A M. L'ABBÉ FLÉCHIER
« Je rougirais mille fois plus des compliments que vous me faites sur vos vers latins que je ne rougirais de ce que vous dites de la bonne volonté. Tout de bon, monsieur, je crois que vous vous moquez un peu de moi. Ce qui me fâche, c'est que je ne me sens pas disposée à m'en mettre fort en colère. Il est juste que je souffre quelque raillerie pour me punir de la témérité que j'ai eue de vous demander des vers dont je ne suis pas capable de connaître toutes les beautés.
(( Anne-Mahie de la Vigne. »
Cette correspondance ne prouve pas assurément une galanterie effective et pratique, mais elle en démontre la possibilité et la vraisemblance. C'est tout ce qu'il est nécessaire de prouver.
Nous ne sommes donc pas surpris des étranges récits que se permet la plume de l'abbé Fléchier, et nous n'avons pas besoin de la petite plaidoirie de M. Sainte-Beuve pour l'en amnistier. Ce ton et ces allures sont du temps. On était grave en chaire, devant des belles dames fort décolletées, mais on se permettait sans scandale des familiarités de langage et des audaces d'esprit, quand on voyait de près ces appas contre lesquels on anathématisait de loin et de haut, et ce qui nous blesse dans ces Mémoires, c'est moins leur badinage que la sécheresse avec laquelle on parle des choses navrantes que révélaient les procès.
Fléchier était précepteur des enfants de M. de Caumarlin, et c'est en celte qualité qu'il accompagna celui-ci en Auvergne, on le roi envoya des magistrats pour réprimer les vio-
FLECHIER 517
I en ces scandaleuses exercées par la noblesse. Les grands jours étaient des assises extraordinaires tenues par des commissaires choisis parmi les membres du parlement. Celles de 1665 se composaient de Henri Potier, sieur de Novion, président au parlement de Paris, de Lefèbvre de Caumartin, maître des requêtes, qui devait tenir le sceau, et de seize conseillers de la compagnie. M. Denis Talon en était le procureur général.
Fléchier raconte l'arrivée à Riom de l'austère compagnie, l'ennui des discours et des compliments, et pour faire ses preuves immédiates de conteur aimable, il débute par un petit récit, par un doux roman d'amour dans lequel nous trouvons un nouveau moyen de correspondance, à l'usage des victimes cloîtrées. Deux amants s'entretiennent en déposant dans le corsage de quelques petites filles, et à l'insu de celles-ci, des billets doux qui sont ensuite repris, sans que les intermédiaires innocentes, qui se laissent embrasser et choyer par les deux amants, se doutent de leur rôle utile.
Mais les billets doux ne suffisant plus à l'entretien de la flamme de nos deux amants, ceux-ci se rendent à Vichy, et voilà le procédé fort ingénieux imaginé par ces tourtereaux inventifs pour se voir plus aisément : le galant attendait sa belle, et celle-ci, sous le prétexte de (quelque commodité (c'est Fléchier qui parle), se faisait conduire vers lui. « Jamais, ajoute le spirituel prélat, on n'a bu des eaux.de Vichy avec plus de plaisir ; jamais on n'a eu plus d'envie de les aller rendre. »
On arrive à Clermont. Les grands jours sont ouverts ; le procureur général, M. Talon, visite les prisons; Fléchier, de son côté, fait d'autres visites, et il se met immédiatement en quête d'une dame à laquelle il puisse reporter sa pensée. Il croit avoir trouvé son héroïne dans mademoiselle d'Aubusson : (( Mais, dit-il , comme ces beautés voilées ont je ne sais quoi de triste et de contraire à mon inclination , je m'attachai
particulièrement à la conversation de madame de Brion, qui lut ma meilleure rencontre. ))
S'il aime les dames, l'abbé Fléchier n'aime pas les capucins. Un d'eux, qui n'avait point la barbe si vénérable que les autres, trouve grâce devant lui parce qu'il le salue poëte.
Pendantque l'abbé Fléchier galantise, prêche, et soupire dés madrigaux, le tribunal, voulant débuter par un coup d'éclat et imprimer quelque terreur à toute cette canaille titrée qui se joue du roi et de la justice, fait arrêter le vicomte de la Mothe de Canillac, « fort considéré dans la province, et le plus innocent des Canillac. » Il était coupable de meurtre tout simplement, c'était peu de chose. On le jugea, il fut condamné à mort et exécuté quatre heures après. Cette sévérité pour le plus innocent avait pour but de terrifier horriblement les plus coupables. Voilà les procédés bizarres de la justice des grands jours. Fléchier ajoute que l'accusateur et les témoins étaient plus criminels que l'accusé. Aimable temps! aimable justice !
Au surplus ces Canillac sont des Mauprats démuselés. Nous en voyons détiler une bande qui se croient tout permis et dont les moindres peccadilles les enverraient aujourd'hui aux galères. Mais la justice, satisfaite d'un premier meurtre, admet quelque adoucissement dans la suite de sa tâche, et on effigie seulement la plupart de ces bandits. Fléchier raconte tout cela en souriant d'une façon agréable. Il assiste à des affaires civiles. Un moine réclame contre les vœux et demande à être relevé de la chasteté forcée. Le tribiinal le renvoie au froc. Une novice que l'on contraint à prendre le vode proteste et réclame la clef des champs. — « Si les filles qu'on sacrifie tous les jours avaient cette résolution, dit l'abbé Fléchier, les couvents seraient moins peuplés. » L'arrêt est bon à recueillir, et aucun trait ne manquera au tableau, à la satire de la société du dix-septième siècle, t léchier trouve que les récits de procès ont besoin d être interrompus, et il les entremêle de conversations quintessenciées sur le mérite des femmes ; puis il re-