étrangers, des émigrés et des prêtres : « C'était la grande révolution, la grande folie, le grand forfait du monde moderne. Il y avait un sénat de batidits et d'assassins. Ces forcenés étaient presque aussi ridicules qu'exécrables. Des i'olenr.^, fies laquais, dos apostats, do vils gredins, dans ce ramas

immonde, un gros de prétendus écrivains ou penseurs orgueilleux et sots, suant la peur ou le sophisme, lâches instigateurs, ou lâches complices de toutes ces atrocités, voilà l'ennemi. » La plume de l'écrivain des Litiges Penseurs reparaît dans cet aimable passage. Voilà comment un homme qui se prétend sérieux juge la Convention! voilà la justice qu'on peut attendre de ces fils de Loriquet! Et il se flatte de ne plus insulter! Mais qu'est-ce qu'il fait donc? Est-ce qu'il discute, par hasard? est-ce qu'il écrit l'histoire? Ne perd-on pas son temps avec cet infatigable excitateur à la haine et aux représailles violentes? Nous qui ne parlons qu'avec respect de ces gredins de la Convention, nous qui les voyons s'immoler tout entiers, même avec leur honneur, à la grandeur de la patrie et à la liberté, qu'avons-nous à répondre à cet homme, à ce prolétaire qui crache sur ses libérateurs? nous qui nous sentons le désir de la gloire de la France, l'amour de la justice et de l'humanité, et qui plaignons et honorons ces grands athlètes de la Révolution, pouvons nous engager un débat avec ce Marat qui les dénonce et les traite purement et simpleuient d'assassins? il y a pourtant dans ce chapitre un dilemme que nous trouvons exact et auquel nous applaudissons, mais qui nous semble un défi maladroit de la part des ultramonlains. « Le monde, dit M. Yeuillot, sera socialiste ou sera chrétien; il ne sera pas libéral, » Nous acceptons l'alternative : j'aime mieux un socialiste, quel qu'il soit, qu'un chrétien comme vous !

L'hydrophobie de la liberté rend M. Veuillot sacrilège envers toutes les gloires; attaquant les légitimistes qui font pourtant de leur mieux pour être catholiques et ennemis du progrès, il les accuse d'avoir eu des velléités de libéralisme. « Combien, leur crie-t-il avec dédain, un Lescure vous vaudrait mieux que dix Chateaubriand ! » Comment est-il possible de s'entendre jamais avec un pareil homme! nous pensons, nous, qu'un seul Chateaubriand vaut mieux que dix ''Lescure! L'épée, si fière, si forte qu'elle soit, se brise contre

une ëpée. Une plume s'y taille tout au plus et lui échappe. De Chateaubriand ou de Napoléon, qui a vaincu? Napoléon '. direz-vous; moi, j'affirme que c'est l'écrivain endormi sur son rocher natal.

Dans un passage intitulé : la Liberté de la presse, et daté de 1852, le rédacteur de ['Univers avoue, avec une naïveté qui pourrait passer pour du cynisme, qu'il n'osait répondre à ses ennemis tant que ceux-ci pouvaient répliquer; mais que, depuis qu'ils sont forcés au silence, ou à une extrême réserve, il est bien plus à l'aise; écoutez-le : « Nous nous déclarons hautement cent fois plus libres aujourd'hui que nous ne l'étions alors. Nous attestons en notre âme et conscience, et comme des témoins fidèles, que ces gens-là étaient sans foi, qu'ils ne pouvaient involontairement se tromper à ce point, qu'ils mentaient de dessein formé, ou qu'ils n'étaient que des maniaques furieux. » Quel dommage qu'on ne puisse en croire M. Veuillot sur parole, malgré le soin qu'il prend de se canoniser à chaque page! Il a été calomnié, assure-t-il, mais (( la calomnie ne durera jamais longtemps, et les calomniateurs fi7ii7vnt par avoir le chagrin de nous respecter. » Nous croyons très-sincèrement, pour notre part, que nous avons pris toutes les précautions possibles pour ne pas calomnier M. Veuillot. C'est ce qui nous empêchera sans doute d'avoir jamais le chagrin de le respecter.

Enjambons quelques chapitres sur l'empire, M. Veuillot les a mis par précaution, et pour qu'on y touche. Soyons donc logiques et conséquents avec nous-mêmes en n'y touchant pas. Dans un filandreux morceau sur l'Église et la monarchie, nous apprenons que le vertueux Malesherbes corrigeait « les • 'preuves dune édition clandestine.de VÈmile, condamné au feu par le Parlement. ») Nous savions cela. Mais ce que nous ignorions, c'est que, par ce fait, Malesherbes le vertueux (ce mot est souligné dans le livre de M. Veuillot) cessait de mériter l'estime des honnêtes gens. Flatteur délicatement rélrospoclif, iM. \euillol, non-seulement rend hommage à Napoléon

du rétablissement de l'Église catholique, mais assure de plus que le clergé, sous la Restauration, se souvenait avec reconnaissance des bienfaits de l'Empire. « Lorsque la puissance de Dieu (les Cosaques et la coalition) abaissait le maître du monde, lorsque sa miséricorde daignait le punir (il se serait bien passé de cette faveur spéciale), il affermissait son plus noble ouvrage, ces autels à l'ombre desquels plus d'un vieux prêtre, se souvenant de l'exil et de la captivité, aprié tout bas pour que la paix visitât Tâme de l'exilé et du captif qui avait été Temperenr Napoléon. » Franchement, il nous semble que le zèle ministériel de M. Veuillot devient hyperbolique et dépasse le but. Vouloir nous persuader que, sous la Restauration, les vieux-prêtres, c'est-à-dire les prêtres autrefois réfractaires, vendéens ou autres, songeaient à prier pour un autre souverain que pour sa majesté bourbonnienne, c'est supposer que nous ignorons l'histoire. Napoléon vaincu n'était plus que l'ogre de Corse ; et le clergé n'avait pas assez d'encens pour le trône de saint Louis et les fleurs de lis. Je sais bien qu'il entrait dans le plan de M. Veuillot de persuader que son parti n'est jamais ingrat; qu'on peut se fier à lui; qu'il donne des bénédictions en retour d'avantages réels ; mais le piège est visible, et par conséquent inutile. C'est d'ailleurs, entre nous, un médiocre profit à offrir pour un traité que la perspective de prières commémoralives en cas de décès ou de chute. Les vivants choisissent des alliés et n'ont que faire de pleureurs. Mais la Restauration, qui le croirait? se conduisit mal envers les ultramontains. M. Veuillot l'affirme ; les congrégations, l'influence cléricale, tout cela ne signifie rien. « La protection, dit l'insatiable sectaire, était principalement de parade et de faveur. Cela consistait en discours, en cérémonies, en offrandes. Cette vraie protection, qui consiste à donner à l'Église toute la liberté de son action et à restreindre autant que possible contre elle les attaques, les injures, les entreprises de la liberté politique, TÉglise ne l'eut point. » Nous demandons ce qu'il faut donner à ce parti pour quil soit content ; et nous ne

pourrions, en conscience, lui rien souhaiter de mieux que la Restauration'.... que nous ne souhaitons pas.

Le courage nous manque pour aller jusqu'au bout de ce fatras pesant qui répète à satiété les mêmes dénonciations; qui ne discute rien, ni avec personne, et dont il ne se dégage qu'un sentiment, la fureur de n'être point pris en assez haute considération par des âmes honnêtes comme celle de Lacordaire, par des personnages importants comme MM. de Montalembert et de Falloux. Dans son humilité, dans son écrasement volontaire et béat, M. Veuillot trahit l'orgueil le plus intraitable; il sait bien qu'en se courbant sous l'Église il se relève devant vingt-cinq prélats. Aussi ne cherchez pas dans ses livres, dans ce volume, d'autre but que celui d'une personnalité farouche, quel'animadversion publique embarrasse. Ce catholique ne sait pas, ne veut pas défendre le catholicisme. Intolérant comme tous les esprits qui ignorent la méditation et l'étude, il n'a ni générosité ni sérénité. Le calme chrétien, cet idéal tant vanté, lui fait défaut. Aigri contre tout le monde et contre lui-même, il ne respecte rien ; au fond, il hait l'ordre social et voudrait tout détruire au profit de son Église; c'est un communiste de sacristie, jaloux de l'ordre civil, de la force politique ; je ne sais si ceux dont il affecte d'être l'allié lui donnent la main ; mais je ne crois pas qu'il soit jamais utile à d'autres qu'à ses ennemis. Resté seul à la tête d'un parti, appuyé par l'indulgence de Rome et par la sympathie fatale des évêques, il est le plus grand péril et le plus grand scandale du catholicisme. MM. de Montalembert et de Falloux étaient en mauvaise position pour l'attaquer; hommes politiques, fusionistes versatiles, ils n'avaient pas

LES MÉLANGES DE M. VEUILLOT oOo

le droit de lui reprocher des opinions qu'ils ont partagées ou suscitées ; mais ils sentaient bien le danger, en le dénonçant. Par malheur, aucun homme dans ce parti n'a le droit de lui jeter la pierre. C'est une des fatalités du sophisme que de périr dans l'injure, dans le blasphème. Quand même je n'aurais pas d'autre argument contre M. Veuillot, celui-là seul serait invincible et prouverait tout ce que j'avance: sa colère, son sarcasme ! L'erreur est tyrannique. La vérité, qui se sent éternelle, est patiente, juste, miséricordieuse.

11 se peut que iM. Veuillot ait toutes les vertus de l'homme privé; il se les décerne; je les lui accorde, d'autant plus volontiers qu'il en a besoin. Mais j'affirme que comme journaliste, comme homme public, comme sectaire, il manque des qualités les plus vulgaires. Il se peut qu'il aime sa famille; qu'il soit bon père, bon fils, bon frère, bon ami ; je l'admets et ne veux pas en faire l'expérience-; mais il n'est ni polémiste loyal ni impartial historien.

11 a bien le droit, et il en abuse, de se servir de l'ironie, de l'esprit ; quand on retournerait une fois par hasard cette arme-là contre nous, où serait le mal? Mais il n'a pas ledroit, et il en use, de diffamer, de calomnier, de dénoncer. Au surplus, nous sommes persuadé qu'il ne sauvera ni sa cause ni sa vanité. Soit qu'il affecte le ton gourmé et qu'il renonce à l'injure, soit qu'il en revienne à ses gaillardises des Libres Penseurs, il n'a une apparence de force, aujourd'hui, que parce qu'il a à côté de lui une apparence de coterie; le jour où il sera seul, il ne sera plus. Cet homme n'a pour lui aucune chance, parce qu'il n'a contre nous aucune idée. Nous n'en parlerons donc plus qu'aux heures de gaieté, et nous ne ferons plus à nos adversaires l'injure de perdre le temps à les négliger pour nous arrêter à lui. La lecture des Mélanges ôte toute ardeur de polémique ; quand un écrivain autrefois odieux, devient simplement ennuyeux, il ne faut plus que le laisser faire ; il consomme sa ruine. M. Veuillot est un traître pour la société; pour son parti, c'est un ennemi ; pour nous, ce n'est

plus qu'un grotesque. Ce livre des Libres Penseurs, ridicule et méchant, immoral et calomniateur, mériterait d'être brûlé si les libres penseurs étaient de ceux qui allument des bûchers. Quant au livre des Mélanges , il mériterait tout au plus d'alimenter le feu pour brûler l'autre.

!*■ iiovembie 1856.

S'il n'y a pas de société aimable qu'on ne soit obligé de quitter; il n'y a pas non plus de comédie qui ne finisse à la longue par fatiguer le rire. C'est à cette lassitude de la bonne humeur qu'il faut attribuer le silence absolu au milieu duquel se produisent les deux nouveaux volumes de M. Veuillot. L'Univers est obligé de faire lui-même de longues réclames pour les œuvres de son rédacteur en chef. La foi mollit dans les âmes et l'édition ne se vend pas. Le goût se perd; ou plutôt il se retrouve, selon le point de vue auquel on se met pour trancher la question. On est rassasié d'injures, de scandales, de fausse componction ; et c'est en vain que M. Veuillot entasse volumes sur volumes pour justifier ses colères, et pour prouver sa loyauté que ses anciens amis mettent en doute; la cause est entendue depuis longtemps par le public; on n'écoute plus ; on n'a pas le temps de s'arrêter à ces commérages de sacristie.

Soit entêtement de critique, ou, ce qui est plus probable, soit intérêt pour M. Veuillot, nous avons voulu échapper à l'indifférence, au dédain universels. Nous avons lu consciencieusement ces deux énormes livres, comme si la conscience devait y trouver quelque chose. Nous avons cherché dans l'entassement de tous les articles, de toute la polémique de

' Me'lmiqefi. 1. II et ITT.

['Univers, quelque étude dont nous pussions tirer parti. Il nous semblait difficile qu'un polémiste de cette verve, de cette violence d'expression, n'eût pas quelques belles et bonnes pages à fournir comme élément à notre gaieté ou à nos passions politiques. Mais, en dépit de notre bienveillance exagérée pour M. Veuillot, nous sommes obligé d'avouer notre déception. Il ne se trouve rien, absolument rien, dans ces deux volumes, qui mérite la peine d'éveiller le rire ou la colère. Tout ce grand feu est éteint; toute cette indignation paraît froide; et jamais on ne sent mieux l'isolement du parti ultramontain dans la société du dix-neuvième siècle qu'en feuilletant toutes ces pages, qui autrefois paraissaient brûlantes, et qui gèlent les doigts. On n'y trouve plus rien qui corresponde à l'esprit public. Tout cela paraît usé, démoli si complètement, qu'on n'éprouve même plus un plaisir rétrospectif à le lire, tant la mémoire elle-même se refuse à rentrer dans ce milieu inutile et malsain.

Quel intérêt ont pour nous maintenant la lettre à M. Villemain, sur la liberté d'enseignement, les querelles avec les Débats et l'Université, les élections de 1846, le Sonderbund? Tous ces articles d'un journal ne forment pas les chapitres d'un livre. Éloignés du moment qui les vit naître, de la circonstance qui leur donnait de l'à-propos, on les trouve vides, quand ils ne sont pas grossiers. Il faut autre chose que de la passion et de la haine pour vivifier une œuvre; il faut une foi féconde, des idées, de la science. M. Veuillot n'a rien de tout cela. Use bâties flancs pour être ému, et, si l'on s'amuse quelquefois de ses convulsions, on n'en est pas touché. Mais, quand ces épilepsies apparaissent à distance, dans un lointain qui les isole pour jamais de nous, elles semblent bien plus ridicules et bien plus chétives encore.

Je crois donc que cette publication des Mélanges de M. Veuillot est de tout point un mauvais calcul. L'écrivain a voulu se justifier aux yeux de ses anciens alliés qui l'attaquaient et lo dénonçaient; mais ennuyer n'est pas convaincre ; et l'entasse-

ment des articles, surtout avec l'indifférence du public, attestera le dépit du rédacteur en chef de VlJnivers, mais ne répondra jamais de sa candeur.

Pourtant l'édition ne manquait pas d'une certaine habileté. Le piège était, au point de vue commercial, assez subtil. On avait mis dans le premier volume, contrairement à l'ordre logique et à la chronologie, les derniers articles de polémique, ceux qui avaient servi tout récemment contre MM. de Montalembert et de Falloux. On espérait ainsi allécher les lecteurs. Dans le second volume même, une préface d'une violence comique avait pour but de soutenir l'appétit. Mais la viande est bien creuse 1 Le breuvage bien amer! Il paraît que les besoins de la justification de M. Yeuillot nécessiteront encore trois autres volumes! Que ce bon M. Yeuillot est difficile à justifier ! Mais le public n'a rien fait, lui, pour être soumis à cette rude épreuve! Si l'écrivain de VUnivers n'attend son salut que de ses lecteurs, il est perdu; et mieux vaut pour lui puiser de la résignation dans la foi que de continuer une lutte insensée contre l'inattention universelle.

C'est dommage ! S'il y avait un écrivain véritable, un philosophe à idées, un chrétien à charité et à effusion, derrière cet énergumène, certaines pages qui paraissent emphatiques et grotesques atteindraient à une sorte d'éloquence.

Écoutez plutôt : « L'Église, dit M. Yeuillot, ma donné la lumière et la paix ! )) — Quelle lumière, hélas! Et surtout quelle paix ! — a Je lui dois ma raison et mon cœur. » — Je crois, moi, que l'Église est payée et que M. Yeuillot ne lui doit rien. — « Cest par elle que je sais, que f admire, que j'aime, que je vis. » — Il est impossible de faire plus de tort à l'Église, si l'on juge du foyer d'admiration, d'amour, de vie, par la flamme qui s'en échappe. — « Lorsqu'on Vattaque, j'ai les mouveynents d'un fils qui voit frapper sa mère. J^essaye d'arrêter la main farricide, j'essaye de la meur- Tiiiii. )) — Je crois que la dernière tentation est plus fréquente que la première. <( — Certes, je n'ai le malheur de haïr

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aucun homme. » — YoilàM. de Fallouxbien rassuré; il n'induira pas son ancien ami en péché mortel. — « Mais lœuvre à laquelle beaucoup dliommes se condamnent et dont je vois tous les jours des effets irréparables, je la hais. Je la hais d'iinepassion que rien n'épuise, que rien n endort, qui, malgré moi, quoi que je fasse, éclate en âpres gémissements / » -- A la bonne heure! nous retrouvons là notre Veuillot, le vrai, le seul, celui qui éclate en âpres gémissements. Gémissements est un mot bien faible, malgré l'épithéte âpres. Il est vrai que nous ne sommes pas au bout et que le fils de TEglise complète plus loin sa pensée évangélique. « Qu'elles m'écrasent sous leurs débris (s'écrie-t-il en parlant des idoles de la libre pensée), pourvu quelles croulent l Que je meure impuissant aux pieds de leurs autels, pourvu que fen atteste la stupidité et l'infamie! » — Cette fois, je tiens mon homme. Pauvre M. Veuillot! Espérons qu'il ne mourra pas, puisqu'il n'a encore attesté la stupidité ni linfamie de personne. Mais, s'il vit, qu'il laisse vivre les autres ; et qu'il n'expose pas ceux qu'il épargne à mourir d'ennui en le lisant. C'est peut-être assez de Mélanges comme cela. M. Veuillot fera bien de s'en tenir à trois volumes. On nous menace de trois autres. Ceux-là, nous les lui laisserons tout entiers sur la conscience, et il verra ce qu'ils pèsent!

15 juin 1857.

FLECHIER'

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