L'ÉGLISE ET LES PHILOSOPHES AU DIX-HUITIEME SIECLE
Nous nous félicitons d'arriver un peu tard pour juger à notre tour le livre de M. Lanfrey, V Église et les philosophes au dix-huitième siècle; car de cette manière nous avons toutes les pièces du procès que la réaction et le juste-milieu philosophiques ont voulu lui intenter, et en constatant les mérites d'une œuvre que nous revendiquons, avec quelques réserves, toutefois, nous pourrons nettement établir la place que nous voulons prendre dans la grande bataille d'idées qui se prépare.
Il est inutile de le dissimuler, autant qu'il est insensé de ne pas le voir, les mensonges ont fait leur temps ; les transactions de conscience sont devenues d'inutiles lâchetés ; le sphinx a rétréci le défilé sur le seuil duquel il se tient avec menace : il faut répondre ou périr. Quand, dernièrement, certains dévots, à propos de la proclamation d'un nouveau dogme, affirmaient que la paix du monde allait en dépendre, ces bonnes gens mettaient en circulation une idée vraie, dont on a eu tort de se moquer. Oui, ce que le monde attend pour
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rentrer dans son repos, ce n'est pas une formule politique, ce n'est pas un remaniement des empires : c'est un Credo.
Nous n'avons pas à examiner ici de quels éléments probables se composera cette charte de l'àme, et s'il suffira de quelques réformes dans les dogmes établis pour quela longue inimitié qui persiste entre la raison et la foi soit apaisée. Ce qu'il nous suffira de préciser, c'est que nous allons aux grandes assises de la conscience, et qu'avant peu il faudra interrompre toute besogne guerrière, tout débat diplomatique, pour ouvrir le concile de l'avenir. Nous n'en sommes pas encore. à ce jour de mêlée générale; ce n'est pas encore la révolution, ce n'est que l'émeute; mais voici d'inquiétantes barricades, et déjà les hommes prudents cachent leurs anciennes cocardes, tandis que les ambitieux ou les vainqueurs surannés des précédents combats viennent nous tendre leurs oripeaux passés de mode.
On se plaint de la littérature proprement dite; elle n'a plus ni invention ni verdeur. Il arrive pourtant que les forces vives qui devaient la féconder avec la génération nouvelle ne s'en servent que comme d'un moyen, et vont tout d'abord aux grandes questions, aux formidables problèmes. Il n'y a plus que des vieux enfants gâtés qui fassent aujourd'hui de l'art pour l'art, ou bien des philosophes sur le retour, qui cherchent à tromper leurs remords et leur impuissance par des fadaises sentimentales. L'éclectisme, honteux de ce qui va se faire sans lui, et par-dessus lui, s'arrête en route, et s'en tient à la reconstruction d'une sorte d'hôtel de Rambouillet. L'homme moderne lui fait peur; il est trop pâle, trop maigre, trop songeur; mieux vaut déierrer les belles dames du temps passé! — Pauvres écoliers! vous souffrez, vous doutez, il vous faut des principes, une croyance. Ecoutez-moi ; je vais vous dire les charmes de madame de Longueville; quant aux opiniâtres, voici un vieil os dont j'ai fait sucer la moelle à toute une génération; qu'ils essayent de le ronger! — Et
M. Cousin jette sur nos tables une nouvelle et bien inutile édition de ses Premiers essais de philosophie.
Édition inutile! disons-nous; eh bien, non; c'est une loi providentielle qui pousse dans la mêlée ces premiers chefs qu'il est temps de faire entrer aux Invalides. Dans cette Josaphat où gisent déjà leur politique, leur gouvernement, toutes leurs institutions mortes, il est bon que les philosophes de 1830 s'avancent à leur tour. M. Cousin comprend comme nousqu'-i est temps d'en finir avec lui ; et voilà pourquoi, sans se mêler a utrement aux idées qui nous agitent, il nous tend son livre.
Pour nous, qui croyons aux destinées de la littérature purifiée par les grandes préoccupations du moment, nous voyons un heureux symptôme dans des livres comme celui de M. Lanfrey. Nous estimons ces jeunes hommes qui préfèrent l'étude à la fantaisie, et qui font des livres sérieux et convaincus, tandis que. leurs maîtres descendent aux futilités biographiques et s'amusent aux vanités littéraires. Lors même que l'ouvrage dont nous allons rendre compte n'aurait pas toutes nos sympathies, nous l'applaudirions encore comme un exemple salutaire, comme un noble conseil. Voilà ce qu'il faut étudier, ce qu'il faut écrire, et M. Lanfrey est logique; comme l'était aussi dans le camp de nos ennemis ce pauvre M. Nicolardot, dont nous avons parlé autrefois.
Nous serons donc parfaitement à l'aise pour dire toute notre pensée sur ce livre, qu'on accuse de trahir les tendances de Vavenir, et qui est un travail trop consciencieux pour qu'on ne le discute pas franchement et librement. Le Journal des débats s'est ému le premier de cet audacieux défi. 11 a senti qu'il y avait là un ennemi, et il a dénoncé aux partisans du far-niente éclectique cette provocation d'un esprit libre. A quoi bon, a-t-il dit, se prononcer entre l'Église et les philosophes? Il est si doux, si commode, de se blottir dans « un juste-milieu, » etde ne pas formuler de foi précise! Mais le temps est passé, nous le répétons, de ces accommod ments perfides.
Nous savons où conduit votre doctrine, et après les ruines au milieu desquelles vous nous avez abandonnés, il y a de l'imprudence et de l'aveuglement à vouloir nous ramener à cette politique doucereuse qui engourdit l'âme et corrompt la conscience. M. Lanfrey a répondu à cette dénonciation; il a protesté avec vivacité contre ces réserves àes jésuites de Vincréclidité. Nous unissons notre voix à la sienne. Il faut choisir ; on ne peut plus, après le trouble de ces dernières années, ne pas se décider pour un drapeau ou pour un autre. Vous devinez le combat qui se prépare, et vous voulez rester à l'écart, juges des coups, et offrant aux vainqueurs et aux vaincus l'intervention d'une diplomatie sans principes. Mais il est trop tard. A chaque révolution on vous a jeté ce mot; il vous condamne et vous désarme. Vous accepteriez volontiers, comme en 1848, une réforme; mais déjà le mouvement vous emporte. Février vous a punis de votre entêtement par la République ; la révolution philosophique dont nous sentons les premiers ébranlements vous fera entrer dans des régions imprévues, où vos panacées paraîtront aussi arriérées, aussi ridicules, aussi impuissantes que paraissaient l'être, après février 1848, la politique et les moyens d'action de M. Guizot.
Une Revue, avec beaucoup plus d'adresse que le Journal des Débats, a aussi attaqué le livre de M. Lanfrey, et, mettant le doigt sur le seul défaut de cet ouvrage, a tiré parti de cette découverte pour rendre toute l'école du mouvement solidaire de l'hérésie d'un de ses soldats.
« 11 nous a paru bon, dit la Revue contemporaine, de faire voir ce qu'il y a de faiblesse et d'emphase, de prétention bruyante et de stérilité dans cette philosophie de l'avenir qui s'annonce avec tant de fracas dans le monde, et qui commence par proclamer son indifférence absolue, sa neutralité presque ironique dans ces deux questions si chétives, il est vrai, la question de Tâme et celle de Dieu. » 11 est facile de triompher, en cherchant dans un livre et en ne trouvant pas ce^ que l'auteur n'a pas voulu y mettre, et en attribuant d'un
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autre côté à tout un parti l'opinion individuelle d'un de ses membres. Comme nous aimons les positions nettes et tranchées, nous allons répondre catégoriquement à ce double reproche et préciser le point qui nous lie à M . Lanfrey et le point qui peut nous en séparer, pour quelque temps peut-être.
Il est vrai que Fauteur, ayant à tracer le tableau de la grande lutte de l'Église et des philosophes au dix-huitième siècle, s'est préoccupé surtout des ruines faites par la raison; il s'est passionné pour Voltaire et nous fait assister avec une émotion chaleureuse à tous les grands coups portés par cet invincible démolisseur. Mais de ce que M. Lanfrey n'a pas cru devoir ajouter des formules personnelles ; de ce que le savant et jeune écrivain a eu la modestie de réserver l'aveu de ses opinions ; de ce qu'il n'a pas affirmé pour l'avenir, en ayant nié pour le passé, s'ensuit-il qu'il ait en profond dédain Vâme et Dieu? Qui vous dit que cette circonspection n'est pas l'hommage d'un esprit sérieux et honnête, rendu à la grandeur du problème à résoudre? M. Lanfrey est jeune; il est à l'âge où il n'est pas superflu d'employer toute sa force, toutes ses ressources, pour se débarrasser des préjugés, des doctrines insinuées par l'éducation. Il a fait table rase, j'en conviens; mais attendons. Il eût été présomptueux de se poser en prophète et de prêcher un dogme. M. Lanfrey ne l'a pas voulu. Peut-être a-t-il poussé jusqu'à l'excès ce silence; mais il ne faut pas voir dans son livre autre chose que ce qu'il a voulu y mettre, c'est-à-dire le tableau des luttes incessantes de la philosophie et de l'Église; et, sous ce rapport, le tableau est exact, fidèle, complet. Mais de quel droit, parce qu'elle applaudit à cette œuvre, vient-on reprocher à l'école du progrès de se soucier peu de l'âme et de Dieu? C'est là une induction grave, et, disons-le tout d'abord, complètement erronée ! Qu'est-ce donc que cette réclamation confuse de tous les livres généreux de ces derniers temps? Que veulent donc MM. Quinet, Michelet, Jules Simon, Jean Reynaud et tant d'autres, s'ils ne cherchent pas, en dehors des traditions, les
titres altérés de l'àme individuelle et de la conscience du monde? S'il est un excès qu'on puisse reprocher à l'inquiète légion qui prépare l'avenir; ce n'est pas de dédaigner Dieu, de le laisser à 1 écart; jamais, au contraire, on ne l'isola moins de l'humanité. Vous ne voyez donc pas qu'on veut l'enlever à ces voûtes sépulcrales où l'Église se fait son geôlier, où les philosophes le laissent dans l'ahandon, et qu'on cherche à le mêler aux foules, aux peuples, en le conviant à une incarnation universelle dans l'humanité! C'est la question religieuse qui tranchera la question sociale et la question politique, cela est bien certain ; mais nul ne peut dire ce qui adviendra de la lutte qui commence, et c'est un argument perfide de donner comme la profession de foi de tout un parti, qui n'a pas et ne peut avoir encore d'unité, le livre d'un soldat, recrue d'hier, qui n'offre encore que son talent et sa bonne volonté pour garantie.
Le livre de M. Lanfrey n'est pas plus le programme définitif de l'école de l'avenir que celui de M. Jean Reynaud; ces œuvres concourent à la discussion, aident à l'élaboration des idées, mais ne sont pas des évangiles.
Ceci nous amène à spécifier les éloges et les critiques que nous aurons à adresser à l'auteur de l'Église et les philosophes au dix-huitième siècle. Dans ce travail, où l'érudition, l'observation, l'intelligence de l'histoire, sont unies à un style vif et souvent coloré, M. Lanfrey nous semble avoir très-habilement mis en lumière les services rendus par la philosophie ; il n'affirme pas, ainsi que feignait de le croire le critique des DébatSy qu'avant le dix-huitième siècle il n'y avait pas de civilisation en France; mais il soutient, et, selon nous, il prouve que la civilisation contemporaine a sa date récente.
11 débute par la révocation de l'édit de Nantes, et il montre, par les emprunts faits aux procès-verbaux des assemblées du clergé, que ce crime de Louis XIV ne doit pas être mesquinement attribué à l'influence d'un confesseur et de madame de Ma intenon. Les sollicitations, chaque jour plus pressantes, de
ces réunions ecclésiastiques, mettaient Louis en mesure de se prononcer, et en firent un sectaire. On sait les effroyables résultats de ce fanatisme. « Trois cent mille Français s'acheminant, à travers mille dangers, vers un exil éternel et maudissant la patrie qui refuse de les nourrir; ceux qui restent, réduits à choisir entre la messe et la prison; les enfants arrachés à leurs mères; les ministres pendus ou envoyés aux galères; les femmes foulées aux pieds des chevaux; les morts traînés sur la claie; le royaume entier couvert de sang et de ruines : » voilà le forfait de Louis XIV. M. Lanfrey en a cherche et clairement démontré l'inspiration. Suivant avec une infatigable attention le mouvement ascensionnel de la raison l'auteur nous la fait voir se dégageant des entraves, s'essayant a parler, élevant la voix, discutant, à mesure que l'Église (cette Eglise du dix-huitième siècle, qui vit Dubois sacré par Massillon!) s'amoindrit et se corrompt, pour être flétrie à la dernière heure du règne de Louis XVI, dans la personne du cardinal de Rohan, ce débauché condamné comme escroc Sans aucun doute, M. Lanfrey n^a eu qu'à coordonner les preuves fournies par l'histoire; mais il a apporté dans ce travail un discernement remarquable, et ce livre est aussi habile que l'était peu le livre contraire de M. Nicolardot.
Voltaire est pour l'auteur le dix-huitième siècle incarné Il ne peut se lasser d'admirer ce sublime railleur; il se passionne pour toutes ses colères, et résume en lui toute la vigueur, toute l'énergie de cette grande époque philosophique. Nous n'avons aucune objection à faire à ce panégyrique. Nous pensons toutefois qu'il peut y avoir un danger dans cette exclusive admiration, et nous croyons que M. Lanfrey est involontairement injuste envers Rousseau. A coup sûr, il rend hommage au pauvre mélancolique des Charmettes; mais cette justice, un peu écourtée dans son expression, ne nous suffit pas; et à côté de l'explosion, sans cesse renaissante, de sa v^ndresse pour Voltaire, on trouve la part de Jean Jacques bien maigre; et on comprend mieux le reproche fait par les jour-
naux et les revues dont nous parlions, à M. Lanfrey. Il a craint le sentiment et s'est mis un peu en garde contre la mélancolie de Rousseau. C'est là ce qui fait croire à un dédain de l'àme; et c'est aussi ce qui nous fait faire des réserves dans notre accueil.
Voltaire a Fimmortel honneur d'avoir commencé la lutte, d'avoir été infatigable, et son éclat de rire est resté dans les échos de la France de 89. Mais il a démoli surtout; mais il a nié ; mais son œuvre eût été stérile, s'il ne s'était trouvé là une imagination tendre et maladive, pour initier à la rêverie féconde, à la consolation, à l'espérance, pour fonder en un mot. Voltaire a fait une œuvre de chirurgien. A ce monde nouveau, qui s'agitait dans les flancs du passé, il a ouvert violemment une issue; mais l'enfant eût grelotté nu sous ce rire éternel et desséchant, si Rousseau ne Teût accueilli, adopté, vêtu et instruit; Jean-Jacques est le parrain de notre siècle. Ce magnifique mouvement littéraire qui a été complice du mouvement social, et qui a préparé les temps nouveaux, vient directement du père de Saint-Preux. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, Lamennais, George Sand, procèdent de Rousseau. Ils ont animé la nature, qu'il avait découverte à travers les afféteries et les rubans de son époque; et sous Tinspiration de cette âme ardente, ils ont tous commencé par la plainte, isolée, individuelle, égoïste, pour arriver à l'intuition des douleurs universelles, à l'effusion collective. Il ne faut pas renouveler aujourd'hui en sens contraire la faute qui fut commise dans les premières années du siècle. A cette époque, tous les filleuls de Rousseau n'avaient pas le sens de la grande mission de Voltaire, et dans la réaction sentimentale qui entraînait sous les abris mystiques tous les cœurs tourmentés, on se croyait obligé à maudire l'esprit et le rire. L'anathème contre le vieil A rouet faisait partie de la profession de foi. La tendance actuelle nous pousse à exalter la raillerie de la raison aux dépens du sentiment. Ne cédons pas à ce caprice injuste. Voltaire et Rousseau forment en quelquesorte un couple
androgyne, dans lequel ce dernier représente par ses délicatesses, par ses effusions, par son ardeur concentrée, Félénient féminin*. Il a le don des larmes qui répugnent à Voltaire; il est dans le dix-huitième siècle le représentant de l'amour vrai, de la vertu passionnée. Ne faisons point divorcer ces deux génies qui se complètent par leur union et qui se corrigent l'un par l'autre.
M. Lanfrey ne nous semble pas avoir suffisamment senti la nécessité de ce rapprochement. Son impartialité le contraint à rendre hommage à Rousseau; mais en dépit de lui sa prédilection le ramène toujours à Voltaire. Aussi tout ce livre, écrit avec verve, avec animation, manque-t-il d'effluve; et on n'est point étonné de voir l'auteur, à sa conclusion, se résumer, en offrant à nos sympathies la république des Etats-Unis, cet idéal des matérialistes, gouvernement fort respectable, fort honorable à coup sûr, mais froid et sec comme un chiffre.
Cette injustice apparente envers Rousseau , commandée peut-être par les attaques violentes dont Voltaire a été dernièrement l'objet, est donc la seule et grave restriction que nous ayons à apporter à notre estime pour le livre de M. Lanfrey. Mais après cette réserve, que nous prions l'auteur d'accepter avec la cordialité sincère qui l'inspire, nous constatons que ce travail est un des plus sérieux et des plus remarquables de ces derniers temps. Seulement, ce n'est pas tout de détruire; quand on a la fermeté, la décision prompte, l'érudition de M. Lanfrey, et qu'on a cette richesse suprême de la jeunesse, il faut, à travers les ruines et la poussière qui s'en dégage, marcher d'un pas rapide à la découverte de la vérité et du temple nouveau. Ce livre est une négation ; il faut désormais chercher à affirmer. Sans doute le nuage est obscur, et il faudra bien des veilles, bien des travaux pour dégager la
^ Ce que nous disons ici de Rousseau n'infirme en rien ce que nous avons dit à propos des Essais de Montaigne.
foi nouvelle; mais Dieu aide les hommes de bonne volonté! En n'oubliant jamais que le cœur est l'ange de l'esprit, et pénètre dans les profondeurs que l'impassible raison ne peut que soupçonner, M. Lanfrey sera un des plus vaillants et un des plus beureux auxiliaires de la grande cause de la liberté de conscience et du progrès. Son début a fait la brèche de Roland dans le granit ; espérons qu'une source fécondante va ruisseler de ce roc entamé. Nous attendons ; car seulement alors, en justifiant nos espérances, en tenant compte de l'amour aussi bien que de l'esprit, en réduisant au silence ceux qui l'accusent de dédaigner l'âme et Dieu, M. Lanfrey aura lait un livre que le parti de l'avenir (selon l'expression du parti du passé) pourra adopter comme son manifeste et son mot d'ordre.
Nous aurions voulu ne pas borner à ces pages d'éloge et de chicane notre compte rendu de ce livre ; mais il ne nous reste plus de place pour les citations; contentons-nous de ce portrait de Desfontaines, qui est un des plus mordants et des plus chauds échappés de la verve de M. Lanfrey. Il nous a paru que, par certaines touches magistrales, cette caricature pouvait convenir aux cuistres de toutes les époques, et que nous devions avoir rencontré de nos jours un personnage de cette couleur et de cette allure.
a Son style, sorte de compromis grotesque entre le catéchisme poissard et le catéchisme des sacristies, crie et titube comme un homme pris de vin. Ses philippiques ressemblent à un sermon prononcé dans une orgie. Il ne connaît qu'une figure de rhétorique, l'injure; qu'une forme de raisonnement, l'injure; qu'un genre de polémique, l'injure. Mais dans sa règle de conduite, il admet jusqu'à trois procédés différents : 1" la calomnie; 2° la calomnie; 5" la calomnie. Il s'appelle le le chrétien par excellence; il surveille le dogme et maintient la discipline; c'est sa chose, son patrimoine, son pain quotidien; il en vit comme l'insecte vit de la plante qu'il ronge- (Jne seule chose égale son effronterie, c'est sa lâcheté. Dans ce
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bamlit, il y a l'âme d'un cuistre. Il vous a insulté et déshonoré; mais ses principes lui défendent de se battre, — le chrétien ne se bat jamais. En revanche, on le bat quelquefois, car c'est l'écueil du métier. Son échine de cynique appelle les coups de bâton; elle y est vouée par une sorte de prédestination. Qui pourrait compter les soufflets accumulés sur sa face impudente? Lui-même vous dira qu'il n'en tient pas registre. Autant il est prodigue d'insultes et d'outrages envers le faible, autant il est humble, mielleux, souple et rampant avec les puissants. Il a pour la force je ne sais quel culte superstitieux et barbare, parce que la crainte est le seul sentiment qui parle à son cœur. C'est lui qui a dit : « Le glaive est sacré. » Éternel objet d'opprobre et de mépris, indécis entre le monstre et la caricature, ce type ignoble qui se nommait Desfontaines au dernier siècle, et depuis n'a fait que changer de nom en changeant d'époque; ce type ne s'évadera pas des gémonies où l'histoire emprisonne, marquée d'un fer rouge, la sinistre armée du crime et de l'ignominie! »
Ce portrait est ressemblant, car Desfontaines est immortel. Et il n'est pas besoin de parcourir l'univers pour le rencontrer; il doit griffonner bavant et buvant dans quelque coin de Paris. M. Lanfrey a prouvé par cette page, et par quelques autres, qu'aux mâles qualités de l'historien il sait au besoin joindre Timagination et le coloris du poëte. Raison de plus pour nous d'être sévère dans notre estime. Ce serait méconnaître la portée d'un pareil début que de se borner à l'applaudir.
Avril 1855.