DÉDICACE
sans en jouir ; puisqi»e, enfin, nous nous aimons virilement et cordialement, et que je suisbien certain de n'être jamais tenté d'effacer ton nom de cette première page , permetsmoi de te dédier, ou plutôt de te dévouer ce livre.
J'atteste des principes qui nous sont communs ; je combats encore pour des idées qui nous sont chères ; ce que j'ai oublié ici, lu l'as dit ailleurs; nos efforts ne se font pas concurrence; ils se répondent et se complètent. Nous sommes un dialogue fraternel, et nous invoquons la Justice et la Liberté.
Ces deux muses sont rangées parmi les faux diecx. Beaucoup de gens bien pensants, parmi ceux qui ne pensent pas, mettent une sorte de point d'honneur orthodoxe à les nier ou à les bafouer. Nous nous glorifions, nous, de notre idolâtrie, et nous acceptons fièrement les anathèmes qu'elle nous attire.
J'ignore l'accueil qui sera fait à ce livre. Mais, comme le blâme s'y rencontre plus fréquemment que l'éloge, je suis heureux que ton nom me cautionne et m'aide à repousser le reproche de dénigrement systématique. Ton amitié répondra de mon cœur, ton estime de ma loyauté.
Je ne me sens vulnérable que sur un point. Quel malheur que la bonne volonté ne puisse pas suppléer au talent, ou que je ne puisse pas te faire écrire ces pages que j'ai méditées avec toi !
LOUIS ULRAGII
Paris, avril 1857.
Si nous avons besoin de quelques lignes de préface, ce n'est pas pour expliquer le but et les intentions des articles réunis dans ce volume. Nous nous sommes toujours efforcé, au défaut d'autre mérite, d'assurer à nos opinions l'avantage de la sincérité et de la précision. Mais, tout ce que nous n'avons pas dit, tout ce que nous n'avons pas pu dire, voilà ce qu'il est rigoureux de faire entendre.
La critique est le devoir le plus impérieux de ce temps-ci; c'est pour cela sans doute qu'elle est si rare; la critique de toute chose, de toutes les idées, de tous les hommes! Les arts sont abaissés, les âmes sont engourdies. Rien, dans les obstacles que la libre pensée peut trouver autour d'elle, n'est assez puissant pour justifier cette torpeur. Ce qui manque, ce n'est pas tant la liberté que la volonté d'avoir le cœur et l'esprit libres. Sans se heurter follement à des faits, il y a des idées dangereuses, des inepties triomphantes, des turpitudes glorifiées, des préjugés stupides qui trônent dans les hvres, sur les théâtres, dans la rue, et que l'on devrait discuter sans relâche, combattre sans merci. Eu purifiant l'art, la littérature, la pensée pubhque; en faisant de l'honnêteté la seule atmosphère respirable, on rendrait tout progrès facile. Car l'humanité ne peut pas se tenir toujours hors de la vie et s'étouffer, pour ne pas prendre d'air pur. C'est donc
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moins dans des j-éloruies sociales qu'il l'aul conimeiicei' p.ir chercher le salut que dans la conscience.
J'en atteste l'absence d'élan, la résignation avec laquelle on subit riiifatuation de la médiocratie qui tient le haut du pavé artistique et littéraire, et l'éclipsé de plus en plus profonde du bon sens spirituel, l'ieu merci, la création du vaudeville ne peut pas se renouveler tous les jours pour prouver noire malice; je crains même que la multiplication désordonnée de ce genre de phiisir ne prouve le contraire. Mais, abusant de sa vieille réputation, ce pays-ci devient bête. Le mot est brutal. Je voudrais qu'il fut cruel, et je le souhaiterais également trop injuste ou trop vrai. Si, une boime fois, on avait honte, on serait sauvé. Quand la France se regimbe, c'est pour longtemps.
En attendant, elle subit, avec une placidité injurieuse pour les grands génies qui l'ont illustrée, le despotisme intellectuel de la routine et de l'insuffisance. Où est l'enseignement de la jeunesse? Entendez-vous quelque chose de ce qui se débite au collège de France, ou à la Sorbonne? Va-t-o i même encore s'asseoir sur ces bancs? 11 n'y a de tumulte à la porte que pour siffler; et, tout on blâmant énergiquement ces émeutes, qui mêlent des questions de sergents de ville à des questions littéraires, je ne puis méconnaître que cette critique violente est l'exagération, le sursaut du goût public qui se révolte par accès, ne sachant pas protester avec continuité. Mais enfin, M. Sainte-Beuve réduit au silence, et les auditeurs de M. Nisard invités à se taire, que reste-t-il à écouter? Que tombe- t-il de ces chaires d'où s'élançaient au (refois tant de paroles éloquentes? Qui donc a remplacé MM. Michelet et Edgar Quinet? Se peut-il qu'à cette heure il n'y ait pas, à Paris, un professeur écoulé, ou qui mérite de l'être? S'il en est un seul, qu'on le nomme!
La jeunesse, qui n'a plus d'enseignement à recevoir, a-t-elle au moins des livres nouveaux à applaudir? Peut-elle se passionner pour des œuvres? A part deux ou trois tentatives, auxquelles nous rendrons lionmiage , la stérilité est complète. Quant aux romans, ils restent au-dessous de l'anabsc. Les mieux réussis
sont souvent des plagiats ou des imitations; et M. Champfleury a beau faire du tapage avec ses petits sabots, qu'il prend pour les souliers de Balzac, on ne Técoute que pour se moquer. Les feuilletons , qu'on réunit en volumes , ne remplacent pas le talent par la chaleur, la passion ou rhonnêteté. L'histoire même sert à corrompre. Publie-t-on, à grands fracas, les Mémoires d'un vieux soldat, qu on s'aperçoit bientôt des calomnies odieuses, des révélations attristantes qui sont le sel de cette publication. Jamais on ne porta à la haine et au mépris de l'épaulette avec plus de vivacité et de force que ne le fait Raguse, ce traître qui trahit maintenant son métier. Si, de cette boue, on essaye de remonter à la poésie, on ne sent pas de dilatation. Les mièvreries qu'on nous donne, sous le prétexte de quintessence, ne méritent pour la plupart ni un dédain ni un applaudissement. Victor Hugo exilé, Lamartine insulté, sont encore et seront toujours les deux grandes voix du siècle; mais les oreilles n'entendent plus ou entendent mal .
Une seule chose prospère, le petit journalisme, le pamphlet, la biographie, c'est-à-dire le cancan, la diffamation. On gagne sa vie à pilorier les honnêtes gens. Cette société, qui n'a plus l'énergie des passions, se complaît dans les vilenies haineuses ; elle veut savoir les détails de la fortune, de la misère, des amours de messieurs tels et tels ; elle applaudit au scandale ; elle rit de voir battre le ruisseau; tout est bien, pourvu que tout soit mauvais. Et l'on n'a plus besoin de talent ni de style, pourvu qu'on sache injurier à tant la bgne, à tant le soufflet, à tant le coup de bâton. Le domicile est violé par ces profanateurs cyniques, par ces biographes au bon jour, qui risquent volontiers la prison, pourvu qu'ils ne risquent plus l'hôpital.
A tous les vices, celte époque-ci joint l'hypocrisie. On joue à la Bourse tout bas, on injurie la Bourse tout haut. Tel fait un drame pour accabler l'argent, qui porte un toast à la toute-puissance de l'or. On se moque de Turcaret, mais on le flatte. Que des gens habiles, estimant les hommes pour ce qu'ils sont et le temps pour ce qu'il vaut, amassent par leur industrie, par la
combinaison de leur sagacité et de la sottise desautres, uneénorme fortune ; on n'a pas assez de raillerie contre ces financiers de la veille; et chacun voudrait être celui du lendemain. Il y a des établissements de crédit inventés tout exprès pour faciliter l'agio sous l'anonyme.
Quant au théâtre, a-t-il du moins hérité du public qui manque à de plus dignes travaux? Oui, mais à la condition de n'être plus qu'une parade sur les tréteaux comiques, qu une sorte de mauvais lieu décent sur les planches plus relevées. Le succès de M. Alexandre Dumas fils est le signe le plus éclatant de rabaissement théâtral. On a songé à décerner un prix de morale à l'auteur du Demi-Monde. C'était logique. Ce Philinte, qui n'écrit pas comme MoHère, qui, indulgent pour une société corrompue, nous en explique les accommodements et les raccommodements; qui, n'étant pas moral, se garde bien d'être passionné; ce fils dégénéré à'Antony qui chatouille le cœur à tous les endroits véreux, sans nous étourdir et sans nous purifier; ce dramaturge de bon ton et de mauvais aloi vaut pourtant encore mieux que bien d'autres qui gagnent de grosses rentes à faire main basse, pour les travestir, sur les idées elles pièces des autres. Le théâtre n'est plus qu'une exhibition de modes; et le goût doit s'estimer heureux quand ces dames ne montrent que leur toilette.
Parlerons-nous des littérateurs émérites, de l'Académie en un mot? Saurons-nous gré à ces invalides de tous les régimes, à ces écloppés de toutes les palinodies, des velléités de roideur qui semblent une protestation contre ce temps-ci, et qui ne sont que des petits actes d'opposition puérile, sans portée et sans résultats?
La critique aurait donc fort à faire; et la critique ne fait rien. Elle ne lit pas les hvres; elle ne se donne pas la peine de discuter les pièces. Le feuilleton théâtral de tel journal serait tout aussi bien à sa place dans tel autre journal, tant il est vrai qu'il n'y a plus de convictions! Et pourtant peut -on nier que les opinions philosophiques et que les opinions politiques elles-mêmes n'aient des raisons particulières et essentielles de sympathie
ou de réprobation? Ainsi tous les théâtres s'occupent de l'argent, et en même temps les juges de la police correctionnelle disent leur opinion sur des faits scandaleux de spéculation, sans que la critique rapproche ces deux événements pour y voir plus qu'une coïncidence.
De quelque côté donc qu'on se tourne, ni enseignement, ni littérature, ni théâtre, ni critique; mais du bruit, des vanités, des coteries, des complaisances! Ce qui n'empêche pas Paris de s'embellir, les palais de s'achever, les chemins de fer de s'étendre. Preuve bien éclatante qu'il n'y a pas toujours correspondance entre les pierres et les idées, et qu'on peut bâtir sans se moraliser !
La cause de tout ce mal, nous l'avons déjà dit, elle n'est pas en dehors de nous, elle est en nous. Ayons l'instinct de ce qui est honnête, la volonté de ce qui est bien,^et il faudra que l'honnêteté soit satisfaite, que le bien s'accomphsse.
Les pensées que nous exprimons ici, et à la hâte, ont été l'inspiration constante des divers articles réunis aujourd'hui en volume. Mais nous n'avons pu, par la nature de nos études, par la délimitation de nos devoirs personnels dans l'œuvre collective des journaux et des revues où. ces articles se sont produits, qu'embrasser certains points de vue spéciaux. Combien d'autres qui manquent et que nous regrettons! Que de choses surtout n'aurions-nous pas eu à écrire sur le théâtre si impuni! Mais le peu qu'il nous a été donné de dire, nous l'avons proclamé franchement, sans réticence et sans animosité personnelle. Il se peut que nous ayons excité quelques inimitiés ; nous n'en ressentons pour personne. L'ardeur que nous mettons à signaler des apostasies, à dénoncer des trahisons, à constater des faiblesses littéraires ou politiques s'arrête toujours au seuil de la vie privée, et ne persiste jamais devant une protestation loyale. Nous tenons peu au succès pour nos épigrammes; nous tenons surtout à l'estime pour notre sincérité. C'est par cette raison qu'on trouvera dans ce volume certains adoucissements apportés avec réflexion à des articles précédemment plus âpres, sans être moins sincères. Nous avions
louché avec une familiarité un peu cavalière à M. Guizot. Sans être plus respectueux, nous sommes devenu moins familier. Nous avions reproché, dans la Revue de Paris, à M. Legouvé des complaisances exagérées pour l'Académie. M. Legouvé nous a écrit pour s'expliquer, et il y aurait eu du mauvais goût de notre part à reproduire dans tous ses termes une accusation qui avait encore quelques prétextes, mais qui avait perdu sa plus grande opportunité. Notre querelle avec l'auteur de 7b//a serait aussi un incident hors de propos dans ce volume. Nous la laissons à sa place et dans le milieu qui l'a inspirée. En reconnaissant dans une note* que notre attaque avait été loyale, l'écrivain de talent, qui se croit obligé d'être notre ennemi depuis ce jour-là, nous a donné le facile avantage de mettre de la bonne grâce dans notre conduite; et nous le jugerons désormais seulement sur ses œuvres nouvelles. D'ailleurs, ce n'est pas à la jeunesse, aux débuts, même imprudents, que nous en voulons. C'est aux maîtres qui nous abandonnent, aux pédants qui nous ont trompés, aux corrupteurs qui nous ont légué les hontes et les embarras de la littérature actuelle.
Nous avons loué le plus souvent et le mieux que nous avons pu, et la louange a été aussi cordiale que la critique. Mais il s'agit moins pour nous de faire ratifier tous nos jugements que de faire approuver le motif et le but de notre œuvre. Si nous nous sommes trompé dans les détails, qu'un autre se mette à la tâche et rectifie. Nous ne reconnaissons pas d'infaillibilité. Mais ce que nous défendons, ce que nous plaçons au-dessus de toute attaque, de tout reproche, c'est notre conscience. Ce livre est peu de chose; mais il est loyal. Qu'on lui fasse concurrence sur ce terrain-là.
11 fallait un titre à ces études; nous en avons choisi un qui précise les différences étabhes entre ceux qui sont pour nous des penseurs dignes d'être écoutés, et ceux qui ne sont que des industriels de lettres.
* Voir la livi-ciison de la Bevue de Paris du i" mars 1850.
Quelques amis pourront se plaindre d'êlre oubliés. Si nous avons omis dans ce volume les articles qui leur étaient consacrés ailleurs, c'est que ces articles nous ont semblé inférieurs à leur mérite, et que, ne voulant pas trop corriger un livre de celte nature, nous avons mieux aimé ne pas parler d'eux que d'en parler d'une manière imparfaite et insuffisante.
Toutes nos précautions sont-elles bien prises envers le public? Nous le pensons. Pour le reste, nous nous abandonnons à la critique, qui, en nous frappant fort, nous donnera raison, puisqu'elle attestera son existence, que nous trouvons logique, et dont nous invoquons les excès, afin d'en établir au moins l'usage.