HISTOIRE D£ LA SECONDE REPUBLIQUE FRANÇAISE
C'est une lâche périlleuse que celle d'écrire l'iiistoire de son temps. Mais l'écueil, selon nous, est encore moins dans la partialité que dans une certaine façon de fausser les points de vue et de dénaturer les faits, en cherchant à se mettre successivement, pour raconter, dans la situation des divers partis. J'aime bien mieux sentir dans l'historien l'homme de son temps, avec ses passions, ses colères, ses fièvres, ses préjugés, ses rancunes, que d'avoir à lire les pages d'un greffier soi-disant impartial qui évite toute couleur, tout relief, et qui, de peur de se trahir, éteint si bien lueurs et éclairs, qu'on se trouve dans un crépuscule insupportable, dont on sort troublé, inquiet, sans émotion franche, sans idée certaine. L'écrivain qui raconterait l'histoire de ces dernières années sans parti pris et sans passion n'aurait pas mérité le spectacle des grands combats d'idées qu'il a vus, et serait indigne des grandes choses qui se préparent. Dans un siècle où l'individualisme se mêle avec tant de violence aux grands courants populaires, on aime à sentir palpiter quelque chose dans le
cœur de celui qui raconte, et on lui en veut de son impartialité, qui n'est que de l'impassibilité. MM. Louis Blanc et Lamartine ont écrit des pages animées et vibrantes, le premier sur les dix premières années du règne de Louis-Pbilippe, le second sur les événements auxquels il a participé; et, en n'abdiquant dans leur récit aucun des principes qui ont présidé à leur vie publique, ces historiens ont fait une œuvre vivante et vraie. Les concessions que leur bonne foi accorde à des adversaires sont des clartés soudaines qui aident à mieux dégager le sens providentiel des faits; et ils n'auraient écrit qu'une légende suspecte, s'ils avaient eu à cœur de s'effacer complètement et de substituer un point de vue conventionnel aux passions sincères qui les ont inspirés. L'ouvrier qui remue les pierres et le plâtre pour construire un édifice ne peut à la fois montera l'échelle et se mettre à distance pour jouir des effets de perspective. Il maudit la chaleur du jour, la poussière, la fatigue, la dureté des compagnons, et il travaille. Mais un soir, quand tout sera fini, quand le soleil couchant embrassera le monument entier, le passant qui jouira de l'aspect imposant de l'œuvre construite se rappellera les peines, les cris, les pleurs, les malédictions et les enthousiasmes des artisans maintenant endormis, et saura dégager par la comparaison la vérité inaccessible aux vivants.
Nous ne ferions donc pas un reproche à M. Castille des colères et des rancunes de son histoire, si nous ne trouvions que, dans son ardeur à juger les contemporains, il va au delà des bornes de son ressentiment et donne à l'idéal et à la' conscience humaine le soufflet de Némésis qu'il destine aux hommes de ce temps-ci. Nous comprenons toutes les colères, toutes les désillusions; mais nous voulons que le vaincu, même en maudissant le drapeau qui l'a trompé, que la bataille a brisé dans ses mains, ne blasphème pas contre son propre héroïsme et ne désespère pas de la justice, parce qu'il désespère de sa cause. Pour écrire utilement l'histoire, on n'a pas besoin d'avoir une cocarde; mais il faut croire au moins
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à quelque chose de plus fort que l'ambition et la cupidité. Pour avoir le droit de médire de l'humanité, il faut montrer qu'on l'aime.
M. Castille s'attache ou plutôt s'attaque trop aux personnes. Le coudoiement des célébrités avortées de 1848 lui cause une irritabilité nerveuse qui l'empêche d'être juste, et de s'élever à cette résignation contemplative de celui qui ne met jamais sa confiance dans la parole des hommes ni dans les événements politiques.
En ne voyant depuis 1789, dans la société française, que des naufragés de la Méduse cherchant à se dévorer ; en montrant les combattants de nos dernières luttes comme une meute qui veut dévoiler sa proie à belles dents; en faisant de Robespierre un homme d'État typique qui écrasait l'anarchie par la terreur et par le comité de salut public ; en riant d'un rire si aigu de ce bon marquis de Lafayette qui fut, selon lui, le plus dangereux anarchiste; en ne voyant dans Mirabeau qu'un impur génie te7ité par Satan; en affirmant que la révolution fut le tour des cadets, des opprimés, des orgueilleux, des ambitieux, de toute la canaille qui suit la robe de Jésus; en ne voyant dans le 24 février 1848 qu'une émeute d'avocats, M. Castille satisfait trop amplement les rancunes d'un esprit fier, souvent déçu; et en médisant de son époque, il calomnie l'humanité et la conscience.
Ce livre est une négation ; cet acharnement contre les illusions est aussi une guerre contre la foi. En voulant arracher les masques, l'auteur déchire les visages; il veut être sévère, il est cruel ; il ne se croit d'aucun parti, et il est du plus dangereux de tous, du parti de la colère. Il se prétend équitable envers tout le monde parce qu'il ne ménage personne, et prend son dénigrement universel pour de la justice. C'est là une grave erreur. J'aime mieux la trop grande bienveillance qui console, qui rassure, qui fait espérer; et je crois que, dans ces temps-ci, la génération qui vient a plus besoin d'affirmer que de douter.
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Nous n'entrerons pas clans l'examen détaillé de ce livre; ce que nous avons dit suffit pour faire comprendre notre pensée, et il y aurait quelque inconvénient à discuter des faits si près de nous. Ce que nous affirmons, c'est qu'écrit avec verve, avec une plume acre et colorée, ce récit a un aspect de vérité superficielle qui ne rend que plus pénibles les erreurs et les injustices d'analyse. Le portrait de Lafayette est finement et spirituellement fait, quoique sardonique. Mirabeau, Robespierre, sont dessinés avec vigueur; ce livre est plein de coquetterie, et il y a de la grâce jusque dans l'arrangement des couleuvres de Némésis.
L'objection principale que nous avons opposée à l'inspiration de cette histoire pourrait se reproduire à chaque chapitre. C'est ainsi que l'auteur déclare que la question des banquets a été la grande cause delà chute d'une dynastie; et, s'il l'osait, il dirait clairement que la duchesse d'Orléans, pour obtenir la régence, a attisé, sinon complètement suscité l'incendie. La chute de Louis Philippe a été si peu l'œuvre d'une coterie, que personne, pas même le National et la Héfoi-me, ne voulait la République, et que c'est le peuple qui, en poussant ses chefs, a posé le grand problème. D'un autre côté, il est puéril fl'attribuer la réussite à telle ou telle circonstance, à l'absence de telle ou telle précaution. Si le mouvement de 1848 s'était arrêté aux manifestations du 22 ; si MM. Odilon Barrot et Thiers avaient pu installer leur ministère, par ce seul fait, la révolution était accomplie; le gouvernement personnel était renversé, et la charte interprétée dans le sens révolutionnaire : l'opinion, c'est-à-dire le peuple, gouvernait.
Nous n'aimons pas les persiflages par lesquels M. Castilie poursuit le roi dans sa fuite. Il compare ce vieillard signant .son abdication à la caricature d'Henri Monnier, M. Prudliomme. Cela est sans doute ingénieux, mais cela est d'un comique sauvage, qui ne tient pour rien de poignantes angoisses et la seule majesté de l'âge. 11 en est de même du mot atroce rnie M. Castilie met sur les lèvres de la reine Marie-Amélie
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parlant <à la duchesse d'Orléans : « Allez à vos affaires, ma mie! >> Nous croyons que ce mot n'a pas été dit. Un reproche digne, maternel, a été tristement formulé; plusieurs témoins l'attestent ; mais il était conforme aux habitudes de Marie-Amélie et n'avait rien de cette sécheresse qui rappelle trop le langage de madame Femelle.
Nous aurions beaucoup à faire si nous voulions opposer notre sentiment à tous les commentaires de la Révolution qui nous paraissent empreints d'exagération et d'aigreur; nous ne pouvons toutefois ne pas défendre M. de Lamartine, dont l'héroïque attitude a sauvé l'ordre, et qui, par la seule puissance de sa parole, a imposé le calme eila soumission aux flots tumultueux. 11 est très-commode aujourd'hui de parler de ces heures de lutte et de railler les quelques hommes de bonne volonté qui jouaient alors leur vie pour le pouvoir. Accusez-les d'ambition! soit; mais rappelez-vous que Tambition pouvait coûter cher, et qu'aucun des membres du gouvernement provisoire ne lui a immolé sa conscience. Quand M. de Lamartine, pâle, exténué, plein de fièvre, venait à chaque heure haranguer le peuple, écartant de la main et du regard les fusils qui menaçaient sa poitrine, il n'était pas traître, ainsi que vous le dites; il ne noyait pas les mouches dans le miel, parahjsant la République et gagnant des suffrages; il était sublime d'inspiration et de courage; il sauvait le peuple de ses propres entraînements, et faisait tout ce qu'une àme généreuse pouvait rêver pour sauver la Révolution.
Que M. de Lamartine ait endormi plusieurs fois le lion populaire, je le veux bien ; mais c'était quand sa veille était dangereuse, et quand son sommeil pouvait suggérer, à l'aide de beaux rêves, de pacifiques inspirations. Méconnaître et railler le rôle constamment dévoué du grand poëte, c'est être bien aveuglé par le dépit ou bien ingrat. Quant à la question du drapeau rouge, M. Castille reproduit presque dans les mêmes ternies l'opinion soutenue par M. Proudhon dans la Solution du problème social (page 28), c'est-à-dire qu'il regrette la
banderole de pourpre , et que la substitution du drapeau tricolore lui paraît un acte de faiblesse et de réaction du gouvernement provisoire. Dieu merci, tout le monde sait à quoi s'en tenir aujourd'hui sur ce point. Pour notre part, nous aurons toujours une reconnaissance profonde pour M. de Lamartine; et nous croyons, comme il l'a cru alors, que le drapeau rouge était une menace, un anachronisme; nous aimons mieux ce symbole trinitaire qui a fait le tour de l'Europe et qui le ferait encore au besoin, que cet oripeau suspect qui venait comme un défi et non pas comme un gage d'union. M. Castille trouve que ce jour-là M. Blanqui (c'était peut-être le Robespierre attendu) a manqué à'audace quand la Providence se plaisait à hii mettre aux mains la destinée despartis. Nous ne savons trop ce que Vaiidace de M. Blanqui eût pu produire, et nous ne partageons pas le singulier dépit de M. Castille.
Plus loin, il croit qu'en arrêtant la duchesse d'Orléans et son fils la République eût fait son devoir. Aussi, quand Louis- Philippe a quitté le rivage de la France, s'écrie-t-il, la Révolution a perdu son gage! Nous croyons, différemment, qu'il a été fort heureux pour le gouvernement provisoire de n'avoir pas à décider du sort de la famille royale; et il fut fort adroit, fort humain et fort convenable à lui de ne point chercher à se donner les embarras d'une pareille arrestation. La charité doit applaudir à une pareille conduite , dit M. Castille, mais il est douteux que la logique républicaine et la saine politique admettent un système basé sur les sentiments domestiques et la morale relative.
Pourquoi donc la charité ne serait-elle pas de la logique, de la saine politique? Pourquoi les sentiments humains seraientils en désaccord avec l'intérêt des partis? Tant pis pour les partis; mais vive l'humanité! et je ne crois pas, pour ma part, qu'on puisse appeler morale relative celle qui consiste â faire prévaloir les conseils du cœur sur les suggestions de la vanité et de l'ambition.