‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 2)Chapitre 7 sur 35 · DE LA LO^^GEVITE HUMAINE · texte numérisé non relu

DE LA LO^^GEVITE HUMAINE

Voici bien autre cliose maintenant que l'histoire des peuples, des empires! C'est le livre de vie lui-même que M. Flourens nous tend avec les promesses les plus rassurantes. 11 s'agit bien de nous inquiéter des révolutions, des chutes de roA^autés! C'est le secret de doubler, de tripler l'existence humaine qui nous est offert, qui nous est révélé.

M. Flourens est un grand savant, assure-t-on. C'est à ce titre qu'il fait partie de l'Académie française, et il nous souvient des clameurs qui ont accueilli autrefois son élection, laquelle avait, aux yeux des malicieux immortels, le mérite de retarder l'entrée de M. Victor Hugo. Depuis ce temps, nous en avons vu bien d'autres; et, si M. Flourens, physiologiste éminent, n'est qu'un médiocre écrivain, du moins a-t-il l'avantage de faire quelquefois des livres; tous les académiciens n'en sont pas là. D'ailleurs, depuis sa nomination, le savant fait de son mieux; et nous avons remarqué qu'il saupoudre complaisamment de quelques citations littéraires ses disserta-

tions physiologiques. La Fontaine surtout défraye M. Flourens; il l'invoque à propos de tout. Le bon Champenois fait parler les bêtes, M. Flourens les dissèque; le premier leur demandait des conseils, des leçons; le second les interroge sur les lois de la vie. Tous deux se trouvent bien de les fréquenter; et l'on dirait que c'est le fauteuil de la Fontaine que M. Flourens a particulièrement réclamé, au nom des betes. Quoi qu'il en soit des motifs de l'ambition littéraire de M. Flourens, il est de l'Académie française, comme il est de l'Académie des sciences, de celle de Londres, d'Edimbourg, de Stockholm, de Munich, de Turin, de Madrid, de Bruxelles, etc., etc.

Est-ce pour remercier tous ces corps illustres, constitués en général par l'élite de la vieillesse savante, que M. Flourens a écrit ce volume consolant sur la longévité humaine? A-t-il voulu rassurer tous ces fronts abrités d'abat-jour en leur déroulant les perspectives d'un avenir de deux cents ans d'existence vraie!

Les immortels, en général, ont assez peur de la mort, et ils savent bien que la plupart d'entre eux ne garderont rien au delà de la vie du petit renom qu'ils se sont fait de leur vivant! Ce serait, il faut en convenir, une aimable attention de la part de M. Flourens. « Rassurez-vous, pourrait-il dire à ses confrères, on prétend que vous êtes morts au monde; moi, je vous fais vivre cent, cent cinquante et deux cents ans! J'ai consulté des lapins infaillibles, et les canards les plus authentiques m'ont donné une certitude! » Le dictionnaire aurait quelque chance alors d'arriver à bonne fin dans un siècle ou deux; et quelle heureuse influence n'auraient pas sur la littérature et sur le progrès ces Nestors bicentenaires, dont le protectorat s'exerce déjà si utilement, pendant leur trop courte carrière actuelle!

11 semble que Victor Hugo ait écrit l'apocalypse de ces jours fabuleux en écrivant les Burgraves; c'était la prédiction confuse du poëte avant la découverte mathématique du savant. Si

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tout le monde, car M. Flourens ne demande que la sobriété en échange de son secret, si tout le monde arrivait à cette prolongation de la vie, quel débordement de la vieillesse sur les jeunes! Que je les plaindrais ces poètes de vingt ans, ces Roméos de dix-huit ans dans cette cohue d'aïeux qui n'auraient pas sans doute de raison pour préférer la foi nouvelle, l'art nouveau, l'amour souriant à leurs souvenirs fanés, à leurs impressions confites par cent ans de rabâchages!

Ah! ne demandons pas à vivre plus longtemps; mais demandons à vivre mieux et plus utilement! Qu'importent cent ans de plus, si le terme est le même et si vous n'avez fait qu'en assombrir les avenues! La vie suffit au peu de bien que nous pouvons tenter. Pourquoi tenir à garder obstinément la place que les jeunes fécondent mieux? Quand la tâche est finie, il faut en espérer une autre qui récompense ou qui punisse, mais qui complète au delà de la vie la tâche d'ici-bas. « Je veux, disait Montaigne, que la mort me trouve plantant mes choux. » C'est là la sagesse. Plantons nos choux! et laissons-les récolter par d'autres. A quoi bon disputer un siècle à celui qui nous réserve l'infini !

Peut-être nous laissons-nous aller, à propos du livre de M. Flourens, à trop de raillerie et à trop d'emphase. Oublions nos vieilles rancunes contre le triomphant compétiteur de M. Victor Hugo qui l'a rejoint, et ne pensons pas à l'Académie, pour parler sans amertume de l'œuvre d'un académicien. M. Flourens s'occupe, dans le volume que nous avons sous les yeux, De la longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe ; en d'autres termes, il recherche si l'homme qui a une époque précise d'accroissement n'aurait pas une époque régulière, une limite extrême de vie; et, affirmant avec un peu trop d'autorité peut-être, le physiologiste conclut que le chiffre de cent ans n'est pas trop exagéré pour l'ambition humaine, et qu'avec des soins il est même très-possible de dépasser de beaucoup ce terme si avantageux. Quant à la vie répandue sur le globe, elle est toujours la même en quantité.

Elle ne recommence pas à chaque nouvel individu ; elle n'a commencé qu'une fois pour chaque espèce. A compter du premier couple créé de chaque espèce, la vie ne recommence plus, elle se continue.

Telles sont les deux importantes questions soulevées et un peu trop cavalièrement résolues dans ce livre. Pour la première surtout, il nous semble que M. BUourens procède beaucoup plus par affirmations que par démonstrations, et, en dépit de toute la confiance que l'auteur peut m'inspirer comme savant, j'aimerais à avoir les preuves de ses preuves.

La vieillesse est un préjugé, a dit Buffon. Ce mot est en quelque sorte l'épigraphe du livre, et M. Flourens établit tout d'abord que les esjjrits seperfectiomient àmesure queles corps vieillissent; c'était aussi Tavis de Louis Cornaro, qui vécut cent ans, fit l'éloge de la sobriété et mourut sans avoir porté de lunettes. Mais est-il bien certain que les esprits vont toujours en augmentant de finesse, de hauteur et de vigueur à mesure que le corps s'affaisse et se détruit? Un centenaire sourd et cacochyme est-il donc l'idéal de la pensée épanouie et triomphante? et, s'il est juste d'admettre quelques œuvres conçues ou achevées par des cerveaux séniles, il nous paraît juste aussi de traiter ces réussites comme des exceptions.

Quoi qu'il en soit, M. Flourens partage ainsi la vie humaine : de la naissance à dix ans, première enfance; de dix à vingt, seconde enfance ou adolescence; de vingt à trente, première jeunesse; de trente à quarante, seconde jeunesse; de quarante à cinquante-cinq, premier âge viril; à soixantedix ans commence la première vieillesse, qui s'étend jusqu'à quatre-vingt-cinq ans, et à quatre-vingt-cinq ans commence la seconde et dernière vieillesse.

11 est impossible, on le voit, d'y mettre plus de bonne volonté; et si messieurs les académiciens ne sont pas contents, ils seront bien difficiles. L'auteur conclut et base ses divisions sur ce raisonnement : A dix ans se termine la seconde dentition, d'où la première phase de Tenfance ; à vingt ans, les os

sont réunis à leurs épiphyses, et le corps ne grandit plus; c'est la fin de la seconde enfance. Jusqu'à quarante ans, le corps se développe et s'accroît; mais à quarante ans il reste stationnaire (l'obésité, la graisse ne sont que des superfluités qui s'ajoutent au corps et ne le constituent pas). La première jeunesse finit donc à quarante ans; de quarante à cinquantecinq, le corps s'affermit, se perfectionne ; c'est Vinvigoratmi des tissus, c'est la virilité ; ce n'est pas encore la vieillesse, qui ne commence qu'à soixante-cinq ou soixante-dix avec la dégénérescence.

Quant auxcalculs sur la longévité humaine, M. Flourensles appuie sur les faits historiques et sur Tobservation physiologique. Cette dernière seule peut constituer un argument nouveau et véritablement sérieux; Duffon avait dit que la durée totale de la vie pouvait se mesurer par celle du temps deTaccroissement; M. Flourens a repris cette idée, et, trouvant le terme de l'accroissement humain à vingt ans par la réunion des os à leurs épiphyses, il conclut que l'homme doit vivre cinq fois vingt ans, c'est-à-dire cent ans. De même que le chameau vit quarante ans, puisqu'il est formé à huit ans; que le cheval vit vingt-cinq ans, parce qu'il a ses os réunis, à cinq ans, etc. Mais ce n'est pas tout : si nous sommes en droit de réclamer maintenant jusqu'à cent ans de vie réelle, M. Flourens veut que les sobres et les habiles puissent rêver quelque chose de mieux encore. « Il est de fait, il est de loi, c'est-à-dire d'expérience générale dans cette classe (celle des mammifères), que la vie extraordinaire peut s'y prolonger au double de la vie ordinaire. De même que la durée de l'accroissement multiplié un certain nombre de fois, multiplié cinq fois, donne la durée ordinaire de la vie, de même cette durée ordinaire multipliée deux fois donne la durée extrême. Un premier siècle de vie ordinaire, et presque un second siècle, un demi-siècle au moins de vieextraurdinaire, telle est donc la perspective que la science offre à riiummc. »

Nous voici donc tous et bien dûment avertis. iNe parlons

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plus de la brièveté de nos jours. En évitant avec soin catarrhes, fièvres, peste, rhumes, et le reste, nous pouvons vivre centenaires! Quel malheur que M. Flourens soit si jeune, qu'il n'ait pas encore expérimenté, et que nous soyons obligés d'attendre un siècle ou deux avant de savoir si nous pouvons vivre cent cinquante ans!

La seconde partie de ce volume, qui traite de la vie, de son apparition, de sa quantité, contient, sur les diverses révolutions du globe, sur les animaux antédiluviens, sur tous les mystères de l'enfantement successif du monde, des détails curieux, des recherches ingénieuses, nous n'osons dire des découvertes, car il faudrait, pour contrôler les assertions de M. Flourens, une autorité que nous n'avons pas. Il nous a suffi de le lire au point de vue philosophique et au point de vue littéraire. Comme philosophe, M. Flourens ne nous paraît pas de la nonchalance de Montaigne à l'endroit de la mort. Il tient beaucoup à la vie et veut qu'on l'aime; ce n'est pas un mal. Mais nous préférons en général des préoccupations plus détachées de l'intérêt contemporain. A quoi bon être savant, fouiller la nature, ensanglanter ses poings dans toutes les entrailles, pour chicaner la mort sur quelques misérables années! Je ne crois pas que nous ayons, au point de vue moral, rien à gagner à l'accroissement de la longévité. Le grand problème, ce n'est pas de s'installer plus ou moins dans le fini et le périssable; c'est de se préparer à l'infini et de comprendre l'éternel. Montaigne, que j'ai déjà cité, dit encore : « il est incertain où la mort nous attende ; attendons-la partout. La préméditation de la mort est préméditation de la liberté... Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses, aussi fera la mort de toutes choses nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une aultre vie; ainsi pleurasmes-nous, ainsi nouscousta-il d'entrer en cette cy, ainsi nous dépouillasmes-nous denostre ancien voile en v entrant »

J'en demande pardon à M. Flourens, mais je suis de l'avis de Montaigne, et je le trouve, comme philosophe et comme moraliste, d'un souffle plus puissant, d'une raison plus haute. Au point de vue littéraire, le livre dont nous venons de parler, écrit par phrases brèves, n'aurait aucune prétention, sans les velléités de citations, sans les vers de la Fontaine qui s'entremêlent à la prose. C'est en somme un ouvrage curieux, amusant, mais sans profondeur et sans élévation; l'esprit s'y trouve, mais ménagé. C'est une agréable dissertation ; mais celui qui doute des faits avancés parl'éminent physiologiste ne garde rien de cette lecture.

Février 1855.

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