‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 2)Chapitre 28 sur 35 · avril J · texte numérisé non relu

avril J

Le suicide n'est pas une maladie; c'est un préjugé. Mais il y a des préjugés épidémiques; et la mode de se tuer est souvent un de ceux-là. Le livre de M. E. Lisle constate la progression vraiment effrayante des décès volontaires, et rend la civilisation contemporaine responsable de cette augmentation. Paris est la région funeste où le vertige atteint plus facilement les fronts mal chargés d'idées. A mesure que l'on s'éloigne de ce brasier de la vie du monde, on s'éloigne de la mort. Les statistiques qui s'arrêtent à la fin de 1 852 ont constaté qu'il était mort à Paris, dans cette seule année-là, six cent quatrevingt-treize personnes par le suicide; et, de quelque point de la France que l'on parte, le suicide devient plus fréquent, à mesure qu'on se rapproche de Paris.

Que faut-il conclure de ce document? Rien contre le progrès en lui-même. Ces révoltes trop fréquentes, ces désertions de la vie, sont les fruits amers des réactions. Ces incertitudes naissent des entraves, des sophismes, des déclamations, des

Uu Suicide. Statistique, Médecine, Histoire et Législation, par \L. Lislc. [ vol. Paris, J. Baillicre. — Michel Lévy Irèrcf.

peurs de la routine. Quel que soit le motif apparent, on meurt plus souvent d'idées que de faim; et le désespoir même qui calfeutre les portes et les fenêtres autour d'un réchaud parce qu'il n'y a plus de pain à la maison, ce désespoir, lui aussi, est un acte de doute envers la société, et, dans une certaine mesure, un retour violent sur des illusions perdues. René a fait souche, et Werther a perfectionné son pistolet en revolver. Le tailleur qui s'asphyxie, le cordonnier qui se pend, le pâtissier qui se noie avec sa famille et sa femme enceinte, tous ces désespérés ont Tesprit atteint de la même plaie que les penseurs de profession.

A moins de blasphémer la Providence (et nous laissons le soin de cette contradiction aux journaux religieux), on ne peut s'en prendre simplement à la civilisation. Mais il faut accuser tout ce qui lie les ailes de Tesprit et de la foi, tout ce qui fait trébucher l'humanité en marche : les révolutionnaires de la veille, devenus les conservateurs endurcis du lendemain, les philosophes sans principes, les maîtres sans méthode, les missionnaires sans charité, les artistes sans idéal ; tous ceux qui démentent leurs paroles, et dont les actes corrompent les clients que leurs formules prétendent moraliser.

Le railleur, l'ennemi commun qui détend tous les courages, c'est la fausse science, c'est le juste-milieu philosophique, politique, moral. C'est cette déplorable manie des compromis; c'est cette prudence éclectique qui met des abat-jour à toutes les lumières, qui fait qu'on passe la dernière moitié de sa vie à se repentir de la première; le doute, enfin, qui résulte des demi-croyances, des demi-conquêtes, des demi-passions et des demi-vertus, voilà le grand meurtrier du dix-neuvième siècle !

Quel remède doit-on opposer à ce mal universel ? Faut-il reculer vers les sécurités de l'ignorance, ou se rejeter dans cette immolation de l'esprit qui maintient le corps, par haine de l'idée? Non, certes; le salut est au delà des philosophies timides et des piétés étroites. M. Cousin est aussi fatal que M. Veuillot. Mais, en attendant qu'on trouve le remède effi-

cace, aimons, affirmons la vie ; faisons-la aimer et attester, toujours, quand même, pour ses amertumes aussi bien que pour ses joies; mettons le point d'honneur, non plus dans la désertion, mais dans la lutte; vivons pour souffrir, pour aimer et pour haïr. C'est la haine qui nous fait peur. Nous nous affolons d'idées chétives ; et, quand elles nous trahissent, par respect pour nos erreurs, nous aimons mieux mourir que de les souffleter. La colère est pourtant une force et une vertu. Quand on n'a plus rien à aimer en ce monde, il reste encore tant de vilaines choses à détester, à démasquer, que la vie bicentenaire , si gratuitement promise par M. Flourens, n'y suffirait point. On trouve une sorte de revanche divine et d'espérance surnaturelle au fond de cette haine, pourvu qu'elle ne se démente pas et qu'elle n'hésite jamais.

En effet, ce n'est pas la haine du monde qui détermine le suicide. Le misanthrope a un but ; l'estime de lui-même le garantit des vertiges que peut donner le mépris des autres. Le problème, indépendamment des règles morales, est donc de ne s'avouer jamais lassé, de marcher toujours, et, quand la route est obscure, de piétiner, plutôt que de s'asseoir au bord du fossé.

Les figures de rhétorique sont fades; elles ne mènent à rien, qu'à l'Académie. Je suis pourtant obligé d'en emprunter une, en parlant de ce suicide moral dont la statistique n'est pas faite, suicide plus dangereux, plus fréquent que l'autre, et qui menace quelque chose de plus précieux que la vie, c'est-à-dire le but môme de la vie, la dignité humaine, la conscience, la liberté morale. Que de cadavres parmi tous les contemporains qui vivent le mieux! Cadavres de foi, de probité politique, de tout ce qui était grand et généreux. Ce suicide guérit quelquefois de Vautre; mais souvent aussi il le précède. Tous les deux ont la même origine, et tous les deux doivent être combattus par les mêmes moyens.

Il semble qu'au point de vue de la morale le suicide soit absolument et résolument condamné. Il n'en est pas ainsi; et,

5(j4 ECHIVAINS ET IlOiMMES DK LETTRES

tjiiand je disais que la mort volontaire était un préjugé, je songeais que le monde pardonne le plus souvent qu'il peut à ce grand crime. Il trouve toujours une excuse dans la folie ou dans l'héroïsme. Qu'un négociant, après avoir spéculé, et peut-être mal agi, se brûle la cervelle pour ne pas assister à sa ruine, on imprime partout, on dit, on croit qu'il a préféré la mort au déshonneur; comme si le banqueroutier qui fait, par-dessus tout et en dernier lieu, la banqueroute de sa vie, était libéré par ce seul fait, et comme si le déshonneur ne survivait pas au meurtre 1 Un duc et pair commet un crime effroyable; l'opinion s'exalte et s'indigne. Tout à coup on apprend que l'assassin, au lieu d'attendre l'expiation, s'est tué lui-même. A cette nouvelle, la conscience publique se sent allégée: il a bien fait, dit-on, et, au lieu de voir une aggravation dans ce nouvel attentat, on y trouve une sorte de réparation. Cette inconséquence de l'opinion tient à une méfiance instinctive des moyens de répression. On dirait que la société n'est pas sûre de bien punir, ou qu'elle ne se sent pas toujours assez pure pour frapper. Elle se trouve débarrassée, quand on lui échappe. .\u lieu d'appeler lâche celui qui ne veut pas comparaître à sa barre, elle lui sait gré de sa terreur, et elle traite avec mépris celui qui la respecte.

11 est juste de dire toutefois qu'une sorte de courage extérieur dans l'acte violent qui fait repousser la vie excuse cette indulgence publique. 1/homme complètement dépravé ne se tue pas. C'est un faux point d'honneur, mais c'est un point d'honneur, après tout, qui fait jaillir tant de cervelles ! Sur la statistique des suicides, on ne trouve que très-peu de prostituées et de forçats. Il faut encore un peu de pudeur pour avoir honte de la vie mal employée. On entendit un joui* le cardinal Dubois se dire à lui-même: «Tue-toi donc, lâche! tu n'oserais ! » Et il n'osa pas ; il se méprisait trop pour cela. Mais c'est précisément cette sorte de courage et ce reste de vertu déterminant le suicide qui en font un danger très-sérieux et une violation atlrayante des lois divines.

DU SUICIDE oG5

Un athée seul est logique en se tuant. Comme il fait de riiAmme la fin de Thumanité, quand le monde le froisse ou le iîlesse, il quitte la partie, et il ne croit pas commettre un déicide par le suicide. Mais, comme le dit fort bien l'auteur du Devoir : « Si Dieu existe, nous ne pouvons aller à lui que quand il nous appelle. Ce n'est pas à nous à choisir ou à rejeter nos devoirs. » J'ajoute qu'on peut toujours faire le bien, au moins par pensée. Quand la possibilité d'agir est refusée, on peut encore rêver à bien faire. Cette concentration de l'esprit sur une tâche utile a sa puissance et sa fécondité. Les gens qui sortent de la vie n'ont jamais, au fond, de raison plus déterminante que ce bon Yatel, qui se perça le cœur parce que la marée avait manqué; il se trouve presque toujours qu'un peu de patience réparait tout, et la marée arrive quand on n'est plus là pour la recevoir.

Marc-Aurèle dit qu'il n'y a pas plus de mal à sortir de la vie qu'à sortir d'une chambre, lorsqu'il y fume. Les philosophes et les rhéteurs qui ont essayé depuis de justifier le meurtre volontaire de soi-même n'ont pas donné de meilleures raisons que celle-là. « Pourquoi serait-il permis, dit J. J. Rousseau, de se faire couper la jambe, s'il ne l'était pas de s'ôter la vie? La volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également donné l'une et l'autre? » Est-ce là un argument? et ne coupe-t-on pas la jambe précisément pour conserver la vie? Les preuves de Montesquieu ne valent pas davantage : « Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'em pêcher de mettre fin à mes peines et me priver dun remède qui est en mes mains? »

S'il suffisait d'avoir le remède d'un ennui dans la main pour que la guérison fût permise, on aurait le droit de tuer un ennemi, ou même seulement un violent fâcheux qui rend la vie amère. Dans Y Esprit des lois, Montesquieu, reprenant la question, dit: « Il est clair que les lois civiles de quelques pays peuvent avoir eu des raisons pour flétrir l'homicide de soi-même. » La réponse n'est pas plus concluante que ne l'était l'objection.

Nous croyons que le meurtre, quel qu'il soit, est absolument condamné par la nature, précisément même à cause du principe de la mort ou de la transformation que la mort symbolise. Puisqu'on meurt, il ne faut pas tuer. Or la morale est absolue. Elle n'admet pas de correctifs, d'exceptions. Quand on cherche à s'y souslraire sur un point, on brise la barrière sur un autre. L'homicide est condamné, et pourtant le meurtre est un argument social. Tant que la guerre, la peine de mort et le duel seront considérés comme des préjugés nécessaires, le suicide aura, sinon son excuse, du moins son prétexte. Tant qu'on tranchera les difficultés par l'épée, l'homme en guerre contre ses passions et son ennui pourra se combattre et se vaincre par l'épée. Tant que l'échafaud subsistera, un criminel aura le droit apparent de se juger en conscience, de se condamner à mort et de s'exécuter. Tant que deux individus poseront la mort comme rançon d'un soufflet, un être avili par lui-même se croira le droit de se provoquer lui-même et de se tuer.

Les Japonais sont logiques. Ils accommodent le suicide avec le duel, et, quand l'un d'eux a une querelle, il fait ses adieux à sa famille, se pare de ses plus beaux habits, s'étend sur sa natte et s'ouvre le ventre avec son poignard. Son ennemi n'est pas plutôt informé, qu'il s'immole à son tour. A la bonne heure ! la vengeance est complète et désintéressée. Si l'offensé n'a pas la joie de survivre à l'offenseur, s'il s'ensevelit dans son triomphe, il est certain du moins que son adversaire ne rira pas de lui. Si ce duel avait des imitateurs en Europe (et nous voudrions contribuer à le propager), il aurait bientôt raison de cette manie gothique du champ clos.

Quand je fais de la guerre, de la peine de mort et du duel des préjugés analogues au suicide, je ne me livre pas à des rêves chimériques de paix universelle. Je sais tout ce qu'on peut dire. La guerre est souvent toute la morale d'une nation; la peine de mort est peut-être une nécessité dans nos sociétés imparfaites, où l'idée du bien n'est pas encore séparée de l'i-

dée de force; le duel lui-même, si absurde qu'il paraisse, est souvent un dilemme, inflexible comme toutes les tyrannies de la sottise, et qui contraint la raison la plus droite. Je sais tout cela; et, cependant, je suis convaincu que le meurtre de soimême s'autorise bien souvent de ces infractions pour cause de salut public à l'inviolabilité de la vie humaine.

Le suicide est une solution brutale, empruntée à la caserne. Je n'en veux pour preuve que la grande quantité de militaires qui se sont affranchis de la corvée de l'existence. Dans un tableau qui comprend toutes les professions, toutes les catégories sociales, et qui embrasse les années écoulées de 1836 à 1852, M. E. Lisle constate, sur un chiffre de 52,126 suicides, un total de 2,830 militaires suicidés. C'est, toute proportion gardée; un chiffre relativement énorme.

M. Schœn, dans la Statistique générale et raisonnée de la civilisation européenne, parle de sociétés de suicide, dont les statuts obligeaient les membres à se donner la mort, en France et en Prusse, pendant les guerres de la République et du Consulat, Le dernier membre de cette tontine se serait tué en 1810. Cette association établissait le suicide en permanence à côté des champs de bataille permanents.

En 1802, les conscrits ne se sentaient pas tous pour la gloire le même appétit que le premier consul. Un très-grand nombre, en arrivant à l'armée, se servaient de leurs armes contre eux-mêmes. Un ordre du jour de Bonaparte fit honte à ces déserteurs qui faisaient tort de leur mort au génie de la guerre* Voici ce document assez remarquable : « Le premier consul ordonne qu'il soit mis à l'ordre du jour de la garde: — Qu'un soldat doit savoir vaincre la douleur ou la mélancolie des passions ; qu'il y a autant de vrai courage à souffrir avec constance les peines de l'âme qu'à rester fixé sous la mitraille d'une batterie ; s'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s'y soustraire, c'est abandonner les champs de bataille avant d'avoir vaincu. »

Cet ordre du jour doit être celui de l'humanité. Ce que le

premier consul faisait placarder dans les camps, c'est la voix qui doit retentir à toute oreille, c'est le perpétuel sursum corda des conscrits découragés du dix-neuvième siècle. La consigne est dure, la veille est lente, la tache est pleine de découragements et d'ennuis ; mais il ne faut pas abandonner la bataille avant d'avoir vaincu. Où est l'ennemi? Nous le dirons avant de finir. Épuisons la question de principe.

Contraire à la loi naturelle, à la morale, le suicide n'a-t-il pas parfois son excuse, je dirai plus, sa légitimité dans ses résultats glorieux? En d'autres termes, courir au-devant de la mort pour attester sa foi, pour venger et sauver son pays, est-ce aller au suicide? Les martyrs sont-ils des suicidés? Caton fut-il un lâche? Et les immortels matelots du Vengeur sombrant aux cris de -.Vive la République! abandonnèrent-ils trop tôt la bataille? Ces objections paraissent embarrassantes, mais elles ne le sont pas, et nous les aborderons avec franchise, sans offenser les superbes désespérés qui sont morts pour autre chose que pour leur insuffisance et leur ennui.

L'abbé de Saint-Gyran, dans son livre : Question royale et sa décision, dit à propos du suicide.: c Le commandement de Dieu qui défend de tuer défend implicitement de se tuer. Mais n'est-il pas des cas où l'on peut tuer son prochain? Il en pourra arriver d'autres qui permettront de pouvoir se tuer soi-même, sans enfreindre le même commandement. On devra

même le faire Je dis, ajoute l'abbé de Saint-Cyran, que

l'homme y sera obligé, pour le bien du prince et de la chose publique, pour divertir par sa mort les maux qu'il prévoit assurément devoir fondre sur elle, s'il continuait de vivre. »

D'autre part, Plutarque, Sénèque, Montaigne, se font les apologistes de ces morts dévouées. Madame de Staël, qui s'élève éloquemment contre le meurtre de soi-même (Réflexions sur le suicide), dit pourtant : « Caton passa la nuit qui précéda sa mort à lire le Phédon de Socrate, et le PJiMon condamne formellement le suicide ; mais ce grand citoyen savait qu'il s'immolait, non à lui-même, mais à la cause de

la liberté, et, selon les circonstances, cette cause peut exiger d'attendre la mort comme Socrate, ou de se la donner, comme Caton. »

Nous préférons la mort de Socrate à celle de Caton, et cette comparaison nous permet de préciser la différence que tout philosophe doit établir entre la mort permise et la mort criminelle. La défense de se tuer est absolue, inéluctable; mais l'amour de la vie ne doit pas être la terreur de la mort, et, quand la mort vient à nous, il faut l'accepter le front haut, le cœur ferme, si Fhonneur et la patrie l'exigent. — Qui vive? — A moi ! ce sont les ennemis ! — Et le soldat meurt volontairement, frappé, mais non suicidé. 11 y a donc des cas où le renoncement à la vie n'est pas un abandon volontaire, mais l'accomplissement d'une consigne. On n'est plus responsable que du regret ou du courage que l'on a mis à obéir. Les soldats du Vengeur, en disparaissant dans les flots, n'étaient ni fous ni désespérés. Ils sauvaient le drapeau, ils exécutaient une sorte de décision de conseil de guerre instinctif et enthousiaste. La patrie leur avait donné un blanc-seing pour mourir, et ils mouraient, amnistiés d'avance. Ce n'est pas là, à proprement parler, un suicide, c'est un sacrifice de soi-même. L'exemple de Caton est différent. Selon les idées antiques, Caton fit bien de se tuer; selon les idées modernes, il eut tort. Avis aux Catons contemporains, s'il s'en trouve, et surtout s'il s'en trouve que leur conscience pousse au suicide. Un grand homme n'est jamais vaincu. Ses idées peuvent être étouffées, violentées; mais son sentiment intérieur est incompressible, et il triomphe de ses vainqueurs, tant qu'il garde sa foi, sa volonté, ses rancunes. Il y a dans l'attitude silencieuse, et, selon l'expression d'un ancien, jusque dans la façon de porter son manteau sur le bras, une opposition permanente qui suffît. La volonté qui sait attendre a une puissance d'envoûtement qui tient à l'immortalité de la pensée. Caton n'avait pas, et peut-être bien ne pouvait pas avoir le sentiment du devoir collectif et de l'exemple; il croyait plus nu fait qu'à

l'idée, puisqu'il refusait à son idée l'espoir d'une revanche. Sans doute, il est difficile de le condamner, quand on se suppose son contemporain ; mais on devrait aujourd'hui le repousser comme modèle.

J'aime mieux l'exemple de Thomas Morus.

« Pendant une année entière, dit madame de Staël, enfermé dans la tour de Londres, il refusa toutes les offres qu'un roi tout-puissant lui faisait faire pour rentrer à son service, en étouffant le scrupule de conscience qui le tenait éloigné. Thomas Morus sut mourir, pendant une année, et mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du sacrifice. Il mourut, parce qu'il le voulait, immolant à sa con-. science le bonheur avec la vie (sa fille qu'il idolâtrait), sacrifiant toutes les jouissances à ce sentiment du devoir, la plus grande merveille de la nature morale, celle qui féconde le cœur, comme dans l'ordre physique le soleil éclaire le monde. »

Voilà le héros! L'ambitieux défait peut se tuer. L'homme dévoué à des idées éternelles se résigne, et, s'il ne redoute pas la mort, s'il sourit au martyre, il ne fait rien pour l'appeler.

A propos de Lucrèce et d'autres femmes qui se sont tuées pour échapper à l'opprobre, le théologien Buonafède (en 1740) dit : « Selon nous, il vaut mieux souffrir un outrage que de recourir, pour l'éviter, à une action telle que le suicide. » L'honneur ne tient pas à l'injure qu'on reçoit, mais à l'injure qu'on mérite. Préférer le déshonneur à la mort, c'est une lâcheté ; mais s'estimer assez pour vivre après l'outrage, c'est là la vertu.

L'Église défend le suicide. Elle refuse ses prières aux esprits lassés qui ne vont pas lui demander des conseils. Mais n'a-t-elle pas dans ses légendes tout un cortège de pâles extatiques qui se sont tués? Quelquefois le zèle pour la foi n'a-t-il pas été au-devant des bourreaux? bien souvent le martyre n'a-t-il pas été le suicide? Saint Ambroise dit, à propos d'une sainte qui ne partageait pas l'opinion du père Buonafède et

qui s'était tuée comme Lucrèce, mais plus tôt qu'elle : « Dieu ne peut s'offenser de notre mort lorsque nous la prenons comme un remède. » Nous trouvons dans V Encyclopédie, à l'article Suicide, le détail d'un ouvrage anglais (1700) écrit par le docteur Donne, théologien et doyen de l'église de Saint- Paul, qui tend à prouver que le suicide n'est pas toujours un péché. Il cite les chrétiens impatients de mourir qui irritaient les bêtes pour en avoir plus promptement fini avec la vie. Saint Ignace, évêque d'Antioche, dans sa lettre aux fidèles de Rome, les prie de ne point solliciter sa grâce.

Bodin rapporte, d'après Tertullien, que dans une persécution qui s'éleva contre les chrétiens d'Afrique, l'ardeur pour le martyre fut si grande, que le proconsul, lassé lui-même de supplices, fit demander parle crieur i^uhVic sHl y avait enco7'e des chrétiens qui demandassent à mourir. Et, comme on entendit une voix générale qui répondait qu'oui, le proconsul leur dit de s'aller pendre et noyer eux-mêmes, pour en épargner la peine aux juges. Ce qu'ils firent. Nous ne parlons pas des macérations exagérées par lesquelles les solitaires essayaient de tuer en eux la chair, et avec elle l'homme entier. Une constitution apostolique, citée par le docteur Donne, dit formellement qu'un homme doit mourir de faim plutôt que d'accepter la nourriture des mains d'un excommunié. Saint Jérôme nous apprend que saint Marc l'évangéliste se coupa le pouce pour n'être pas fait prêtre.

Ces suicides, ces mutilations, sont des excès. Quelle que soit la sainteté du but, il n'est pas permis de commettre un crime pour y atteindre, et le suicide volontaire en est un. Mourir pour attester sa foi, c'est là l'auréole ; mais attester sa foi pour mourir plus promptement, mais se désigner aux coups, par une sorte de forfanterie, c'est l'hérésie de l'orgueil, et l'Église en eut conscience elle-même, en distinguant, au concile de Nicée et au premier concile de Carthage, les faux martyrs des vrais, et en défendant de s'exposer volontairement à la mort; ce qui n'empêcha pas de canoniser les suicidés antérieurs.

Il semble que le Christ ait précisé lui-même le point en discussion. Il attendit la mort avec mansuétude; mais il ne dissimula pas son heure de faiblesse ; mais il souhaita pendant un instant que ce calice s'éloignât de lui, et, sur la croix même, il eut un cri d'adieu humain à la vie. Cette vérité d'émolion ajoute à la grandeur éternelle de ce sacrifice. Mettre à tout propos son existence en avant comme un enjeu, comme un défi, c'est blasphémer les droits sociaux et les devoirs individuels. Il est héroïque de ne pas tenir à la vie : mais il est héroïque aussi de ne pas tenir à la mort. Il faut accepter l'une et l'autre comme des conditions de perfectionnement, et ne faire aucune bassesse pour les fuir ni pour les conserver.

Un homme d'esprit, que l'on félicitait de son courage à supporter de grands revers de fortune, répondit : « Je me suis bien consolé de n'avoir plus vingt ans! » Cette douce ironie est la moquerie de la sagesse, qui ne comprend pas qu'on tienne trop à des avantages qui tiennent si peu à nous. « Tous nos jours vont à la mort, dit Montaigne; le dernier seul 3^ arrive. » A quoi bon hâter un terme si fatal? Mais il semble, au contraire, que la mort soit une sorte d'épouvantail qui pousse au suicide. M. Brière de Boismont prétend avecM.Étoc Demazy, contrairement d'ailleurs à l'opinion d'Esquirol, que le suicide est plus fréquent dans la vieillesse qu'aux autres périodes de la vie, et un Mémoire d'un ministre de l'intérieur russe confirme ce fait par un singulier exemple : a Le paysan Netfried Astapon, dans le cercle de Mohilow, s'est pendu, dit-il, dans son écurie, à l'âge de cent vingt ans. » En voilà un qui manquait de patience bien mal à propos !

La patience! c'est le grand remède. Mais la patience est-elle possible dans une société vieillie, où le succès est un mérite, où le malheur est une honte? La patience semble incompatible avec une époque fiévreuse comme la nôtre. On a supprimé la notion du temps en supprimant Lespace; et, comme on va vite, on veut vivre vite, triompher vite, jouir vite. Pourtant, liàtons-nous de le dire, il y a toujours quelque chose à atten-

dre d'une génération qui sait encore s'irriter des obstacles. Le dépit vaut moins que la persévérance ; mais il vaut mieux que l'indifférence. Paris est la capitale du suicide; mais c'est aussi la capitale du monde. On se tue plus souvent qu'autrefois, c'est un mal sans doute: mais c'est le symptôme d'une inquiétude qui peut précéder un réveil; et, quand je pense que le suicide est presque inconnu en Turquie, je suis tenté de m'agenouiller devant cette Ophélie mystérieuse du dix-neuvième siècle, qui n'attend pas le triomphe d'Hamlet pour mourir,

M. E. Lisle fait à la raison humaine l'honneur mérité d'attribuer ces impatiences et ces révoltes à des vices d'éducation, à des préjugés sociaux. Il combat avec vivacité et à grand renfort de preuves l'opinion des aliénistes. C'est la première fois que cette thèse, précédemment abordée, reçoit un pareil développement. Esquirol voyait toujours un signe de folie dans le suicide. Cette doctrine, sous prétexte de respect pour la dignité humaine, ne tendait à rien moins qu'à amnistier l'homicide en général, puisque tout meurtre causé par l'égarement des passions n'eût plus été justiciable que de la maison de santé. M. Falret partage l'avis d'Esquirol. 11 n'admet plus qu'on argumente à ce sujet. Pour lui, Caton et Brutus sont des fous incontestables.

M. Bourdin, dans une brochure publiée l'année dernière, est encore plus tranchant. Caton n'est pas seulement fou, il est fou furieux. Tous ceux qui, parla violence de leurs actes, dépassent le niveau de la moralité, ou seulement de la régularité humaine, méritent les Petites-Maisons. M. Bourdin ne voit que des fous dans les Conventionnels, dans ces hommes, dit-il, qîii se sont suicidés dans leur honneit7-; et il promet une statistique des hommes quon appelait il y a quelques années des héros, dans laquelle il prouvera que ces héros présentent en fous une moyenne qui dépasse de beaucoup celle de la population générale de la France. C'est pousser loin la monomanie de la monomanie. Je sais bien que la dernière partie de ce paradoxe a de quoi tenter. Il va bon nombre de

héros dont le culte embarrasserait moins, si l'on démontrait qu'ils ont été fous. Mais n'est-il pas dangereux d'expliquer tout ce qui paraît inexplicable par cette banale accusation de folie? Assimiler l'héroïsme au désespoir, peser tout au poids du sens commun, c'est diminuer le domaine de l'enthousiasme, c'est aussi pervertir la science et la morale. Que devient l'histoire, quand on lui refuse le droit d'appliquer une règle sévère à des actions qui, par leur éclat même, sont soustraites à tout contrôle, sous le prétexte de déraison ?

M. Bourdin, dans le mémoire cité plus haut, affirme qu'il est bien rare de ne pas trouver dans les écrits des suicidés des signes évidents de trouble mental, et il donne comme preuve la lettre suivante, attachée aux vêtements d'un malheureux que les mariniers ont trouvé dans la Seine, près du pont de Saint-Cloud, le 11 décembre 1 84-7 :

« La faim et le manque de logement me forcent au suicide. Je demeurais rue Guérin-Boisseau, 32, depuis quatre ans et demi, avec ma femme et ma petite fille, qui a près de neuf ans. Me trouvant en retard de pouvoir payer mon garni, on m'a refusé ma clef.

« Signé : Philippe Toussaiint. »

Comment cette lettre, si simple, si touchante, dirons-nous avec M. E. Lisle, trahirait-elle l'exaltation d'un monomane? Ce malheureux était un pauvre écrivain public, cité comme un modèle d'honnêteté, lia désespéré de la vie; il a pensé que sa veuve et sa petite fille trouveraient plutôt grâce après sa mort; qu'on voudrait enfin croire à une misère si bien attestée. Il s'est tué, par une sorte de sophisme dévoué. On n'a pas besoin d'être fou pour agir ainsi; le calcul était spécieux ; peut-être môme s'est-il trouvé juste. Mais parler de folie en présence d'un pareil cadavre, c'est calomnier la faim.

Une pensée, que j'hésitais à rendre publique; n'a cessé de me poursuivre pendant la lecture du livre de M. E. Lisle, et

une main d'ombre passe sur mon papier, pour effacer le mot, toutes les fois que j'écris folie; c'est la pensée d'un fou charmant, c'est la main d'un suicidé qui, précisément, aiderait à réfuter la théorie démoralisante, exagérée encore par M. Bourdin. Gérard de Nerval, dans les rêves pénibles de son imagination, manifestait pour le suicide un dégoût réel, profond. Lui-même, dans ce récit étrange et merveilleux qu'il a tracé de sa maladie, constate sa passion puissante pour la vie. Il confondait si souvent et si bien ce monde-ci avec l'autre, que la pensée curieuse de franchir brusquement la frontière ne pouvait lui venir, dans cet état de vision. Je pense que, si, dans cette froide nuit d'hiver, il a accroché la guenille de son corps au gibet hideux de la rue de la Lanterne, c'est qu'il a eu tout à coup un réveil douloureux de sa conscience, une insomnie dans le sommeil de sa raison ; c'est qu'après avoir erré toute la nuit dans Paris, lui le poète délicat, l'écrivain élégantj le rêveur extatique, il s'est trouvé grelottant et sans un sou, à la porte d'un bouge inhospitalier ; c'est que l'égout qui s'ouvrait dans la rue de la Lanterne lui a parlé avec ironie; c'est que, jugeant avec amertume sa vie de misère, son insuffisance pratique, il a été pris d'un accès de honte. Les conseils de sa folie douce l'enlevaient trop à la terre pour qu'il sentît le besoin de la quitter. Une lueur de calme, un intervalle d*e réflexion l'épouvanta et le tua. Quel malheur que Dieu ne lui ait pas fait grâce de ce fugitif accès de raison !

M. Brière deBoismont, avant M. E. Lisle, avait réfuté en passant cet argument de la folie qui reçoit dans ce volume des démentis multipliés et définitifs. Lui non plus ne voulait pas qu'on traitât de fous ni Werther ni René.

« Vouloir faire d'une maladie morale, disait-il, un appendice de la folie, c'est combler une des mirfes les plus riches en observations. »

Ainsi donc le reproche ou l'excuse de folie est un blasphème ; c'est un outrage à l'illusion généreuse et funeste des âmes lasses d'elles-mêmes. C'est à d'autres causes qu'il faut

demander le secret de ce nombre toujours croissant de suicides. Mais d'abord le fait de l'augmentation des morts volontaires est-il certain? Un coup d'œil jeté sur les tables dressées par M. E. Lisle suffit pour empêcher d'en douter.

En 1836, on relevait en France un total de 2,340 suicides dans l'année, dont 1,775 hommes et 565 femmes. En 1852, on trouve un total de 3,674, dont 2,780 hommes et 894 femmes. C'est une différence, pour dix-sept années, de 1,334, ce qui donne un accroissement annuel de 78 environ. Nous ne doutons pas que, depuis 1852, ce nombre n'ait continué à progresser, parce que nous ne croyons pas que, depuis cette époque, les causes observées jusque-là aient brusquement cessé; et, en effet, M. E. Lisle établit par des chiffres les présomptions de cette crainte. C'est surtout à Paris, ayons-nous dit, et à mesure qu'on se rapproche de Paris, que le suicide devient fréquent. On dirait que la civilisation, en perfectionnant pour ainsi dire la sensibilité morale, ait à répondre seule de cette tendance. Admettons ce fait, mais n'en concluons rien contre le progrès. Pour ceux qui trouvent que tout est pour le mieux, dans le meilleur des mondes, ces détonations de pistolets, ces asphyxies, ces immersions, doivent être un embarras réel; pour nous qui avons une insatiabilité du bien qui ne s'accommode jamais du présent, nous voyons dans ces désertions, dans ces révoles, une raison de plus d'aspirer au progrès, un défi de plus jeté par la faiblesse humaine, un obstacle de plus à franchir, une nécessité de plus d'éclairer tous les cœurs pour désarmer toutes les mains.

M. Ferrus, que M. Lisle cite souvent, a remarqué que (( c'est précisément dans les époques où la civilisation est le plus avancée, où les mœurs sont le plus douces et les vertus publiques le plus répandues que les suicides apparaissent le plus fréquemment, et que, lorsqu'on interroge l'histoire générale des peuples, on voit que dans les contrées où le brigandage, le vol, le meurtre et la corruption étaient en quelque sorte habituels, le suicide était presque absolument ignoré. »

r.a Statistique n laquelle M. E. Lisle emprunte ses arguments témoigne donc d'une façon flatteuse de la perfection de nos mœurs; et ce serait vraiment un motif pour permettre ces quelques pauvres suicides, en faveur du certificat de douceur et de vertu qu'on en tirerait. Mais on oublie l'hypocrisie, qui explique tout et complique tout. Les formes modernes sont polies; mais il y a encore un contingent de barbarie qui maintient des anachronismes et crée des antithèses.

Les réactions impitoyables qui suivent toujours les mouvements, les appétits delà spéculation, entremêlent à nos relations aimables assez de brigandage de bon ton pour qu'on puisse expliquer ces désespoirs fréquents sans blasphémer le progrès. C'est cette contradiction douloureuse qu'il faut faire disparaître; mais combien de, temps encore la statistique ramassera-t-elle des cadavres pour en faire un holocauste à la civilisation triomphante? Combien de temps encore traiterat-on d'utopie ce rêve normal du respect de la vie? L'utopie! C'est le leurre de toutes les routines, le prétexte de toutes les revanches du passé. Tout homme qui se tue passe pour un utopiste méconnu; comme si le cœur n'était pas une utopie perpétuelle !

M. Saint-Marc Girardin, dans son Cours de littérature dramatique, a fait un singulier aveu qui serait d'une naïveté primitive, si les écrivains des Débats pouvaient passer pour naïfs. « Le suicide, dit-il, n'est pas la maladie des simples de cœur et d esprit; c'est la maladie des raffirfés, des philosophes ; et, si de nos jours les artisans sont, hélas! atteints euxmêmes de la maladie du suicide, cela tient à ce que leur intelligence est sans cesse agacée et aigrie par la science et par la civilisation modernes. »

iN'est-il pas piquant d'entendre un des éducateurs de la génération, un des maîtres du haut enseignement, proclamer que la science aigrit et agace! Se débite- t-il quelque part une autre science que la science universitaire? M. Saint-Marc Girardin a-t-il mis en circulation une épigramme à l'adresse

d'un débit rival et pour la plus grande exaltation de son propre fond? Non. C'est de toute la science moderne, à laquelle il a droit de coopérer, que M. le professeur parle avec ce dédain. Étonnez-vous donc ensuite de l'incrédulité des auditeurs, quand ceux qu'ils vont entendre se jugent ainsi ! Toute magistrale qu'elle soit, l'assertion de M. Saint-Marc Girardin est exacte. Oui, la science est mauvaise ; oui, ceux qui devraient instruire et purifier, en doutant d'eux-mêmes, pervertissent et corrompent. Mais faut-il supprimer la science? Faut-il forcer la civilisation malhabile à rétrograder ou à se pétrifier? Non ; mais il faut redoubler de science et de civilisation (ce qui ne veut pas dire qu'il faille redoubler de professeurs et de cours en Sorbonne) ; il faut encourager l'étude et l'exaspérer en quelque sorte, jusqu'à ce qu'elle rompe toute entrave; il ne faut laisser aux hommes de bonne volonté aucune excuse d'ignorance pour refuser leur tâche et pour déserter. Tout le problème est là. Cette époque-ci veut-elle et peut-elle le résoudre? That is the question!

M. E. Lisle n'ose faire le procès de l'Université ; mais il trace de l'éducation des collèges, de cette vie d'études monotones, de compression illogique, de vanité désordonnée, d'agglomération corruptrice, un tableau qui contraste avec l'indulgence de ses conclusions. Il est hors de doute que le grec et le latin ne suffisent pas à lester un esprit que le monde met ensuite en présence de problèmes complexes, de situations équivoques, de sentiers difficiles. On ne développe que Térudition dans les collèges, mais la conscience s'arrange comme elle peut, comme elle veut, et, pourvu qu'on soit bachelier, le reste, c'est-à-dire la croyance, la foi, l'arme de la volonté, importe peu. Le concours général a bien des suicides à se reprocher. Que d'écoliers grands hommes se sont tués, parce que le monde ne ratifiait pas tout de suite les bulletins des maîtres !

Et qu'on ne nous accuse pas d'exagération! L'implacable statistique est là qui éclaire, qui fait tomber un jour froid sur des cadavres d'enfants. Le nombre des suicides est sept fois

plus considérable aujourd'hui qu'il y a trente ans chez les enfants âgés de moins de seize ans, et dou%e fois plus chez les jeunes gens de seize à vingt ans. D'où vient cette peur de la vie, à un âge où la vie ne devrait avoir que des promesses? Ce n'est pas encore l'expérience qui décourage. Mais c'est la désertion avant le combat, de la part des enrôlés qui n'ont pas de drapeau, pas de foi au cœur, pas de Marseillaise aux lèvres. Esquirol cite le suicide d'un jeune homme qui laisse, avant de se tuer, un écrit dans lequel il accuse ses parents de l'éducation qu'ils lui ont donnée. M. Falrel raconte qu'un enfant de douze ans se pendit de dépit de n'avoir été que le douzième à une composition où il espérait une meilleure place. Un autre, selon M. Lisle, se pendit à treize ans pour quelques heures de cachot injustement infligées.

Pauvres enfants, ceux qui meurent ! Pauvres hommes, ceux qui survivent ! Comment remédier à cet empoisonnement des sources mêmes de la vie? M. E. Lisle, trop timide, conseille les exercices du corps, la gymnastique ! C'est une autre gymnastique qu'il faut aux esprits ; ce sont d'autres exemples, d'autres maîtres, d'autres leçons. Tant qu'on fera des sceptiques dans les collèges, la société ne recevra que des railleurs et des découragés.

L'ouvrage de M. Lisle, très-intéressant, très-exact sous le rapport des faits observés, nous paraît manquer d'audace quand il s'agit de démêler la loi de cette progression effrayante des suicides, et d'interroger l'avenir à ce sujet. Ainsi l'auteur croit tout simplement que les lois sévères établies contre le suicide arrêtèrent longtemps la maladie qui nous dévore; et c'est à l'abrogation de ces lois en 4789 qu'il attribue l'augmentation effrayante des morts volontaires. C'est là une défaillance de l'esprit philosophique qui avait servi l'observateur dans la première partie de sa tâche. Si Ton se tuait moins pendant le dix-huitième siècle que pendant le dix-neuvième, c'est qu'on avait devant soi l'espérance, la Révolution, et qu'on a maintenant derrière soi des défaites et des Restaura-

lions. C'est que Voltaire encourageait et que Chateaubriand a découragé. C'est que la conscience, connaissant bien ses ennemis, se ruait contre eux, et n'était pas troublée par ces transactions, par ces concordats qui laissent subsister les haines en supprimant les luttes.

De 1794 à 1804, pendant la période la plus agitée du siècle, il y eut cent sept suicides par an dans Paris. A la fin de 1852, on en comptait, pour cette année-là, six cent quatre-vingttreize. Et pourtant, à part 1830 et 1848, l'ordre a régné, les mœurs se sont adoucies ; il y a moins de guerres, moins d'échafauds. D'où vient donc que la mort fait ses recrues pendant la paix? C'est que la paix est mal employée ; c'est que le progrès n'est pas seulement dans le bien-être matériel, dans l'activité industrielle, dans les prouesses de l'esprit; c'est qu'il est aussi, c'est qu'il est surtout dans la joie de la conscience, dans son équilibre; c'est qu'une seule injustice fait plus de mal à une génération que vingt travaux gigantesques ne lui procurent d'avantages; c'est que la vie ne tient pas seulement au pain et au cirque, mais à la libre expansion de toutes les facultés. M. E. Lisle accuse Tirréligion, mais en môme temps il prouve qu'on se tuait moins à l'époque des impiétés et du culte de la Raison que maintenant, où, Dieu merci, les églises se muliplient, les miracles abondent.

On corrige les mœurs par des idées, et non par des violences. L'ennemi de l'avenir, ce n'est pas le présent; c'est toujours le passé. Ensevelissez bien le passé, et vous aurez conquis l'avenir. Il ne s'agit donc pas d'attaquer le dix-huitième siècle et la raison, de reculer au moyen âge, de demander qu'on s'en remette à la Providence du soin de résoudre les grands problèmes qui agitent le monde; il ne s'agit pas d'abdiquer toute volonté, ni de se changer en cadavres moraux, pour conserver la vie matérielle !

Non, les remèdes proposés par M. E. Lisle sont des railleries ot des causes de suicide. La société a mieux à faire que de traîner les suicidés sur des claies et de confisquer leurs biens.

Elle a à mettre des instruments de travail aux mains de tous les vivants ; à leur donner les moyens de se développer, de s'instruire. Elle a à leur enseigner par l'exemple le respect du droit, l'amour du bien, l'immortelle ambition du juste. Elle a à effacer toute contradiction entre le but et les moyens. Elle a à honorer la vie, en l'encourageant, en consacrant son inviolabilité.

L'ennemi, c'est toujours, c'est plus que jamais l'erreur. On ne se tue pas parce qu'on sait trop, mais parce qu'on sait mal, c'est-à-dire parce qu'on ne sait pas assez. Le salut n'est donc point dans des pratiques vieillies, dans des formules usées. C'est précisément l'orgueil, la présomption de ces religions caduques, de ces philosophies impuissantes, qui décourage et irrite le présent.

M. Lisle aura rendu un grand service en établissant les comptes de la mort. C'est le moyen de piquer la vie au jeu; mais l'efficacité de son livre se borne là. Il constate un fait, un mal, une plaie qui gagne. Avis aux guérisseurs du peuple ! Il est impossible que le suicide soit le dernier mot du progrès. Ce serait assigner le néant comme terme aux efforts de la Providence. Il est impossible que Paris, en multipliant la vie, continue à donner l'exemple du découragement. Le dix-neuvième siècle manquerait à sa tache, si on ne parvenait pas à mettre d'accord la civilisation avec le bonheur. Que dirait de nous la postérité, si ces chemins merveilleux, si ces communications rapides ne servaient qu'à propager le désespoir? et si Paris s'embellissait, se couvrait de palais, pour faire asseoir le suicide en permanence, au milieu de ces féeries, en paraissant proclamer la mort, comme la divinité logique de ce temps-ci? Non ! nous le répétons en finissant, les ingénieurs et les maçons n'accomplissent que la moitié du progrès-, la philosophie et la liberté ont aussi leur Louvre à bâtir ; tout le mal réside dans l'infériorité des remueurs d'idées à l'égard des remueurs de pierres.

Mai 1857.

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