‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 2)Chapitre 4 sur 35 · LOUIS ULBACH · texte numérisé non relu

LOUIS ULBACH

Avril 1857.

ET

Depuis quelques années, nous sommes dans une débâcle d'idées. Je n'entends pas seulement parler des idées politiques; de ces belles théories, si amoureusement engendrées, caressées et élevées, et qui, au moment de leur adolescence, se retournent ironiquement vers leur père, lui font un geste insultant, et prennent leur volée à travers champs; enfants prodigues pour lesquels, quand ils s'avisent de revenir, on n'a plus que des veaux maigres à tuer! Mais j'entends parler des idées dans leur acception la plus générale, des idées artistiques, des idées philosophiques. C'est de celles-là que nous avons souci par-dessus tout, parce qu'elles sont les avantgardes des autres.

Nous disons que Tépoque voit une débâcle d'idées; mais ce n'est pas, malgré certaines apparences, une débâcle de Moscou, une retraite désastreuse à travers les neiges et les morts. Le courant qui charrie les restes du demi-siècle littéraire a son lit naturel. Et cette débâcle se fait sans trouble, sans désordre; quand elle aura cessé, on verra qu'elle laisse, comme le Nil, sur le sol qu'elle parcourt, un détritus essentiel pour féconder les moissons à venir.

En un mot, le siècle littéraire fait sa liquidation. Il ne liquide pas comme un banqueroutier qui a menti à ses promesses et qui vend ses marchandises à l'encan, mais comme un spéculateur loyal, qui emporte l'estime et les regrets, avec une fortune honnêtement acquise. Oui, celte splendide génération de lyriques qui a chanté pendant le demi-siècle se tait, se retire, et laisse la place à la méditation plus douce, plus humble, plus pratique.

A tous les étages de la Babel, le repos monte et s'assied; les chants des poètes, comme les chants des Templiers de M. Raynouard, ont cessé. Le silence refroidit toutes ces œuvres chaudes des trente dernières années. L'heure est venue, non plus de rimagination au grand vol, ardente, aventureuse; mais de la réflexion intime, de l'imagination recueillie. Voici venir la critique, non pas cette critique jalouse, hargneuse, mesquine, des impuissants; mais cette critique large, profonde, souveraine, de tous les esprits agités de la volonté du bien et de la vision du beau.

Un nom qui a jeté un grand éclat dans ces années d'enthousiasme et de foi idéale semble prendre son parti de cette transformation, et, par le caractère particulier de ses œuvres, marche en avant des analystes; c'est George Sand. Elle survit seule, avec un mort immortel, Balzac, à cette débâcle de la pléiade romantique.

Je dis que Balzac mort survit à ses contemporains; et, en effet, ce merveilleux artiste, que l'on commence à peine à apprécier, sera dans dix ans l'écrivain le plus admiré, le plus

imité, non pas peut-être le plus adoré; car, on lui en veut des vérités qu'il jette à pleines mains à travers les déchirures du cœur. Ses livres sont émouvants comme une dissection. On les ouvre avec cette acre curiosité que donne l'appétit des mystères de la mort et delà honte humaine; et, si l'étude y trouve son compte, si la raison est horriblement satisfaite, l'imagination souffre, l'illusion saigne.

Balzac, auquel on faisait à peine une place, il y a quelque quinze ans, et dont la Peau de chagrin (un de ses romans médiocres) trouvait grâce devant les fantaisistes, par l'absence des qualités d'observation réelle qui consacrent l'auteur de la Comédie humaine, Balzac grandit tous les jours; il est le seul homme qui vieillisse avec son lecteur. A l'encontre des autres, il nous plaît davantage à chaque illusion nouvelle qui nous quitte, et il aura, je le répète, dans quelques années, la renommée la plus incontestable, la plus éclatante. Il a dit dans la Recherche de V absolu: « La gloire est le soleil des morts! » A. ce compte-là, sa vie fut un crépuscule, et il repose sous un ciel splendide.

Tour tout observateur de bonne foi, il est bien évident que nous ne cédons pas au besoin d'expliquer par un système la réforme littéraire à laquelle nous assistons.

Le lyrisme convenait aux invocations du siècle adolescent, à ses défis, à ses luttes; aujourd'hui, le recueillement convient mieux aux routes accidentées qu'il parcourt, aux désillusions qui le vieillissent. Je ne crois pas qu'on puisse trouver une meilleure raison à la faveur dont jouissent tous les travaux d'observation, d'analyse. Jamais on n'eut plus de vocation pour écrire l'histoire, cette longue tragédie humaine, et jamais on n'apporta à cette difficile entreprise des cœurs mieux préparés, des esprits plus ingénieux à tout saisir, à tout scruter. Lamartine, Michelet, Louis Blanc, Vaulabelle, Thiers, Mignet..., bien d'autres que nous oublions, sont des historiens sérieux, dont on peut contester les principes, dont on ne contestera pas la compétence et le succès, et qui tous écri-

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vent l'histoire avec cette inquiétude, avec cette préoccupation de l'inconnu, impuissante peut-être à prémunir contre l'erreur, mais suffisante pour amnistier. Remarquons même que la plupart de ces historiens appartiennent à la catégorie des penseurs que le grand problème social trouble et agite plusspécialement. M. Thiers est le seul qui, par une contradiction monstrueuse, soit à la fois le vulgarisateur le plus populaire des légendes de la gloire et de la liberté, et le défenseur le plus entêté du vieil égoïsme social.

Les artistes, en voyant leur feu pâlir, ont souvent accusé le positivisme de l'époque. C'est là une excuse facile, mais insuffisante. Ce temps-ci n'est ni vulgaire ni plus positif que celui que nous venons de traverser. A quelque point de vue qu'on juge les événements contemporains, il y a d'assez brusques, d'assez grands déplacements de fortune et de puissance, pour que le cœur s'en émeuve profondément. Dans cette majorité qui a confié ses destinées à la poésie du souvenir le plus épique des temps modernes, d'où vient qu'il ne se trouve pas un poêle lyrique pour chanter cet événement? Soyons justes. Ce n'est pas qu'une émotion quelconque ne puisse se dégager du triomphe; ce n'est pas que ces 'manifestations spectaculeuses, pour nous servir du mot de Joseph 11, ne puissent, aussi bien que d'autres incidents, glorifiés jadis par les poètes, susciter l'imagination ! Mais c'est que le pindarisme devient chaque jour de plus en plus impossible; c'est, encore une fois, qu'il n'est plus l'heure de chanter.

De ce bruit sublime qui jetait à toutes les brises du monde tant d'élégies, tant de soupirs d'amour, tant d'élans vers la liberté, vers la nature et vers Dieu, il reste à peine un murmure. Les derniers recueils de vers qui prennent leur vol n'osent tenter l'ode et la strophe, et s'en tiennent pour la plupart au sonnet, cette quintessence, cette synthèse qui ne convient pas aux grands débordements de l'âme. Nous ne voulons pas dire qu'il y ait quelque part une tombe assez profonde, une pierre assez solide pour enterrer la poésie. Elle

est éternelle comme la douleur, comme la joie, comme le doute et comme la foi; mais elle se transforme. Après avoir douté, chanté, prié, elle travaille et cherche. Ce lyrisme infatigable qui, par Lamartine, Victor Hugo, George Sand, allumait tant d'étincelles dans les poitrines, est remonté au ciel dans ce tourbillon de poussière qui s'élève des révolutions; mais il a laissé à sa place un sentiment moins grandiose et plus délicat, moins fier et plus humain, moins élevé et plus vaste, moins personnel, c'est-à-dire moins égoïste et plus dévoué.

Les esprits qui, au lieu d'accepter cette nouvelle mission de l'art, tentent la lutte des instincts plus réels de notre temps contre cet ange soulevé de terre arrivent à constater magnifiquement leur impuissance. Ils élèvent, comme M. de Laprade, par exemple, des statues blanches, correctes, divines d'aspect, mais froides et muettes. On peut toujours faire des Galathées; mais il faut les baisers de Pygmalion pour les animer. Eh bien, le temps n'est plus à ces ardeurs pygmalioniques.

Si Balzac, d'un côté, semble le précurseur de cette voie d'analyse dans laquelle nous entrons, niera-t-on que ce caractère essentiel de la nouvelle phase littéraire se retrouve avec une effroyable énergie dans les régions politiques? M. Proudhon, ce fils incontestable de Voltaire, n'est-il pas, avec toute la violence de ses études, avec toute la fureur de ses négations, le Caliban delà critique, esprit de tempête qui rit aux démolitions, et qui briserait le monde pour mieux l'analyser !

Nous ne devons en aucune façon conclure de ce qui précède le doute, le découragement. Ce qui se passe ne doit ni attrister ni effrayer. Les horizons qui disparaissent avaient leur grandeur, ceux qui s'élèvent ont leur lumière plus calme, plus paisible. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, étaient les indispensables coryphées de cette génération dolente qui sortait des catacombes de la Révolution. Hs ont ramené l'es-

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pérance dans les cœurs troublés. Pendant la moitié du siccle, après les orgies, les impiétés et surtout les tyrannies (jui avaient scandalisé le monde, ils ont, à chaque heure du jour, dans leurs hymnes, loué Dieu, chanté l'amour, et invoqué la liberté! Quand ces trois phares éternels eurent été rallumés, il ne s'agissait plus seulement de chanter; il fallait expliquer la foi nouvelle si éloquemment prêchée.

Voilà pourquoi Chateaubriand est mort, en se sentant consumer dans son armure féodale, par les feux d'une charité humanitaire qui l'emportait loin de l'écusson de saint Louis; voilà pourquoi le champion de la légitimité s'est endormi, avec des pleurs dans les yeux, en songeant à son roi exilé, et avec le sourire sur les lèvres, quand il pensait à l'avènement du peuple, cet éternel exilé des rois : contradiction logique, surtout visible dans les Mémoires d'outre-tombe du poëte gentilhomme. Voilà pourquoi aussi les deux plus grands poètes lyriques de la France se sont rencontrés dans l'arène politique, après la Révolution de février. Alors l'un a pu dire à l'autre, comme au temps des luttes littéraires :

Nous tiendrons pour lutter, dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers I

Qu'on ne veuille pas expliquer par des ambitions vulgaires la présence des deux poètes dans la mêlée. Ils cédaient à une impulsion naturelle. Nous dirons plus loin par quelle pente ils sont descendus des élévations infinies aux fièvres de la tribune. Nous tenons seulement à signaler, dès maintenant, cette idée : à savoir, que le romantisme était la Révolution de \ 789 se faisant dans les arts, restés en arrière. C'était, comme l'a dit un chef, \q libéralisme en littérature.

Mais de ce que le libéralisme, pour une cause ou pour une autre, ne saurait convenir aux nécessités présentes, il ne faut ni renier le passé ni blasphémer l'heure qui sonne.

Faisons notre tache, chacun selon nos forces, et, pour le

reste, laissons faire le soleil, qui ne manque jamais aux moissons !

Les lettres, comme toutes les choses de ce monde, ont leur époque de chrysalide. Nous entrons dans cette époque-là. Chacun file son cocon. Est-ce à dire que ce travail intime soit sans profil?

L'immortel Jean-Faul Richter, que nous aimons à citer, a écrit :

(( L'esprit universel se repose ou dort, dit l'homme nain, dès que son œil de vermisseau ne peut plus en suivre la marche. C'est ainsi qu'ils ont cru que le soleil dormait dans l'Océan, tandis qu'il éclairait dans sa course rapide d'autres mondes et d'autres océans! »

Nous n'assistons, Dieu merci, ni à une chute du soleil ni à une éclipse. Si l'astre paraît se voiler, c'est pour nous éblouir dans une nouvelle aurore.

Pendant les trépignements de la grande lutte romantique, on criait : « Voici les barbares! la langue de Racine, de Bossuet, de Pascal se meurt! » Il s'est trouvé que ce prétendu pillage était, au contraire, un enrichissement. De nos jours, on s'effraye du calme : « Voici la mort, la décadence ! » chuchote-t-on. Crainte chimérique! En littérature, les ruines se couvrent promptement de fleurs et sont toujours nécessaires à l'harmonie du tableau.

Citons encore Jean-Paul, qui dit ailleurs :

« Le génie de l'univers s'avance au-dessus de nous avec l'impétuosité de l'ouragan. Nous n'entendons que ses murmures, nous ne voyons que ses ravages; mais nous ne voyons pas combien il crée, combien il purifie; nous ne le remarquons qu'après qu'il s'est éloigné. Le destin, comme Leibnitz, nous présente le calcul de l'infini; mais, comme lui aussi, il nous en cache la preuve. »

Nous ne prétendons pas plus qu'un autre à cette preuve ; mais nous voulons, en examinant les résultats du mouvement littéraire qui a commencé avec le siècle, et qui s'achève au-

jourd'hui, trouver le mot de ralliement de ceux qui se mettent en route. Jamais situation ne fut plus favorable pour juger des contemporains illustres. Ils sont tous, pour la plupart, reculés au fond du théâtre. On les voit à distance, comme les verra la postérité.

Si nous voulions faire tenir dans cette revue tous ceux qui ont éveillé la sympathie et les applaudissements, nous écririons un volume. Jamais génération ne fut plus féconde. Mais, dans toutes les foules, il y a des types qui les résument. Nous nous en tiendrons à ces quelques unités glorieuses.

Beaucoup de gens, d'ailleurs, béatifiés et sanctifiés en littérature, n'ont eu d'autre mérite que d'avoir, comme sainte Véronique, essuyé la tête d'un Christ et d'en avoir gardé l'empreinte. S'il nous est permis de continuer cette comparaison, nous dirons que nous irons droit aux faces couronnées et vivantes, et non aux effigies calquées à l'heure d'inspiration divine.

Recommencer des études sur Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo et quelques autres, c'est ouvrir un champ bien des fois labouré ; c'est faire une besogne qui n'est plus à faire. Aussi discuterons -nous ces noms -là moins en eux-mêmes que par rapport à leur descendance. 11 ne s'agit plus de les juger, de les critiquer; il faut les prendre avec les jugements contemporains, et les mettre en regard des destinées pressenties de la littérature qu'ils ont illustrée.

Cette tâche a sa grandeur et sa nouveauté. Je ne me suis pas inquiété de savoir si elle était au-dessus de mes forces. Elle m'a tenté, et je l'ai entreprise. Si j'échoue, qu'un autre recommence ! Mais il me semble qu'il y a, avant tout, dans ce moment, un mot à dire, une parole d'espoir, d'encouragement, un sursiim corda à jeter aux penseurs que l'ombre du chemin et l'étrôitesse de l'avenue inquiètent. Ce mot, je le cherche, je le sens ; si je le balbutie, qu'un autre me le prenne et le jette aux cœurs troublés, aux esprits défaillants !

L'épopée littéraire qui a commencé avec le siècle, et qui se termine aujourd'hui, est une des séries les plus éblouissantes dont l'histoire du génie humain puisse garder le souvenir. C'est peut-être moins encore par la valeur des individualités qui se détachent de la foule que par cette cohue ardente et nombreuse, qu'elle frappe l'imagination. Quel chœur de voix éclatantes î Quelle mêlée de héros ! Jamais fièvre pareille n'agita toute une génération ; jamais trépignements plus sonores n'ébranlèrent le sol ! Il y avait quelque chose de ce défilé haletant des volontaires de la République, quand le drapeau annonçait la patrie en danger.

De tous côtés surgissaient les poètes. Il semblait que le siècle fût en retard sur l'humanité, tant chacun avait hâte d'accélérer sa marche. 11 se trouvait, à coup sûr, beaucoup de mouches du coche parmi ces ailes qui emplissaient la nue ; mais qu'importait! Comme don Carlos, de Schiller, le siècle, jeune, hardi, présomptueux, frappait la terre du pied et s'écriait : (( Vingt-trois ans, et je n'ai rien fait encore pour l'immortalité ! ))

Quels rêves pour les écoliers de ce temps! A travers les barreaux du collège, les bruits du dehors réveillaient les imaginations alourdies de grec, affadies de latin. Que de livres dévorés dans les promenades, en cachette ! Que de vers ébauchés sur les cahiers ! On faisait de médiocres bacheliers, mais on était de grands poètes ! Enthousiasmes naïfs, dont le souvenir fait battre le cœur!

Nous rions aujourd'hui de ces fièvres. Pour moi, jeles envie. Sous ces questions d'art et d'école, il y avait une question de salut, un besoin inquiet de régénération sociale. Je n'exagère pas. La littérature classique était l'art froid et égoïste,

s'agitanl dans un milieu conventionnel, modulant des sanglots pour les malheurs mythologiques, mais indifférent pour les douleurs contemporaines.

Le jour où la voix de René se fit entendre, trahissant les angoisses, les espérances désolées de la génération actuelle, une explosion unanime répondit à cet appel. On trouvait donc enfin un interprète pour toutes ces souffrances contenues ; l'art s'humanisait donc et prenait une mission ! Les enchantements de la vie réapparaissaient aux regards attristés par tant de ruines. On se croyait guéri, puisqu'on était deviné, et l'on se croyait consolé, puisque le génie formulait les plaintes de tous.

Ce sera là la gloire éternelle de Chateaubriand. Il fut l'initiateur du siècle. A cette foule qui attendait au milieu des décombres, il montra dans le lointain la lumière et une patrie nouvelle. Le Génie du christianis7iie est la délivrance de l'âme. Ce prétendu apostolat pour le triomphe de la foi catholique était véritablement, au fond, l'élan du génie humain vers la nature et vers l'amour. La question dogmatique est faiblement traitée. Ce n'est pas la plume de saint Augustin ni celle de Bossuet; mais c'est un stylet brûlant qui fond la cire, dans laquelle il trace d'admirables formules d'adoration pour toutes les splendeurs visibles de la terre et pour les joies immatérielles. C'est une élévation perpétuelle du cœur vers l'infini, à travers les tourmentes d'ici-bas.

Dans ces dernières années, notamment après la publication des Mémoires d'outre-tombe, on a voulu revenir sur les louanges accordées par toute une génération au poëte deCombourg. Comme toutes les réactions, celle-là a été injuste. Pourtant, je suis volontiers de l'avis de ceux qui estiment un peu surfaite la gloire olympienne de Chateaubriand. Je reconnais que toutes ses œuvres sont loin d'avoir, à un môme degré, cette empreinte merveilleuse qui fait de Hené un livre inimitable. Il y a longtemps déjà qu'un critique, dont je suis peu disposé à accepter toutes les excommunications, mais qui, en ton-

chant fort, n'en touchait pas moins avec justesse cette fois; il y a longtemps que M. Gustave Planche écrivait: « Critique de second ordre dans le Génie du christianisme, voyageur inexact et verbeux dans V Itinéraire, imitateur patient, mais inutile de Virgile et d'Homère dans les Martyrs et dans les Natchez, Chateaubriand occupe encore aujourd'hui une des cimes les plus élevées de la poésie, qu'il a vu grandir sous ses yeux. » Eh bien, je suis assez de l'avis, pour cette fois, de l'impitoyable critique; et le titre le plus incontestable de Chateaubriand à l'admiration, celui qui le place dans la région sereine et lumineuse, c'est René. Je donnerais toutes ses œuvres pour ces quelques pages. C'est qu'en effet, partout, nous trouverons bien cette forme pompeuse, lyrique, cette mélodie sonore; mais nulle part, plus que là, nous ne trouverons ce cri humain, ce jet de lumière qui nous éclaire encore.

René est plus qu'un poëme : c'est une révolution et une révélation. Tous les poètes sont plus ou moins fils de René. Claude Frollo pétrissant la pierre de Notre-Dame sous sa main hrûlante, Chatterton souriant <à Kettij Bell, Jocelijn dans ses hymnes, Rolla, Franck, et jusqu'à ce misérable Antony, tous ces hommes, tourmentés de l'inconnu, et tendant désespérément les bras à un amour immense, sont des parents de René.

A Dieu ne plaise qu'en établissant cette consanguinité je prétende amoindrir, au protlt du chantre ôeVelléda, la gloire de sa lignée! Mais ce qu'il est essentiel d'établir, c'est qu'il poussa le premier ce sanglot déchirant qui monte jusqu'au ciel !

Je l'ai dit, et j'insiste sur ce point; cette réhabilitation toute spéciale du christianisme fut peu de chose au point de vue exclusivement dogmatique; et de Maistre, Lamennais, M""^ de Staël, Benjamin Constant, de Donald, Ballanche, ont parlé avec une autorité plus sérieuse, avec une conviction plus solide et plus réfléchie. Mais, à travers les arceaux des vieilles cathédrales, sous ces nefs mystérieuses, l'àmc brûlante du

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siècle venait chercher la paix et les rêves. Sous le prétexte de toi catholique, le poëte adorait la nature et l'amour, et, en essayant de retrouver le Credo, il découvrait les accents d'un cantique de délivrance pour la passion , pour l'idéal. René n'est autre chose que le réveil tumultueux de la génération. J.-J. Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, avaient décoré le théâtre, étalé sur le premier plan l'ombre des grands arbres, arrangé le tableau. Ils avaient, si j'ose me servir de cette comparaison, joué l'ouverture, exécuté la symphonie qui prépare aux émotious du drame ; Chateaubiand posa le pied sur la scène, et emplit le cadre d'une individualité qui ne devait plus en sortir. René n'est pas seulement le génie oisif, inquiet, sans but; c'est l'homme, d'abord égoïste dans ses peines, puis s'échauffant au tableau de ses souffrances, et prenant en pitié, avec son propre cœur, le cœur de tous ses frères.

Je sais bien qu'en parlant ainsi de René, je ne fais que répéter ce que d'autres ont dit avant moi et mieux que moi ; mais il y a des noms qui nous enivrent et qu'on ne peut prononcer froidement. René est du petit nombre de ces livres immortels qui sont la formule d'une époque. Il ouvre cette série de confidences, d'études, d'épanchements, qui devait aboutira une analyse, à une enquête sévère des destinées humaines.

Ce qui constitue le progrès, et ce qui fait la gloire de la période qui vient de s'écouler, c'est le sentiment invincible d'une pitié profonde pour les souffrances matérielles ou morales, et le rêve toujours poursuivi de la liberté. Tous ceux qui, méconnaissant ce but sublime, se sont arrêtés à la fantaisie exclusive, au caprice, ont été frappés d'impuissance. L'amour, dans son sens le plus générique, est l'inspiration et le dernier terme du génie. On commence par les entretiens égoïstes de Roméo et de Juliette, par la sérénade aux étoiles, pour s'élever graduellement à cette passion vaste, qui est plutôt l'ardeur du beau que l'ardeur delà beauté. On part de l'homme pour arriver à l'humanité. Cet amour débordant, qui se trouve

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à l'élroil sous les bosquets mythologiques et dans les allées de boulingrins de la littérature classique, est le triomphe de l'école libérale, appelée école romantique.

Sans doute, il y eut des désertions, des félonies, et plus d'un romantique s'est trouvé plus tard infidèle à l'amour et à la liberté ; mais comparez les œuvres dernières de ces renégats à leurs œuvres de début, et vous verrez si l'apostasie ne les a pas stérilisés. Quant aux chefs, quant à ceux qui représentent, à tous les sommets, l'art dans ses manifestations les plus souveraines, ils n'ont pas faillie leur mission. Le génie, d'ailleurs, est forcément libéral, et les chefs-d'œuvre (l'histoire de la littérature en France le prouve) sont toujours des actes d'opposition. De chacun d'eux date la conquête d'une idée sociale, d'une vérité.

^ené fut le premier chant, le premier élan de cette grande tendresse. Dans les désespoirs, les tristesses, les découragements de cette âme isolée, on entrevoit confusément les bras qui s'ouvriront plus tard pour envelopper de leur étreinte palpitante tous les cœurs refroidis.

11 serait trop long de suivre, dans Chateaubriand, le développement de cette passion humanitaire qui fit au vieux poëte royaliste un oreiller de mort si différent de celui qu'il trouva dans son berceau. Bornons-nous à citer quelques lignes, des dernières qu'il a écrites.

Voici comment René formule sa foi nouvelle, quarante ans après son premier cri, qui n'était qu'un cri de doute, et non pas un cri de désespoir.

« Une société où des individus ont deux millions de revenus, tandis que d'autres sont réduits à remplir leurs bouges de monceaux de pourriture pour y ramasser des vers, vers qui, vendus aux pêcheurs, sont le seul moyen d'existence de ces familles, elles-mêmes autochthones du fumier; une telle société peut-elle demeurer stationnairesurde tels fondements, au milieu du progrès des idées?...

« Dans cent ans... la société telle qu'elle est aujourd'hui

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n'existera pas. A mesure que l'instruction descend dans les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge l'ordre social depuis le commencement du monde, plaie qui est la cause de tous les malaises, de toutes les agitations populaires. La trop grande inégalité des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée, d'un côté par l'ignorance, de l'autre par l'organisation factice de la cité; mais, aussitôt que cette inégalité est généralement aperçue, le coup mortel est porté...

« Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers États, comme elles le sont déjà entre les provinces d'un même État ; quand le salaire, qui n'est que l'esclavage prolongé, se sera émancipé, à l'aide de l'égalité établie entre le producteur et le consommateur; quand les divers pays, prenant les mœurs les uns des autres, abandonnant les préjugés nationaux, les vieilles idées de suprématie et de conquête, tendront à l'unité des peuples, par quels moyens ferez-vous rétrograder la société vers des principes épuisés ?. . . »

N'y a-t-il pas un abîme, entre ces lignes toutes chaudes de la fièvre des derniers temps, et les exclamations douloureuses de René? N'y a-t-il pas là de nobles et généreuses aspirations ? Le poëte n'est-il pas parti du sentiment égoïste, pour arriver à ces espérances qui embrassent l'humanité?

Cette substitution du sentiment d'étude, d'analyse, de contemplation recueillie, à l'enthousiasme lyrique et personnel, ne la retrouvons-nous pas, à un égal degré, dans Lamartine, dans Victor Hugo, dans tous les poètes illustres? Le lyrisme, qui caractérise notre époque, s'élance par une plaie béante de la poitrine de chaque homme. D'abord, il exhale l'hymne individuel. Harmonies, Méditations, Voix intérieures; puis le chant, arrivé à une certaine hauteur, plane sur toutes les âmes contristées et confond dans un môme regard toutes les douleurs semblables aux siennes; et, quand il redescend ensuite, c'est avec une intention bien arrêtée de sonder les blessures entrevues de là-haut et de les guérir.

Voilà l'explication de tous les efforts de la littérature contemporaine, efforts qui, pour être logiques et pratiques, devaient infailliblement aboutir à Tépoque d'analyse que nous allons traverser.

Lamartine est l'expression la plus franche, la plus complète, la plus imperturbable du lyrisme. Victor Hugo prend terre quelquefois, Lamartine jamais. Nature essentiellement extatique, il ne sait qu'habiter ces hauteurs où l'inspiration participe de la transfiguration. Quand il veut descendre de son Sinaï (et rendons-lui cette justice, qu'il fait souvent dans ce but d'héroïques efforts), le poëte rapporte dans nos vallées des nuages qui embarrassent sa marche et dont il ne peut se dégager. Il veut quelquefois se faire simple, familier, dans Geneviève, dans le Tailleur de pierres de Saint- Point, par exemple ; mais les ailes s'agitent toujours, comprimées, sous les vêtements de ses héros, et il suffit d'un moment d'inadvertance, d'oubli, pour que les créatures séraphiques reprennent leur vol. Il veut lier, avec les cordes de sa lyre, les pipeaux rustiques; mais, en dépit de lui, la mélodie du Lac se mêle toujours à ses refrains.

Benvenuto Cellini affirme gravement, dans ses Mémoires, qu'il portait au front une auréole parfaitement visible dans l'ombre. Nous imaginons que M. de Lamartine pourrait, sans trop d'invraisemblance, partager la présomptueuse erreur de Benvenuto. Il a un rayonnement perpétuel autour de la tête.

C'est vraiment un admirable spectacle que cette persistance poétique! Les plus rudes étreintes de la réalité ne sauraient l'arracher à ce sublime auquel il est condamné. A la tribune, sur les marches de l'Hôtel de Ville, devant les oppositions de la sottise infatuée, ou devant les fusils de l'émeute, Lamartine, toujours calme, toujours inspiré, fait ruisseler ce Ilot de perles et de diamants qu'une fée enchanteresse a mis sur ses lèvres.

D'où vient donc que ce poète, si constamment lyrique, si inaccessible aux trivialités, aux vulgarités de la vie, a été, à

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un moment donné, le chef, le pasteur de tout un peuple? Comment se fait-il que le penseur le plus idéal se soit trouvé, pendant un instant, l'homme politique le plus populaire? Il y a deux raisons à ce phénomène, qui ne s'explique pas suffisamment par la réputation de probité et de courage du chantre à'Elvire. C'est que la France, ce pays de l'amour et de la liberté, est poétique dans ses croyances et dans ses passions; c'est qu'elle a un sens infaillible pour le sublime; et puis, c'est que dans ses ravissements les plus célestes, dans ses élans les plus séraphiques, Lamartine n"a jamais fait que revêtir d'une formule éthérée les idées les plus simples, les plus ordinaires, les plus usuelles. Dans toutes ses élégies, dans tous ses poëmes, dans tous ses volumes en prose, on ne trouverait pas, à proprement parler, une seule idée nouvelle, originale. Je disais de M. Thiers que c'était un vulgarisateur; M. de Lamartine, au contraire, est un idéalisateur, il ramasse les cailloux du chemin pour en faire des diamants; il cueille à toutes les branches, et les pommes deviennent des fruits d'or. Qu'il chante Dieu, l'amour, la nature, la liberté, il mettra un air angélique sur des refrains connus; il élèvera jusqu'à des hauteurs inaccessibles des sentiments familiers à tous. Au premier vers de Lamartine, un écho s'ouvre dans le cœur; et sa poésie charme l'ème, plutôt comme une réminiscence d'extases antérieures que comme une nouveauté.

C'est là le caractère particulier de son génie, c'est là aussi sa gloire; car le génie est le don d'émouvoir plus encore que celui d étonner. Ne cherchons pas ailleurs le secret de sa popularité et de son ambition. Depuis ses \irem\ères Méditations, le chantre d' El vire n'a cessé de traduire dans sa langue immortelle la foi, les espérances de tous. 11 a bercé sur les vagues infinies de ses lacs les illusions de son temps. Quand le siècle, après avoir suffisamment chanté, prié, a voulu sonder d'un œil plus sévère les ténèbres de l'avenir, le poëte, sans descendre, sans quitter la lyre, a pris le pas devant les pionniers et a marché à la découverte.

Dans les Méditations, comme dans René^ le chant était personnel, égoïste; dans les Harmonies, la voix se fait plus grave, plus recueillie; la note est moins perçante, moins isolée; dans Jocelyn, le poëte social se révèle. Il ne chante plus seulement, il répand les bonnes œuvres avec les hymnes. 11 prend part aux travaux de tous, aux espérances de tous. Sans que l'élan poétique ait rien perdu, le sentiment se fait plus humain; puis enfin, quand il a pris au sérieux son rôle, le poëte dédouble sa vie, devient le tribun, le défenseur des droits de l'humanité, et continue à consoler par ses chants, par ses récits, les générations qu'il entreprend de sauver. Pour moi, V Histoire des Girondins et le rôle de M. de Lamartine dans la Révolution de février sont la conséquence logique, inéluctable, de cette ardeur qui s'élançait des entretiens d'Elvire pour s'élever, à force de rêves, d'émotions, jusqu'à la tendresse sociale.

Mais, à mesure que le poëte se Xn nsforme, son lyrisme change. Il a toujours la même envergu re, mais il couvre les routes humaines. Il ne vole plus droit au soleil, il en suit la réverbération sur la terre. Il se recueilli davantage; et, n'ayant plus besoin de pousser de cris d'alarme, il s'applique à l'élude, à l'analyse. L'auteur des Méditations, écrivant l'histoire et rédigeant le Civilisateur, me paraît symboliser parfaitement le travail naturel des idées de son temps. Il chante, quand le siècle est à l'âge des rêves, et il le suit partout, jusqu'au bout, dans sa gloire et dans ses épreuves.

M. de Lamartine a joui du plus grand honneur qui puisse échoir à une âme tendre et fière. Le pays tout entier l'a spontanément entouré de ses acclamations et de son enthousiasme, sans qu'il ait voulu faire autre chose pour mériter cette manifestation, unique dans l'histoire, que risquer sa popularité pour son devoir, que présenter sa poitrine à l'émeute. Il a posé pendant quelques mois, sur le front d'une révolution inouïe, la plus pure des auréoles; il a tenu tête à toutes les passions, à toutes les folies: et, quand il n senti venir le vent

glacial de l'ingratitude, résigné dans sa douleur, calme dans sa désillusion, il e^t descendu, au milieu des respects, d'un pouvoir qu'il avait accepté par dévouement, et qu'il n'avait jamais voulu retenir, emportant dans sa retraite une estime, plus précieuse que celle de ses admirateurs, celle de luimême.

(( Heureuse, dit Pascal, une vie qui commence par V amour' et qui finit par Vambition! » Heureux, dirons-nous, celui qui a su si bien agrandir l'ambition et l'amour, qu'il les a réunis, confondus dans leurs rayonnements, et qui n'a pris la puissance que pour prouver un amour plus profond et plus héroïque de l'humanité.

J'ai déjà cité Jean-Paul; qu'on me pardonne de lui emprunter encore une pensée qui peut s'appliquer à M. de Lamartine.

« Les génies poétiques, dit-il, sont d'une nature compatissante. Comme la justice, ils soldent un chirurgien dans le lieu des tortures, pour remettre de suite les membres brisés, et même pour désigner d'avance la place des fractures. »

L'auteur des' Girondins s'est imposé à lui-même, pendant ces derniers temps, cette compatissante mission. Après avoir jeté au vent ses illusions, aléa jacta est, il a pris à tâche de rassurer, de réconforter les esprits blessés par l'imprévu et déroutés par la brutalité des faits. Dans ce pieux devoir, M. de Lamartine apporte, sinon les mêmes espérances, du moins la môme sérénité, la même foi dans l'immortalité des idées. Son rôle lyrique a fini avec celui de la littérature dont il a été Texpression la plus inspirée; mais le rôle de la démocratie, dont il est le rayonnement le plus pur, doit continuer, sous un régime qui se proclame lui-même l'avènement du peuple et le soulagement des misères sociales.

Ce que nous avons dit de Chateaubriand et de Lamartine peut s'appliquer à Victor Hugo, aux nuances près q^u'apporte la différence des genres. Victor Hugo, plus heureux à son début, ne part pas de la douleur pour arriver à l'amour. Il est

initié tout d'abord aux tendres épanchements, et il chante la famille, avant de chanter l'humanité. Il ne prend pas la route de René et de Jocelyn, et se rencontre pourtant plus tard avec eux. Égoïste dans ses premières expansions, il s'épanouit pour lui seul, et plante sur la brèche cet étendard fameux, à la devise paradoxale : Uart pour l'art !

Mais Victor Hugo, comme l'auteur du Génie du christianisme, et comme l'auteur de Jocelyn, avait trop d'amour dans le cœur, trop de feu dans la tête, pour dépenser tout en ce culte personnel et intérieur. Le souffle du monde se glisse par une ouverture, avive la flamme sur le trépied, et voici bientôt que la même passion l'agite. Il défend la liberté de pensée. 11 écrit le Dernier jour d'un condamné, pour protester en faveur de l'inviolabilité humaine; dans Claude Gueux, il demande qu'on moralise le peuple avant de le punir; et l'homme qui traçait, avec le doigt de Claude Frollo, le mot fatalité sur les pierres du temple chrétien, met le crucifix sur les lèvres de la Tisbe, dans Angelo, comme une espérance, comme une promesse du divin amour.

Dans une de ses dernières préfaces, M. Victor Hugo disait : (( L'auteur pense que tout poëte véritable, indépendamment des pensées qui lui viennent de son organisation propre, et des pensées qui lui viennent de la vérité éternelle, doit contenir la somme des idées de son temps. »

Cette déclaration, renouvelée souvent, nous met bien loin de la devise : Lart pour l'art! et nous touchons, par cette profession de foi, aux luttes de la tribune, à ces débats passionnés que nous n'avons pas à apprécier ici, mais qui, en faisant de M. Victor Hugo un homme politique, prouvent surabondamment qu'un poëte, bien loin de s'abstraire de son époque, est le point d'intersection de tous les courants qui agitent cette époque.

Ce que nous pouvons dire, c'est qu'avec tous les grands champions de la cause romantique Victor Hugo a aimé la natiire, a défendu l'humanité, a loué Oieu. Il débute, comme

René, comme Joeelyn, par le cri, par l'ode, par l'expansion enthousiaste; puis il se calme, et, à travers le drame, le roman, la poésie intime, il arrive à ces espérances raisonnées, à ces aspirations humanitaires dont la Hévolution de février n'est pas plus le dénoûment qu'elle n'en était le but.

Victor Hugo participe à la fois de la nature de Chateaubriand par un côté terrestre, sensuel, par le culte de l'image; et aussi par ces accès de sombre mélancolie, par cette galanterie pour la mort, qu'on rencontre à chaque pas dans l'auteur des Mémoires d'outre-tombe et dans l'auteur de Lucrèce Borgia. 11 participe de Lamartine par l'harmonie, par le souffle puissant, par cette fleur idéale! Comme ces deux poètes, dont il partage fraternellement la gloire, il contribue à faire de son temps l'époque la plus lyrique qui ait jamais brillé en littérature. Comme eux, il change peu à peu de sommet, et, après avoir trahi les souffrances d'Olympio, il a voulu soulager les souffrances de tous. Pas plus qu'eux, il n'a été infidèle à sa mission, et il ne dépend pas plus de lui que de Lamartine de retenir le lyrisme qui disparaît, et de retarder la transformation qui s'apprête.

Nous avons dit que l'heure de l'analyse était venue; mais n'est-il pas plus juste de convenir qu'elle n'a jamais cessé d'exister! Qu'est-ce donc que René? quAtala? que Joeelyn? que Notre-Dame de Paris? sinon des analyses. Ce qui caractérise ce temps-ci, c'est qu'on n'a plus besoin de faire ces études avec les doutes, avec les émotions de terreur et de foi qui transportaient jadis ces opérateurs sublimes. Le scalpel ne tremble plus dans la main; la main n'hésite plus. On sait bien aujourd'hui que ce n'est pas un secret de mort, mais, au contraire, un secret de vie qu'on trouve dans ces entrailles palpitantes. On a assez longtemps crié victoire. Il faut prouver qu'on a réellement gagné la bataille. 11 n'y a plus d'escalade à tenter, de révolution à faire; il faut coloniser les terres conquises. C'est là désormais la tâche littéraire. Qui oserait dire qu'elle sera moins grande, moins utile que celle qui s'achève!

LA LlQUIDATIOî^ LITTKRAJRE 31

Nous n'avons voulu nous arrêter qu'aux trois grands noms qui représentent le lyrisme dans sa forme, la plus achevée. A travers cette foule, nous allons aux héros; mais combien de soldats valeureux et superbes nous aurions encore à citer! Notre silence ne saurait être une injure ni un oubli. Sans doute Lamennais et George Sand ont été aussi vivement tourmentés du feu lyrique et des souffrances élégiaques que Lamartine et que Chateaubriand. Les Paroles d'un croyant, Indiana et Létia sont de la famille de René. Mais, encore une fois, si nous voulions suivre cette aurore de la tendresse sociale dans toutes les œuvres importantes du siècle, nous dépasserions les bornes que ce chapitre nous impose. Il s'agit, pour nous, bien moins d'énumérer nos richesses intellectuelles que d'en déterminer la signification. C'est ainsi qu'on nous pardonnera de ne pas parler de Déranger! Béranger! le seul poëte de l'amour et de la liberté envers lequel la génération sera forcément ingrate.

Nous avons voulu démontrer rapidement, par quelques exemples compris de tous, que l'art ne déchoit pas, qu'il se transforme; que le lyrisme abdique volontairement, non pas par impuissance; non pas que les ailes manquent à l'épaule, et qu'il faille dégringoler de la nue; mais par raison. Nous avons tenu surtout à constater que l'école romantique continuait, dans l'art, cette régénération que le tocsin de 89 avait sonnée. Seulement, il arrive qu'après avoir rattrapé la politique l'art a fini par la devancer. Est-ce une raison pour se repentir, pour retourner en arrière? en aucune façon. Il suffit, en gardant son rang, de marquer le pas et de permettre aux retardataires de doubler une étape. C'est ce piétinement sur place qui est devenu nécessaire.

La liberté et l'amour ont été les deux guides de nos phalanges inspirées. Je n'entends pas seulement par la liberté cette ardeur révolutionnaire qui fait culbuter un trône en trois jours, et qui, le lendemain de la bataille, ne songe qu'aux lampions, aux cocardes, aux drapeaux et aux restau-

rations. Je n'entends pas cette femme anx puissantes mamelles, qui fut vivandière d'un capitaine de vingt ans, sorte de Jeanne d'Arc, aimant le rogomme, à laquelle Béranger fit les yeux doux, et qui regarde les frontières du Rhin comme les limites du paradis; mais j'entends cette vierge immortelle et insaisissable, fuyant toujours à l'Orient, qui voit naître toutes les révolutions, et qui les abandonne en les maudissant, dès qu'elles refusent de lui donner l'abolition de la misère, le désarmement du mande, l'inviolabilité de la vie humaine. Cette liberté ne tient pas aux formules. Elle est républicaine avec Lamartine, royaliste avec Chateaubriand: elle est la conscience de l'avenir. On Ta appelée d'un nom qui faisait peur et qui l'a compromise. Je crois, pour ma part, qu'elle n'a qu'un nom, que la philosophie lui a trouvé depuis longtemps, la Raison !

Quant à l'amour, à aucune époque, il ne fut mieux chanté, mieux compris, mieux honoré, selon son principe qui est Dieu, selon son but qui est l'infini, selon son moyen d'action qui est l'homme. Il est bien aisé de sourire quand on voit ce mot dans un article de critique littéraire; mais il est plus difficile de le passer sous silence quand on veut justifier les manifestations lyriques et expliquer les révélations du génie. L'amour, comme nous l'avons défini, c'est l'harmonie des peuples montant à Dieu à travers les harmonies de la nature. Cet amour-là ne trahit jamais; ses infidélités apparentes ne sont que les défaillances de l'esprit qui croit le posséder. Il a été le rêve de tous les génies littéraires de ce temps-ci; il sera l'espérance de l'avenir et la consolation du présent!

A côté de Lamartine et de Victor Hugo, non pas sur le même rang ni à la même hauteur, mais à une distance (|u'exige

plutôt encore la différence essentielle du génie que 1 infériorité du talent, se place le poëte de la jeunesse, le chantre de Rolla, M. Alfred de Musset.

Nous voulons être sévère envers ce charmant esprit, qui a tenté des imitateurs désastreux; mais, en vérité, comment ne pas craindre de blasphémer, en s'attaquant à cette verve éblouissante, à cette poésie énergique, à ce peintre merveilleux, qui a parfumé nos mémoires des deux cents plus beaux vers, peut-être, de la littérature contemporaine?

Les hémistiches de M. Alfred de Musset sont engageants, comme une coupe ciselée et étincelante d^ins laquelle luit une goutte de liqueur vermeille. On aspire, on hume ce rayon liquide, croyant le tarir d'un souffle; mais le cristal ne désemplit pas, la goutte se renouvelle, le cerveau s'enflamme, et l'ivresse vient.

11 y a dans ce vers libre, sec, qui marche, en faisant sonner les éperons sur les dalles, quelque chose de fou et pourtant de mélancolique qui fait sourire et qui émeut. Personne, depuis Voltaire, n'eut plus d'esprit en poésie; et je crois n'offenser aucune gloire contemporaine en disant que M. Alfred de Musset est le seul poëte spirituel de ce temps-ci. Mais le fils de Voltaire a lu René ; il a voisiné avecByron; et, dans une nuit d'insomnie et d'amour, ce page folâtre a écrit, au revers de sa guitare, une douce élégie à Lamartine.

On a prétendu nier l'originalité de son génie. Quand la preuve de cette assertion me serait faite, qu'en voudrait-on conclure? Lamartine, non plus, n'est pas un génie original, dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot , et pourtant quel flot intarissable et toujours admiré! Il se peut que M. Alfred de Musset ait imité Chénier, Shakspeare, Byron, Casimir Delavigne lui-même: peu m'importe ! lia su donner à ces réminiscences un tour, une allure, une inspiration qui les rajeunit et les renouvelle.

Henri Heine disait de ce poëte : Un jeune homme d'vn si beau passé! et ce mot indique en effet le point précis où peut

pénétrer la critique, le talon d'Achille vulnérable. M. Alfred de Musset est parti avec éclat. Tous les yeux ont été éblouis, tous les cœurs ont battu. Le cheval de Mazeppa soulevait en passant le sable plein d'étincelles ; on répétait : Away! away! mais, au détour du chemin, la monture s'est mise au trot, et l'hetman superbe n est pas encore arrivé; il n'arrivera pas.

Ce lyrique de tant d'imagination n'a jamais bu à cette source immortelle que nous reconnaissions plus haut, l'Amour et la Liberté. Oh î sans doute, jamais poëte ne parla plus vivement ni plus galamment de ces passions italiennes ou espagnoles qui mordent dans les baisers et poignardent dans les alcôves. Mais le poëte ne va pas au delà de l'Andalouse à l'œil mutin ou du baiser de Rolla. Sa formule, il l'a inscrite au deuxième chant de Namouna; c'est la définition de Champfort : (' L'amour est l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidémies. » Son idéal, c'est don Juan, qu'il a si magnifiquement chanté.

J'ai peur de paraître barbare aux dilettanti que cette ravissante musique de M. Alfred de Musset plonge dans des ivresses folles. On m'accusera de méconnaître ce qu'il y a de puissant en lai.

Mais qu'on veuille bien se rappeler le point de vue auquel nous nous sommes mis. Il ne s'agit pas d'apprécier M. Alfred de Musset en lui-même. Mais, en dressant le bilan philosophique de la littérature, en liquidant cette magnifique époque du lyrisme, qui s'achève aujourd'hui, je rencontre M. Alfred de Musset comme concitoyen poétique de Victor Hugo et de Lamartine; et j'ai le droit de dire qu'au point de vue social le poëte n'a pas compris ces espérances généreuses, ces effusions libérales qui agrandissent la mission de l'artiste; et qu'au point de vue artistique il a créé une école déplorable qui atrophie la pensée et stérilise le cœur.

— Eh ! mon Dieu ! s'é<?rieront quelques-uns, à quoi bon

LA LIQUIDATION LlTTÉHAIHb: 35

montrer des exigences pareilles? Le poëte ne prétend à rien, qu'à chanter, qu'à fredonner sous les sombres balcons. Pourquoi le faire comparaître devant un tribunal qu'il récuse, et lui imposer charge d'àmes? Vous dites qu'il est chef d'École? il ne s'en soucie guère, et son école aimée est, avant tout, l'école buissonnière !

Soit ! mais, en dépit du poëte, le génie consacre et donne une mission. Cette influence, il l'a exercée malgré lui. Rien n'est moins pédant que cet insoucieux ami de MlTui Pinson ; je le veux bien. Mais toujours est-il que M. Alfred de Musset a été le chantre de l'amour égoïste ; et que ce caractère, qui ne tirerait pas à conséquence, s'il se bornait à une individaalité, devient grave et dangereux quand il a des imitateurs enthousiastes.

Laissons donc, une fois pour toutes, l'intention du chef, en dehors de son action, et jugeons-le, en toute liberté, sous cette réserve expresse.

M. Alfred de Musset est resté au doute de René, au scepticisme de Byron. En vain les poètes se sont attendris, animés; en vain René, lui-même, a quitté ses sombres attitudes pour se pencher sur le fumier de Job; eu vain le chantre d'Elvire a mêlé le cantique de l'humanité au chant de sa douleur; en vain le poëte de la couleur, de l'excentricité, par excellence, Victor Hugo, s'est courbé aussi sur le sillon humain ; M. Alfred de Musset, toujours persiflant et fredonnant, a continué ses ébats et ses mutineries d'enfant gâté.

Toutefois, à mesure que le chœur des grandes voix montait à côté de lui, une sorte de pudeur l'embarrassait. Quand l'époque n'a plus été aux confidences folles, aux élégies de Portia,M. Alfred de Musset s'est senti atteint de stérilité. Tl n'a pas voulu voir, ou plutôt il n'a pas vu les horizons nouveaux ouverts à la méditation.

Cen'est pasla mélancolie, la pitiéqui lui manquent; c'est ce sens supérieur quirévèleauxhommes de géniel'àrae du monde à travers les inspirations de leur cœur. En politique, il ne

36 EGlUVAliNS ET HOMMES DE LETTRES

devinait rien au delà de Louis-Philippe. Il lui criait, en tremblant :

Mais sois prudent, Philippe, et songe à la patrie. Ta pensée est son bien, ton corps son bouclier. Sur toi, comme sur elle, il est temps de veiller.

Ferme un immense abime, et conserve ta vie. Défendons-nous ensemble, et laissons-nous le temps De vieillir, toi pour nous, et nous pour tes enfants.

En philosophie, comme en religion, M. Alfred de Musset n'était pas fort exigeant :

Je n'ai jamais chanté ni la paix, ni la guerre. Si mon siècle se trompe, il ne m'importe guère. Tant mieux s'il a raison, et tant pis s'il a tort.

Les dieux Lath , Nésu, Tartak, l'impocau, Parahavastu, Bidi, Khoda, Kichatan, Michapous, lui étaient tous aussi chers que le Christ, et cette indifférence absolue, égoïste, Ji'était pas un paradoxe, une vanterie. C'était bien le cri du poëte. On le retrouve à chaque page.

Avait-il, par hasard, à parler de l'utopie, ill'appelait :

Honteuses rêveries

D'assassins en délire ou d'enfants insens '«s !

Puis, de cette plurae charmante qui avait dit : A quoi rêvent les jeunes filles, il écrivait le dialogue de Dupont et Durand, au fond duquel, à travers de spirituelles parodies, on démêle je ne sais quel petit levain de colère contre les esprits agités de la solution de l'avenir.

Encore une fois, ces boutades n'auraient pas d'importance sans la valeur réelle de l'auteur et sans son école qui nous a fatigués de ces fantaisies, de ces sérénades, de ces ironies, de ces petits chefs-d'œuvre impuissants, bimbeloterie, littérature d'ctagcre, qui rapetisse l'art et gâte le goût !

Il faut prendre les poètes comme Dieu les fait. Nous accepterions donc M. Alfred de Musset comme un très-grand poëte, sans conséquence, s'il n'avait pas eu son école. Or, nous le répétons, c'est à cette école surtout que nous nous attaquons dans son chef innocent.

11 est, à coup sûr, bien permis de railler les systèmes, les réformes qui semblent contraires à la logique du progrès, mais à la condition que ces railleries ne prétendront pas à la condamnation absolue de tous les efforts des hommes généreux. Insulter ! se moquer! qu'est-ce que cela prouve? C'est la dernière ressource des préjugés vaincus ; et nous aimerions à trouver tous les poètes du côté de la victoire. En France, on commence d'ordinaire par bafouer, par tourner en ridicule ce qu'on finit par adorer. Les exemples et les noms ne sont pas loin.

En songeant à ce dialogue de Dupont et Durand qui trahit une si joyeuse indifférence du malaise de la société, et dans lequel" rien ne rachète, en faveur des intentions loyales, la crudité de l'épigramme ; en songeant à ce dialogue, nous nous disions qu'il est des utopistes, que nous ne voulons pas juger ici, mais que la caricature a poursuivis à outrance, par le dessin, par le théâtre, par la prose, par les vers; ce sont les saint- simoniens. Si le ridicule, comme on le dit avec trop de fatuité, devait tuer en France (moi je crois qu'il fait vivre), ces hommes-là seraient morts depuis bien longtemps; et pourtant, à quelque sommet qu'on regarde; dans l'industrie, dans les lettres, dans les sciences, dans les arts, dans toutes les avenues lumineuses, parmi les chefs, parmi les triomphateurs, il est rare, j'ose dire même il est impossible qu'on ne rencontre pas un saint-simonien. Ces hommes, si violemment chansonnés, tympanisés, et par surcroît dévalisés, étaient tous, presque sans une exception, des hommes de talent. Ménilmontant avait de quoi peupler toutes les académies.

Il est donc souvent maladroit de traiter avec ce dédain des réformateurs, qui se trompent sur un point spécial, mais qui

offrent en général à l'estime et à l'admiration des compensations sérieuses et profondes. D'ailleurs, l'utopie et la poésie sont sœurs et se doivent plus d'égards. Ne sont-elles pas toutes deux les visions de l'amour?

Béranger, qui aura beaucoup à se faire pardonner, a dignement compris du moins les consolations que le poëte doit au philosophe, et il a écrit un jour cette chanson des Fous qui plaidera pour lui.

M. Alfred de Musset répugnait à cette fièvre, à cette passion sociale dont étaient tourmentés ses contemporains; mais aussi, quand l'espérance ranimait les autres poètes, il se sentait amoindri, appauvri, stérilisé. Il a balbutié, murmuré, et puis il a fini par se taire. Il est évident que l'impuissance est le châtiment de cette indifférence. Aussi voyez ce que cette littérature pittoresque a produit au théâtre, où l'esprit l'a maintenue quelque temps? Elle a voulu rajeunir Marivaux, installer les proverbes. Sans but, sans portée, sans action sur les cœurs, elle a distrait un instant; puis le succès a abandonné ces mièvreries qui emploient beaucoup de talent, à coup sûr, mais qui rappellent les incroyables efforts des Chinois et des Japonais pour ciseler des boîtes d'ivoire: c'est joli, mignon, élégant ; mais c'est inutile, et l'on ne saurait y mettre quelque chose.

Qu'on ne s'y trompe pas, la poésie de M. Alfred de Musset comporte facilement l'imitation. On ne copie ni Victor Hugo ni Lamartine; Alfred de Musset a des copistes excellents qui, à quelques notes près, chantent très-bien ses petites chansons et font aussi leurs poëmes de Mardoche et de Namouna. Tout le monde, assurément, n'écrirait pas les strophes de Don Juan, Rolla, le Spectacle dans un fauteuil; mais c'est là le dernier sanctuaire du poëte; le reste appartient à ses parasites.

C'est qu'aussi cette muse, je le sais bien, éminemment française par la forme, a eu des séductions invincibles: toute une génération de jeunes poètes s'est enivrée de ces vers capiteux. Malheureusement l'ivresse a amené l'orgie, et alors le quartier

latin a regorge de Rollas, en chair et en os, et la bohème lut engendrée.

Pauvre école! n'en parlons pas; elle s'en va, elle meurt, elle liquide; elle aussi, elle suit le courant et laisse emporter ses petits poëmes, ses petits romans, ses petites fantaisies! Après avoir buissonné dans les taillis du romantisme et avoir sillonné le crépuscule, comme ces feux follets que la terre échauffée promène à sa surface, maintenant que l'heure est devenue solennelle, que la méditation pèse, elle n'a plus rien à dire; elle se tait, elle se range : Mardoche écrit des vaudevilles, et Rolla les applaudit !

M. Alfred de Musset trahissait, du moins, par une certaine joie amère, un des côtés douloureux et intéressants de la pensée contemporaine. Blasphémer la vérité, c'est l'affirmer ; et dans ces railleries éclatantes, dans ces colères joyeuses, on sentait le débat du doute obstiné contre l'espérance qui s'offrait à lui. Mais les imitateurs répétaient le chant, sans avoir eu l'inspiration, et, dès lors, ne voulaient rien, ne prouvaient rien; ils s'évertuaient à ces papillotages de couleurs qui peuvent amuser les yeux, mais qui ne vont pas au delà de ce plaisir.

M. Alfred de Musset est poëte, comme M. Diaz est peintre. Charmants tous deux, attirés tous deux par cette blonde fée qu'on nommelecaprice, ils doiventresterdansl'histoirecomme deux artistes gracieux dans leur audace, et réellement inspirés dans les hasards deleur verve ; toutefois les admirateurs les plus sincères de ce genre exceptionnel conviendront avec nous qu'il y auraitdanger à systématiser cedévergondage de la couleur et de la poésie. Nous sommes, au surplus, sans inquiétude; l'école de M. Alfred de Musset se disperse ou abdique. Quant au poëte, hélas ! il a renoncé à la muse, à ses pompes et à ses œuvres^ L'Académie, ce tombeau qui ne rend pas ses morts, surtout quand ils sont encore vivants, a reçu son abjuration.

Les livres comme René, comme Rolla, et, dans un autre genre, comme Indiana et LéHa, sont devenus impossibles au-

jourd'hui. C'est dans une étude plus calme, dans un entretien sans colère, sans fiel*, que l'époque cherche un aliment à sa foi et à ses espérances. George Sand a compris avec succès la nécessité nouvelle. Dans ses dernières œuvres, elle s'est faite le conteur des drames paisibles de la vie des champs; elle tente de faire entrer dans le cœur du peuple ces brises parfumées de l'odeur des foins qui sont les meilleures et les plus fortifiantes consolations.

Mais il y a déjà plusieurs années que l'auteur de k Comédie humaine avait deviné et commencé cette réforme. Balzac, avec un accent plus énergique, avec une intrépidité plus infaillible, avait entrepris des études psychologiques, dont le premier aspect émeut et attriste, mais au fond desquelles on trouve pourtant une espérance. L'auteur des Parents pauvres est brutal comme un chirurgien, mais patient et dévoué comme un prêtre. Il détaille toutes les infamies, tous les vices, toutes les corruptions de nos sociétés modernes ; mais, à travers les cercles de son enfer, ce Dante de la bourgeoisie nous montre, toujours à côté de lui, l'ombre fidèle de l'idéal, qui vacille à son souffle, mais ne le quitte pas. Dans tous ses romans, il y a toujours une blanche vision d'amour pur qui rayonne au milieu des hontes; et, si sa démonstration nous affecte péniblement, il faut convenir toutefois qu'on sent bien que ce n'est pas le procès de l'humanité, mais seulement celui de la société moderne que l'auteur a entrepris, ce qui est bien différent, et ce qui laisse entrevoir quelque raison de se consoler. Balzac est donc un romancier humain, social.

En effet, pour exercer l'action que les réformateurs envient, il n'est pas nécessaire d'avoir une utopie nettement formulée, un monde nouveau à substituer à l'ancien; il suffit de savoir où est le mal, de l'indiquer, de le nommer, et d'en appeler à l'amour qui inspire et qui répare.

C'est donc dans cette avenue, largement ouverte par Balzac, que le mouvement littéraire, drame, roman, poésie, va s'exercer. On prévoit le caractère de ce mouvement : l'analyse,

l'étude, l'amour de l'amour. Il serait difficile d'assigner des règles ; mais, si nous avions la voix assez haute pour qu'elle fût entendue, nous dirions qu'il faut se garer de la doctrine. Il ne faut pas que la philosophie sociale soit dogmatiquement formulée dans une œuvre d'imagination; son influence doit être harmonieuse et diffuse comme celle de la lumière, il faut qu'on l'éprouve sans la voir. C'est surtout à ce sentiment qu'on peut appliquer le vers de Gresset :

Celui qu'on veut avoir gâte celui qu'on a !

Sans vouloir entamer cette question, qui nous entraînerait trop loin, disons, en passant, que, pour écrire des romans qui plaisent au peuple et le moralisent, il n'est pas nécessaire que l'auteur choisisse ses types, ses événements dans la région qu'il veut agiter.

M. de Lamartine est un exemple» Conseillé par une illusion généreuse, il a écrit Geneviève et le Tailleur de pierres de Saint-Point avec une préoccupation loyale et sévère qui cependant l'a éloigné du but. Je ne doute pas que les Confidences, dans lesquelles le poëte a cru s'adresser à un public d'élite, ne soient plus volontiers goûtées des lecteurs de l'atelier que ses récits villageois.

Le peuple choisit ses lectures, selon qu'elles lui fournissent les émotions dont il a besoin, la terreur, la pitié, le sentiment de la nature et de la gloire. Mais il n'est pas nécessaire, pour lui plaire et pour l'intéresser, que ses héros soient vêtus de la blouse comme lui. Il a un instinct puissant d'analyse et de synthèse qui lui fait trouver dans ce qu'il lit la formule de ses passions. Il suffira donc qu'une œuvre soit écrite avec vérité, avec chaleur; il suffira qu'elle contienne la double préoccupation de l'idéal dans la nature physique et dans la nature morale, pour qu'elle puisse intéresser le peuple et lui profiter. En général, ce lecteur jaloux aime à connaître les douleurs, les tortures d'un monde dans lequel il n'est pas

admis. 11 sait par cœur ses propres souffrances; il veut savoir si, plus haut que lui, on souffre de même; et il est bon de satisfaire sa curiosité sur ce point. Son courage en augmente, et son cœur arrive à une résignation sympathique, à une pitié fraternelle qui agrandit le cercle de ses vœux. Presque toujours, le peuple se défie des livres qu'on lui réserve tout spécialement. Il aime à goûter aux plats qu'on ne lui a point servis. Ne nous rappelons-nous pas l'horreur que nous avions, étant enfants, pour les livres écrits par les bienfaiteurs de l'enfance, et ne savions-nous pas bien que nous allions trouver là, sous une fable transparente, les leçons qu'on nous débitait tous les jours dans les classes? Le peuple est un enfant éternel qui veut choisir ses moralités, mais qui n'aime pas à les recevoir trop directement.

On peut généraliser cette remarque, faite à propos de romans, et l'appliquer à toutes les manifestations de l'esprit. Le but est le même pour toutes les œuvres intellectuelles : toucher, moraliser, dégager le conseil à travers l'émotion ; la prière à travers l'extase ; l'amour à travers la douleur; le sentiment de la rédemption morale, de la liberté, à travers la peinture de l'asservissement des vices et des préjugés. On n'a d'action réelle et durable qu'à la condition de ne point abaisser l'art au niveau de son public, mais, au contraire, d'élever le public vers ces sommets où l'art sert de trait d'union entre l'inspiration humaine et l'infini. Plus la voix part de haut, plus elle va loin. Je n'entends pas, par cette recherche des sommets, la tension perpétuelle de l'esprit vers le sublime. Non; la simplicité, la naïveté, sont des sommets aussi.

Ne croyons donc pas que les conditions nouvelles imposées à la littérature par la lassitude des esprits marquent une décadence. C'est une transition : voilà tout. Nous n'aurons plus les grands vols lyriques. Peut-être bien aussi l'époque aura-t-elle moins d'invidualités rayonnantes à consacrer ; et le talent plus répandu sur la foule fera-t-il concourir au mouvement moins de héros et plus de combattants! Nous ne

croyons pas non plus que ce soit encore là une raison de s'alarmer.

Acceptons donc, virilement et avec confiance, la part qui nous est faite. Disons adieu, sans désespoirs et sans regrets puérils, à cette magnifique période qui s'en va. Elle a été le cri, le sursaut de l'âme enfouie. Gloire éternelle à ces grands poètes, à ces infatigables lyriques qui ont mis tant d'illusions généreuses dans nos âmes, tant d'horizons splendides devant nos yeux ! Mais ne restons pas plus longtemps absorbés dans la contemplation des dernières lueurs de ce grand soleil couché. Ne chuchotons pas, ne nous resserrons pas dans la défiance et dans la peur du crépuscule qui vient. Les ténèbres sont propices ; elles aident à la rêverie, aux consolations, aux espérances dont nous avons besoin. Ne disons pas que l'art est impossible, parce qu'il a ses difficultés. Les consciences loyales n'abdiquent jamais et ne se découragent pas. Il y a toujours assez de ciel au-dessus de nos têtes, pour que la pensée s'y plonge, en fuyant les infimités de la terre.

Un de ces réformateurs dont je parlais plus haut, auxquels le martyre du ridicule a été si impitoyablement infligé, mais qui n'a gardé de ces humiliations ni ressentiment ni colère, disait, dans un écrit sur la Concordance des révolutions intellectuelles et des révolutions politiques :

« En ce moment, l'intelligence humaine rêve aux moyens de pourvoir aux intérêts matériels et moraux de Vhumanité. Les savants qui sont dans cette voie, quels que soient les écarts de leur pensée, sont évidemment dans la route de l'avenir, quand bien même ils seraient traités, par les grands génies de nos jours, comme ont été traités Chateaubriand, M"*" de Staël et tous les idéologues, pères de l'Académie actuelle des sciences morales et politiques, par le plus puissant des génies modernes, par Napoléon. »

Que ces paroles, dites après une défaite, soient pour nous un enseignement ! Que les vaincus des dernières luttes prennent cette devise,, et la fassent aimer des vainqueurs! L'heure

des utopies, des essais est ajournée. Mais, plus que jamais, l'heure du travail, de Tincubation philosophique est venue. Les embarras, apparents ou réels, de la route ne doivent ni arrêter ni lasser notre marche. Le but est plus loin qu'une satisfaction actuelle ou passagère de la vanitéartistique. L'art doit dire, comme le marquis de Posa, dans Schiller: « Je suis un citoyen des siècles à venir ! »

Quant à la poésie, répétons, en finissant, qu'elle ne saurait mourir. Elle a eu son rôle; elle l'aura encore. Comme ces belles nymphes de l'Arioste, qui, couronnées de fleurs, vêtues de blanc et portant des flambeaux, introduisent les voyageurs dans les palais enchantés, la poésie marche devant les événements, qu'elle éclaire et conduit. Nous sommes aujourd'hui dans les avenues mystérieuses. Les blanches conductrices se sont retirées, en nous laissantles flambeaux. Soyons certains qu'elles viendront reprendre, pour les introduire dans les retraites magiques, ceux qui n auront ni dormi ni tremblé au milieu de la solitude.

Mars 1853.

Nous avons hésité longtemps avant de consacrer au livre de M. Nicolardot l'attention et la place qui ne sont dues qu'aux œuvres sérieuses. La tentation du mépris était bien grande. Il nous semblait que nous arrêter à ces incroyables réquisitoires de Basile Brid'oison, c'était donner confiance à la spéculation du scandale; c'était insulter à la mémoire de Voltaire, qui ne fut pas le plus spirituel génie de la France, pour qu'on accorde après sa mort quelque valeur aux vengeances idiotes des JSonoUes et des Patouillets.

Mais le goupillon de M. Nicolardot sert à battre les grosses caisses des Bilboquets de la morale. Ces commérages ont remis en verve les ennemis essoufflés de la raison. M. Louis Veuillot a solennellement baisé au front M. Louis Nicolardot, comme l'élu de la sainte cause. M. Granier de Cassagnac, qui a déjà dit son fait à la Révolution, et qui a démontré que le mouvement de 1789 n'avait jamais eu lieu, vient de démolir les Philistins de la philosophie et Voltaire à leur tête, comme

* Ménage et finances de Voltaire, avec une introduction sur les mœurs (les cours et des salons au dix-huitième siècle, par Louis Nicolardot. \ vol. Paris, Dentu, libraire-éditeur.

Samson, à grands coups de Nicolardot. Quelques autres écrivains de bonne foi, car il en reste encore dans ce parti, et MM. Veuillot et Cassagnac n'ont jamais prétendu au monopole de cette vertu ; quelques écrivains de trop de bonne foi se sont fait un évangile de ce factum qu'ils n'ont pas lu, et, sur le témoignage de l'auteur, fort incompétent en pareille matière, ont quasi conclu que Voltaire était un sot. Tous les réactionnaires de l'intelligence, enfin, ont trouvé l'occasion d'une sorte de manifeste dans ce volumineux recueil d'ana.

Nous avons donc pensé qu'il y avait lieu, quelle que fût d'ailleurs la valeur du prétexte, de démontrer une fois de plus à ces courtisans de la médiocrité l'impuissance de leurs efforts. Ce sera une réfutation charitable. Voltaire n'a pas à déchoir. Toutes les calomnies, toutes les haines, toutes les réactions, il les a traversées; il n'y a plus à surfaire ni à rabaisser sa gloire. On sait au juste ce qui lui est dû de reconnaissance; et il ne dépendra pas d'un rhétoricien de séminaire de faire oublier que, si Voltaire n'a pas détruit tout ce qu'il attaquait, il a du moins rendu indestructible tout ce qu'il a bâti.

Un autre motif encore a triomphé de notre répugnance. N'y a-t-il pas lieu d'examiner aujourd'hui ce que la génération à laquelle nous appartenons accepte de Voltaire? N'est-il pas à propos, dans ces heures de doute et de confusion, d'interroger ce grand douteur que nous n'adoptons pas aux mêmes conditions que nos pères?

Nos ennemis croient avoir tout dit quand ils nous ont appelés voltairiens. Tout homme qui rit au nez des saints de V Univers religieux, et qui n'a pas, dans les mérites des fils de Loyola, toute la confiance nécessaire à la prospérité de l'institution, est un voUairien. Or le voltairien est dans l'ordre moral ce que le décoré de Juillet, par exemple, était autrefois dans l'ordre politique, un suspect, un homme compromis ou bon à compromettre. Il semble que ce mot soit une formule magique, brevetée et garantie par le ciel, et qui ait la

puissance de précipiter aux enfers les malheureux qu'elle atteint. Or nous tous qui prétendons à l'héritage des grands générateurs d'idées du dix-huitième siècle, nous qui honorons par-dessus tout la littérature, parce qu'elle est et qu'elle doit toujours être l'instrument merveilleux et pacifique du progrès, nous avons à dire pourquoi nous ne nous sentons pas foudroyés par la formidable épithète, et dans quelle limite nous sommes et nous nous proclamons voltairiens.

Il n'y a pas que l'auteur de la Pucelle et de quelques plaisanteries scandaleuses dans ce vieux railleur, si impitoyable et si bon. Voltaire avait au fond de Tâme des sources de tendresse qui jaillissaient le jour de la défense de Calas, de Sirven et du chevalier de la Barre. L'homme qui possédait à un si haut degré lesentiment delà justice, l'apôtreinfatigabledelalibertédeconscience et du droit d'examen, était digne d'une époque sérieuse. Mais, au milieu de cette corruption, de ce blasphème universel , de cette dégradation qui allait du trône à l'autel, la métaphysique était un remède impuissant, la discussion une arme émoussée. Il ne s'agissait pas de guérir, d'opérer ce vieux corps qui tombait en pourriture; il fallait creuser sa tombe, hâter sa décomposition; c'est ce que comprit Voltaire. Après le régent, après Dubois, sous Louis XV et madame de Pompadour, il n'y avait plus au monde une majesté respectable; la société était sur des tréteaux; l'homme de bon sens n'avait qu'à rire, qu'à se moquer, qu'à faire siffler les bateleurs par la populace. C'est ce que fit Voltaire, et jamais génie ne fut plus fidèle à sa mission. Voltaire conservateur eût été un niais; démolisseur infatigable, il eut la prescience et le secret providentiel. Que dans ses éclats il ait été trop loin; que l'ivresse de l'indignation l'ait conduit au sacrilège, j'y consens; mais l'excès de mépris était moins coupable que ne l'eût été l'indulgence. S'il vivait de nos jours en réalité, comme il vit en esprit, Voltaire n'aurait plus cette âpreté, cette affectation cynique, qui était la réponse aux défis de ses adversaires fanatiques, il resterait toujours railleur; mais sa raison mieux comprise

n'aurait plus besoin de se révolter si souvent contre l'entêtement de la superstition. Il faut donc faire deux parts dans l'œuvre de cet homme prodigieux.

Le Voltaire impie, matérialiste, obscène, est l'homme du dix-huitième siècle, bien mort, bien enseveli avec l'époque honteuse qu'il résumait en la châtiant. Mais le Voltaire de l'avenir, ardent à poursuivre l'erreur, à flageller le fanatisme, à revendiquer les droits imprescriptibles de l'humanité, ce Voltaire-là est vivant; il soulève de sa poitrine les dalles de Sainte-Geneviève; il fait passer son souffle à travers les grilles; c'est de ce Voltaire-là que les Nicolardots ont peur comme d'un revenant; c'est celui qui ne mourra jamais; c'est celui que nous aimons, que nous proclamons pour aïeul. Quant à Tauteur de certains contes, de certains vers, de certains poëmes, de certaines lettres, nous nous bornons à admirer son merveilleux esprit que tous les Nicolardots de la terre ne détruiront pas plus qu'ils ne l'égaleront. Mais nous ne songeons point à invoquer, dans les préoccupations profondes du moment, ces facéties, souvent sacrilèges et toujours effrontées, qui ne deviennent des arguments que devant l'infatuation de la sottise et la morgue du pédantisme. Si jamais on relit la Piicelle, la faute en sera aux moralistes de sacristie.

Nous n'avons pas dit tous les motifs qui ont plaidé en faveur du livre de M. Nicolardot contre l'interdit du silence. La plus forte raison, après tout, tient à la gaieté de cette œuvre. Voltaire peut se passer de plaidoyer. Mais il est bon de ne point se passer d'un moment de plaisir, et je ne connais pas de comique de la force de M. Louis Nicolardot. Ce style saintement ordurier a des secrets désopilants. 11 a une bonne volonté de calomnie si grotesquement féroce, que l'indignation ne peut pas tenir, et qu'on est désarmé avant la moitié du volume. Il vient môme un moment où l'on se demande si l'on n'est pas dupe; si M. Nicolardot ne cache pas, comme Peau-d'Ane, sous une enveloppe ridicule, une merveille desprii, el s'il n'est pas au fond un voltairien qui veut prouver

jusqu'à l'inutile la puérilité des attaques de ses ennemis. Mais non. Ce livre est trop absurde pour n'être pas une œuvre de bonne foi. Un scélérat d'homuie d'esprit n'aurait jamais la force de si parfaitement dissimuler, et il n'y a que la candeur du fanatisme pour arriver à ce paroxysme de déraison béate et souriante, à ce raffinement comique de pruderie. Oh ! monsieur Nicplardot, ce n'est pas moi qui insulterai à vos vertus! Elles éclatent à chaque ligne. Pudibond vengeur de la Pucelle, vous avez tous les privilèges des rosières, jusqu'à ce droit de gaillardise dans les propos qui ne tire pas à conséquence. L'innocence en vous est si manifeste, qu'on est émerveillé, sans être jamais scandalisé, de vous voir aborder les idées les plus croustilleuses, les joyeusetés les plus rabelaisiennes. Vous avez une façon si galante de toucher le fichu d'Elmire, de tendre le mouchoir à Dorine, vous dites si simplement le fameux vers,

Par de pareils objets les âmes sont blessées, .

qu'il ne doit pas venir à l'esprit de vous accuser de convoitise et qu'on se dit seulement : Hélas ! comme ce saint homme connaît bien les tentations! Vous examinez la vie de Voltaire avec l'audace pénétrante d'un casuiste; vous en venez à discuter le prix qu'un homme comme il faut doit mettre à ses amours; vous faites avec votre plume d'ignorantin le budget de Vénus, et, quand l'occasion d'une histoire scandaleuse se présente, vous abordez doucereusement le récit équivoque, mais sans sourciller, comme il convient à une âme sûre d'ellemême !

Nous avons entendu soutenir qu'il fallait se défier d'une si féroce vertu, et quelques personnes ont prétendu semer des doutes sur la bonne foi de M. INicolardot. Parce qu'il calomnie pendant plus de quatre cents pages, on a dit tout crûment que c'était un calomniateur. C'est là ne juger que sur l'apparence, et c'est ne point apporter de délicatesse dans la criti-

que d'un livre qui relève d'une école fort subtile, et connue pour ne pas laisser voir toujours sa pensée. On a été jusqu'à dire que M. Louis Nicolardot avait été le collaborateur de M. Sainte-Beuve, et que ce dernier s'était ouvert les veines pour que le jeune champion pût y tremper ses flèches et rendre leurs blessures mortelles. Nous jurons que c'est là une double calomnie. Tout le monde sait que M. Sainte-Beuve ft'a pas assez de sang dans les veines pour qu'une saignée lui soit indifférente. D'un autre côté, M. Nicolardot n'a pas empoisonné ses flèches, et c'est heureux pour lui; si elles lui reviennent en pleine poitrine, il n'en mourra pas. Nous protestons contre l'exagération donnée à cette entreprise candide.

L'auteur de ce gros livre n'est pas au fond si malin qu'il en a l'air. Élevé dans la haine de Voltaire, de l'esprit et du style, il a grandi avec ce triple préjugé, et son livre est le produit logique de cette éducation. Il a lu dans des histoires pleines de pieuses intentions que Voltaire était le coryphée de l'impiété; qu'à l'heure de sa mort il avait été pris d'un accès de rage, et que dans son dernier soupir on avait vu un grand diable orné d'une queue flamboyante lui sortir en ricanant par la bouche; et, dans sa candeur, M. Nicolardot a accueilli comnie des vérités ces détails horrifiques. M. Louis Veuillot, se rangeant humblement ce jour-là parmi les imbéciles, a écrit que tous les grands hommes étaient des scélérats, que peu de réformateurs, jugés au point de vue du Code pénal, en seraient quittes pour cinq ans de galères, et que beaucoup de moralistes n'échapperaient pas à la perpétuité. M. Louis Nicolardot a pris ingénument cet aphorisme pour point de départ et s'est appliqué à prouver que Voltaire était un coquin, un fripon. La tâche est peut-être ingrate, mais elle est consciencieuse, et je me plais à proclamer que, si tous les hommes d'esprit sont des misérables, M. Louis Nicolardot est un parfait honnête homme.

J'espère bien qu'il ne m'accusera pas d'aigreur, de parti

pris; je m'en rapporte à ses définitions, et je puis en toute sûreté, ne me sentant ni haine ni colère, aborder Pexamen rapide de son livre qui comptera parmi les entreprises joviales de cette époque trop sérieuse. M. Nicolardot a sans doute entendu reprocher souvent aux œuvres de ses amis leur effet soporifique. Il a voulu être amusant, et, je Taffirme, il l'est beaucoup.

En somme, qu'est-ce que ce livre? de quoi est-il fait? que veut-il prouver? Sous le titre de Ménage et Finances de Voltaire, M. Nicolardot a recueilli, comme dans une hotte, toutes les diatribes, toutes les calomnies, tous les commérages pubhés pendant la vie et après la mort de l'auteur de la Henriade. Avec une patience de bénédictin ou de chiffonnier il a remué tous les tas, et, pour l'honneur de la sainte cause, il n'a pas craint de toucher aux débris les plus infects. Il n'y a que la haine pour donner tant d'amour du chiffon. Au premier aspect cet amoncellement nauséabond écœure et fait reculer; puis on se prend d'une commisération étrange pour le collectionneur infatigable de toutes ces loques; l'exagération et l'inutilité de ses efforts désarment; on rouvre le livre, et on s'intéresse à ce maniaque qui veut vivre de la mort de Voltaire; on est tenté de l'encourager dans une illusion qui lui procure par avance des joies pieuses, et, n'était la crainte de mériter sa reconnaissance, on lui suggérerait l'idée de poursuivre et d'appliquer son procédé à d'autres grands génies.

Voltaire a fait la Pucelle; mais il y a aussi de par le monde un scélérat du nom de Molière qui a écrit Tartuffe, ce qui est bien plus grave pour vous. Eh bien, en conscience, ne pourrait-on pas aisément démontrer que Molière est un gredin quelque peu digne de la corde? Ne savez-vous pas, monsieur Nicolardot, qu'on l'a accusé d'inceste; et, du moment qu'une calomnie n'est pas prouvée, n'a-t-elle pas cette qualité précieuse d'ampleur et d'élasticité que vous aimez par-dessus tout? De Molière on peut passer à d'autres. Rousseau n'offre qu'une bouchée à un ogre d'un appétit pareil. Du dix-sep-

tième et du dix-huitième siècle, descendez bravement dans le dix-neuvième. Là, la calomnie est facile. Vous avez des yeux pour voir; vous ne devez pas manquer d'oreilles; écoutez et regardez ! Il y a dans les rues des biographes qui vous renseigneront. En attendant que M. Nicolardot se risque, sous la triple responsabilité de ses yeux, de ses oreilles et de ses joues, dans des diffamations contemporaines, jugeons-le comme critique du dix-huitième siècle. Hélas! le pauvre homme! il s'est trompé lui-même! Parce qu'il a trouvé la matière de quatre cents pages dans les pamphlets du temps, il a pris la quantité pour la qualité; il a battu des mains devant ces monceaux d'infamies, et, parce qu'il lui suffisait de les citer sans les inventer, il a cru sa conscience à l'aise. Le procédé est connu. Il se trouve toujours des contemporains pour recueillir et imprimer les contes les plus absurdes. Si la victime, trop fièreou trop insoucieuse, dédaigne une réfutation, ces sottises, colportées, acceptées du vivant de leur victime, sont augmentées et acquièrent une consécration après la mort; puis, un jour, un Nicolardot quelconque les élève à la hauteur de preuves historiques, et s'écrie : « Cet homme était un misérable, un voleur; on le lui a dit de son vivant, et il n'a rien répondu! » Étrange privilège de la calomnie! Basile a raison!

A côté de ces diatribles empruntées, M. Nicolardot, par une ruse qui peut piper les ignorants, aligne des lambeaux de l'infinie correspondance de Voltaire. Il exploite les mots, les plaisanteries, les boutades, en ayant bien soin de les isoler. Il ne change rien, il est vrai, au texte; mais il l'abrège, et, en supprimant deux phrases, l'une au début, l'autre à la fin, il estropie très-doucement, très-pieusement le sens de la citation. C'est là encore un procédé très-connu, et, s'il n'existait pas, il faudrait l'inventer pour les avocats. Mais, après tout, M. Nicolardot trouve-t-il, dans les paroles mêmes de Voltaire, l'ombre d'un argument, d'une preuve? Nous avons vérifié dans la correspondance ces passages extraits, et chaque fois nous

avons ri de l'illusion de ce pauvre réquisitoire qui reste une spirituelle apologie. Je croyais très-sincèrement que Voltaire était un liomme corrompu comme son siècle. M. Nicolardot m'a prouvé que Voltaire valait beaucoup mieux; en le calomniant mal, il le réhabilite. Après tout, que m'importerait la vérité de vos assertions ! Voltaire eût-il été un ladre, un coquin, il n'en aurait pas un grain d'esprit de moins, et il ne s'est jamais agi de le faire passer pour un petit saint. Quand vous auriez prouvé qu'il prêtait à usure, qu'est-ce que cela ferait à sa prose et à ses vers? Nous ne prétendons pas à sa canonisation; nous l'acceptons avec ses vices comme avec ses vertus. Voltaire est un trop grand génie pour ne pas déborder partout; c'est une nature trop complète pour n'avoir pas de grands et terribles défauts. Il n'y a que les' sots qui puissent donner à leur vie l'unité, la conformité, la régularité, la sobriété qu'on ne trouve pas dans Voltaire. On fait volontiers une rigole d'un pauvre petit ruisseau; mais essayez de comprimer un grand fleuve ! Voltaire avait les soubresauts, les incartades, les fureurs du génie. Il avait, sous l'aiguillon de la controverse, des accès de contradiction apparente. Mais au fond, quand l'orage s'apaisait, on retrouvait le même homme, inébranlable dans ses idées. Heureux peut-être, monsieur Nicolardot, ceux qui ne commettent jamais de ces excès : le royaume céleste leur est promis! Mais reconnaissez donc alors que Voltaire a des titres incontestables pour dominer le royaume terrestre. Et puis je voudrais bien qu'on examinât toutes les existences sur ce tamis étroit dont on se sert pour Voltaire. Non-seulement on commente ses livres; non-seulement on juge, on épluche, on fouille, on dissèque ses œuvres publiques, officielles; maison réunit, on collectionne, on entasse toutes les lettres familières, jusqu'aux moindres billets, et on le poursuit jusque dans le repli le plus obscur de sa conscience.. Que trouve-t-on en somme? un homme vif, plein d'esprit et de malice, débonnaire à ses heures, implacable dans d'autres moments, raillant, riant, s'émouvant, cynique,

obscène, pudibond ou religieux, selon son caprice ou le sujet de sa lettre; mais n'est-ce pas là le reflet multiple et varié de la conscience humaine? Heureux ceux qui résisteraient à une pareille analyse! Je voudrais bien qu'on soumît tous les génies, même les pins fiers et les plus saints, à cet espionnage! N'est-il jamais arrivé à M. Nicolardot lui-même d'avoir de ces petites ébriétés épistolaires dans lesquelles, bien sûr de parler à un ami, à un compagnon, on lâche le mot cru? Hélas! je scandalise sans doute le naïf auteur du livre en question, et il est prêt à me'répondre, j'en suis certain, qu'on ne trouverait jamais rien dans sa correspondance d'analogue à l'esprit et au style de Voltaire; je le crois, et me tiens pour confondu d'avoir songé à ce rapprochement. Que la conscience est une belle chose! comme elle fait illusion à ceux qui n ont absolument qu'elle, et vers combien de procédés déshonnêtes elle conduit les honnêtes gens qui ont peur de lui donner la raison pour guide et pour contrôle!

Ainsi j'aime à m'imaginer que M. Nicolardot a très-consciencieusement entrepris de prouver les coquineries de Voltaire. C'est très-consciencieusement qu'il a demandé des arguments à des plaisanteries et à des calomnies, et c'est trèsconsciencieusement qu'il dit : « Il faut y regarder à deux fois quand il s'agit de perdre un tel homme! » 0 trop consciencieux diffamateur! Vous avez cru que voir double c'était regarder deux fois, et, parce que vous voulez le perdre, vous le croyez perdu. Mais il ne suffit pas de mordre par une température caniculaire pour tuer les gens; encore faut-il avoir la dent mortelle, et vous mâchonnez sans atteindre profondément.

Non, monsieur, Voltaire n'est pas perdu. Quittez ce souci. Bien plutôt pour ceux qui n'y pensaient plus est-il retrouvé. On l'a remis en lumière, et, pour ma part, je vous aurai dû l'occasion de le relire. C'est ainsi que, par son insuffisance, votre gros livre fait le bien qu'il voulait empêcher.

Le livre de M. Louis Nicolardot débute solennellement par un coup d'œil sur la société au dix-huitième siècle. L'auteur nous montre sur tous les trônes de l'Europe la souillure, la débauche, le despotisme le plus idiot. Certes, l'indignation est de mise, et ce n'est pas nous qui nous plaindrons de cette peinture. Mais vous ne comprenez donc pas que c'est précisément à cause de cette effrontée corruption que le rire de Voltaire est un jugement, et que la Révolution de 89 est une sentence? Quoi! vous descendez dans ces hontes, dans ces infamies, et vous vous étonnez qu'un jour Dieu ait fait passer un vent de colère et les ait dispersées ! Un seul homme trouve grâce, et la réserve est plaisante : c'est le cardinal Dubois. M. Nicolardot a quelque tendresse pour ce cuistre ; il le proclame habile, adroit, et, en définitive, assez bien en cardinal. Nous savons par l'histoire qu'on peut administrer l'État sans être précisément délicat sur les moyens. Dubois a donc pu mériter de figurer parmi les intrigants habiles; mais que le martinet de M. Nicolardot se change en goupillon pour asperger le front de cet abbé, c'est là une fantaisie gaillarde que la trop grande bonne foi de l'auteur peut seule excuser. Pour lui l'habit fait le moine. Tout prélat est un saint, et Dubois, malgré sa femme, malgré ses aventures, malgré sa mort, malgré ses vices, est un saint prélat. Les preuves sont amusantes. « Archevêque de Cambrai, dit- il, il ne donna point de scandale à ses fidèles, puisqu'il ne les visita jamais. Il leur adressa des mandements qui n'étaient pas sans mérite. » Voyez-vous bien cet archevêque d'autant plus respectable, qu'il n'exerce pas! Mais M. Nicolardot ne s'arrête pas en si beau chemin. « 3e ne sais s il officia à Paris. Il est certain qu'il allait tous les dimanches à la messe du roi; puisqu'il avait une chapelle superbe : J'en conclus qu'h, y disait la messe. » Voyez-vous la

pesanteur de cette preuve! Quel logicien que ce M. Nicolardot! Le ministre suivait le roi à la messe; mais pouvait-il faire autrement? La chapelle n'est pas plus une preuve que l'habit et le chapeau : l'une n'oblige pas plus que Fautre. Quand Dubois aurait dit la messe, en aurait-il moins été passer ses soirées autre part qu'à l'église? M. Nicolardot ne bronche pas dans son paradoxe : o A la vérité, dit-il, on reproche à Dubois d'avoir, jusqu'à son dernier soupir, fait un usage immodéré des S..., des B..., des F... Ces expressions étaient malheureusement déjà devenues et restèrent l'argot du grand monde. » Dans quel grand monde M. Nicolardot a-t-il jamais été introduit, si ce n'est dans celui de V Univers religieux, qui a la tradition des propos grossiers? Si Dubois, comme le disait son valet au laquais de l'archevêque de Reims, sacrait tous les jours le bon Dieu, ce qui était bien 'plus glorieux que de sacrer les rois, il n'y a pas à chercher des excuses à cette vivacité de langage autre part que dans les joyeuses habitudes du prélat.

Bossuet et Massillon (ce pauvre Massillon que M. Nicolardot trouve trop galant!) fréquentaient un grand mondeau moins égal à celui de Dubois, et, pour parler l'argot de ce monde, ils n'eurent pas besoin de ces tropes énergiques. Remarquons en passant que, par un scrupule assez rare dans son livre, M. Nicolardot n'indique que par des initiales, dans la citation faite plus haut, les jurons familiers à Son Éminence. Ordinairement le pieux auteur n'y regarde pas de si près. Sa plume n'hésite jamais, et les termes les plus vifs, les plus cardinalesques , s'étalent sur le papier. S'agit-il des mauvais vers du roi de Prusse, M. Nicolardot les appelle des chancres et des pustules. « Son cœur (celui de Frédéric ) cessa de battre quand il eut vomi tous les excréments que peut contenir le cœur d'un roi philosophe. )) Une dénomination qui fit grand scandale dans la littérature débraillée, quand M. de Musset l'employa deux ou trois fois, revient trop souvent dans le livre peu expurgé de M. Nicolardot. Le mol de

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catin est une des fleurs les plus ordinaires de la rhétorique de cet historien. Quand il s'agit de la princesse palatine, il se croit obligé d'ajouter l'épithète de vidangeur. Nous en demandons pardon à nos lecteurs, qui ne sont pas habitués à ce langage, et qui, probablement, ne fréquentent pas le même grand monde que celui dans lequel M. Nicolardot s'est initié à ce puissant argot; mais nous ne disons pas tout, et notre plume a des scrupules que n'a pas celle de l'auteur en question. 11 paraît que M. Nicolardot est avant tout l'homme du devoir, et nous l'en félicitons ; toute fonction acceptée doit être, selon lui, régulièrement remplie; aussi en veut-il beaucoup à M""® de Pompadour de n'avoir pas été une maîtresse aussi infatigable qu'elle avait sans doute promis de l'être. « Cette fille d'une catin et d'un banqueroutier, dit le sévère historien, n'était pas même propre à servir de concubine, bien qu'elle se bourrât de restaurants. » Que ce pas même a de délicatesse! comme il trahit bien les scrupules d'une conscience inflexible ! Ah ! vous croyez, belles dames, que vous pourrez avoir les honneurs d'un emploi, sans en acquitter strictement les charges? Point! M. Nicolardot exige qu'on fasse conscenci eu sèment ce qu'on a accepté de faire. Vous êtes concubine, soyez-le ponctuellement, avec zèle, sans manquer d'une heure, d'une minute. C'est là l'honnêteté et la morale. 0 monsieur Nicolardot, que vous êtes subtil, que vous me semblez beau ! Vous êtes un digne continuateur des plus fameux casuistes. Emmanuel Sa, l'un d'eux, a écrit : « Toute femme et tout homme qui font un usage honteux de leur corps peuvent s'en faire payer; et celui qui les emploie doit leur donner le prix convenu. » M Nicolardot, en reprochant, à la fin de son livre, à Voltaire d'avoir eu des maîtresses gratis, s'est évidemment inspiré de ces principes, et nous aurons occasion de revenir sur ce sujet. Mais constatons, au point de départ, la robuste morale de notre auteur. Si toute fonction mérite salaire, tout salaire oblige; il ne sort pas de là; et, s'il lui était donné de découvrir dans quelque mémoire de cette époque honteuse

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que M'"' de Pompadour avait en elle plus de ressources et recourait moins souvent à l'artifice, au restaurant, il lui rendrait un peu de son estime.

Indulgent pour Dubois, sévère, sous la condition que je viens de dire, pour M""^ de Pompadour, M. Nicolardot est impitoyable pour Marie-Antoinette. Parlant de la vivacité des adorateurs qui l'entouraient, il s'écrie: « La Pompadour les eût emprisonnés, la du Barry les eut souffletés; Marie-Antoinette leur pardonna leur insolence. » Quant à Louis XVI, il fut bien coupable : « Comme chrétien, dit M. Nicolardot, on attendait beaucoup.de sa piété et de son zèle. » Mais, en permettant, en suscitant la déplorable affaire du collier, il contribua à déconsidérer l'Église de France et les cardinaux. A quoi bon chercher la vérité? « Un chrétien doit éviter de donner du scandale. » La grande rigueur de M. Nicolardot tient surtout à la tiédeur de Louis XVI pour les jésuites. En laissant dans la misère et l'inaction ces habiles éducateurs de la jeunesse, « celui-ci prouva qu'il n'avait pas saisi l'esprit du chiHstiaiiisme. » La question des jésuites tient surtout au cœur de M. Nicolardot. Leur suppression fut une monstruosité politique. « Aucun acte ne dévoile mieux la dégradation de la royauté, la scélératesse de la Pompadour » (hors de laquestion du concubinage, celle-ci plaît moins à M. Nicolardot), « la corruption de la magistrature, la bassesse des philosophes, la noirceur de Choiseul. )^ Sur le terrain des jésuites, M. Nicolardot dégaine. Il ne souffre pas que l'ombre d'un soupçon les effleure; les attaquer, c'est commettre un sacrilège. « Aucune vue humaine ne tentait les jeunes gens qui entraient dans leur compagnie. » Dans tout le dix-huitième siècle on ne surprit qu'un jésuite en faiblesse. Les renvoyer, c'était retirer au trône et à l'autel leurs soutiens les plus solides. La destruction des jésuites est Torigine de la Révolution française. Louis XVI fut donc un grand coupable de ne pas s'appuyer sur ces honnêtes gens. Pour les avoir méconnus, il mérita la mort, au dire de M. Nicolardot. « Ce ne fut ni un

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saint ni un martyr, comme on n'a cessé de le répéter. La postérité le jugera sévèrement, parce qu'il avait reçu du ciel tout ce qu'il fallait pour réussir. »

M. Nicolardot, écrivain pittoresque, historien judicieux, est aussi un politique consommé. Il défend les jésuites avec une tendresse^trop filiale pour que ceux-ci ne lui aient pas confié le grandsecret. Aussi avec quelle assurance modeste il montre les fautes de Louis XVI ! Qu'un bon petit Père dans le conseil eût changé tout cela! La révolution? c'était une bulle de savon ; le serment du Jeu de Paume ? une niaiserie. Comme il eût triomphé, lui, Louis Nicolardot, P' du nom, si le ciel, au lieu de le faire naître vengeur, l'eût institué défenseur du trône et de l'autel ! « Louis XVI avait des lettres de cachet pour se débarrasser des impertinents ; il avait ia Bastille pour châtier les séditieux. » Ah 1 la Bastille, quelle belle institution et qui vaut bien les jésuites ! Quel dommage qu'elle soit démolie ! et comme on y mettrait les ennemis de V Univers religieux! Si Louis XVI avait enfermé dans la Bastille tous ceux qui devaient l'attaquer, probablement qu'elle n'aurait pas été détruite! Voilà l'opinion naïve et osée de M. Nicolardot : « Louis XVI avait le glaive pour punir et le sceptre pour gouverner, dit-il ; mais il trahit son devoir, et c'est lui qui est la cause de tout. »

Il ne faut pas s'imaginer, en effet, que V Encyclopédie, que les ouvrages de Voltaire, de Bousseau, de Diderot, de Baynal, soient pour quelque chose dans ce grand soulèvement de la raison ! M. Nicolardot vient détruire ce préjugé trop longtemps entretenu. Les œuvres de Voltaire n'eurent qu'un médiocre succès. Ce pauvre Voltaire, comme il fait pitié à M. Nicolardot ! 11 s'imaginait, ce présomptueux écrivassier, que quelque chose de lui resterait aprè^ sa mort. Mais non, il est aussi fini qu*il a été impuissant, et, si M. Nicolardot s'en occupe, pour achever de l'enterrer, c'est par charité pure, c'est par commisération, c'est peut-être aussi pour lui faire une réclame! Un seul homme a tout fait, encore une fois, c'est Louis XVI. Son aïeul

très-chrétien, Louis XV, avait en somme laissé les ciioses en assez bon état. S'il avait accordé de son vivant des pensions, ainsi que le remarque très-judicieusement M. Nicolardot, il ne les avait pas payées. Il était quelque peu débraillé; mais les amis de la bonne cause n'y regardent pas de si près. Il était resté roi absolu, roi selon les nécessités ddtl'emploi; et, avec un peu de jésuites, il laissait une besogne facile. Louis XVI, en méconnaissant les mérites des fils de Loyola, a seul fait chavirer la barque. « 11 n'eut pas confiance en Dieu, Dieu l'abandonna. »

On le voit, M. Nicolardot n'y va pas de main morte, et nos lecteurs sont initiés à son procédé. Mettre à gauche ce qui est à droite, béatifier Dubois, railler Louis XVI, mépriser, insulter cette misérable Révolution qui émancipa la canaille et n'a pas rétabli les jésuites, c'est là la recette; elle a été inventée par d'autres Nicolardots dont M. Granier de Cassagnac fut un des plus brillants; mais nul ne l'avait encore perfectionnée à ce point, et le père Loriquet doit en être jaloux dans le ciel des jésuites du haut duquel il contemple les historiens de V Univers religieux!

Louis XVI pourtant avait toutes les qualités requises. Le malheureux! comme il a manqué à sa mission! Écoutons M. Nicolardot : « Il était jeune, bien frais, bien gras, bien portant, très-instruit, doué d'une mémoire prodigieuse et d'un jugement très-sûr; sérieux, apte à toute espèce d'études, et, par un miracle de la Vrovidence, cette 'passion qui nuit à tant de réformateurs, et qui est comme une seconde nature chez les Bourbons, il nen fut ni troublé ni tourmenté. Rien ne s'opposait donc à ce qu'il .jouât le plus beau rôle qui ait été réservé à un roi de France... » Ainsi, selon M. Nicolardot, il n'était pas besoin d'un aigle pour empêcher la Révolution, mais d'un chapon. On comprendrait qu'un roi maigre eût manqué de courage; mais un roi bien frais, bien gras; quelle honte! c'est à ne plus adorer l'embonpoint, c'est à blasphémer pour jamais les panses! Quoi! le ciel prend

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plaisir à former un Bourbon tout exprès, qui ne soit pas un vert-galant comme Henri IV, qui se soucie médiocrement des femmes, un roi de séminaire, la lèvre rose, le teint fleuri, les passions éteintes sans nénufar; et ce roi si bien constitué perd tout! Fiez-vous désormais à de pareilles garanties rao-* raies! un-si grand mangeur, méconnaître les jésuites! quelle monstruosité !

C'est ainsi que M. INicolardot entend et écrit Thistoire. Nous devrions peut-être nous arrêter là. Ces prémices font juger les conséquences du livre; mais on nous pardonnera de persister. Quand Todieux devient à ce point burlesque, il est bon défaire provision de gaieté. Ces messieurs nous mettent assez souvent dans la nécessité de bâiller sur leurs œuvres, pour qu'une fois, par hasard, nous nous dédommagions par le rire. On a fait quelque bruit autour de ce réquisitoire qui serait infâme s'il n'était comique; servons-nous-en pour connaître une fois de plus ces éternels ennemis du sens commun qui calomnient, ne pouvant plus brûler. Ce n'est point à M. Nicolardot que nous en voulons, sa candeur le protège; mais il livre trop complaisamment tout l'arsenal des arguments de l'école à laquelle il appartient, pour que nous lâchions prise.

M. Nicolardot, après avoir houspillé les rois dans son examen du dix-huitième siècle, se trouve en belle humeur, bat un entrechat, et s'écrie gaiement : Place à la chaîne des dames! et, raclant une autre musique, il met en danse toutes ces charmantes héroïnes que nous avions la sottise d'aimer dans ces tableaux au doux pastel que nous ont légués Housseau, Voltaire et tant d'autres. Mais, hélas! que notre erreur était grossière, et combien nous devons rendre grâce à ce charitable ennemi des femmes! Madame de Warens, cette douce maman, qui n'eut que le tort d'aimer un cuistre, et qui, à ce titre, devrait être un peu ménagée par certains historiens, madame de Warens est une friponne. Mademoiselle de Lespinasse, dont les admirables lettres méritent une place à côté de celles d'Héloïse, n'est qu'une folle,

une intrigante, et M. Nicolardot, faisant fi des délicatesses de sentiment, trouve absurde le testament touchant de cette aimable femme qui léguait à d'Alembert le soin de payer ses ^dettes. Toutes celles qui donnèrent l'hospitalité aux philosophes ne furent que les patronesses de la goinfrerie. Ah ! monsieur, que vous ont fait les dames pour leur garder pareille rancune? Que vous soyez implacablement jaloux des gens d'esprit, je le conçois; mais elles, la grâce, la beauté, l'élégance, la distinction, que peuvent-elles avoir que vous compreniez et qui vous rende envieux? On a expliqué le dépit de Boileau par un accident; mais vous, qui voyez dans l'absence d'amour un miracle de la Providence, qui vous a rendu à ce point intraitable? Pourquoi toucher avec des mains si peu gantées et si peu parfumées à ces bustes délicats? Pourquoi cette humeur d'Alceste? Vous brutalisez Célimène, comme si vous vous vengiez!

Tous les philosophes, tous les savants, tous ceux qui ont allumé ces grandes lumières dont les yeux des Nicolardots sont offusqués, sont accouplés par l'infatigable justicier du saint-office, comme des forçats; pas un n'échappe; ni Euler, ni Condorcet. Ce dernier ne voulait s'immiscer aux affaires politiques que pour avoir V occasion de piller les caisses de VÉtatl Ingénieux historien, que vous seriez digne de raconter l'histoire de ces temps passés! Cette banale et commode accusation d'improbité, elle a été l'arme bénie de la réaction en 1848. Et peut-être bien que vous êtes de ceux qui ont cru que M. de Lamartine avait crevé ses poches sous le poids de l'or en quittant le pouvoir.! Faites-nous cette joie, monsieur, de continuer l'application de votre système aux contemporains. Qui pense à Voltaire? qui songe à Rousseau? Mais Lamartine, mais Victor Hugo, mais Arago, mais Lamennais, mais toutes nos gloires, tous nos maîtres, ceux qui meurent, ceux qui vivent, voilà l'ennemi; attaquez, calomniez! Vous calomniez si bien !

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Mais tout ce préambule sur le dix-huitième siècle en général n'est que la bagatelle de la porte. Ces effigies grotesques et monstrueuses, appendues aux tréteaux, ne sont que pour allécher et préparer à la vue du monstre par excellence qu'on peut voir à l'intérieur de la baraque pour la faible somme de cinq francs par personne, c'est-à-dire par exemplaire. Avant de toucher à Voltaire, M. Nicolardot avait besoin de s'encanailler un peu, et, une fois façonné aux injures et aux mots plus que grossiers, il aborde le patriarche en disant emphatiquement : « C'est au nom de la raison, c'est au nom de la science, que je me suis mis en demeure de prouver que Voltaire était avare et fripon. » Prouvez donc; mais ne parlez pas de la science et de la raison. L'entassement ridicule de contes pris dans tous les pamphlets n'est pas plus la science que la prétention de lutter contre ce chef-d'œuvre d'esprit qu'on nommait Voltaire n'est la raison. Laissez là ces grands mots, et avouez humblement, comme il convient à une nature candide, que c'est surtout au génie, à la liberté, à la Révolution, à tout ce qui a fait la gloire, l'honneur, l'avenir de la France, que vous en voulez ! Agitez la vase comme font les reptiles ; mais ne dites pas que vous êtes un aigle, car il suffira de dix lignes pour vous convaincre d'erreur et d'illusion.

Donc Voltaire est un fripon, et M. Nicolardot va le démontrer. Dans le premier chapitre, qui a trait spécialement à quelques lé sineries, nous trouvons l'anecdote suivante, citée d'après madame de Graffigny.

((11 y a huit jours qu'une servante de cuisine cassa un pot de terre sur la tête d'un laquais de Voltaire; il en a été au lit jusqu'à hier; on a chassé la servante, et on lui a retenu un gros écu que l'on a donné au laquais. Hier, le valet de chambre dit que le laquais avait rendu Vécu à la .servante.

— Qu'on le fasse venir, dit Voltaire. Pourquoi as-tu rendu oetecu?

— Eh! eh! monsieur (car cest un nigaud), c'est que je suis quasi guéri, et que cette fille a été fâchée de m'avoir battu.

— Céran (c'est le nom du valet de chambre), qu'on donne un écu à ce drôle-là pour celui qu'il a rendu, et qu'on lui en donne un autre pour lui apprendre ce que méritent les bonnes actions. Va, va, mon ami, tu es bien heureux de savoir bien faire, fais toujours bien. Cela n'est-il pas joli? »

Oui, certes, cela est joli, monsieur Nicolardot, mais où trouvez-vous donc trace de lésinerie et de friponnerie? Voltaire commence par un acte de justice, il termine par une leçon. C'est lui, dites-vous, qui recevait la leçon. Eh bien, j'y consens. Tous les jours, la bienfaisance ingénue du peuple n'est-elle pas un enseignement, même pour le plus libéral? Et, parce que Voltaire n'avait pas prévu cette délicatesse du laquais, a-t-il manqué à quelque devoir essentiel? Passons à d'autres preuves; celle-là ne vaut rien pour vous. Elle rappelle Tanecdote de Molière et le mot : Où la vertu va-t-elle se nicher? — Mais, parce que le mendiant rapportait à Molière un louis que celui-ci avait donné par mégarde, Molière était-il un ladre de n'avoir voulu donner qu un sou? En vérité, je persiste à croire que M. Nicolardot est un voltairien qui dissimule.

Voltaire avait acquis une grande fortune; ce n'est pas un crime; et l'on voudra bien reconnaître que, si le détachement des biens de la terre est Une vertu, un mérite, l'accumulation des richesses est une mortification dont certaines confréries ont donné trop souvent l'exemple pour qu'on ne soit pas excusable de succomber à la tentation. M. Nicolardot fait un reproche à son illustre supplicié du soin, de l'exactitude parfaite, de l'ordre en un mot avec lequel il administrait et faisait valoir ses fonds. Mais la dissipation, l'indolence, l'incurie des intérêts, ne seraient-elles pas plus coupables? Vol-

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taire pensait à coup sûr comme Rousseau : « L'argent que Ton pourchasse est celui de la servitude, celui que l'on possède est celui de la liberté. » Voltaire voulait être libre; nous le voulons tous aussi, et j'imagine qu'en faisant payer cinq francs les quatre cents pages de compilations qu'il nous donne comme un livre M. Nicolardot songe à tirer quelque bénéfice de sa publication. Voltaire avait confié le soin de ses affaires à un très-honnête prêtre, M. l'abbé Moussinot, trésorier du chapitre de Saint-Merri, à Paris. Il le laissait parfaitement maître de disposer de son argent, et rien de plus simple, de plus honnête, de plus ouvert, de plus loyal que cette partie de la correspondance : « Mon cher abbé, écrit-il le 21 mars 1756, j'aime mieux votre coffre-fort que celui d'un notaire. 11 n'y a personne à qui je me fiasse dans le monde autant qu'à vous. Vous êtes aussi intelligent que vertueux... Voyez donc si vous voulez vous charger de l'argent d'un indévot, et faire, par amitié pour cet indévot, ce que vous faites pour votre chapitre. Vous pourrez, dans l'occasion, eu faire de bons marchés de tableaux; vous m'emprunterez de l'argent dans votre coffre. » il le charge de toucher ses rentes, de suivre le remboursement de ses créances, et il lui dit : « Vous aurez, mon cher abbé, carte blanche pour tout ce qui me regarde, et tout sera dans le plus grand secret. » Voltaire ne voulait pas que le public se mêlât de ses affaires; est-ce un tort? Il paraît qu'il connaissait des Nicolardots et qu'il désirait que Nonotte et Patouillet ne vinssent pas s'inquiéter de ce qui ne les regardait pas. A chaque page de sa correspondance il renouvelle à l'abbé Moussinot ses témoignages d'estime, de confiance, et s'en rapporte à lui. Il faut la haine candide de M. Nicolardot pour voir là un intérêt honteux.

Dans le chapitre intitulé : Rapports de Voltaire avec ses débiteurs, l'historien ingénu proclame que Voltaire ne songeait « qu'à doubler, tripler, quadrupler, quintupler, sextupler, septupler, octupler, nonupler, décupler, centupler ses capitaux dans le commerce. » La grande plaisanterie de M. Nico-

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lardot consiste dans cette accumulation ; et quelle preuve donne-t-il de cet acharnement? Aucune. Mais, encore une fois, Voltaire faisait bien de ne pas laisser dormir son argent. A quel taux prêtait-il donc? A cinq pour cent! Je voudrais pouvoir citer toutes ces lettres si claires, si simples, dans lesquelles il explique ses intentions à son fondé de pouvoir. On sent la raison d'un homme qui veut obliger, mais qui ne consent pas à être dupé. « Fût-on son bienfaiteur, son protecteur, son commensal, son secrétaire, son ami, il n'exceptait personne d'un billet î » Eh bien, il avait raison. Exiger un reçu ! ne voilà-t-il pas un grand crime? M. Nicolardot connaît-il beaucoup de capitalistes, même des plus obligeants, qui refusent un reçu ou qui oublient de le demander? Nous avons honte de discuter ces niaiseries. Il nous semblait que nous devions nous indigner, réfuter, défendre; mais un scrupule nous saisit. A quoi bon î tout ce fatras est si pauvre, si vide, si nul, si impuissant, que nous y arrêter serait amener l'ennui. Non, Voltaire ne fut ni avare, ni ladre, ni usurier. Il fut bon administrateur, ne négligeant rien, mais n'exagérant rien. Facile aux honnêtes, dur aux fripons, il en voulait aux nobles qui ne le remboursaient pas; mais je défie qu'on surprenne un mot, un sentiment qui ne fasse pas honneur à la sagacité, à la rectitude de son jugement.

Nous avons cru un moment que M. Nicolardot reprochait à Voltaire sa propreté; il met une certaine ironie à raconter que celui-ci se lavait souvent. Ah ! monsieur, grâce au moins sur ce point ! Ne nous forcez pas à réfuter la théorie des mains sales. C'est bien assez des éclaboussures de votre style; ne suscitez pas d'autre dégoût. Mais non, nous nous trompions; ce petit détail fortifie le système général du réquisitoire. II s'agit de prouver que Voltaire se portait bien, se soignait bien, et qu'en plaçant quelques capitaux à rentes viagères il ne faisait pas la fortune des acquéreurs. Ne vouliez-vous pas qu'il mît fin à ses jours par tendresse pour la spéculation? Par ce côté, nous rentrons dans la donnée comique du

volume. Voltaire faisait jouer la comédie et la jouait luimême. Donc il se fit histrion! Comme ce mot dut sortir en grinçant de la plume indignée de M. Nicolardot : histrion! Prenez garde, monsieur; cette colère superbe ne vous appartient pas; vous l'empruntez à M. Prudhomme.

Non-seulement Voltaire fut avare, ladre, fripon, au dire de M. Nicolardot, mais encore il fut ignorant. Pourquoi ne pas dire sot? Âh! monsieur, de quoi vous mêlez-vous? Pour le coup, ceci ne vous regarde point. Parce que Voltaire n'avait pas une bibliothèque nombreuse, il ne savait rien. Trépignant d'aise à cette découverte, M. Nicolardot appelle en témoignage le bilieux auteur des Soirées de Pétersbourg , et répète avec lui : Quil faut en finir avec cet homme! J'accorde que Voltaire n'avait pas plus de sept mille volumes; je consens à reconnaître pour médiocres la plupart de ses livres; cela prouve-t-il que sa mémoire n'avait pas, elle, son répertoire, sa bibliothèque remplie et lumineuse? Voltaire croyait sans doute qu'il n'est pas indispensable d'avoir beaucoup d'œuvres spirituelles et savantes bien reliées dans une armoire, pour prouver beaucoup d'esprit et de science. Parce que l'on trouverait sur les planches de quelques critiques le livre de M. Nicolardot, faudrait-il rigoureusement conclure que tous les possesseurs de ce livre n'aiment que les choses futiles et niaises? Laissons là la garde-robe, les livres, les plumes, le papier, l'estomac, la digestion, l'hygiène de Voltaire! Que m'importent les mémoires de son apothicaire, son mobilier, le catalogue de ses bouquins! Faut-il, oui ou non, le lire encore? Est-il un grand et merveilleux esprit? M. Nicolardot et M. de Maistre ont-ils plus de style et l'ont-ils démoli? Toute la question est là, et non ailleurs. A chaque instant, notre historien oublie trop qu'il a la prétention de ne pas écrire seulement pour des sacristains et des portiers.

C'est surtout à l'article des bienfaits de Voltaire, de ses protégés, des hommes de lettres qu'il a nourris, aidés, en-

courages de sa parole et de son argent, que M. Nicolardot redouble... de calomnies, dira-t-on, de candeur, dirons-nous. Si Voltaire prit en main la défense des Calas, des Sirven, des la Barre, des Martin, des Montbailly, des Lally, c'est qu'il lirait parti de ces plaidoyers pour sa gloire! Eh bien, où serait le mal? Nous ne prétendons pas que Voltaire ait été un saint, et nous admettons volontiers qu'en faisant triompher la cause de la justice, de l'honnêteté, il n'était pas indifférent à la louange légitime qui s'attache aux œuvres méritoires. Mais combien de gens, monsieur, auraient trouvé un profit plus facile dans la défense de l'injuste et du déshonnête! Voltaire était un vaniteux! Tant mieux pour l'humanité! Que je préfère cette ambition qui coûte des veilles, des haines, des calomnies, à cette activité haineuse qui s'attache à déprécier le bien accompli ! Soit, Voltaire a tout fait par orgueil; mais tenons-nous-en au fait, et laissez les malheureux qu'il a vengés le bénir et le remercier. Ayez de ces ambitions-là, monsieur, et votre part sera belle. Tout ce chapitre, dans lequel l'auteur, ne pouvant nier les bienfaits, les commente au point de vue de l'intention et de la charité évangélique, atteint aux plus hauts effets du comique. « Si Voltaire eût été réellement dévoré du zèle de la justice, dit triomphalement M. Nicolardot, comment expliquer le silence qu'il garda lors de la destruction des jésuites? » Il y a peutêtre une réponse facile; c'est que la cause des jésuites n'a pas semblé à Voltaire, plus qu'à Louis XVf, la cause de la justice. La race des littérateurs millionnaires n'est pas éteinte. Que M. Nicolardot veuille bien m'en citer qui aient fait autant de bien, répandu autant de services que Voltaire, par vanité, par gloriole, et j'irai m'incliner devant eux. Vous reprochez à cet homme, si plein des passions et des vertus humaines, de n'avoir pas été un béat ascétique faisant toutes ses bonnes œuvres pour la plus grande gloire du ciel. C'est là une chicane de confesseur. Le bien est toujours difficile à faire, et, si l'on a inventé des récompenses, des distinctions pour susciter

l'émulation humaine, c'est qu apparemment on a pensé que les incitations du ciel ne suffisaient pas à notre pauvre humanité. Voltaire est un homme; il agit humainement. Lui ferezvous un reproche de n'être "pas un ange, ô séraphique insulteur? L'histoire de mademoiselle Corneille est surtout l'occasion d'une sortie bouffonne. Voltaire apprend qu'une nièce de l'auteur du Cid est dans la misère, il répond : a II convient qu'un vieux soldat du grand Corneille tâche d'Atre utile à la petite-tille de son général, » et aussitôt il recueille, il instruit, il marie, il dote cette jeune fille. Ce fut encore un accès de vanité, dites -vous. Eh parbleu ! encouragez de ces vanités-là, et on dressera moins de lits dans les hôpitaux pour les poètes. Prouvez- moi que vos chefs, vos maîtres en ont fait davantage avec des intentions plus pures; et, sans être ingrat envers Voltaire, je donnerai la palme à vos Vincents de Paul ! La nièce de Corneille avait mis en appétit tous les parents du grand poëte. M. Nicolardot reproche au seigneur de Ferney de s'être refusé à l'exploitation de tous ces affamés qui accouraient de partout pour se faire nourrir et doter. Mais Voltaire devait-il donc être la dupe de son bon cœur? « On nous menace, écrit-il, d'une douzaine d'autres petits cornillons, cousins germains de Pertharite, qui viendront, l'un après l'autre, demander la becquée. » Il leur ferme sa porte, et il a raison. Vous oubliez que Voltaire est trop fin pour être niais. Le père de cette demoiselle Corneille était une espèce d'ivrogne entêté, dont le consentement était nécessaire pour le mariage de sa fille. Voltaire, craignant que ce pèrenes'avisàt d'être absurde, et ne compromît l'avenir de son enfant, lui fit demander son consentement par écrit, et déclara que, s'il hésitait, il lui retirerait la pension qu'il lui faisait tenir. Voltaire fit preuve, en agissant ainsi, de bon sens, de fermeté; et vous auriez dû vous épargner ces tirades sur l'outrage fait à la majesté d'un père. Les pères méchants ou inintelligents (M. Nicolardot prétend-il qu'il n'y en a pas?) ont besoin d'être contraints à respecter le bonheur de leurs enfants. Voltaire eût mnn-

que à sa tâche en ne prenant pas cette salutaire précaution. Après avoir essayé de démontrer que Voltaire n'a pas plus d'esprit qu'un rédacteur de V Univers religieux; qu'il est avare, fripon, ignorant, qu'il ne sait ni la grammaire ni la prosodie (car l'ivresse de M. Nicolardot va jusque-là) ; l'historien somnambule termine par un effroyahle tahleau des grimaces que Tagonie arracha au philosophe. Hélas! la mort même n'est pas sacrée pour vous. Vous lui en voulez de sa douleur, de son délire, contestable et contesté! Est-ce sa faute si le mal fut plus fort? Est-il donné à tout le monde de mourir de cette mort calme, sereine, auguste, sans convulsions et sans blasphème, qui a terminé par exemple la vie de Lamennais? Respectez au moins son agonie ; et ne faites pas intervenir la vengeance cruelle et absurde d'un Dieu que vous rapetissez et que vous empoisonnez de vos haines et de votre fiel! Je ne sais ce que Voltaire a pesé dans la balance éternelle ; mais puissiez-vous, au jour de votre béatification, mon très-cher frère, être plus léger que votre prose et votre esprit ne l'auront été de votre vivant! Puissiez-vous n'avoir, à l'heure sombre des derniers adieux, ni coliqiies ni contorsions! Jusque-là, pardonnez, au nom du Christ lui-même qui a crié sur son Calvaire, à ceux que la douleur physique abat, et cessez la comédie de vos indignations devant ce suaire terrible dont vous calomniez, mais dont vous ne connaissez pas plus que nous l'envers!

Le livre n'est pas fini à la mort de Voltaire. Il y a un postscriptum à Vusage des curieux. Affriandé par les gaillardises que sa belle humeur a pu lui suggérer pendant cette longue insulte, M. Nicolardot réserve un chapitre tout spécial pour les amateurs, un chapitre interdit aux enfants et aux séminaristes, et dans lequel il va révéler ses plus grosses horreurs. Comme dans les exhibitions de figures de cire, il y a sous un rideau la petite image obscène qu'on ne montre qu'aux protégés, aux clients des premières places, c'est dans ces dernières pages que la finesse et la malice de l'historien

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abondent, échauffées par une sorte de concentration sensuelle qui a pour but d'émoustiller le lecteur. Au début nous avions la chaîne des dames; il s'agit de terminer par quelque chose de plus galant encore. Que va-t-on nous dire, grand Dieu? Faut il rougir d'avance? Voltaire, l'avare, le fripon, le coquin, le sot, eut toute sa vie des maîtresses qui ne lui coûtaient rien! Voilà le grand reproche, la formidable accusation qui doit l'achever. Entendez-vous, mesdames? ce polisson ne payait pas, ne payait jamais. Hélas! monsieur, je ne vous adresserai sur ce point aucune question indiscrète. Je ne sais quelle opinion vous vous faites de l'amour, et si vous ne séparez pas l'idée de gain de l'idée de tendresse ; mais enfin vous avouerez qu'il existe par le monde des gens, à coup sûr fort respectables dans leurs illusions, qui rêvent des maîtresses sans rêver en même temps du prix qu'ils peuvent y mettre. Voltaire fut aimé pour lui-même ! tant mieux. Vous citez des noms charmants, vous faites une adorable petite liste, et vous dites avec un délicieux sourire de dédain : « Que lui ont coûté ces liaisons? des vers, mais pas un sou de dépense. » Où vouliez-vous donc qu'il prît ses amours? Quoi! il est aimé parce qu'il est jeune, glorieux, spirituel, parce qu'il sait dire dans une langue immortelle le secret de son cœur; et vous lui en voulez! et vous trouveriez chaque chose mieux à sa place s'il avait donné tant à mademoiselle Dunoyer, tant à Laura Har. ley, tant à Duclos, à Corsembleu, à Lecouvreur! Vous êtes bien difficile, car je n'ose dire bien blase! Est-ce dans ce fameux grand monde où l'on parle l'argot que vous avez entendu célébrer l'amour payé? Une de vos connaissances. Tartuffe, courtisait Elmire, mais n'offrait pas d'argent. Il est vrai qu'il se faisait constituer des rentes par l'époux. Ce que c'est pourtant que de faire tout avec méthode et d'apporter dans l'analyse des passions humaines un esprit profondément mathématique ! Vous en vouliez à madame de Pompadour de ce qu'elle trompait sur la quantité et la qualité de la marcbandise vendue ; il est juste, en effet, que vous blâmiez Voltaire

d'avoir accepté comme un don ce qui pour vous mérite salaire. Rien de gratis sous le ciel, c'est Fesprit de certaines églises, c'est l'esprit de votre parti.

Un casuiste distingué, Jacques Gordon, a formulé avant vous cette nécessité d'un contrat : « Une fille de joie, dit-il, peut légitimement se faire payer, pourvu qu'elle ne se mette pas à un prix trop haut; mais une femme mariée n'a pas tant le droit de se faire payer, parce que les profits de la prostitution ne sont pas stipulés dans son contrat de mariage. »

Un autre expert en cas de conscience, Thomas Tamburini, a écrit : « Combien une femme peut-elle vendre le plaisir qu'elle procure? Il faut, pour estimer cela au juste, avoir égard à la noblesse, à la beauté et à l'honnêteté de la femme. Une femme honnête vaut davantage que celle qui ouvre sa porte au premier-venu. » J'avoue que devant ces autorités je m'incline. Mais Voltaire était un indévot et un ignorant, qui s'imaginait peut-être qu'on ne doit pas plus payer l'amour que les indulgences, et, comme il n'aclietait pas de celles-ci, il ne songeait pas à marchander celui-là. 11 avait tort; vous le lui avez démontré de façon magistrale.

Au surplus, cette attaque bizarre contre Voltaire cache un piège énorme. Vous ne lâchez pas votre fagot, trop certain d^alluraer le bûcher. Il est digne de remarque, dites-vous, que Voltaire ne cessa d'avoir des maîtresses que du jour où il vécut avec sa nièce, madame Denis. Cette observation doucereuse se glisse en sifflotant, puis, tout à coup, dresse la tête et mord, en bavant le mot inceste. Si Voltaire devint tranquille et résigné sur ses vieux jours, c'est qu'il se donnait les joies épouvantables de l'inceste. Un voltairien accusant un de vos amis d'an fait pareil tiendrait stupidement à honneur de fournir les preuves ; mais que vous agissez différemment et bien plus habilement! La vérité pour vous est une affaire de révélation. Vous avez deviné qu'il devait y avoir là-dessous un inceste, et dès lors aucun doute n'a prise sur le roc de votre conviction ; vous ne citez ni un mot ni un fait; mais c'est là que

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brillent la nouveauté et la force He votre système. Voici dans toute sa candeur l'invincible argument qui doit terrasser le monstre de Ferney : « Les principes et les passions de Voltaire et de madame Denis une fois connus, on est à se demander pourquoi Voltaire, qui avait eu des maîtresses de toutes conditions, qui avait demeuré chez des dames fort galantes, qui avait vécu en concubinage chez une marquise pendant treize ans, n'a commencé à être irréprochable dans ses mœurs que depuis le jour où il cohabita avec sa nièce; et pourquoi madame Denis, qui avait été adonnée au plaisir avant de se mettre sous la tutelle de Voltaire, qui s'est hâtée de se remarier après la mort de Voltaire, s'est gênée dans tous ses goûts tout le temps qu'elle a passé avec son oncle. Il n'est pas facile d'expliquer la continence de l'oncle et la contrainte de la nièce, si Von ne suppose pas que V oncle et la nièce ont eu ensemble des rapports incestueux. » Que répondre à cette conclusion? Si Voltaire se conduit bien, c'est qu'il se coiiduit mal; si la nièce est sage, c'est qu'elle est dévergondée. Vous connaissez à fond l'hypocrisie humaine, vous en savez tous les détours, trop pudique monsieur xNicolardot! et pour vous une action pieuse et méritante peut bien être un masque qui cache de vilaines passions. En vérité, si on appliquait ce système à votre école, les suppositions seraient abondantes; mais non, cet instrument délicat de la conjecture n'a de valeur que dans vos mains, vous seul savez le manier avec précision et adresse. En effet, il nous faudrait, à nous autres benêts, un fait au moins pour accuser. Cette absence de preuves est pour vous la preuve la plus convaincante. « On dirait, reprenez-vous, que A'oltaire a prévu qu'il serait un jour accusé d'avoir eu des rapports incestueux avec sa nièce, tant il a pris de précaution pour prévenir jusqu'au soupçon. Il a eu l'occasion d'écrire beaucoup de lettres à la veuve Denis, dont il connaissait la légèreté et la dissipation; il affiche de l'appeler sa chère enfant, il ne lui donne que ce nom, sauf deux ou trois fois qu'il la qualifie de chère plénipotentiaire; il est constamment ré-

serve, décent, discret; c'est un oncle qui cause avec sanièce. . . » Si Voltaire avait été libre et cynique dans ses propos, que ne diriez-vous pas? 11 est convenable et paternel, vous trouvez précisément dans cette convenance, dans cette attitude, l'occasion de le condamner. Dites-nous donc sur quelle corde il faut passer l'abîme que vous creusez ! Voici encore un triomphant argument, et c'est là le bout de Toreille : « Voltaire n'aurait pas été un philosophe complet s'il n'avait pas servi d'amant secret à la veuve Denis; il y aurait une lacune dans sa biographie si l'inceste n'y occupait pas une place et ne venait pas clore la série de ses vices. Il n'a pas été pris sur le fait, à la vérité, cela n'est pas nécessaire devant le tribunal de r histoire pour cette matière, autrement la biographie devrait renoncer à aborder toutes les questions relatives aux mœurs. »

Il n'y a plus qu'à tirer Téchelle. Cette révélation de ses procédés historiques peint M. Nicolardot d'une façon plus plaisante et plus complète que nous ne saurions le faire. Ajouter un mot serait affaiblir la portée de cet aveu dépouillé d'artifice. On avait besoin de déshonorer un philosophe, on Ta déshonoré par supposition; ce n'est pas plus difficile que cela. Aussi avec quelle fierté, suçant sa plume, au risque de s'empoisonner, se frottant les mains, en oubliant de les laver comme Dilate, M. Nicolardot entonne à la dernière page le chant de mort et de triomphe! il en a fini avec Voltaire, C'est bien lui, le David des saines doctrines, qui a terrassé le Goliath de l'impiété! « En vérité, s'écrie-t-il, parmi les individus qui, au dix-huitième siècle, ont été attachés au pilori, fleurdelisés ou roués en Grève, ou qui ont fini leurs jours dans les bagnes, y en eut-il beaucoup de plus coupables que Voltaire? Si par ses talents (vous êtes trop bon !) et son immense influence il a mérité d'être regardé comme l'empereur des philosophes, dont la plupart n'eussent pas été déplacés aux galères, ne doit-il pas, à cause des bassesses de sa vie privée, rester à la tête de cette chaîne de fripons? »

VOLTAIRi: ET M. NICOLARUOT 75

Ainsi soit-il! ot l'on referme le livre sur cette dernière sentence qui assimile Voltaire aux Mingrat, aux Lacollonge, aux Léotade, à toutes ces victimes de la philosophie et de la justice, qui avaient (pour appliquer en sens inverse le système de M. Nicolardot) trop de crimes apparents pour n'être pas au fond des innocents et des petits saints, dont Dubois mérite d'être le patron! C'est aux personnes qui font usage de leur raison que ce livre est dédié. M. Nicolardot a donc voulu écrire pour d'autres que pour lui-même et pour ses amis. Eh bien, nous croyons avoir suffisamment édifié sur la portée et le but de cette œuvre; et, si un remords nous prend, ce n'est point celui d'avoir oublié quelque chose; c'est le regret, au contraire, d'en avoir trop dit.

Style, logique, sens commun, vérité, tout ce qui peut recommander un livre cl lui donner des lecteurs a été si soigneusement évité, qu'on se prend à admirer ce néant parfait et absolu. On voit bien que (oui cet innocent poison a été distillé à froid ; et nous persistons à croire qu'en dépit de ses actes et de ses procédés M. Nicolardot est un honnête calomniateur, qui laisse voir trop souvent le défaut de l'armure pour n'être pas un séide innocent. Pourtant, ne nous y trompons pas; dans ce livre si nul et si ridicule, il y a toutes les théories de l'école, tous les arguments entassés. C'est là l'arsenal. M. Nicolardot n'a pas inventé la poudre dont il se sert; il a fait des cartouches avec tous les libelles, tous les pamphlets de ses maîtres, et, si sa pétarade ne tue personne, la faute n'en est pas seulement à lui. L'empressement avec lequel ce gros livre a été adopté, prôné, défendu par certains hommes, lui donne les allures d'un manifeste. C'est pourquoi nous avons cru qu'il y avait lieu de lui faire les honneurs d'une discuscussion à part, comme si c'était une œuvre loyale et sérieuse. Ce n'est pas seulement M. Nicolardot qui parle, c'est M. Veuillot; c'est toute cette cohue obscure, à bout de haine et de calomnie, qui casse ses dents à toutes les limes, et qui mourra quelque jour, tuée par la résorption de son venin inutile.

76 EClU VAINS LT lIOiMMES DK I-ETTIIKS

Quant à Voltaire, il vivra aussi longtemps que la sottise, que le fanatisme, que l'hypocrisie. C'est une arme qui ne sera délaissée que quand il n'y aura plus à combattre au nom de la raison, de la justice, de la liberté de conscience. Nous avons dit notre pensée au début de cet article, complétons-la, puisque l'occasion nous est offerte.

Voltaire a fait son œuvre, et nous sert à la continuer; mais il niait, et nous avons besoin d'affirmer. Son rire lumineux a tempéré fort à propos les mélancolies trop vagues et trop nombreuses du romantisme. Nos maîtres, au début du siècle, ont commencé par Rousseau. 11 fallait réagir contre l'insensibilité d'une littérature de convention; aussi René, Obermann, Jocelyn, les Feuilles d'automne, George Sand, s'abreuvaientils à ces sources couronnées de pervenches que le pauvre Jean-Jacques avait découvertes. Voltaire était trop bruyant, trop ricaneur; il épouvantait. Victor Hugo l'appelait un singe de génie. Alfred de Musset murmurait :

Dors-tu content, Voltaire, et ton hideux sourire Voltiae-t-il encore sur tes os décharnés?

On était alors dans l'orgie des rosées célestes, des clairs de lune, des ombres gothiques. Ce fut un beau temps que nous ne raillons pas, et qui permit des méditations sublimes. Mais [)cu à peu le brouillard s'est dissipé, la mélancolie a fait place a l'action. On a vu le piège des vieux arceaux du moyen âge. On a senti que le génie de l'avenir n'habitait plus ces ruines On a redemandé la lumière pour le front, et le rire français pour l'esprit. Nous sommes dans cette seconde phase. La lilté-

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rnluresc dégage de Rousseau, ou plutôt sait le tempérer par un peu de Voltaire.

Est-ce à dire que nous songions à nous servir de toutes les flèches de ce grand railleur, et que nous voulions nous mettre servilement à sa suite? Non. Voltaire, comme écrivain, restera le modèle éternel; comme philosophe, il a été dépassé. Ses épines sont toujours vives; mais il ne s'agit plus de piquer, après les effroyables hécatombes de la Révolution : il faut guérir, pacifier et conduire. Quand on nous lâchera dans les jambes des aboiements comme le livre de M. Nicolardot, on prendra encore les lanières de Voltaire ; mais pour fonder, pour faire notre tâche, nous saurons, tout en l'honorant, chercher ailleurs que dans ses livres l'inspiration qui nous sauve, l'idée qui nous éclaire. Son génie fut une torche; il faut aujourd'hui un flambeau. C'est donc nous, mais nous seuls, entendez-vous bien, qui en finirons avec Voltaire, non pas en l'insultant, en le calomniant, en le jetant aux gémonies; mais en le laissant paisiblement dormir dans ce lointain glorieux, dans cette auréole que lui ont faite ses contemporains. Ballanche a dit : « L'initié tue l'initiateur. » C'est donc à nous que Voltaire a initiés aux joies de l'esprit, à la libre possession de la raison, qu'il appartient de l'ensevelir, de le sceller dans le cénotaphe glorieux, de ne plus le considérer que comme un souvenir, comme une tradition. Trêve donc à ces violations sacrilèges de tombeaux qui galvanisent le mort immortel! Si vous voulez que Voltaire ne pèse plus sur vous, n'entravez pas notre marche : ne contrariez pas cette élaboration des idées que le dix-huitième siècle a jetées par poignées dans les vents de l'avenir et qui doivent germer un jour. Ces idées-là feront la paix du monde bien plus sûrement que les subtilités de scolastique auxquelles vous essaj^ez vainement d'intéresser les peuples. 11 dépend de vous seul que Voltaire revive avec toutes ses colères, ses malices, ses rancunes; pour cela il suffit de lui susciter de nouveaux Nonottes et de nouveaux Patouillets!

A ce propos, et en terminant, qu'il nous soit permis de remarquer les bizarreries des destinées littéraires. Les ennemis du vieil Arouet sont toujours si fatalement condamnés au ridicule, que leur nom môme établit une présomption contre eux. Nous venons d'en nommer deux. Mais que dire de M. Nicolardot? Ne semble-t-il pas que ce soit là encore un nom ensorcelé? S'il se fût nommé Nicolas tout court, il n'aurait peutêtre pas écrit Ménage et finances. Mais Louis Nicolardot devait être entraîné dans le tourbillon de Nonotte. Puisse cette pensée, légèrement superstitieuse, être accueillie comme un baume consolateur par M. Nicolardot pour le jour où, désabusé des voluptés de l'injure, il s'apercevra qu'il n'a rien gagné à ce jeu ; à moins qu'il ne mette au compte de sa vanité l'amitié de M. Veuillot et un jour de renommée ridicule 1

Octobre 1854.

Il est une spéculation heureuse et qui a fait plus d'académiciens que bien des œuvres d'invention et de génie : c'est celle qui consiste à s'attacher, nous allions dire à s'attaquer à un grand homme, à le prendre à partie, à lui infliger, bon gré, mal gré, une préface, des notes, des commentaires, à s'approprier ses chefs-d'œuvre en les éditant, à se parer de son nom et à se faire une petite auréole avec les rayons dérobés au front consacré. Demandez à M. Sainte-Beuve ce que vaut ce commerce des reliques. Mais ce manège, assez lucratif jusqu'à ce jour, commence à perdre de son intérêt. Tous nos maîtres sont édités; et il n'y a plus de bribes du vêtement des morts à partager.

Toutefois, pour être devenue plus difficile et plus rare,

^ Le Manuel des honnêtes gens, philosophie pratique de Montaigne, par Etienne Catalan, 1 vol.; Paris, Renouard, rue deTournon, et Douniol, même rue. — Fables et fabliaux, par le même. 1 vol.

80 KCRlVAir^S ET HOMMES DE LETTRES

l'honnête spéculation n'en demeure pas moins un objet d'envie et de regrets, et dans le langage de la librairie, ceux qui l'ont tentée jadis restent en possession des œuvres glorieuses, comme s'ils étaient pour quelque chose dans leur sublime enfantement. Montaigne, Corneille, Racine, Voltaire, Rousseau, etc., appartiennent à MM. tels et tels, aussi étroitement que si ces noms n'étaient que des titres d'ouvrages. On dit le Montaigne de M. X, le Corneille de M, Z, le Molière de M. ***. 11 résulte de cet ingénieux rapprochement d'un nom illustre et d'un nom médiocre, une collaboration apparente; et la coalition des débitants de préfaces ne permet jamais qu'on louche à quelques-uns des bustes vénérables enluminés par elle sans qu'elle pousse des cris féroces et sans qu'elle accuse les téméraires de sacrilège et de plagiat.

M. Etienne Catalan est un écrivain loyal dans ses œuvres, sincère dans son but, qui n'a pas songé un seul instant à greffer son nom sur la tige robuste de Montaigne. Aussi nous pensons qu'il a dû rencontrer peu de sympathie parmi les austères industriels dont nous parlons. Qu'est-ce, en effet, pour ces appariteurs qu'un homme de science et de conscience qui s'imprègne pendant de longues années de la philosophie, du génie, des idées, du style de l'auteur des Essais, et qui, un beau jour, se met à écrire, non pas quelques pages sur Montaigne, mais tout un livre d'analyse et de synthèse, et qui présente modestement ce petit travail gigantesque, sans réclamer d'autre gloire que celle d'être un homme de bien et d'avoir fait un livre à l'usage des honnêtes gens?

Il s'agit bien dans ce siècle de hâblerie littéraire d'œuvres pareilles! quand il est si facile pour quelques notes, pour quelques fadaises académiques, de se faire une réputation d'érudil; quand on n'a qu'à commenter quelques vers, qu'à proposer le déplacement de quelques virgules, pour se faire délivrer des lettres patentes de savantissime et d'illustrissime critique !

Hélas! M. Etienne Catalan croit encore au culte des grandes

idées; il a des dévotions littéraires que rien n'obscurcit. U préfère l'estime qui vient lentement, mais qui reste, au bruit de la réclame. 11 écrit, comme on prie et comme on aime, pour obéir à la voix secrète du cœur. Que ce système soit une illusion, comme le prétendent les sceptiques qui, ne s'estimant pas eux-mêmes, ne sauraient estimer le public; cette illusion n'en constitue pas moins une originalité précieuse, et elle nous console et nous repose du charlatanisme.

Nous avons souvent pensé que Montaigne, accaparé jusqu'ici par les érudits, était, comme Molière, un génie familier du peuple, que celui-ci serait aise d'applaudir et d'adopter. Sa causerie savante, son indifférence ironique qui révèle la fibre gasconne et la fibre française seraient admirablement comprises, si son style n'offrait pas ces difficultés de linguistique que des connaissances spéciales peuvent seules surmonter.

Le livre des Essais est un de ces ouvrages gigantesques où l'on trouve tout, une véritable encyclopédie, une source à laquelle on peut puiser toujours sans la tarir jamais; c'est une forêt vierge d'une richesse inépuisable; c'est la Bible de ' la raison humaine, c'en est aussi l'Odyssée!

Or comment s'y prendre pour abréger ce livre sans en rien retrancher? pour le rendre accessible à tous et portatif? pour en faire le vade-mecum de la jeunesse, de ceux qui ont tout à apprendre et l'ami fidèle de ceux qui n'ont plus qu'à se souvenir? comment analyser ces rêveries où l'on s'égare à chaque pas dans un labyrinthe? où toutes les pensées sont comme des étincelles qui pétillent d'un centre commun et se perdent en divergeant dans les cieux? comment aussi en faire la synthèse? comment réunir ces comètes errantes qu'on n'au-

rait pu suivre? comment lier en gerbe ces épis indociles courbés en sens inverse par le souffle de la fantaisie?

C'était là une œuvre difficile, que quelques-uns regardaient comme impossible; il ne s'agissait pas, on le comprend, de soumettre aux lois d'une anatomie régulière ce livre étrange, aux proportions indéfinies, ce Protée insaisissable : l'esprit le plus méthodique y eût échoué. On ne devait pas songer à faire des extraits; il eût été périlleux de choisir, ce qu'on eût négligé ayant la valeur de ce qu'on eût choisi ; mais ce qu'il fallait faire, c'est ce que M. Etienne Catalan a eu le courage d'entreprendre avec autant de tact que de bonheur.

Vivre pendant vingt ans de la vie de Montaigne, le feuilleter, le lire, l'étudier, se l'assimiler, se rendre familière la langue de ce merveilleux écrivain, s'initier lentement et sûrement à tous les secrets de sa métaphysique naïve autant que sublime; suivre avec piété ce rêveur inimitable dans toutes ses rêveries; ne se rebuter d'aucune lenteur, surmonter toute fatigue; se résigner parfois à faire longtemps antichambre avant que de pénétrer dans le profond de son âme; puis entin, quand tout a été bien vu, bien lu, bien compris, bien jugé, bien dévoré, se recueillir, sentir dans sa tête fourmiller toute cette prose vive, franche, pleine de fierté, de malice, de candeur, mais toujours savante et profonde; non pas seulement posséder l'esprit de Montaigne, mais soi-même, pour ainsi dire, en être possédé; prendre la plume, et avec prudence, retracer sur le papier le chemin droit et inflexible qu'on a su démêler à travers les errements du grand penseur; ressaisir le fil du labyrinthe, y entrer en s'éclairant de sa mémoire et de sa probité : voilà le labeur qu'il fallait concevoir, et auquel M. Etienne Catalan s'est le premier héroïquement dévoué.

Ce Manuel des honnêtes gens forme donc un livre utile et respectable à tous égards. Ce n'est ni une profanation ni un hommage imprudent; on n'a pas touché à l'arche sainte, on n'a fait qu'on expliquer le Dieu; ce n'est ni un commentaire.

ni un abrégé, c'est tout simplement, mais tout glorieusement l'analyse, la formule, en quelque sorte, de la philosophie de Montaigne.

Montaigne a-t-il donc une philosophie? Certes, qui oserait le nier? Cet esprit fin, délié, mais souverainement juste, qui étudie tout, traverse tout, et a le courage de ne pas conclure, ne voulant s'embarrasser d'aucun parti pris, et demeurant dans ce juste-milieu paisible qui laisse la conscience également à l'aise avec Dieu et avec l'humanité; cet esprit indulgent qu'on a accusé de scepticisme, parce qu'il n'avait ni foi présomptueuse, ni système intolérant, et dont le doute n'était que l'impartialité de la raison, Montaigne est incontestablement un philosophe dans la grande acception du mot.

On ne peut parler de Montaigne sans être involontairement amené à parler de Jean-Jacques Rousseau. Quand ce dernier écrivait : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple; je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi, » il oubliait (volontairement peut-être) cet autre livre immortel qui fut l'ancêtre du sien, et qu'il a trop feuilleté, trop imité, pour ne pas lui devoir au moins un souvenir.

Les Essais de Michel Montaigne sont de véritables confessions, studieuses et naïves, pleines de science et pleines de franchise, savantes sans pédantisme et franches sans brutalité.

Je sais bien que Montaigne cause et que Rousseau. raconte; mais sous la bonhomie malicieuse du premier, comme sous Thumilité quelque peu orgueilleuse du second, je retrouve dans l'un et dans l'autre l'homme le penseur qui veut se connaître lui-même, le physiologiste qui se tâte et s'analyse, intus et in cute. Seulement, il suffit à Montaigne de poser la main sur sa poitrine, tandis que Rousseau a besoin de plonger et de retourner le scalpel dans la sienne : le premier se laisse voir et le second se montre.

Montaigne est du nombre de ces moralistes qui ne heur-

tent rien et ne touchent à rien en passant, qui vont droit (levant eux, génies indépendants dont rien n'altère la sérénité, qui sourient à toute chose, mais n'en rient jamais, et qui traversent gravement les époques tumultueuses, en laissant tomber à chaque pas, de leurs deux mains pendantes, des semences fécondes que la terre reçoit en dépôt pour les générations futures.

Il n'y a pas d'homme qui ait plus ensemencé l'avenir que Montaigne, et il n'y en a pas qui ait fait dans son temps et autour de lui moins de bruit et jeté moins d'éclat. A côté des gesticulations et des incartades de Rabelais, Montaigne, ce rêveur de bonne foi, qui goûte peu les dangereux plaisirs de la satire, oublie doucement les orages de son époque dans ses errements pleins de charme, dans ses promenades à travers sa pensée, quittant parfois la plume pour prendre la bêche, voulant que la mort le trouve plantant des choux, nonchalant d'elle, et encore plus de son jardin imparfait.

L'esprit de Montaigne, c'est, pour ainsi dire, le regard net, profond et calme de Molière, passant à travers l'œil distrait et insoucieux de la Fontaine.

Rousseau, le fils le plus digne d'être légitimé par l'auteur des Essais, Rousseau, ce génie étrange à la fierté bilieuse, cet homme plein de contrastes; tour à tour, ainsi qu'il le déclare, généreux et méprisable, sublime et vil; ce républicain superbe qui retombe parfois dans l'humilité du laquais; ce tendre ami de madame d'Houdetot, qui eut la faiblesse d'immortaliser sa servante par son union avec elle; ce grand homme inégal, duquel on pourrait dire qu'il avait trop d'âme et pas assez de cœur, Rousseau ne sut jamais garder, en face des rivalités et des haines de son temps, cette impassibilité magistrale, ce silence des demi-dieux qui fait l'atmosphère limpide autour des grands fronts. Comme un clavier vibrant toujours, il offrait des sens irrités à toutes ses perceptions. Exagéré jusque dans la moindre de ses peines, paradoxal jusque dans sa sensibilité, il se crut un jour au ban de l'u-

nivers, et il écrivit ses Confessions avec cette âpre vivacité qui se heurte parfois au cynisme. La mélancolie du pauvre Jean-Jacques s'aigrissait facilement; aussi, dans ses aveux, ouvre-t-il moins son cœur qu'il ne le déchire, et toutes les fois que ses pages ne sont pas des idylles, elles tournent visiblement au pamphlet. Voltaire, en parlant de son existence tourmentée, disait : Ma vie est un combat! Rousseau fit de la sienne une longue plaidoirie. Il n'avait pas, en coudoyant la foule, ce nonchaloir, cette allure indifférente et quelque peu dédaigneuse du gentilhomme périgourdin ; mais il avait comme lui, et ce serait là au besoin son excuse, ce sens intime, cette double vue, ce diagnostic auquel on a recours dans les crises de la vie morale.

Il y aurait une étude curieuse à faire : ce serait d'extraire de Rousseau tout ce qui vient de Montaigne, de restituer à l'auteur des Essais tout ce que l'auteur à'Émile lui a emprunté; mais ce n'est ni le lieu ni le moment de nous livrer à cette analyse. 11 nous aura suffi de rappeler que l'élève de madame de Warens appartient à cette famille des contemplateurs de l'âme, des écouteurs aux portes du cœur humain, des paraphraseurs de la conscience, dont Montaigne est l'illustre aïeul. Seulement, Jean-Jacques n'eut pas, parmi tous ses courages, celui de se reconnaître envers Montaigne débiteur de l'érudition qu'il lui avait empruntée, ne tenant pas compte en cela de la bonne foi de son maître, qui avouait sans façon les écorniflures faites par lui et qui disait : Je veulx quon donne une nazarde à Plutarqiie sur mon nez, et qxCon s'échaulde à injurier Senèqiie en moi!

Rousseau se garde bien de faire de même et de musser sa faiblesse sous les grands crédits de Montaigne. Pour toutes les questions où il met le pied dans le pas de son devancier, il efface la première empreinte sous la sienne, et marche intrépidement, mais toujours ingrat envers le père de ses pensées; après tout, cette ingratitude est peut-être dans les lois du génie, qui donne mais ne rend pas!

J'écris mon livre à 'peu cV hommes et à peu d'années, a dit Montaigne. Prédiction mensongère; tout le monde peut se regarder dans les Essais, et s'y reconnaître, et le temps n'entamera pas sitôt cette glace solide! Je lai voué à la commodité particulière de mes parents et amis, ajoute-t-il encore, à ce que, m' ayant perdu, ils puissent retrouver quelques traits de mes conditions et humeurs, et par ce moyen ils nourrissent plus entière et plus vive la cognoissance qu'ils ont eue de moi.

Rousseau, qui n'a pas imité Montaigne dans cette modestie réelle ou feinte, semble y avoir perdu; il ne songe guère à ses amis, et en aucune façon à ses parents. 11 n'a pas rassemblé les souvenirs de sa triste vie pour en faire un pieux hommage à Thérèse Levasseur. S'il dévoile ainsi les misères et les indignités, s'il convoque en même temps Vinnombrable foule de ses semblables au trône de l'Éternel, c'est pour jeter ce défi : Que chacun découvre à son tour son cœur avec la même sincérité, et qu'un seul dise, s il l'ose : Je fus meilleur que cet homme-là !

Montaigne est aussi franc que Rousseau, sans être aussi vain. Mes défauts, dit-il, s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïve. Que si j'eusse été parmi ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je f assure (lecteur), que je m'y fusse très-volontiers peint tout entier et tout nu.

Il y a là un mot qui est tout Montaigne. 11 se fût volontiers dévoilé, comme il eût fait volontiers autre chose. Esprit calme et facile, il touchait volontiers à tous les systèmes et n'en adoptait exclusivement aucun. Sans entêtement et sans orgueil, il avait une courtoisie charmante qui maniait avec précaution les opinions sans les heurter. L'épiderme du gentilhomme recouvrait en lui les pulpes, si facilement irritables, de l'écrivain.

Le citoyen de Genève, au contraire, a une franchise bourrue qui s'accommode mal de ces complaisances; il rudoie et

est souvent rudoyé. Or, malgré l'opiniâtre sincérité avec laquelle Rousseau s'expose aux regards, on peut à peine, après l'avoir cependant médité, se faire une opinion nette et précise de ce caractère bizarre et multiple, tandis que Montaigne n'a pas besoin de se laisser voir longtemps.

Toutefois les Essais nous révèlent à nous-mêmes, aux uns et aux autres, notre propre conscience, plus encore qu'ils ne révèlent Montaigne. C'est le livre d'un homme auquel rien d'humain n'a été étranger. Rousseau s'est peint, nous venons de dire jusqu'à quel degré; mais il n'a pas peint ses semblables; et quand, sur la foi de ses prétentions, nous nous cherchons dans ses pages éloquentes, nous ne nous trouvons pas et nous ne rencontrons jamais que lui.

On a comparé Montaigne à Voltaire, et la comparaison était juste en plus d'un point C'était de part et d'autre la même imagination, la même multiplicité de souvenirs, le même enthousiasme pour l'humanité, mais la même raillerie pour les hommes. Seulement le rire de Voltaire est impitoyable, et celui de Montaigne s'adoucit aisément. On pourrait également, et c'est là un des caractères frappants de ces génies primordiaux, comparer l'auteur des Essais à Molière, dont il a le coup d'œil profond et incisif; à la Rruyère,qui a imité son style; à la Fontaine, dont la bonhomie narquoise est à la hauteur de sa naïveté; à Pascal, enfin, son irréconciliable ennemi, cet austère illuminé qui le foudroyait, sans dédaigner de le copier. Certes, à côté de tous ces grands noms, Montaigne est à l'aise; il a avec chacun d'eux en particulier des affinités incontestables, et il les résume tous. Privilège qui n'offense en rien leur gloire et dont il ne jouit peut-être que parce qu'il les a précédés. C'est au sommet de la liste que Montaigne rayonne de la gloire la plus pure et la plus durable. Son style nerveux et charmant a vieilli; bien des gens ont besoin de commentaires pour le lire; mais, tandis qu'on s'attaque à ses phrases et qu'on les étudie, le sens perce tout à coup avec la soudaineté de la raison la plus vraie, et pénètre l'âme en l'en-

88 ECRIVAINS ET HOMiMES DE LETTRES

ivrant, comme un parfum qui s'écliapperait d'une urne sur laquelle on chercherait à déchiffrer des hiéroglyphes.

Après les études qui ont été faites sur l'auteur des Essais, M. Etienne Catalan serait entré dans un sentier battu en se bornant à un panégyrique; mais il reste sans rival dans la tache difficile qu'il a entreprise et menée à bonne fin. N'est-il pas inouï de rencontrer, en effet, dans ce siècle d'improvisation, un penseur méditatif qui s'enferme, qui s'absorbe dans l'étude d'un de nos plus grands génies, qui suit ligne par ligne, mot par mot, ce capricieux esprit, et qui, mettant de la lumière et de la vie dans cette admirable et opulente épaisseur de forêt, nous présente dans un court résumé toute l'essence d'une philosophie éparse dans des pages obstruées?

Sans doute la lecture de Montaigne conservera toujours une saveur inimitable, et M. Etienne Catalan n'a pas la prétention de détourner de cette source enchanteresse; il n'a pas eu l'orgueil de se substituer à son maître; il a voulu seulement condenser tout ce qu'il y a de systématique dans les Essais pour aider au travail d'analyse et de récapitulation que tout lecteur intelligent doit faire. C'est un fil dans le labyrinthe. D'ailleurs, n'y a-t-il pas un public semi-lettré pour lequel la lecture de Montaigne est difficile, sinon impossible? Le livre de M. Catalan sera pour ces personnes un initiateur fidèle. Aux uns il rappellera, aux autres il apprendra. Et puis enfin, n'est-il pas bon, à tous les points de vue, de voir Thygiène morale s'enrichir d'un livre de plus? Au milieu de cette dépravation universelle, dans cet abaissement des intelligences et des caractères, n'est-il pas souverainement louable de rencontrer un homme qui songe à donner une bonne pa-

MOINTAIGNE ET M. ÉTIEiNNE CATALAN 8t)

rôle, un bon conseil, un bon exemple? Mais M. Catalan ne s'est pas cru l'autorité suffisante pour parler haut, pour enseigner ; il ne lui a pas suffi de sa conscience et de son expérience pour formuler des lois; il a été demander des arrêts à un maître, et il a voulu ajouter l'autorité du génie à l'autorité de la raison. 11 a fait un Manuel des honnêtes gens, avec la plus pure substance d'un chef-d'œuvre. Travailleur loyal et béni de Dieu, il a pris pour lui la lâche et laisse la gloire à Montaigne. Pendant de longues années, il a recueilli le suc qui découlait de l'arbre séculaire ; et, quand la coupe a été suffisamment remplie, il l'a approchée des lèvres en disant : « Prenez, ceci est la liqueur des forts et des honnêtes. »

Mais, tout en faisant de cette étude une œuvre profondément originale, M. Catalan ne demande rien pour lui. C'est précisément même cette modestie dévouée qui impose un grand devoir à la critique. Quand elle se sent envahie et assiégée par tant de médiocrités jalouses du bruit et de la renommée, elle a l'obligation de se consacrer à cet écrivain patient et modeste qui dévoue son œuvre aux érudits de bonne foi, c'est-à-dire au petit nombre, et qui attribue la meilleure inspiration à son maître.

Nous protestons contre ce renoncement. Le Manuel des honnêtes gens n'est pas une compilation; c'est une assimilation, c'est un livre de philosophie simple et pratique que Montaigne a dicté, mais qui a demandé à l'écrivain assez de travail, de recherches, d'études, pour qu'il soit aussi son œuvre. Ainsi M. Catalan est arrivé sans le vouloir, sans y prétendre, sans en tirer vanité, à cette collaboration glorieuse à laquelle les industriels de l'Académie ont vainement prétendu.

Le procédé employé est simple. Montaigne a écrit sur tout, à propos de tout, et à travers tout, a Mais, disait-il, je m'en vais écorniflant par ci, par là, les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ai pas de gardoire. » M. Catalan a voulu précisément trouver ce gardoire; il a lu, relu, appris

Montaigne, et rangeant, d'après un ordre logique, les notions disséminées dans les Essais, il est arrivée composer ainsi son Manuel.

La première partie traite de Dieu et des diverses fonctions de l'âme, depuis la prière et le devoir jusqu'aux passions, aux jouissances, aux erreurs, aux préjugés. Puis, du moi intime l'auteur passe au moi extérieur, et, dans la seconde partie, il range tout ce qui concerne l'éducation, la science, le travail de l'esprit au dehors.

Dans la troisième, l'homme est en communication avec les autres hommes. Ce n'est plus le recueillement ni l'épanouissement dans la famille, c'est le mélange avec la société. Les coutumes, les lois, la politique, les usages, sont définis, commentés et jugés.

Enfin, dans une quatrième et dernière partie, comme une conclusion majestueuse, comme un appel aux idées éternelles, M. Catalan finit par les réflexions de Montaigne sur la vie, la jeunesse ou la vieillesse, la solitude et la mort.

On le voit, ce Manuel des honnêtes gens embrasse la vie entière, depuis la première sensation jusqu'aux mâles et nobles conseils de Montaigne sur l'art difficile de bien mourir. Nous n'insisterons pas sur l'intérêt qui s'attache à ces études, ni sur la valeur intrinsèque d'un livre inspiré de Montaigne et fait par un homme qu'un long commerce intime avec l'auteur des Essais a rendu merveilleusement propre à cette analyse.

A qui s'adressera ce Manuel ? Aux honnêtes gens, dit l'auteur; c'est être modeste et se contenter de la minorité. Nous croyons, nous, qu'il s'adresse aux mauvais comme aux bons, à l'ignorant comme au savant, à la jeunesse comme à l'âge mûr. 11 a sa place dans les bibliothèques de village, dans celles du soldat, dans celles de l'écolier. Au lieu de ces chefs-d'œuvre sottement mutilés et incomplets qu'on donne pour récompense à la génération des collèges, pourquoi ne distribuerait-on pas de ces études savantes qui ont le double avantage de laisser

intacte l'œuvre du maître et de la faire aimer et comprendre sans profanation?

Ce livre serait inutile au point de vue pratique, que nous le recommanderions encore comme un bel exemple, comme un digne et pieux hommage rendu à Montaigne. C'est à ce titre que les savants qui lisent fréquemment Montaigne doivent l'acquérir. Quant à l'auteur, il a ouvert une voie difficile et glorieuse; qui le suivra?

Le public, qui sait souvent se garer de la réclame et aller aux livres sérieux, a rendu nécessaire une seconde édition. Le Manuel des honnêtes gens n'en restera pas là.

M. Catalan a publié aussi sous le titre de Fables et Fabliaux un charmant petit volume de cette philosophie souriante et railleuse dont la Fontaine est le modèle. Mais, tout en ne prétendant qu'à glaner dans le champ immortel de maître Jean, M. Catalan, nourri de Montaigne, a su donnera ses apologues une allure et un sens qui les élèvent au-dessus de tous les petits recueils de fables qui ont inondé l'Académie, depuis quelque temps. 11 n'a pas imité servilement le maître en faisant parler les bêtes : sous ce rapport, il a trouvé qu'autant valait laisser parler les hommes. Ses fables et ses fabliaux sont de petits poèmes dont la moralité ingénieuse s'adresse à tous; ce ne sont pas des épigrammes mesquines contre les partis, ce sont de bonnes et solides leçons données à l'humanité. Joignez à ce mérite une forme irréprochable, toute gauloise, et l'on comprendra que les amateurs mettent ce volume au-dessus des pénibles élucubrations de MM. Yiennet et consorts. Nous regrettons que la place nous manque pour prouver par des citations la vérité de notre témoignage; mais que les incrédules s'adressent au volume lui-même; ils n'auront point de désappointement.

Novembre 1855.

A TROrOS D UNE EDITION D'AtlMANCE.

La popularité est une fée enchanteresse ; elle fait étinceler comme le diamant le plus pur le strass le plus équivoque. Stendhal vivant était aimé de quelques-uns, discuté par plusieurs, ignoré du plus grand nomhre; depuis sa mort il est en passe de devenir une des illustrations du siècle. On le réimprime, on le réédite. M. Mérimée, qui ne fait pas seulement des réclames pour lui-même, et qui consent parfois à en faire aussi pour ses amis, s'institue le prôneur de cette célébrité posthume: une revue qui a le privilège de faciliter les débuts des morts, ouvre ses pages à ce contemporain qui n'est plus dangereux, et enfui la Revue de Paris, sans céder à cet entraînement, a publié sur Stendhal des souvenirs anecdotiques qui avaient, indépendamment de leur valeur, le mérite précieux de l'actualité.

Il en est de cette réaction comme de toutes les autres; elle est l'abus d'un sentiment de justice poussé jusqu'au paradoxe. Stendhal méritait plus d'estime littéraire de son vivant, et moins d'holocaustes après sa mort. Dans le grand mouvement

analytique qui a succédé à la première ardeur du romantisme, et dont Balzac restera comme l'expression la plus vivante et la plus élevée, Stendhal a fait sa tâche avec talent. Ce n'était pas un écrivain, un artiste regardant le monde à travers le trou des serrures, et révélant le fruit de ses observations; c'était un homme du monde, venant redire sur le seuil aux lettrés qui faisaient antichambre les confidences, les aveux, les secrets reçus, découverts, surpris dans les salons. Mais avec quel mépris du style et de la langue cet homme de police faisait ses rapports! Tout l'intérêt est dans le récit, dans le drame, dans les faits ; il se croirait compromis si l'on pouvait l'accuser d'être un écrivain. Il avait des prétentions à la critique, mais jugeait seulement les autres, et |s'estimait audessus des règles.

La lecture de Stendhal est fatigante; elle n'a qu'un attrait de démonstration. L'esprit, tenu en éveil par les confidences de cet espion du grand monde, attend la péripétie, comme on attend un scandale en cour d'assises; mais aucun souffle ne rafraîchit ni ne soulève l'âme. Cet homme n'a pas d'idéal. 11 aime à trahir, à conspuer la société; mais il n'ouvre aucun horizon au-dessus de ces misères et de ces hontes. Balzac est bien supérieur et a bien mieux compris les conditions de l'analyse. Dans les autopsies les plus vives on voit comme une lueur au bout de son scalpel, et il fait pénétrer un rayon d'or au fond des entrailles qu'il met à nu. Stendhal a quelque chose de l'auteur des Liaisons dangereuses ; il pourrait prendre pour épigraphe : « J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai écrit ce livre. » Mais il ne suffit pas de médire pour être un grand écrivain; et sans élan, sans idéalité, sans style, on reste une individualité curieuse, étrange, mais suspecte; on se fait feuilleter une fois, mais on ne se fait pas relire, et surtout on ne se fait pas aimer.

Stendhal est donc un homme de talent, un esprit brutal et sournois; mais l'engouement dont il est l'objet passera vite; il restera connu des hommes de lettres; mais il n'ira jamais

jusqu'au vrai public, qui demande en échange de sa sympathie plus d'élan et de cordialité.

Le livre auquel M. Monselet a ajouté une préface est une des premières compositions romanesques de Stendhal. Armance parut pour la première fois en 1827.

Il n'y a qu'une histoire d'amour au monde sur laquelle on brode des variations à l'infini, c'est \q Dépit amoureux. Toute la nuance consiste dans la façon dont on rompt la paille. Armance rentre donc directement dans cette série, qui pourrait avoir pour second titre : Faute de s' entendre. Une heure d'entretien à cœur ouvert entre les héros rendrait bien des romans impossibles; mais c'est précisément cet entretien décisif qui est la difficulté : tant la franchise est peu compatible avec la nature humaine.

Armance eut un médiocre succès, et l'indifférence avec laquelle cette œuvre, remarquable sous plus d'un rapport, fut accueillie, ne sera pas rachetée. Le caractère du héros, Octave de Malivert, le fait cousin de René, de Werther, d'Adolphe, d'Obermann : c'est toujours cette nature mal à l'aise qui finit par le suicide. Quelques scènes assez habiles, des révélations vraies sur le monde de la restauration, une certaine aigreur sarcastique font tout le mérite de ce roman ; mais ce qui rend cette publication intéressante pour la critique, c'est le système d'après lequel M. Charles Monselet a conçu la préface. Tl y a là une tendance, une innovation, qu'il est bon d'examiner et de juger.

Il est de tradition qu'un éditeur doit respecter assez le public pour ne lui offrir que des œuvres dont il puisse répondre sur sa conscience; et cette mode, exagérée quelquefois, donne lieu à des préfaces qui sont pour la plupaft des panégyriques. M. Monselet, chargé du préambule, du boniment, si j'ose ainsi dire, s'est acquitté de sa tâche avec une liberté d'allure à laquelle nous ne sommes pas habitués. La préface est une critique vive et peut-être bien fort méritée de Stendhal en général et îï Armance en particulier. Il ne dore pas la pilule, il

commence par déclarer au public que ce livre est médiocre, puis arrivant au portrait de l'auteur, il le trace de cette façon :

(( Esprit taquin, gentilhomme sans blason, renégat de sa famille et de sa patrie jusqu'à prendre tous les noms et à vouloir se faire passer pour Italien sur la pierre sacrée du tombeau, dilettante par volonté, diplomate avec un visage de droguiste, écrivain de corruption hésitante et de demi-courage, bienveillant chaque fois que la bienveillance donne raison à la vanité, toujours hors de sa place parce qu'il ne veut pas de place, amant sournois de la renommée qu'il attend au coin d'une rue, Stendhal, puisqu'il veut qu'on le nomme ainsi, demeurera en effet un homme de mérite et de beaucoup de mérite; mais je doute qu'il rencontre la sympathie, que d'ailleurs il s'est orgueilleusement appliqué à ne jamais solliciter. ))

Le portrait est ressemblant. Mais, s'il entrait dans l'esprit de M. Monselet de le faire de cette façon, était-ce bien à l'éditeur de Stendhal de le publier et de le mettre en tête d'un de ses livres? Il y a là, ce nous semble, une question de convenance quia été méconnue. Que M. Monselet, encore une fois, consulté sur la valeur de l'écrivain, ait cru de sa conscience de répondre ainsi, rien de mieux à coup sûr, et ce n'est pas nous qui le blâmerons de sa franchise. Mais comment le libraire n'a-t-il pas vu qu'il était inouï de venir ainsi maltraiter un mort, chez lui, dans sa maison usurpée? Les revues, les journaux^ sont faits pour ces appréciations; mais n'y a t-il pas du cynisme à venir dire au public, en lui présentant un livre : « Cette œuvre est médiocre; moi l'éditeur, je le dis, je le garantis, et cependant je la vends et je la fais acheter, tant je suis certain que le lecteur imbécile s'éprend des choses mauvaises; je spécule sur le mauvais goût, et j'ai le courage de l'avouer. » Car c'est par ces paroles qu'il faut traduire cet acte inouï en littérature H y a dans un pareil fait un dédain, un mépris des lecteurs qui passe évidemment les bornes.

tiO ECRIVAINS Eï HOMMES DE LETTRES

Nous croyons qu'il est- bon de protester contre un pareil mode de procéder; il tend à introduire dans la librairie, qui n'a pas besoin de cet élément de corruption, un système de spéculation immorale. On en viendrait à stimuler la curiosité du lecteur en lui dépravant le goût, et l'on trouverait piquant de lui faire acheter un livre par cela seul qu'on l'aurait prévenu que ce livre est mauvais. Nous croyons que l'ancienne coutume, en ménageant la pudeur publique, valait beaucoup mieux. Sans doute il y avait souvent des préfaces sottement louangeuses, mais il vaut mieux affecter la politesse que le sans-gêne, et laisser croire au public qu'on l'estime et qu'on le respecte, que de lui rire ainsi au nez en lui gâtant par avance le plaisir de sa lecture.

Cela soit dit sans infirmer en rien le juoement de M. Charles Monselet, dont la critique reste entière, et qui a fait un excellent article, dont l'éditeur a eu la malencontreuse idée de faire une préface.

15 novembre 1855.

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