FLÉCHIER
puis à lui faire l'honneur dont le frère Léotade a été l'objet, c'est-à-dire à le réhabiliter.
Fléchier profite d'un rayon de soleil pour aller, le jour de la pendaison, se promener agréablement dans un beau jardin, et il est probable qu'il oublia de joindre ce jour-là à la lecture de son bréviaire une courte oraison pour le repos de l'àme de son confrère qui en avait bien besoin. Dans cette délicieuse promenade, qui distrait l'abbé des horreurs des grands jours, il est question d'un singulier évêque et d'un singulier clergé. Je laisse parler Fléchier. « 11 (Févêque en question) était si peu retenu dans les fonctions de son caractère, qu'un gentilhomme lui ayant demandé un jour dispense pour presser son mariage, il lui dit qu'il ne l'accordait qu'à la condition qu'il serait co.., et ses aumôniers ajoutèrent des choses que je n'ose dire. »
Un autre fou, curé d'Alençon, bien digne d'avoir un tel prélat pour évêque, « montait en chaire, dit Fléchier, tous les jours de l'an, et publiait le nombre de c... qu'il avait dans sa paroisse, et marquait si l'année qui venait de finir avait été bonne ou mauvaise; en faisant la procession, il faisait des cornes aux marguilliers... etc., etc. )) Quant aux relâchements du clergé de Clermont, ils ont été si grands, qu'il y a une bulle du pape qui exempte de la juridiction de l'évêque (( les chanoines et les enfants qu'ils auront eus par quelque crime que ce soit. »
Tout cela est raconté, bien entendu, sans indignation, en souriant, écrit d'une main blanche, coquette, ornée de manchettes, et pour la plus grande joie de quelques belles dames que ces histoires auront sans doute fort égayées. 0 le grand siècle! modèle désespérant! et comme M. Veuillot a raison de douter que nous puissions jamais en revenir à ces époques de foi et d'autorité!
Le 13 novembre on juge un infanticide, nouvelle plaisanterie du galant narrateur. Le mari de l'accusée reniait la paternité de l'enfant mort. La femme la lui attribuait, avouant
que sans doute il n'y avait pas pensé, Fléchier rapporte que le mari protestait, « disant que ce sont des choses sérieuses qui ne se font point avec tant de distraction, et qu'on voulait le faire plus père qu'il n'était. » On donna le fouet à la femme, et on la marqua de la fleur de lis.
L'auteur des Mémoires affectionne les plaisanteries concernant les ecclésiastiques. C'est là le sujet de ses meilleures railleries. Il s'égaye d'un évèque qui fait son entrée à cheval, en caracolant, et dont les bénédictions restent en l'air, à moitié chemin. Cependant les grands jours fonctionnent de leur mieux, leur sévérité n'est pas trop farouche, ils ont mis du sang sur leur première page, cela leur suffit. A moins d'y être contraints, ils laissent échapper les coupables, et se mont rnt indulgents. Cependant le peuple, ce serf des chanoines, cette victime des Canillac, cette chair qu'on tenaille quand elle est homme, qu'on viole quand elle est femme, le peuple a quelque espoir : les grands jours, si trompeurs qu'ils soient, font naître dans son cœur l'illusion d'une justice humaine. 11 en conclut 1 affranchissement, et, relevant un peu la tête de son bourbier, il regarde en face son seigneur, ce qui irrite celui-ci. Fléchier, fils d'un marchand de chandelles, mais tonsuré à rhôtel de Rambouillet, n'est pas plus tendre qu'un parvenu ne doit l'être pour les siens. Il n'est donc pas éloigné de blâmer les grands jours pour les velléités d'insolence qu'ils suggèrent à ce peuple misérable.
Nous glisserons sur une histoire conjugale entremêlée d'indispositions scandaleuses, pour arriver à l'affaire de ce procureur du roi, en la ville d'Évreux, hautementaccusé par madame de Vieuxpont de professer des idées républicaines. Il paraît (on ne s'y attendait guère) qu'au dix-septième siècle c'était déjà un crime énorme et une infaillible calomnie d'être soupçonné de républicanisme. Il est singulier de trouver sous Louis XIV un semblable délit reproché; mais madame de Vieuxpont, dont la descendance ne doit pas être éteinte, formula nettement sa dénonciation. Ce procureur est accusé
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d'avoir dit publiquement, nous citons Fiéchier : u que la monarchie est un fâcheux gouvernement, qu'il serait bien plus à propos de changer le royaume en république, de réduire l'État à la forme du gouvernement de Venise, etc , etc. » Le procureur d'Évreux se disculpa aisément. Le même bonheur n'arriva pas à un curé qui avait professé tout haut, en chaire, les mêmes opinions, et qui invoquait la république romaine contre le roi et les ministres. Le curé patriote fut banni pour un an et condamné à quelques réparations; il paraît qu'il avait endommagé par son hérésie le gouvernement du grand roi. N'est ce pas une rencontre bizarre que de trouver de pareils mois, république, liberté, à cette époque, et serait-il plus invraisemblable de trouver des libéraux en Russie?
L'espace nous manque pour citer tous les faits carac^téristiques mentionnés par Fiéchier, Un grand prévôt qui avait abusé de sa charge fut acquitté parles magistrats, sous le prétexte spécieux qu'il était vieux, malade, goutteux, et que ce lui serait un plus grand supplice de vivre que de mourir. Tout le monde applaudit à cet arrêt de subtilité philosophique, et le condamnéapplaudit plus fort que tout le monde. Mais les arrêts finissent par ennuyer l'aimable abbé; il nous entretient des muses qu'il cultive, des galantes réunions auxquelles il assiste, des danses un peu trop expressives dont il est témoin : la bourrée, la goignode, sont, il paraît, des ancêtres du cancan moderne, pour nous servir du mot consacré. Il est curieux de voir le futur panégyriste de Turenne nous donner la description minutieuse de ces folles danses qui lui rappellent u les bacchantes dont parle l'antiquité. »
Le plus grand criminel que les grands jours eurent à juger fut le marquis de Canillac. Celui-là est un Barbe-Bleue complet ; il entretenait douze bandits qu'il appelait ses douze apôtres, et il n'est pas d'infamies qu'il ne se soit permises. On le laissa s'échapper, et la justice l'exécuta en efligie; ce qui réjouit fort le délicat abbé, car, alors, dit-il, on avait la justice sans avoir le sang répandu.
ô^2i IXKIVAINS tT KOMMIlS DE LETTRES
Le lils valait presque le père ; « mais, comme dit Fléchier, c'est être bien innocent en Auvergne que de n'avoir commis qu'un crime, et un fils qui n'a été criminel qu'une fois paraît bien juste à comparaison d'un père qui l'est toujours. » Cependant ce jeune soutien de l'honneur scélérat des Canillac n'y allait pas de main morte, il tua un prêtre qui lui reprochait le scandale de ses amours. On se délassait des affaires criminelles par des causes bouffonnes. C'est ainsi que madame Laroque-Massebeau demande le divorce et a recours à de si singuliers reproches contre son mari, que ces aimables juges se donnent le spectacle d'une épreuve publique. Uépreuve ne tourna pas à l'avantage du mari. « Et c'est une question » dit plaisamment l'abbé, « de savoir s'il faut appeler l'épouse madame ou mademoiselle. »
La mort des frères Comhalibœiif, trop petits gentilshommes pour n'être pas exécutés, est une des dernières émotions des grands jours. Ce qu'ils avaient fait ressemblait exactement à ce qu'avaient fait tant d'autres; ils ne purent échapper, voilà la différence. Flécliier a un mot ravissant, tendre et humain, à propos de la mort de ces jeunes hommes. « L'aîné, écrit-il, monta ensuite sur l'échafaud avec beaucoup de fermeté, et, passant sur le corps de son frère même, que cet exécuteur de province 7i' avait pas eu V esprit de couvrir, il reçut le coup et la tragédie fut finie. » Comme cette raillerie au profit des bourreaux bien élevés est d'une piquante saveur !
En effet cette exécution est le dernier acte de la tragédie des grands jours, on finit par des noces, des ballets, des festins, et Fléchier, fort peu édifié de la province, malgré les femmes charmantes dont les aimables propos ont essayé de lui dorer l'exil, Fléchier revient à Paris avec ses élèves, laissant ce monument de son voyage.
Nous l'avons dit en commençant et nous le répétons pour finir, cette relation écrite avec un style d'un bel air, mais dont les grâces sont plutôt celles du temps, delà mode, que celles de fécrivain, celte relation est fort instructive, fort in-
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téressante au point de vue des mœurs, des opinions, de la moralité de la société aristocratique et religieuse ; mais elle atteste partout la sécheresse de cœur, la futilité d'esprit d'un prêtre, d'un homme instruit, qui assiste à ces grands efforts de la royauté contre la noblesse, à ces incidents terribles, sans trouver le prétexte d'une réflexion sérieuse, d'une préoccupation morale, de quoi que ce soit enfin qui révèle l'homme de réflexion, d'étude, de pensée. Il n'y avait décidément en lui que l'esprit d'un rhéteur dans l'enveloppe polie et glacée d'un prélat du monde. Une sorte de sottise infatuée s'étale dans ses Mémoires, dont la publication est, malgré tout, un grand service rendu à l'histoire, à la vérité, mais qu'on ne fera jamais accepter comme une œuvre de style et d'àme. Sachons donc gré aux éditeurs du soin qu'ils ont apporté à la publication de ce livre, témoignage impartial et écrasant contre le clergé et la société du dix-septième siècle; mais n'abusons pas du nom de Fléchier pour imposer à l'estime des amateurs des pages prétentieuses et fades qui ne valent beaucoup que par les faits et ne valent que très-peu par l'expression.
Les Mémoires sur les grands jours ont leur place marquée parmi les documents essentiels ; mais ils n'ont rien à faire avec les chefs-d'œuvre de style et de pensée. Sous celte réserve, nous sommes heureux d'applaudir à la belle édition que la librairie Hachette vient de donner, et qui, en reprenant la tâche du respectable M. Gonod, le venge des attaques ridicules, mais violentes, auxquelles il s'est vu exposé.
1 ■" janvier 1857.
La mort de M. Paul Delaroche a été l'occasion des articles et des commentaires en usage au convoi de chaque célébrité. Tous les journaux et toutes les revues ont jeté sur son œuvre ce coup d'œil rapide que facilitent les biographies et les catalogues ; on a répété ce qui avait été dit cent fois ; on a critiqué ce qui avait déjà été critiqué; on a rappelé les disputes d'école. MM. Delacroix, Ingres, sont rentrés pour un jour dans ce champ clos solennel que le pédantisme des Aristarques aime toujours à ouvrir. Mais il nous semble qu'on a manqué l'occasion de l'enseignement le plus précieux, et que cette mort d'un homme éminent n'a servi qu'à des questions secondaires ; quand il y avait à en tirer parti pour l'éternelle et plus importante question de la dignité de l'artiste, de son rôle dans la société politique, de sa probité, de son caractère enfin.
Chacun est libre dans ses préférences ; et, quoiqu'on l'ait mise en proverbe, c'est une vérité très-réelle que celle-ci : On
ne peut disputer des goûts et des couleurs. Mais uul n'est libre de mépriser, ou seulement de méconnaître, la fermeté, dans une époque de mollesse et d'abandon moral; nul n'a le droit de refuser son hommage à l'homme fier qui traverse les marchés humains sans s'y arrêter pour acheter ou pour vendre, et qui sait allier à une tendresse discrète et profonde tout juste assez de misanthropie pour ne pas croire aux hommes en croyant à l'humanité. Philinte est un excès ; Alceste en est un autre aussi, que nous n'avons pas souvent à combattre aujourd'hui. Mais l'homme qui sait établir une sorte de pondération entre le mépris et l'indulgence; qui, fermant son cœur du côté de la foule, l'ouvre du côté de ses amis; qui, ayant touché la gloire, n'en a pas été étourdi et continue à chercher l'estime; l'homme, enfin, qui préfère le travail au succès, le silence à l'applaudissement, et qui n'a jamais sacrifié une conviction à un honneur, un principe à la popularité, cet homme-la, loyal comme Alceste, aimé comme Philinte, est dans la juste et difficile mesure qu'il faut admirer par-dessus tout; il atteint gravement et simplement à une sorte d'idéal ; il doit être étudié et proposé comme modèle; et, quand il meurt, on doit le regretter et le pleurer pour autre chose encore que pour ces œuvres visibles, qui restent dans les musées humains et qui ne rapportent tout au plus que de la gloire.
11 nous a semblé que M. Delaroche était précisément un de ces caractères, devenus si rares depuis qu'ils sont devenus si nécessaires; et les confidences de ses amis, les fragments de sa correspondance que nous avons recueillis, nous ont confirmé dans cette opinion qui manquait trop aux notices biographiques dont il a été Tobjet. Sans doute, on a dit que c'était un honnête homme; mais qui donc ne se croit pas un honnête homme? Sans doute, on a vanté son désintéressement; mais il nous a paru qu'on n'avait pas assez insisté sur cette virilité de conscience qui est son caractère propre, son génie.
Quand nous nous arrêterons désormais devant les tableaux de M. Paul Delaroche, nous retrouverons dans cette peinture
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savante, correcte, prévoyant tout et ne laissant ni obscurité dans l'émotion ni vague dans l'imagination, cette netteté, cette sérénité d'un esprit équilibré, que le devoir surveille, et qui, n'ayant jamais souffert d'excès, n'a à se reprocher ni une palinodie ni une ingratitude. Ces hommes-là, d'ailleurs, sont rares de tout temps, et, si je ne craignais de donner un tour agressif à ma sympathie, je dirais que ces artistes-là deviennent introuvables.
La vanité, le besoin d'escompter tous les jours la renommée, l'amour des jouissances puériles de l'opinion, déroutent la plupart des admirations qui vont au delà des œuvres contemporaines et qui cherchent l'homme sous l'artisan.
Le mal de ce temps- ci, c'est l'abus de l'adresse et du talent qui sert à amnistier tout. Croyez ce que vous voudrez; ne croyez pas, au besoin, si le fardeau d'une idée vous importune; mais ayez la grâce, la superficie, le luxe;. mais charmez et amusez! La critique, si l'on veut bien donner ce nom à l'œuvre qui se fait ou qui ne se fait pas au bas de quelques journaux et dans quelques revues, la critique n'ayant pas de foi n'a pas de colère : elle pardonne tout, parce qu'elle ne demande rien ; et l'artiste, quel qu'il soit, n'est plus qu'un industriel spécial, libre de sa conscience, ne garantiosant que sa marchandise et ne garantissant pas ses convictions.
N'entendions-nous pas, il y a quelques jours, en pleine Académie, un vieillard respectable recommander aux savants de s'isoler dans la science et invoquer les joies égoïstes de l'abstention? Je sais bien que M. Biot disait qu'en fuyant les périls de la place publique on fuyait aussi les séductions de l'ambition ; mais une vertu qui s'abstient du combat est-elle une vertu? mais ne peut-on cesser d'être égoïste qu'en devenant ambitieux, et ne peut-on ouvrir son âme sans la vendre? Âh ! ne prêchez pas l'égoïsme : nous avons déjà la vénalité I Un savant, un écrivain, un artiste qui, sous prétexte de rester honnête, refuse de participera l'œuvre commune, au danger, ou du moins aux préoccupations du moment, celui-là trahit l'huma-
nité; et, d'ailleurs, presque toujours cette prétendue abstention n'est que le prétexte d'une ambition habile qui se réserve pour le plus offrant. Kn alléguant qu'ils n'étaient pas des hommes politiques, certains savants et certains artistes se sont fort bien entendus tour à tour avec tous les pouvoirs politiques et n'ont jamais été fidèles qu'à celui du moment. Cette théorie est commode, et nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à propos de la dernière séance académique. Mais il faut bien répondre à l'objection que des amis trèssincères de l'art en général opposent aux tendances sociales que nous nous efforçons de chercher dans tous les produits du pinceau, de la lyre, du ciseau ou de la plume. « L'art, disentils, ne doit avoir ni drapeau ni cocarde. La beauté est de tous les partis, et, pourvu qu'une œuvre plaise ou émeuve, on ne va pas s'informer des opinions, du caractère de son auteur, w Cette objection est spécieuse; mais elle ne s'adresse qu'à l'artiste factieux, qu'au pamphlétaire qui fait dévier son talent pour satisfaire sa passion. L'art n'a pas de drapeau. Mais l'artiste, qui est aussi un citoyen, doit en avoir un. Nous permettons aux industriels, aux avocats, aux hommes d'affaires, de disserter des intérêts publics; nous trouvons tout simple qu'aux jours d'élection toutes les fonctions sociales coopèrent à la tâche commune; et l'artiste, enfant gâté et inutile, aurait le droit de s'isoler, de ne se mêler jamais à ces difficiles épreuves! Il aurait le droit, le jour où le pavé des rues gronde sous les chariots de l'artillerie, de se mettre en chantant à son ébauche, et de peindre ou de modeler, sans plus de souci des vaincus ou des vainqueurs? Je ne demande pas que la peinture soit un manifeste ; pourvu qu'elle soit de la bonne peinture, elle aura satisfait à une condition essentielle de son but; mais je dis qu'elle ne sera de la bonne et de la sérieuse peinture qu'à la condition d'être inspirée par une conscience droite, satisfaite d'elle-même, en paix avec ses convictions. Je dis qu'on sentira malgré tout, dans le pinceau facile et superficiel, un esprit banal et prêt pour tous les tableaux comman-
des; je dis que dans la gravité, dans la précision d'un autre, on devinera, au contraire, une âme contenue et ferme, qui a des principes et qui les maintient. Et puis, les regards du public ne s'arrêtent pas à la toile, à la statue; d'où vient qu'on sait que M. Paul Delaroche est resté fidèle à des affections que nous respectons, sans les partager? Il n'a pourtant jamais fait acte de parti dans ses tableaux. li n'a jamais peint la liberté violente, effarée, s'élançant sur les barricades ; mais il n'a pas non plus été courtisan. 11 serait difficile de dégager de son œuvre une propagande ; mais pourtant oit sait, et on l'en estime, qu'il a gardé la piété du souvenir. Que cette opinion, constatée et reconnue, n'ajoute aucune lumière, aucun effet d'ombre ou de clair-obscur aux tableaux de M. Delaroche, je le conçois ; mais elle ajoute l'estime du cœur au charme des yeux ; mais elle fait aimer l'homme et grandit l'artiste de toute la dignité du citoyen. C'est là un mérite qu'il est à propos de faire ressortir, de recommander, que M. Paul Delaroche a apporté, sans grand succès, dans la famille de M. Horace Vernet, et que par malheur il n'a pas légué à tous ses élèves. J'affirme que ce mérite-là n'est pas inutile à la gloire ; qu'il la consolide, la purifie; et, quand un peintre voudra passer pour un artiste sérieux, il n'aura nul besoin de le dire lui-même, de l'imprimer à ses frais, et de violenter sa modestie pour le faire voir; il lui suffira de respecter son talent et de respecter sa conscience. C'est ce que M. Paul Delaroche s'est surtout appliqué à faire. Voilà pourquoi, aujourd'hui qu'il n'y a plus d'école, plus de rivalité, le nom de cet homme de bien, qui, sévère pour lui-même, avait le droit de l'être envers la critique, restera parmi les plus purs ; voilà pourquoi on revoit avec plaisir les principaux tableaux de cet artiste éminent, et on semble retrouver dans cet arrangement ingénieux et grave, dans celte couleur sobre, comme le reflet d'une âme méditative et doucement éclairée qui ne cherchait ni à se cacher ni à se montrer.
Les indivi(]ualités s'effacent dans ce temps-ci, et le scepti-
PAUL UELAROCHlî] 331
cisme universel répand une teinte uniforme sur tous les esprits. M. Delaroche fut du très-petit nombre de ceux qui savent échapper aux flétrissures de la vulgarité, et il garda jusqu'à la fin l'empreinte nette et vive de son caractère. Mais cette originalité, si soigneusement entretenue à l'écart, ne fut jamais conservée par les âpres dépits de la vanité blessée. Ce solitaire avait dans sa solitude des amis que son amitié expansive ravissait toujours, et le culte attendri de ses élèves témoigne de son cœur.
Dans une lettre écrite par un des plus intimes confidents de M. Delaroche, nous trouvons cet hommage explicite :
(( Vous m'avez demandé quelques détails sur le caractère et les habitudes de l'homme éminent que nous avons perdu, et que tant d'amis sincères regrettent. . .
« Mais bien peu l'ont connu, de ceux mêmes qui estimaient hautement celte noble nature et qui admiraient ses oeuvres avec enthousiasme. Bien peu surtout parmi, ceux qui, dans ces derniers temps, on voulu parler de lui, en apportant dans cette étude des idées préconçues et des systèmes. Les esprits élevés, comme M. Delaroche, passent à travers la foule des esprits vulgaires sans trop se soucier d'être compris, et sans vouloir se soumettre à des appréciations qu'ils ont le droit de considérer du haut de leur valeur réelle. De là ce reproche de roideur et de sauvagerie contre ceux qui n'ont pas toujours la banalité sur les lèvres. Il n'a appartenu qu'à ses vrais amis, à ses élèves, qu'il aimait comme ses enfants, et au petit nombre d'affections qu'il avait adoptées, de savoir jusqu'à quel point allaient sa bonté indulgente et son dévouement de tous les instants. Il était d'une simplicité extrême, d'une justice à toute épreuve envers ses ennemis. Sévère pour lui-même, et austère à force de loyauté et de droiture, il adorait le beau et la vérité, pratiquait le bien et trouvait toujours ses efforts laborieux au-dessus de ses forces, et ses productions au-dessous de ses inspirations. Le travail était son culte et sa vie réelle; et ce n'était que quand la maladie ou des empêchements inévi-
tables le privaient de son atelier qu'une teinte de misanthropie avait le pouvoir d'abattre son courage.
« Cette misanthropie si reprochée n'était que justice pour ses contemporains. 11 avait vu bien des choses et connu la bassesse et l'ingratitude de bien des hommes. Il était d'un aspect sérieux et mélancolique, facilement enjoué à l'occasion, et prenant intérêt, du fond de sa retraite et de sa vie de travail, aux bruits du monde et aux nouvelles du jour. La fermeté de son esprit et ses opinions inébranlables cachaient une excessive sensibilité. Dans cette âme si éminemment douée, le sentiment religieux s'était visiblement développé dans ses dernières années; il s'efforçait, par ses dernières œuvres, de mettre en lumière un côté de. son talent que ses premiers tableaux, inspirés de l'antique, n'avaient pas laissé entrevoir. Au reste, il avait en lui le fond de la religion, la charité... Son temps appartenait toujours à ses élèves, et lui, que rien ne pouvait distraire de son travail, il consacrait une journée par semaine à visiter les ateliers. . . »
Combien d'artistes contemporains laisseront-ils, en partant, des amitiés pareilles, pour répondre ainsi d'eux devant la critique et attester leur âmeï
J'ai dit en commençant que je voulais, avant tout, dégager de cette personnalité éminente de M. Delaroche un caractère, une sorte de type d'honnêteté, de conduite et de mesure : c'est là, en effet, la moralité la plus essentielle et la moins recherchée dans les panégyriques contemporains. Mais cette moralité sortira sans efforts de l'examen de l'artiste, et elle n'a pas pour but de dissimuler des opinions trop sévères de notre part sur la valeur purement artistique de l'homme. La peinture de I\l. Paul Delaroche n'a ni l'éclat turbulent ni la mièvrerie
systématique qui plaisent aux natures vives et aux natures faibles. Forte et calme, cherchant à exprimer simplement des situations émouvantes, elle plaît en général, après une sorte de réflexion. KUe a un charme sérieux qui persiste et qui, ne soulevant pas d'engouement, n'est pas exposé à des réactions. Peut-être que le soin, que l'étude, que la tension perpétuelle du peintre pour dire tout et pour ne rien dire de trop, pour produire un effet simple, mais complet, pour atteindre à une sorte d'harmonie pleine; peut-être bien que ce talent discret ne répond pas au trouble, aux ivresses, au désordre des idées, et qu'on le voudrait plus fougueux, plus désordonné, peutêtre même plus incomplet. On dirait qu'il manque d'une sorte de mauvais goût nécessaire à nos esprits blasés. Sa perfection relative nous embarrasse.
En France, où l'on se dispense souvent de la critique à l'aide des formules, on a comparé M. Paul Delaroche à Casimir Delavigne. Les Enfants d'Edouard ont à répondre de cette comparaison fort injuste. Le versificateur habile, le dramaturge timide qui adoucissait toujours les angles et qui s'efforçait de remplacer la passion par la sensiblerie, et la force par l'esprit, n'est pas l'égal de M. Paul Delaroche. Il n'avait pas, comme celui-ci, cette réflexion serrée, cette composition savante, ce culte historique, cette netteté d'empreinte qui ont fixé dans l'imagination des contemporains beaucoup de types souvent imités depuis. Il me semble que Walter Scott serait plutôt un génie analogue, et que la chasteté, la correction, la tristesse tempérée du romancier anglais répondent mieux aux qualités du peintre français. Mais à quoi bon comparer? M. Paul Delaroche suivit sa route, et le seul peut-être de tous les artistes contemporains il eut un système. 11 ne se fit pas peintre d'histoire pour nous montrer des odalisques et des massacres de fantaisie; il s'efforça d'écrire l'histoire sur la toile ; et, si je n'étais honteux de me servir d'un mot qu'on a rendu ridicule, je dirais qu'il s'est appliqué à créer, à populariser le réalisme historique.
Ce sera là, comme peintre, son originalité, sa gloire. Il a voulu faire revivre les grandes époques, et surtout les grands forfaits d'État: il montre les échafauds royaux, les meurtres accomplis par des rois sur des rois ; et, jusque dans le Départ des Girondins et de Marie- Antoinette, il raconte et il commente à son point de vue l'abus de la violence.
Unelettrede M.Paul Delarocheà un ami, qu'on a bien voulu nous communiquer^ initiera nos lecteurs aux secrètes intentions et au système parfaitement médité du peintre. 11 écrivait en 1851 , à propos de son tableau de Marie- Antoinette :
« Je puis me tromper, mais dans un sujet tel que celui-ci, dont l'action s'est en quelque sorte passée hier, son idéalité, sa vraie poésie, c'est la vérité.
({ Ainsi, en bonne conscience, je ne puis me reprocher, comme M. V. l'a dit, d'avoir fait la reine trop engraissée malgré ses infortunes, car cela est strictement vrai; pas plus que je ne regretterai de l'avoir mise tête nue, ce qui est historique. Les cheveux blancs n'ajoutent-ils pas à la piété et au respect qu'inspire cette noble tête encore jeune et belle? En y réfléchissant, un esprit quelque peu poëte doit reconnaître que les critiques sur ces deux points ne peuvent sortir que de vieilles cervelles classiques. Il faut que le spectateur, qui arrive indifférent, croie tout d'abord à ce qu'il voit, si vous voulez l'émouvoir profondément, et, si j'eusse fait mon héroïne bien mince et ajustée d'un voile, je n'eusse pas atteint l'effet que je cherchais. Non, il ne faut pas faire trivial pour être vrai, mais il faut cesser de croire que c'est seulement avec un nez grec qu'on peut arriver à la beauté. S'il m'est permis d'avoir quelque orgueil, c'est d'avoir ouvert une nouvelle route : la vraie poésie de notre art ne veut plus de ces vieux moyens. Depuis vingt ans je cherche à le prouver tant bien que mal, et, si je n'en avais que trente, je leur prouverais bien que j'ai raison. Autrefois les lignes d'une composition, le caractère des figures, tout était convenu, et Ton aurait pu deviner à l'avance une composition, sa couleur et son
effet, en lisant le livret du salon. Aujourd'hui de nouvelles idées, basées sur le simple et le vrai, doivent conduire l'artiste qui sait qu'on peut tout demander à un art qu'on avait emmailloté jusqu'ici dans de fausses règles au profit de ces froides intelligences, qui ne deviennent quelque chose que par transmission. A l'époque de mon Crormvell, on m'a reproché de l'avoir fait trop vrai, et maintenant cette figure est devenue le type de quiconque le veut représenter, soit au théâtre, soit en sculpture, même en Angleterre, où ils sont si fiers de ce grand hypocrite. Malgré tout ce qu'on pourra dire, je crois que j'ai raison, non pas que je défende le résultat de ma pensée, mais ma pensée elle-même. »
La vérité dans l'art, comme la vérité dans la vie et dans la parole, ce fut le but de M. Delaroche. Mais la vérité n'est-elle pas aussi bien dans les œuvres de fantaisie que dans les pages d'histoire? Faut-il absolument la réalité d'un fait, d'un événement constaté, pour émouvoir et pour faire naître dans l'esprit une sorte de vision de la vérité absolue?
En un mot, la peinture qui tend à l'exactitude historique, la peinture anecdotique, ne serait-elle pas plutôt une décadence qu'un progrès, puisque l'artiste, se défiant des émotions qui appartiennent au fonds commun de Fhumanité et de ses ressources propres, va chercher des auxiliaires dans les annales, dans les costumes et jusque dans les meubles?
Voilà la question fréquemment soulevée à propos du genre de peinture dont M. Delaroche a été le plus studieux, le plus habile représentant.
Il est bien évident que la peinture, comme la musi(jue, doit s'adresser tout d'abord et directement aux sens; qu'il faut se défier des tableaux dont le charmes avant résulte d'un effort, d'un recueillement de l'esprit pour amener i'émolion. La beauté trouble la vue avant d'émouvoir le cœur. La première condition de la peinture est donc, moins le choix du sujet, la fidélité historique, l'exactitude officielle des accessoires, que cet arrangement supérieur, que cette entente su-
prême des couleurs et des altitudes qui correspond à des idées morales. L'homme de génie, quoi qu'il fasse, met un rayon sur la toile ; et la science, sans élan, ne peut produire que de Tarchéologie; cela est hors de doute, et, à un point de vue ahsolu, le genre importe peu. 11 n'y a guère d'autres règles esthétiques que des convenances de pudeur.
Shakespeare, quoi qu'en dise M. Ponsard, qui ne devrait pas se mêler de ces questions-là, Shakespeare est vrai, éternellement vrai, avec ses Grecs et ses Romains du temps d'Elisabeth, et son génie ne subit aucun amoindrissement de ses anachronismes.
Mais, si les ressources de l'érudition ne remplacent pas le sens dramatique, il faut convenir qu'elles peuvent l'aider admirablement, et que ce n'est pas un cadre indifférent à un sujet bien choisi et bien compris que des costumes, des ameublements, des paysages exacts. D'ailleurs, après les travaux historiques entassés de toutes parts, il faudrait une grande puissance d'enivrement pour faire pardonner aujourd'hui le dédain de Thistoire.
Le mouvement romantique qui nous a débarrassés des tragédies consacrées, et qui a ouvert le théâtre à l'homme de tous les temps, avait besoin de prouver sa science et de montrer qu'il ne substituait pas une convention nouvelle à une convention surannée. L'effort unanime pour introduire la vérité dans la littérature et dans l'art a développé à un point extrême le goût et le sens des travaux historiques. Et puis, dans le trouble, dans la confusion qui résulte des grands mouvements, comme celui dont la France est agitée depuis soixante ans, il n'y a pas de distraction plus nécessaire que la lecture et l'intelligence de l'histoire.
Par une affinité évidente, toutes les révolutions, toutes les catastrophes, toutes les réactions, se ressemblent. 11 ne pouvait pas venir à l'idée d'un peintre du dix-huitième siècle de représenter l'échafaud de Jane Grey avec cette paille, si controversée, qui doit boire le sang d'une reine. Gromwell, sou-
levant le couvercle du cercueil de Charles I", n'était pas possible avant la Convention. Quand les imaginations étaient lugubres, on avait le répertoire des martyrs; mais aujourd'hui la politique et l'histoire ont ouvert un campo santo de victimes qui nous touchent plus directement.
M. Paul Delaroche a donc été l'homme de son temps et de la logique en s'appliquant avec un soin, avec une ardeur dont sa correspondance est la preuve, à cette interprétation des grandes infortunes, des grandes exécutions historiques, et à cette recherche scrupuleuse dans les détails.
Il a parfaitement compris, et il ne laisse planer aucun doute à cet égard, que le dix-neuvième siècle est trop sceptique, trop désillusionné, trop blasé, pour s'émouvoir encore du caprice, du rêve, des allégories. îl a pensé avec raison que le tempérament de ses contemporains ne s'effaroucherait pas de la réalité et de quelque chose même de plus que la réalité, c'est-à-dire des suppositions et des exagérations psychologiques sur les catastrophes les plus violentes; le peuple qui a soufflé, dans un jour de colère, sur la poussière des tombeaux de Saint-Denis peut voir sans frisson le cercueil d'un roi décapité. M. Delaroche a demandé à l'histoire une sorte de parallèle avec les événements de nos jours; se trouvant avec sa palette et son pinceau au milieu d'une société d'égoïstes et d'érudits, il n'a vu autour de lui que des portraits à faire et des pages d'histoire à peindre. C'est là, en effet, la seule mission laissée à l'artiste. Le monde est aux vaniteux et aux pédants; le bourgeois est affamé de sa propre vue et des humiliations subies par les rois. Aussi n'aura-t-il jamais assez de cadres autour de son image, et se complaît-il, pour s'émouvoir ou pour s'irriter, dans la vue des grandes scènes des révolutions.
, Il ne s'agit donc pas de le tromper sur la physionomie des hommes et des choses, de transfigurer les événements, et de lui montrer dans une nudité glorieuse un héros dont il a vu le chapeau et les bottes. M. Ingres, en comprenant ainsi l'a-
pothéose de Napoléon, n'a pas compris son tenips, et son portrait de M. Berlin restera son chef-d'œiivre, parce que c'est la seule d'entre toutes ses œuvres qui appartienne à l'inspiration du siècle. M. Paul Delaroche, lui, s'est appliqué à marcher sur un terrain plus ferme, plus près de la foule, sans en être envahi, sans s'y perdre. Il a senti à sa manière, et presque toujours avec succès, la philosophie de l'histoire. 11 s'est imposé la tâche d'émouvoir par la réalité des chroniques, par un commentaire fidèle; et, se défiant toujours de la sensibilité, de la naïveté du public, qui n'a plus peur des légendes et qui ne s'amuse plus des féeries, il a insisté sur les preuves, sur les accessoires de ses sujets, et il a, en toute circonstance, souligné pour ainsi dire, par un détail, les passages qu'il voulait traduire.
Quelle que soit l'opinion que l'on professe pour l'exécution, pour la couleur de M. Delaroche, on ne peut méconnaître un effort sérieux et glorieux, et une habileté qui n'entame jamais la dignité ni la loyauté de l'homme. Ce but qu'il s'est donné et qu'il avoue dans ses épanchements intimes est la raison de ces compositions si ingénieuses, si étudiées, si ordonnées, où tout a sa valeur, où rien n'est abandonné au caprice, où le sentiment dramatique est toujours plutôt un peu exagéré que diminué, pour que rien n'échappe à une compréhension rapide. C'est là la raison aussi de la popularité de ses tableaux. Quand le public saisit bien, il ne se dessaisit plus. Les E7ifants d'Edouard, Jane Grey, Cromwell, le duc de Guise, sont désormais des types, et on heurterait une sorte de sens universel en cherchant à les représenter de nouveau autrement que ne l'a fait M. Delaroche; tant l'accord intime du drame et de l'histoire a fait entrer dans la mémoire et dans Fimagination ces héros et ces catastrophes. Je sais bien qu'une pareille application n'est pas compatible avec l'impétuosité, avec la violence, et que les œuvres méditées ont toujours une sorte de froideur. Mais M. Delaroche est le seul artiste contemporain qui se soit donné un but; qui se soit constamment efforcé
PAUL DELAROGHE 339
(le l'atteindre, et qui l'ait, en effet, complètement atteint. Il a peint ce qu'il a voulu, il a voulu tout ce qu'il a peint. 11 n'a demandé à sa palette ni des épopées, ni des hymnes, ni des contes d'Orient; il a consulté la raison plutôt que la poésie, et il a peint magistralement, en prose, s'efforçant de commenter l'histoire dans un style grave et ingénieux qui n'éveille pas de transports, mais qui ne garde pas de désillusion, qui dit tout avec mesure, et qui satisfait l'esprit par un charme, inférieur à l'enthousiasme, supérieur à l'estime.
Voilà l'idée, très-sérieuse et très-honorable, que nous nous sommes faite de M. Paul Delaroche et de son rôle. Il a peint comme il a pensé, comme il a vécu, avec dignité, avec le respect des autres et de lui, avec une tristesse tempérée qui n'a pas plus d'amertume que n'en mérite la vie, et avec la préoccupation continuelle et ardemment réfléchie de se rendre utile.
Je l'ai dit et je le répète, M. Delaroche appartenait à des opinions différentes des nôtres; je n'essayerai pas de l'enrégimenter, malgré lui, malgré les témoignages qu'il a laissés, parmi les artistes socialistes, s'il en existe; mais il ne saurait être exclu, sans injustice, du petit nombre, des penseurs qui font concourir l'art au progrès, à l'éducation et par suite à la moralisation du plus grand nombre. Je n'ai nul besoin de forcer le sens, d'interpréter les intentions ; celles ci sont clairement et fréquemment exprimées dans sa correspondance, et j'aime à trouver ce but élevé, cette tendance humanitaire dans cetAlcesteque le monde essayait mal à propos de dédaigner, se sentant sévèrement jugé par lui.
« Que je voudrais, écrivait-il peu de temps avant sa mort, trouver un sujet pour tous, et en faire une exposition au profit des artistes et des ouvriers malheureux! »
Après avoir terminé son tableau de Marie-Antoinette, il songeait à peindre les adieux de madame Elisabeth au jeune Dauphin. Puis, craignant que ce tableau n'eût trop d'analogie avec celui qu'il venait d'achever, il écrivait en 1851 :
« II me faut trouver autre chose, un beau sujet bien neuf; car il est important pour moi de n'en pasresterlà,et jeme sens le courage de redoubler d'efforts; la Cenci, les Enfants d'Edouard (nouveaux), le Christ, le Moïse, ne sont pas de nature à lutter après l'effet de la reine. II faut qu'ils paraissent protégés par une œuvre plus saisissante. J'ai mille pensées confuses dans la tête, et pas une que j'ose mettre à exécution. Si nous vivions à une autre époque, j'exécuterais l'ensevelissement du Christ, grand comme nature, et je tâcherais de prouver que je sais idéaliser quand il s'agit de Notre-Seigneur et de sa mère; mais la poétique générale n'est plus là. Sans lâche complaisance, il ne faut pas cependant méconnaître le sentiment public si l'on veut trouver des yeux pour regarder et des cœurs pour vous comprendre. Je ne me suis jamais prosterné devant la mode du jour; mais j'ai toujours pensé qu'bn pouvait faire de l'art très-sérieux en servant les idées qui préoccupent notre société depuis soixante ans. Je ne crois pas avoir tort aujourd'hui plus qu'hier. II faudrait être un bien grand génie pour que la foule se portât avec autant d'empressement et de sympathie devant les derniers adieux (le la Vierge à son fils que devant cette reine, martyre d'hier, condamnée à mort par les passions politiques. Voilà bien des bavardages sur moi ; mais à qui puis-je confier mes doutes, mes craintes, mes luttes, mes rêves ambitieux, si ce n'est à l'amitié.' »
Je ne crois pas m'abuser en voyant dans cette lettre la preuve que j'annonçais d'un but élevé et pratique dans les efforts de M. Paul Delaroche. II veut servir les idées qui préoccupent notre société depuis soixante ans; et, se jugeant lui-môme avec une modestie ferme et touchante, il indique les procédés loyaux auxquels son talent a recours, pour plaire et pour émouvoir, reconnaissant qu'il faudrait être un bien grand génie pour toucher par les derniers adieux de la Vierge autant que par les adieux de Marie-Antoinette. Il me semble que M. Delaroche, parlant ainsi de lui et du public, devance
PAUI. DELAROCHE 541
le jugement de Ihistoire et se place dans le jour calme et au rang honorable qui lui est dû.
Cette préoccupation d'un sujet contemporain pour soutenir le succès de Marie-Antoinette revient plusieurs fois dans la correspondance de M. Delaroclie et l'amène à la confidence de ce projet qui, malheureusement, n'a pas été exécuté :
« Maintenant, écrivait-il, que le hasard ou le bien joué fait revivre en ma faveur la bienveillance parisienne, je voudrais transporter mon public sur 'un terrain plus moderne encore, avec un héros et un sujet pris dans notre époque. Si je l'osais, je ferais la duchesse d'Orléans à la chambre des députés le 24 février. Je crois vraiment que ce serait une belle et triste poésie à mettre sur la toile : malheureusement j'étais enfermé ce jour-là dans la cour de l'Opéra, et je n'ai rien de précis qui puisse me guider dans cette nouvelle tentative. Je serais fier, après avoir honoré une victime du temps passé, d'élever un monument à celle qui s'est montrée de nos jours si digne dans son malheur, et qui, dans l'exil, est encore l'objet du respect et de la vénération de tous, même de ses ennemis. Cette idée me paraît applicable à mon art, et je voudrais quelques détails bien justes et sur lesquels je pusse me reposer entièrement. Je chercherais alors à mettre mon petit poëme sur ses pieds. Oui, je voudrais bien avoir le cœur net de la possibilité ou de l'impossibilité de ce sujet; oui, ce serait un beau portrait à faire, une belle et lamentable page d'histoire. »
Quelques lignes plus loin, il demandait qu'on lui décrivît la scène, qu'on lui indiquât les journaux qui en avaient (e mieux parlé, qu'on demandât des détails à MM. de Rémusat et Thiers. Nous croyons que M. Thiers n'aurait pu que répéter des confidences et qu'il manquait à cette séance solennelle, dont la reproduction n'aurait eu rien de blessant pour les révolutionnaires de 1848.
Cette lettre de M. Delaroche n'est pas seulement intéressante au point de vue de l'étude de l'artiste; elle confirme ce que nous avons dit, en commençant, du caractère de l'homme,
de sa fidélité au malheur; elle est des plus honorables pour le peintre qui, sans chercher à faire une œuvre de parti, comptait assez sur l'équité du peuple pour offrir à celui-ci le tableau d'un de ses plus grands actes de souveraineté, et pour l'attendrir sur ses propres victimes.
Nous regrettons ce projet; il eût complété la série des grandes infortunes royales, et, après le tableau de Marie-Antoinette, il eût précisé d'une manière éclatante la différence qui sépare les deux révolutions et les deux républiques. Sans compter qu'il eût été quelque chose de plus qu'un acte de courage bien facile, c'est-à-dire un acte de reconnaissance et de probité artistique. C'est de cette façon-là que les artistes, sous peine de n'être plus que des industriels ou des parasites, doivent se mêler aux événements politiques. Depuis que la dynastie d'Orléans en a rejoint d'autres dans l'exil, combien peu de peintres ont eu la pensée, comme M. Delaroche, d'honorer ces vaincus? Combien peu, parmi ceux que la faveur de Louis-Philippe a le plus recherchés, se sont préoccupés, depuis 1848, de prouver leur amitié, leur gratitude? Combien d'autres, au contraire, différents de M. Delaroche, ne voient dans les révolutions qu'un changement de décor, qui varie les sujets de tableaux, et, essuyant leur palette pour en renouveler les couleurs, n'ont d'autre ambition que celle de rester peintres officiels de tous les régimes!
Cette noblesse d'attitude, cette hauteur de vues n'abandonne jamais M. Paul Delaroche, et trahit le ressort de cette fierté que la critique violente et niaise a prise pour delà rancune. Comme si un homme qui pense et qui croit ce que nous avons lu et ce que nous allons lire pouvait s'émouvoir, au delà d'un certain dédain, des violences de M. Planche ou des malices de quelques autres! Ce qui est vrai, ce qui ressort de toutes les confidences, c'est que M. Delaroche trouvait que son art môme était offensé, quand il voyait attaquer avec ignorance et malveillance le résultat d'un travail aussi consciencieux, aussi suivi que le sien. Bien loin de fuir la criti-
que, il l'aimait, il la recherchait. Il eût voulu, disail-il, se cacher derrière ses tableaux pour entendre les jugements dont ils étaient l'objet; et si, vers la fin de sa vie, il s'était retiré des expositions, c'était par une juste susceptibilité pour la peinture qui, n'étant pas sérieusement discutée, n'était qu'un prétexte pour des querelles de coteries et n'avait rien à gagner à ces commentaires ironiques. L'artiste avait assez expérimenté le public et les journalistes pour n'avoir plus rien à leur demander, et il se recueillait dans une solitude trèsvisitée, sans bouderie mesquine et sans parti pris d'abstention éternelle.
Revenant dans une de ses lettres sur la mission de la peinture, à propos de ce sujet de la duchesse d'Orléans, il disait encore :
« Je suis bien sûr que vous penseriez comme moi sur tout ce que doit oser notre art. L'historien ne se sert-il pas tous les jours de la plume pour retracer les événements de la veille? Pourquoi donc défendre au peintre de se servir des mêmes matériaux pour enseigner aux masses la vérité dans toute sa dignité et sa véritable poésie? Une toile dit souvent plus que dix volumes, et je suis fermement convaincu que la peinture est aussi bien appelée que la littérature à peser sur l'opinion publique. Elle ne doit pas se contenter de l'estime et de l'admiration de quelques-uns; il faut qu'elle soit utile à tous, et que la puissance d'illusion à laquelle peut arriver un artiste éminent ne soit plus qu'un moyen pour inspirer au peuple l'horreur du crime et le respect et l'enthousiasme pour le courage et le dévouement au pays. C'est une noble et nouvelle voie, et celui qui la tentera aura bien mérité des honnêtes gens; bien plus, pour aspirer à une gloire aussi haute, les difficultés n'auraient fait que grandir l'importance de la mission. Le monde y gagnera, c'est-à-dire Part et la chose publique. »
Cette pensée de l'utilité pratique de la peinture distingue iVL Paul Delaroche et le place à l'écart, nous n'osons dire au-
dessus de ses rivaux. La question de talent, de génie expressément réservée, car nous sommes bien résolu à ne pas l'aborder ici, nous croyons que nul n'a tendu à un but plus élevé. L'intention philosophique ajoute une importance aux moindres efforts; et, lors môme qu'il échouait, M. Delaroche restait vainqueur, puisqu'il conservait la supériorité d'une ambition peu commune. Toutefois cette sollicitation de sa conscience ne le contraignait jamais à une explication publique; et il n'exposait que ses tableaux, sans exposer ses théories ; il voulait ne devoir ses applaudissements qu'à l'émotion spontanée, se gardant comme d'une impudeur de dévoiler son inspiration. La mort a permis à l'amitié d'honorer sa vie en livrant son secret. Combien trouverait-on d'artistes de nos jours, parmi ceux-là mômes qui prêtent ou qui laissent copier leurs notes et leurs correspondances, aussi appliqués à bien agir, en travaillant bien, et à faire une bonne action d'un bon tableau ?
La retraite que M. Delaroche affectionnait dans les dernières années n'était que le résultat d'un besoin de méditation développé par l'expérience de la popularité. Il ne fuyait ni ses rivaux ni ses juges; mais, les connaissant trop, il ne les recherchait plus. Sa porte n'était pas fermée, elle était entr'ouverte, et les regrets de ses élèves, les pleurs de ses amis, témoignent d'une sérénité d'esprit qui ne laissait pas longtemps place à l'amertume et qui surmontait toujours les mécomptes et les désillusions. Les biographes assurent qu'il mourut des suites d'un long et profond chagrin. Cette raison supposée prétend faire honneur à sa sensibilité, mais méconnaît les hauteurs et la virilité de son àme. M. Delaroche supporta en homme tous les deuils humains qui sont la rançon du peu de bonheur permis. La maladie le tua, et non la douleur. 11 avait, sur les attachements de ce monde, sur les angoisses de la vie, des idées trop mûries, trop illuminées d'une espérance immortelle, pour s'abattre sur les tombeaux qu'il heurtait en marchant. Il rencontra sur sa route des joies éle-
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vées, des douleurs amères ; il ne se laissa ni enivrer parcelleslà ni empoisonner par celles-ci. Sachant vivre, il sut souffrir. La fm de sa carrière fut le soir d'un beau jour, comme dit le poëte. 11 travaillait avec plus d'ardeur que jamais ; il avait des amitiés tendres et dévouées, des élèves chers qui s'ajoutaient à sa famille, et, s'il était un peu plus triste qu'autrefois, c'est qu'il souffrait en grand artiste des ennuis et des misères de son temps. Son esprit toujours grave recherchait les sujets mélancoliques et chrâtiens. Il ne dédaignait pas les œuvres de charité; quand il était absent de Paris, il ne songeait guère à demander si on lui réservait une place dans les décorations du nouveau Louvre; il ne disputait pas à M. Couture, son élève émancipé, la peinture de la salle des États :
« Je ne connaissais pas, écrivait-il, l'Œuvre des faubourgs. Si Dieu me permet de rentrer à Paris, j'en veux faire partie et leur donner un tableau. Le but est si noble et les conséquences peuvent être si salutaires ! N'est-ce pas que cela fait du bien au cœur de se rapprocher de ces malheureux qui semblent n'avoir été mis au monde que pour souffrir? Pauvres enfants! ))
Nous ignorons si l'Œuvre des faubourgs méritait bien cette sympathie; mais la sympathie nous suffit. Ce que-nous tenions à prouver, c'est ce qui semble avoir échappé aux critiques, aux biographes qui ont consacré à M. Paul Delaroche des pages fort élogieuses. Il y avait dans ce maître un homme, un citoyen, un caractère; et, comme les hommes sont rares, les citoyens clair-semés, les caractères fort douteux, nous croyons qu'il n'était pas sans utilité de mettre en lumière ces côtés honorables et restés dans Fombre. Nous laissons toutes les questions d'école sans les débattre, et, si nous avions à formuler une opinion détaillée sur les procédés matériels de M. Delaroche, nous aurions peut-être nous-mêmes, pour les louer, à oublier des prédilections violentes, une sorte de passion pour d'autres genres, pour d'autres couleurs ; mais, encore une fois, c'est l'homme social et l'homme privé que nous
546 ECm VAINS ET HOMMES DE LETTRES
avons cherché dans Thomme illustre. Ce qui importe à l'heure où nous sommes, c'est moins une théorie des lignes, des ombres ou des sujets, qu'une théorie de l'honneur et de la conscience.
On méconnaîtrait pourtant notre estime loyale si l'on pensait que nous renchérissons sur les vertus de l'homme pour concéder quelque chose sur l'artiste, et que nous faisons bon marché du seul peintre qui ait eu véritablement les qualités françaises, du seul de nos jours qui ait tenu véritablement une école et qui ait fait des élèves, du seul enfin, parmi ceux qu'on appelle grands peintres, qui ait laissé une grande page et qui ait abordé la grande peinture. L'auteur de la Mort d'Elisabeth, du Duc de Guise et de V Hémicycle ocm[)eYdi, quoi qu'on pense, une place importante et illustre dans l'histoire des arts. Maintenant surtout que nous avons raconté ses pensées secrètes, ses ambitions idéales, on peut repasser avec confiance et avec orgueil la longue liste de ses œuvres ; on est bien certain d'avoir à l'honorer toujours, même aux endroits où l'on ne verrait pas de raisons puissantes pour l'admirer. Cette série de tableaux disséminés dans l'Europe, et qu'on réunit ces jours-ci pour une évocation glorieuse et douloureuse, attestera la volonté ferme et une de l'artiste pour suivre sa voie. Il n'a jamais rien demandé à la fantaisie ; tout chez lui est un résultat d'études physiologiques; ses toiles sont toutes le même témoignage rendu à la fragilité de la puissance, à la vanité cruelle des vainqueurs, et, quelque histoire qu'il ait représentée, il n'a jamais trahi sciemment la cause de la justice ni fait (léchir devant une passion de parti la dignité de sa tâche.
Les Girondins et Marie-Antoinette éveillèrent en lui des
PAUL DELAliOGJIE 547
sympathies différentes peut-être, mais le môme respect; et, si son Cromwell est sinistre, son Henri lll fait frémir à force de lâcheté.
Henri Heine ^ a dit avec ironie, et comme s'il disait une injure: « M. Delaroche est le peintre ordinaire de toutes les Majestés décapitées. » Nous trouvons que ce reproche est un éloge: les Majestés décapitées ne peuvent rien pour leurs courtisans, et il y a dans le tableau de la mort une leçon pour la vie : « Qui apprendrait les hommes à mourir les apprendrait à vivre, » dit Montaigne. M. Delaroche semble avoir compris la peinture historique dans ce sens-là ; il fut le conseiller des vainqueurs en se faisant l'avocat des vaincus.
Plusieurs journaux ont publié des catalogues incomplets des œuvres de l'auteur de Jane Gray. Nous donnerons à notre tour une liste beaucoup plus détaillée, qui nous semble n'avoir rien oublié ; elle a été fidèlement copiée sur un catalogue dressé par M. Paul Delaroche lui-même, en 1855.
Nous «laisserons dans l'ordre des dates les principales créations du maître et nous nous arrêterons aux dernières toiles, encore inconnues du public.
M. Paul Delaroche est né en 1789, et sa biographie n'aurait, en dehors de ses travaux, aucun aliment pittoresque à fournir à la curiosité. Dès ses débuts, il mit le pied sur la route dont il ne s'est jamais écarté. Il parut vouloir commencer par le paysage et concourut une fois, en loge, pour le prix. Cette tentative n'eut pas de suite. Le travail et les sentiments dont nous avons surpris et dévoilé la confiance s'emparèrent de lui pour ne jamais l'abandonner, et à l'heure où la mort vint le surprendre il avait la même verve, la même énergie, la même dévotion à son art, la même confiance dans ses principes d'esthétique. Je ne sais pourquoi les biographes l'accusent d'avoir exposé, en 1819, une N'^phtalie dans le désert, qui fut peu remarquée. Ce tableau ne fut jamais soumis au jugement du
^ Lulèce, par Ileiiri IJeiiie. Paris, Micliel Lévy, cditeui'.
ôiS ECUIVAIA'S ET HOMMES DE LETTUES
[)iil)lic, [Kir l'excellente raison qu'il ne fut jamais fait. Voici, a\ec sa première œuvre exposée et inscrite en tête de son catalogue, la succession de tous ses travaux:
1820. Le Christ descendu de la croix. Ce tableau est actuellement dans la chapelle du Palais-RoyaL
1821. Le Songe d'Athalie. Il est curieux de lire ce que M. ïhiers, dans un compte rendu du Salon de 1822, disait de ce début qui avait excité l'attention : « La teinte est ardente, les expressions sont fortes, mais exagérées; un seul groupe, celui des enfants égorgés, est fort beau, mais il est fâcheux que le beau du tableau soit placé dans le fond. »
1822. Felippo Lippi, gravé par Reynolds.
1823. Jeanne Darc interrogée dans sa prison par le cardinal Winchester, gravé par Reynolds. Ce tableau appartient au duc de Padoue. — Les Enfants surpris par Vorage, gravé par Reynolds.
1824. Saint Vincent de Paul prêchant en présence delà cour de Louis XUl pour les enfants abandonnés, gravé par Prévost.
Je songe, en mentionnant celte œuvre, à la lettre dans laquelle M. Paul Delaroche parlait il y a un an ou deux d'une manière si touchante de l'Œuvre des faubourgs et des enfants malheureux. Pour travailler au nom de la charité il n'avait qu'à se souvenir.
1825. Philosophe entouré de ses livres. — Miss Macdonald portant des secours au prétendant Charles-Edouard, après la bataille de Culloden, gravé par Sixdeniers. — Portrait de mademoiselle Sontag, gravé par Girard. — Une Scène de la Saisit- Barthélémy, gravé par Prudhomme.
1826. La Suit^ d'un duel.
1827. Portrait du marquis de Pastoret, gravé par Henri-
PAUL DELAROCllE 349
quel Dupont. — Le Roi de Piémont au Trocadéro. Ce tableau appartient à la galerie de Versailles.
1828. La Mort d'Elisabeth, gravé par Jazet, au Luxembourg. — Le Trocadéro, au musée de Versailles.
1829. Portrait du duc d'Angoulêriie. Ce portrait, qui est à Versailles, servit de modèle pour une tapisserie des Gobelins. — Épisode d\in naufrage, gravé par Henriquel Dupont, essai d'aqua-tinta. — Richelieu remontant le Rhône, gravé par Girard. Ce tableau, ainsi que le suivant, fait partie de la galerie de M. Pourtalès, rue Tronchet, 7. — Mazarin, gravé par Girard.
1830. Cromwell devant le cercueil de Charles P\ gravé par Henriquel Dupont, appartient au musée de Nîmes.
On a vu, par un fragment de lettre cité plus haut, ce que M. Delaroche pensait de ce tableau et du sentiment dans lequel il fut conçu.
1831. Les Enfants d'Edouard, gravé par Prudhomme, au Luxembourg; Sainte Amélie, grand dessin, appartenant à M. Goupil ; Sainte Amélie, gravé par Mercuri, appartient à la reine Marie-Amélie.
1853. Jane Greif, gravure commencée par Mercuri, appartenant à M. Demidoff, à Florence.
1834;. La Mort du duc de Guise, gravé par Desclaux, appartient au duc d'Aumale à Twettenbam.
1835. La Mort du président Duranti, pour la deuxième salle du conseil d'État; Tété d^ Ange, d'après mademoiselle Louise Veniet, gravé par Girard, à la manière noire; par Blanchard, en taille-douce; Compositions et études pour les décorations de l'église de la Madeleine; Tête de Christ, gravé par Blanchard.
1836. Strafford marchant au supplice, gravé par Henri-
quel Dupont; Charles l"' insulté par les soldats de Cromwell, gravé par Martinet, appartient à lord Ellesmere, à Londres; Portrait d'Horace Delaroche, en pied, âgé de quatre à cinq ans, appartient à M. Horace Vernet; Portrait de M. Guizot, gravé par Calamatta; Portrait de madame de Boisgelin; Sainte Cécile, gravé par Forster, galerie Pourtalès ; Portrait de M. Aube, président du tribunal de commerce; Les Vainqueurs de la Bastille devant CEôtel de Ville, gravé par Jazet. Cette toile, de grandeur naturelle, est conservée roulée à THôtel de Ville; elle appartient à la ville de Paris.
1837. Portrait de M. Poirson.
1858. Jeune fille à la balançoire. Galerie du duc de Feltre. Musée de Nantes.
1839. La Fille d'Eérodiade, en Hollande.
1840. Hémycicle du palais des Beaux- Arts, gravé par Henriquel Dupont. Cette œuvre, une des plus considérables, à coup sûr, de ce temps-ci, par la dimension, par la diversité et la multiplicité du sujet, a failli disparaître dans un incendie le 16 décembre 1855 ; mais quelques portions seules furent endommagées, et, grâce à des restaurations que M. Delaroche dirigeait et surveillait lui-même quelques mois avant sa mort, cet accident ne laissera pas de traces apparentes. Portimt de madame Hottinger; Napoléon dans son cabinet, vu jusqu'aux genoux, gravé par Louis, appartenant à lady Sandwich à Londres; Portrait de Pierre P\ gravé par Henriquel Dupont, appartient à M. Demidoff.
1841. Portrait de M. Mallet,
1842. Portrait du général Bertrand, appartient à madame Thayer; Pic de la Mirandole, gravé par Âlph. François. Galerie du duc de Feltre, Musée de Nantes; La Vierge au camélia, gravé par Jési, galerie Baring, à Londres. Ce tablcm a été brûlé.
1845. Portrait de madame de Fitz- James; Portrait du duc de Fitz-James; l'Heureuse Mère, gravé par Alp. François. Ce tableau appartenait au roi de Hollande; il fait partie de la collection de feu M. Pescatore , léguée à la ville de Luxembourg ; Bepos de la sainte Famille, appelé la Vierge au Lézard, gravé par Martinet, appartenant au marquis d'Hertford.
Ce tableau était particulièrement aimé de M. Delaroche ; nous lisons dans une de ses lettres :
« Je voudrais bien revoir ce tableau (lord Hertford est impénétrable). Je crois que c'est une des meilleures choses que j'aie faites, comme couleur générale, harmonie et simplicité d'exécution. Un soleil doux éclaire toute cette scène. L'expression de la tête m'a été inspirée par ces paroles de l'Écriture * « Votre âme sera percée comme d'une flèche. » J'ai pensé que c'était une manière neuve de représenter la Vierge ayant son fils enfant, endormi sur les genoux et pressentant déjà l'avenir qui lui était réservé. Saint Joseph cherche à reconnaître la route, et, pour expliquer le silence du désert, j'y ai introduit un lézard. »
1843. Portrait de Grégoire XVI, à Versailles ; Jeune plie dans une vasque, galerie Pourtalès ; Les Pèlerins sur la place de Saint-Pierre de Home, gravé par Jules François, appartient au comte Raczinski, à Vienn,e.
1844. Une femme italienne et son enfant, gravé par Prévost, appartient à M. E, André ; Napoléon dans son cabinet à Fontainebleau, gravé par J. François, musée de Leipzig.
1846. Portrait de M. deSalvandij.
1846. Portrait de M. 'de Rémusat; Portrait de M. Pourtalès ; Portrait de M. F. Delessert ; le Christ avec les apôtres au jardin des Oliviers, gravure commencée par ïorchi, appartient à M. F. Delessert.
1 847. Le Passage des Alpes par Charlemagne, au musée de
Versailles ; trois compositions et ébauches pour les tableaux projetés et non exécutés du sacre de Clovis et du sacre de Charlemagne ; Le Christ en croix, appartient au baron de Lotzbech, à Munich; Portrait du duc de Noailles ; Portrait de M. Chomel.
1848. La Leçon de lecture (petit tableau rond), au marquis d'Hertford ; Portrait de madame la comtesse D. Potoka; Napoléon passant le Saiiit-Bernard, gravé par Alp. François, appartenant à lord Onslow.
1849. Portrait de madame la princesse de Beaiivau; Portrait de mademoiselle Hediuige de Beaiivau ; Portrait de mademoiselle Béatrix de Beaiivau ; Portrait du prince de la Cisterna.
1850. Portrait de M. Schneider, gravé par Salmon.
1851. Les Enfanis d'Edouard en prière, gravé par Jules François, à Liverpool; Le Procès de Marie- Antoinette, gravé par Âlph. François, appartient au comte d'Hunolstein ; reproduction du Bonaparte aux Alpes, à Liverpool ; du Cromivell, de Napoléon à Fontainebleau. Ce dernier tableau est également à Liverpool.
1852. Portiait de madame Schneider ; Portraits de MM. Horace et Philippe Delaroche, à M. II. Vernet; Portrait de M. Marcel Czartoriscki ; Portrait de madame Nariszkin ; Poitrait de madame la princesse Souwaloff; La Vierge au pied de la Croix (Mater dolorosa), gravé par Jules François, musée de Liège.
1855. Portrait du prince Adam Czartorycski ; V Hémicycle du palais des Beaux-Arts; copie réduite, à M. Goupil, Moïse exposé sur le Nil, gravé par Henriquel Dupont, galerie Rothschild ; Enlèvement du Christ, gravé par Henriquel Dupont, au comte d'Hunolstein.
lo54. Le Christ au jardin des Oliviers, gravé par Jules
François, à M. Goupil ; Une Mère italienne jwrlant un enfant sur son épaule dans un berceau, en Hollande ; Hérodiade, petit tableau, à M. B. Fould; Sainte Cécile, petit tableau, à M. Grundey, de Manchester; Offrande au dieu Pan, petit tableau, à M. Goupil.
1855. La Cenci marchant au supplice, appartenant à M. Weulé, à Reinas; Une Martyre, à M. Goupil ; répétition, en petit, de la Cenci et de la Martyre; Communion de Marie Stuart; Folâtrait de M. Emile Pereire.
1856. Les Girondins, à M. Benoît Fould; Portrait de M. Thiers ; la Vierge chez les saintes femmes (Vendredi saint); la Vierge revenant du Golgotha; la Vierge contemplant les saintes reliques. Ces deux derniers tableaux, auxquels M. Delarocbe travaillait encore, ne sont pas signés et restent à ses enfants.
M. Delaroche avait dressé également le catalogue de ses divers croquis et dessins gravés; le voici, en suivant l'ordre des dates :
1851. Portraits des enfants de M. Villestreux, gravé par Girard.
1854. Port^mt de Carie Vernet, gravé par Henriquel Dupont.
1856. Portrait d'Hemiquel Dupont, gravé par Louis; aquarelle du Duc de Guise; id. de Cromivell; id. ùe Jane Gray; Portrait de P. Delaroche, gravé par Louis.
1859. Portrait du comte de Feltre.
1845. Madame Delaroche, portrait médaillon, gravé par J. François; les Girondins, dessin pour la duchesse d'Orléans.
1844. Portrait de M. Rattier, gravé par Henriquel Dupont. J8'i5. Portrait du pape Grégoire XVI, gravé par Henriquel
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Dupont; Portrait de M. Barre, graveur en médailles, gravé par Alph. François.
d846. Mirabeau à la tribune: Portrait de M. Girard, graveur, gravé par Levasseur; Horace Vernet;M, Ernest Hébert, lithographie; M. Buttura, gravé par Henriquel Dupont; M. Léon Pillet; M. Jauvin ; le marquis Massengy, à Nice ; le duc de Feltre; M. Montfort; Decaisne; Steuben.
Le Christ arrêté à la montagne des Oliviers; Fuite en Egypte ; Scènes de la Passion; Évanouissement de la Vierge; Portraits de madame Goupil, de madame Diibuffe, de mademoiselle Robert-Fleury, de M. Robert-Fleury, de madame de Gannay, de madame de Gannay et de ses enfants.
On a aussi de M. Paul Delaroche des essais de sculpture : un saint Georges, qui appartient à M. Paul Rattier, et un Christ tombé sous la croix, non achevé.
Tel est, aussi complètement catalogué que possible, l'œuvre de ce maître éminent, atteint par la mort dans toute la force, dans toute la virilité de son talent. M. Delaroche travailla et progressa jusqu'à sa dernière heure; ses derniers tableaux le démontrent et le prouvent.
La Martyre lui fut inspirée par une sorte de rêve, pendant la fièvre d'une maladie, au mois de décembre 1853, et en annonçant, au mois de janvier 1854, sa convalescence, M. Delaroche exposait ainsi son projet :
(( Je vais mieux. Je pourrai demain, sans imprudence, regarder une petite toile blanche pour la barbouiller à propos d'un sujet bien simple et bien neuf que je me suis avisé de créer pendant ma fièvre et d'esquisser hier au fusain, sur une petite feuille de papier bleu. Ce serait la plus triste et la plus sainte de toutes mes compositions. Je l'expliquerais mal ; vous la verrez.
« Je VOUS ai parlé, il y a quelques jours, écrivait-il une autre fois, d'une composition dont je ne vous ai pas même dit le sujet. Si Dieu me vient en aide, je fonde de grandes espérances sur cette petite invention. Voici mon point de départ ; une petite Romaine, n'ayant pas voulu sacrifier aux faux dieux, est condamnée à mort et précipitée dans le Tibre, les mains liées; voici ma mise en scène : le soleil est couché derrière les rives sombres et nues du fleuve ; deux chrétiens qui cheminent silencieusement aperçoivent le cadavre de la jeune martyre qui passe devant eux, emportée par les eaux. La partie supérieure de la figure, ainsi que l'eau, est éclairée par une auréole divine qui plane au-dessus d'elle. Pour vous faire croire à ma poésie rêvée pendant ma maladie, il faudrait bien dire, et je ne sais. Je ne désespère pas cependant que vous ne trouviez, lorsque vous verrez mon griffonnage au fusain, que le peintre a été moins médiocre que l'écrivain. Je viens de me relire, et je rougirais de honte si ce n'était à vous que j'ose confier cette bouffée d'orgueil. J'aurais, comme toujours, même caché cette esquisse si E. L. ne m'avait dit qu'elle était destinée à produire de l'effet. Maintenant il me faut un nom pour cette pauvre martyre. J'ai cherché inutilement jusqu'à présent. Est-ce que ce serait faire un bien gros mensonge que de lui en donner un à ma guise et d'en laisser la responsabilité à ce bon M. Dioclétien? Une victime de plus ou de moins le rendrait-elle plus odieux? Je ne le crois pas. »
Cette lettre, si naïve et si touchante, raconte exactement le tableau. Nous n'avons rien à ajouter à la description. Disons seulement que jamais M. Delaroche ne sut mieux trouver le secret de l'émotion. Ce cadavre blanc qui flotte dans les eaux vertes, et sur lequel descend en tremblant l'auréole; ces rives sombres, ce haut du tableau faiblement éclairé par un soleil sanglant, ces chrétiens furtifs qui regardent avec horreur passer la justice des violateurs de conscience, toute celte scène est d'une simplicité et d'une grandeur à laquelle s'ajoute le charme d'un coloris sobre et ingénieux; l'anneau
mystérieux qui éclaire le front de la martyre et qui se reflète, en se multipliant, dans les eaux, est d'un effet pittoresque sans affectation. La pensée de ce tableau se prolonge et vous suit. Hélas! ce poëme pour lequel M. Delaroche cherchait un nom, c'est le poëme éternel de l'âme. Cette martyre, tous les siècles la voient passer dans leurs ondes; cette lumière, c'est la gloire des victimes, c'est la caresse secrète de la Liberté. Ce bon M. Dioclétien, on le retrouve à chaque pas dans l'histoire. Il a changé, lui, ses dieux; il est orthodoxe, fanatique; hier, il s'appelait l'Inquisition; je ne sais plus quel nom il a aujourd'hui, mais il écrivaille en France, il parlera demain à l'Académie; en Italie, il tue encore; partout il persécute, il torture; c'est rintolérance. Quelquefois, on rencontre dans les foules des visages étranges, des hommes en apparence comme tous les autres, seulement un peu plus tristes, un peu plus fatigués, un peu plus flétris que les autres; mais on s'arrête devant eux, on est ému, on se découvre; on éprouve je ne sais quel frisson intérieur; c'est qu'on a vu sur le front, dans les yeux, se glisser quelque chose de brillant et d'éternel qui tremblotait au souffle; c'est l'auréole. Saluez les martyrs de la pensée et laissez-les passer! Le flot qui les porte a une rive : tous ces cadavres aborderont un jour.
Le portrait de M. Thiers est un violent contraste; et pourtant nous n'imaginions pas qu'on pût faire de ce petit homme vif, spirituel, trivial, la représentation d'un homme d'État. Je n'ai jamais cru que M. Thiers ait été ministre en France. J'ai toujours pensé que c'était un faux bruit flatteur que ses amis faisaient courir. Mais son portrait peint par M. Delaroche m'a ébranlé. Par un habile arrangement, ce petit homme qui monte l'escalier de la tribune et qui n'y est pas encore, gagne à l'exhaussement des marches une sorte de piédestal par occasion, qui lui donne une taille sérieuse. H y a dans sa figure, dont on a ôté les lunettes, de l'esprit et de la fermeté; ce n'est pas Mirabeau, ce n"est pas Danton, ce n'est pas un tribun ni un honmie d'p]tat; mais c'est un homme d'affaires
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qui porte réelair de rinlelligence dans son œil, la réflexion et la verve sur les lèvres, et qui tient à la main un rapport sur le budget, dont il va expliquer, détailler, démonter et remonter toutes les pièces devant un auditoire surpris et charmé. Ce portrait en prose a une éloquence de vérité mathématique qui en fait une œuvre remarquable. Il fallait, sans l'idéaliser, faire do M. Thiers un premier ministre. C'est là ce qu'a cherché M. Delaroche, et c'est ce qu'il a merveilleusement atteint.
Les trois tableaux relatifs à la mort du Christ étaient une tentative nouvelle de M. Delaroche. Il avait voulu raconter la passion en l'absence du héros principal; il s'était demandé s'il n'y avait pas un puissant effet à chercher dans le crucifiement moral des apôtres et des saintes femmes. C'était là une idée philosophique et, j'oserais presque dire, humanitaire. On ne fait pas assez participer, en général, l'humanité au drame de la Passion. On concentre l'action dans les acteurs obligés et traditionnels. Mais il a dû se passer des scènes navrantes et terribles dans la famille désolée, quand le Christ fut parti. C'est ce vide immense que M. Delaroche a voulu peindre, et il s'est appliqué à cette scène avec sa conscience, sa concentration d'esprit ordinaire. Nous trouvons une lettre à ce sujet datée de 1853.
« Si vous saviez, écrivait-il, comme je, travaille. Depuis hier je suis moins mécontent; j'ai enfin trouvé une Madeleine plus sortable. Cette scène de terreur, dont l'expression devait être si neuve, il se peut qu'elle soit au-dessus de mes forces. J'irai jusqu'au bout, mais je crains bien d'échouer. Si c'était un sujet dicté par les Évangiles, je craindrais moins; mais là tout est invention, et, quand je pense à ce qui a dû se passer dans cette chambre au moment où le bruit du cortège de Notre-Seigneur s'est fait entendre, la tète me tourne et je suis prêt à crever ma toile. »
J'aime celte anxiété, cette terreur d'un grand artiste devant
son sujet. M. Delaroche est-il sorti vainqueur de la lutte avec ses doutes? Nous le croyons. Au milieu du tableau, la mère, tombant à genoux dans une sorte d'extase, envoie tout son cœur au-devant de son fils, qui passe sous les fenêtres, et que l'on conduit au Calvaire. On aperçoit le bout des piques et des enseignes des soldats romains. Madeleine, qui n'a pas l'Iiéroïsme de la Vierge, et dont l'amour a des défaillances terrestres, est écrasée de désespoir, évanouie, anéantie, au bas de la fenêtre ; saîjit Jean, le disciple bien-aimé, veut s'élancer, courir embrasser son maître, son frère divin, le disputer peut-être aux bourreaux; saint Pierre, d'une main vigoureuse, l'arrête et le contient. C'est bien là le prudent apôtre qui a renié par trois fois, et qui redoute les folies de dévouement. Dans le fond, les disciples se pressent pour regarder par une sorte de meurtrière passer le cortège. Je crois que comme composition M. Delaroche n'a jamais rien conçu de plus habile, de mieux ordonné. La couleur est ferme, simple, sans fracas; quant à la tête de la Vierge, c'est toute une hymne.
Le second tableau est le retour du Golgotha.
A. droite, la porte de la maison de la Vierge est ouverte, une lumière sort, qui se prolonge dans la rue, comme un reflet sanglant. Au milieu de la toile, un groupe admirable symbolyse et confond les trois douleurs diversement exprimées dans le premier sujet. La Vierge s'avance, enroulant d'un de ses bras le cou de Madeleine, et de l'autre s'appuyant sur saint Jean qui, enivré de désespoir, se retient au mur pour avancer. Jamais la désolation ne fut plus poignante. Saint Pierre suit à quelques pas, tenant la couronne d'épines ; des femmes et des disciples font cortège. Ce tableau était presque terminé, mais M. Delaroche ne l'avait pas signé, ne le jugeant pas fini.
Le dernier tableau de cette série, celui qui a reçu le dernier coup de pinceau, le dernier regard du maître, représente la Vierge debout, dans une rigidité de statue, contemplant la
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couronne d'épines. Le diadème glorieux est posé sur une table, une lampe répand sa lumière tout autour; saint Jean et Madeleine sont dans Fombre, pleurant et se lamentant. Leur cœur se dégonfle, celui de la Vierge s'emplit. On sent que la flèche a pénétré profondément; et pourtant une sérénité étrange est épanclue sur la figure de la mère de Dieu.
Ce poëme de la Vierge préoccupait profondément M. Delaroche. Voici ce qu'il écrivait dans les derniers mois de sa vie :
« J'ai repris l'ébauche de mon vendredi saint. Ainsi que j'en ai la triste habitude, j'ai fait des changements sans fin. Tout en pensant à la beauté des sujets de la passion, il m'est venu l'idée de faire la mort de la Vierge; encore une mortj Mais voici pourquoi : dans les deux sujets que je me hâte d'exécuter, la Vierge est l'héroïne; ne l'est-ellepas aussi dans le Christ mort? En représentant sa fin à elle, ce serait un ensemble, une espèce de poésie de. la Vierge en quatre chants. La tradition veut qu'elle se soit retirée au mont Carmel après la dispersion des Apôtres, et qu'elle soit morte entourée d'hommes et de femmes qu'elle avait soumis à une règle. )i
La mort a fait tomber la palette des mains vaillantes qui semblaient la tenir pour longtemps encore.
M. Delarocîie n'avait pas tout dit; il entrait dans une voie nouvelle, ou plutôt il prolongeait sa route au delà du domaine terrestre, et cherchait, à force de méditations, à s'élever vers le monde invisible. Ce monde, qu'il rêvait par l'esprit et par le cœur, s'est ouvert, en réalité, beaucoup trop tôt pour lui. Dieu, qu'il essayait de deviner, s'est brusquement découvert. Ce peintre éminent laisse un vide, ce penseur laisse un regret profond et un exemple. Encore une fois, nous avons pris soin de laissera l'écart les chicanes d'école; voulant rester dans la limite de nos sympathies personnelles, nous avons réservé les appréciations d'esthétique. Mais ce qui était tout à la fois selon nos convictions les plus fermes et selon notre devoir, c'était
de prouver que M. Delaroche comprit noblement sa mission, qu'il fut un artiste sérieux, un caractère enfin, cette merveille, si rare et si peu cherchée, dans cette société mêlée, dans cette cohue d'ambitions, où chacun veut être quelque chose, où nul ne s'efforce d'être quelqu'un.