‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 3)Chapitre 2 sur 22 · LA LIQUIDATION LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LA LIQUIDATION LITTÉRAIRE

Depuis quelques années, nous sommes dans une débàele

d*idées. Je n'entends pas seulement pjjrlerdes idées politiques; de ces belles théories, si amoureusement engendrées, cares* sées et élevées, el qui, au moment dé leur adolescence, se retournent ironiquement vers leur père, lui font un geste insultant, et prennent leur volée à travers cliamps; enfants pro* digues pour lesquels, quand ils s'avisent de revenir, on n*a plus que des veaux maigres à tuer! Mais j'entends parler des idées (ianii leur acception la plus générale, des idées artistiques, des idées philosophiques. C'est de eeiles-là que nous avons souci par-dessus tout, parce qu'elles sont les avanlgardes des autre:».

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Nous disons que l'époque voit une débâcle d'idées; mais ce n*estpas, malgré certaines apparences, une débâcle de Moscou, une retraite désastreuse à travers les neiges et les morts. Le courant qui charrie les restes du demi-siécle littéraire a son lit naturel. Et cette débâcle se fait sans trouble, sans désordre; quand elle aura cessé, on verra qu'elle laisse, comme le Mil, sur le sol qu'elle parcourt, un détritus essentiel pour féconder les moissons à venir.

En un mot, le siècle littéraire fait sa liquidation, il ne liquide pas comme un banqueroutier qui a menti à ses pvomesses et qui vend ses marchandises à Tencan, mais comiac un spéculateur loyal, qui emporte l'estime et les regrets, avec une fortune honnêtement acquise. Oui, cette splendide génération de lyriques qui a chanté pendant le demi-siécle se tait, se retire, et laisse la place à la méditation plus douce, plus humble, plus pratique.

A tous les étages de la Babel, le repos monte et s'assied; les chants des poètes, coauiie les chants des Templiers de M. Raynouard, ont cessé. Le silence refroidit toutes ces œuvres chaudes des trente deimières années. L'heure est venue, non plus de rimagination au grand vol, ardente, aventureuse; mais de la réflexion intune, de l'imagination recueillie. Voici venir la critique, non pas cette critique jalouse, hargneuse, mesquine, des impuissants; mais cette critique large, profonde, souveraine, (ie tous les esprib agités de la volonté du bien ét de la vision du beau.

Un nom qui a jeté ton grand éclat dans ces années d'enthousiasme et de foi idéale semble prendre son parti de cette transformation, et, par le caractère particulier de ses œuvres, marche en avant des analystes; c est George Sand. Elle survit seule, avec un mort immortel, Balzac, à cette débâcle de la pléiade romantique.

Je dis que Balzac mort survit à ses contemporains; et, en effet, ce merveilleux artiste, que Ton commence à peine à apprécier, sera dans dix ans l'écrivain le plus admiré, le j>lus

U UQtUiAïiON UTTÊRA1H£ iû

îmitë, non pts peut-être le plus adoré; ear, on lui en veul

des vérités qu il jette à pleines mains a iiavers les déchirures du cieur. Ses livres sont éfloouvants comme une disseciion. On les onm avee celte ftcne euriœilé que donne rappétii des mystères île la mort et île la honte humaine; et, si l'étude v trouve son compte, si la raison est iiorriblemeul saU:»iuiio, rimaginalion souffre, l'illusion saigne.

Balzae, auquel on faisait à peine une plaee, il y a quelque quinze ans, et dont la Peau de chagrin t ua de ses ruuians médioeres) Irouvait grâce devant les fantaisistes, par l'absence des qualités d'observation réelle qui conaaerent Tauteur de h Comédie humaine, Balzac granJil luus les jours; il est le seul homme qui vieillisse avec son lecteur. A rencontre des autres, il nous plàit davantage à chaque illusion nouvelle qui nous quitte, et il aura, je le répète, dans quelques années, la renom uiée la plus ineoutesiable, la plus éclatante. Il a dit dans la R^heiiAe de l*ab$oUi: i I/i gUrireeH le soleil des motu! a k ce eompto-là, sa vie fut un crépuscule, et il repose sous un ciel splendide.

l'our tout observateur de bonne foi, il est bien évident que nous ne cédons pas an besoin d'expliqué par un système la réforme littéraire à laquelle nou^ assistons.

Le lyrisme convenait aux invocations du siècle adolescent, à ses défis, à ses luttes^ aujourd'hui, le recueilleinent convient mieux aux routes accidentées qu'il parcourt, aux désillusions qui le vieiliisseat. Je ne crois pas qu'on puisse trouver une meilleure raison à la bveur dont jouissent tous les travaux d'observation, d'analyse. Jamais on n'eut plus de vocation pour écrire l'histoire, cette longue tragédie humaine, et jamais on n'apporta à cette dilticile entreprise des cœurs mieux préparés, des esprits plus ingénieux à tout saisir, à tout scruter. Lamartine, Michelet, Louis Blanc, Vaulabelle, Thiers, Mignet..., bien d'autres que nous oublions, sont des historiens sérieux, dont on peut contester les principes, dont on ne contestera pas la compétence et le succès, et qui tous écri*

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vent rhistoire avec cette inquiétude, avee eette préoccupation

de riiH'onnu, impuissante peut-èire a pr^rniuiir cuiilif' l'tTreur, mais suflisanto pour amnistier, Bemarquons même que la plupart de ces historiens appartiennent à ia catégorie des penseurs que le grand problème social trouble et agite plus spécialement. M. Thiers est le seul qui, par une cunuadicuon monstrueuse, soit à la fois le vulgarisateur le plus populaire des légendes de la gloire et de la liberté, et le défenseur le plus entité du vieil égoïsme social.

Les artistes, en voyant leur ieu pâlir, ont souvent accusé le positivisme de Tépoque. C'est la une excuse facile, mais insuflisanti". Ce lenips-ci n'est ni vulgaire ni plus positif que celui que nous venons de traverser. A quelque point de vue qu'on juge les événements contemporains, il y a d^assez brusques, d'assez grands déplacements de fortune et de puissance, pour que le cœur s'en émeuve profondément. Dans cette majorité qui a confié ses destinées à la poésie du souvenir le plus épique des temps modernes, d'où vient qu'il ne se trouve pas un poiile lyrique pour chanter cet événement? Soyons justes. Ce n'est pas qu'une émotion quelconque ne puisse se dégager du triomphe; ce n'est pas que ces manifestations spectactileuses, pour nous servir du mot de Joseph H, ne puissent, aussi bien que d^autres incidents, glorifiés jadis par les pof^tes, susciter Timaginationl Mais c'est que le pindarisme devient chaque jour de plus en plus impossible; c'est, encore une fois» qu'il n'est plus l'heure de chanter.

De ce bruit sublime qui jetait à toutes les bri.'^es du monde tant d'élégies, tant de soupirs d'amour, tant d'élans vers la liberté, vers la nature et vers Dieu, il reste à peine un mur* mure. Les derniers recueils de vers qui prennent leur vol n'osent tenter l'ode et la strophe, et s'en tiennent pour la plupart au sonnet, cette quintessence, cette synthèse qui ne convient pas aux grands débordements de l'âme. Nous ne voulons pas dire qu'il y ait quelque part une tombe assez profonde, une pierre assee solide pour enterrer la poésie. Elle

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est éternelle comme la douleur, comme la joie, comme le doute el comme la loi; mais elle se iraiislurme. Après avoir douté» chaulé, prié, elle travaille et cherche. Ce lyrisme iubligable qui, par Lamartine, Victor Hugo, George Sand, allumait tant d'étincelles dans les poitrines, est remonté au ciel dans ce tourbillon de pous&iére qui s élève des révolutions; mais il a laissé à sa place uu sentinettl moins grandiose et plus délicat, moins fier et plus humain, moins élevé et plus vaate, moins personnel» c'est-à-dire moins égoïste et plus dévoué.

Les esprits qui, au lieu d'accepter cette nouvelle mission

de Tari, tentent la lutte des instincts plus réels de notre temps contre cet ange soulevé de terre arrivent à constater magnifiquement leur impuissance. Ils élèvent, comme M. de La> prade, par exemple, des statues blanches, correctes, divines d'aspect, mais froides et muettes. On peut toujours laure des Galathées; mais il faut les baisers de Pygmalion pour les animer. Eh bien, le temps u'est plus à ces ardeurs pygmalUh niques.

Si Balzac, d'un côté, semble le précurseur de cette voie d'analyse dans laquéUe nous entrons, niera-t-on que ce caractère essentiel de la nouvelle phase littéraire se retrouve avec une effroyable énergie dans les régions politiques? M. Proudhon, ce fils incontestable, de Voltaire, n'est-il pas, avec toute la violence de ses études, avec toute la fureur de ses négations, le Caiiban de la critique, esprit de tempête qui rit aux démolitions, et qui briserait le monde pour mieux l'analyser !

Nous ne devons en aucune façon conclure de ce qui précède le doute, le découragement. Ce qui se passe ne doit ni attrister ni effrayer. Les horizons qui disparaissent avaient leur grandeur, ceux qui s'élèvent ont leur lumière plusc^lme, plus paisible. Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, étaient les indispensables corjrphées de cette génération dolente qui sortait des catacombes de la Révolution. Ils ont ramené Tes-

pérance dans les cœurs troublés. Tendant la moitié du sic de, après les orgies, les impiétés et surtout les tyrannies (fui avaient scandalisé le muiide, ils ont, à chaque heure du jour, dans leurs hymnes, loué Dieu» chanté l'amour, et invoqué la liberté l Quand ces trois phares étemels eurent été rallumés, il ne s'agissait plus seulement de chanter; il fallait expliquer la foi nouvelle si éloquemment prêcliée.

Voilà pourquoi Chateaubriand est mort, en se sentant con« sumer dans son armure féodale, par les feux dHine charité humaailaiie qui rcmpuitait loin de l'écusson de saint Louis; voilà pourquoi le champion de la légitimité s'est endormi, avec des pleurs dans les yeux, en songeant à son roi exilé, et avec h sourire sur les lèvres, quand il pensait à l'avènement du peuple, cet éternel exilé des rois : contradiction logique, surtout visible dans les Mémoires (Totar&iombe du poète gentilhomme. Voilà pourquoi aussi les deux plus grands poètes lyriques de la France se sont rencontrés dans Tarène politique, après la Révolution de février. Alors l'un a pu dire à l'autre, comme au temps des luttes littéraires :

Nous tiendrons pour iaUer, dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les ooursie» t

Qu'on ne veuille pas expliquer par des ambitions vulgaires la présence des deux poètes dans la mêlée, ils cédaient à une impulsion naturelle. Nous dirons plus loin par quelle pente ils sont descendus des élévations infinies aux fièvres de la tribune. Nous tenons seulement à signaler, dés mainlunant, cette idée : à savoir, que le romantisme était la Révolution de 4 789 se faisant dans les arts, restés en arriére. C'était, comme l'a dit un chef, [eJibcralisme en littérature.

Mais de ce que le libéralisme, pour une cause ou pour une autre, ne saurait convenir aux nécessités présentes, il ne faut ni renier le passé ni blasphémer l'heure qui sonne.

faisons) notre tache, chacun ^elon nos forces, et, pour le

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