‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 3)Chapitre 3 sur 22 · LA LIQUIDATION LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LA LIQUIDATION LITTÉRAIRE

reste» laissoDS faire le soleil^ qui ue manque jauiais aux moissoBs!

Les lettres, comme toutes les choses de ce monde, onl leur époque de chrysalide. iNous outrons dans cette époque-là. Chacun file son cocon. Est-ce à dire que ce travail intime soil $ans profit?

f/imraortel Jean-Paul Richter, que nou^ aiuions à citer, a écrit :

« I/esprit universel se repose ou dort, dit Thoinme nain,

dès que son œil de vermisseau ne peut plus en suivre la marche. C*est ainsi qu ils ont cru que le soleil dormait dans rOcéan, tandis qu'il éclairait dans sa course rapide d'autres mondes et d'autres océans! »

Nous n*as6i.stons, Dieu merci, ni à une chute du soleil ni à une éclipse. Si l'astre parait se voiler» c*est pour nous éblouir dans une nouvelle aurore.

Pendant les trépignoments de la grande lutte romantique, on criait : « Voici les barbares ! la langue de Racine» de Rossuet, de Pascal se meurt! » 11 s'est trouvé que ce prétendu pillage était, au contraire, un enrichissement. De nos jours, on s effraye du calme : a Voici la mort, la décadence! » chuchote-t-on. Crainte chimérique l Ën littérature, les ruines se couvrent promptement de fleurs et sont toujours nécessaires à rharnioni<^ du tableau.

Citons encore Jean-Paul, qui dit ailleurs :

« Le génie de l'univers s'avance au-dessus de nous avec l'impétuosité de l'ouragan, i^ous n'entendons que ses murmures, nous ne voyons que ses ravages; mais nous ne voyons pas combien il crée, combien il purifie; nous ne le remarquons qu'après qu'il s'est éloigné. Le destin, comme Leibnitz, nous présente le calcul de l'infini; mais, comme lui aussi, il nous en cache la preuve. »

Nous ne prétendons pas plus qu^un autre à cette preuve ; mais nous voulons, en examinant les résultats du mouvement littéraire qui a commencé avec le siècle, et qui s'achève au-

KGRIVAINS ËT liOMM£S DE L£TTR£S

joiird'hui, trouver le mot de rallieuieiU de ceux qui se mettent eu route, iamais situation ne fut plus favorable pour juger des (M^ntemporains illustres, lis sont tous, pour la plupart, reculés au fond du théâtre. On les voit à dislance, comme les verra la postérité.

Si nous voulions faire tenir dans cette revue tous ceux qui ont éveillé la sympathie et les applaudissements, nous écririons un volume. Jamais génération ne fut plus féconde. Mais, dans toutes les foules, il y a des types qui les résument. Nous nous en tiendrons à ces quelques unités glorieuses.

Beaucoup de gens, d'ailleurs, béatifiés et sonctifiés en littérature, n'ont eu d'autre mérite que d'avoir, comme sainte Véronique, essuyé la tête d'un Christ et d'en avoir gardé l'empreinte. S'il nous est permis de continuer cette comparaison, nous dirons que nous irons droit aux faces couronnées et •vivantes, et non aux effigies calquées à l'heure d'inspiration divine.

Recommencer des études sur Chateaubriand, Laiiuntine, Victor Hugo et quelques autres, c'est ouvrir un champ hien des fois labouré ; c'est faire une besogne qui n^est plus à faire* Aussi discuterons -nous ces auiiis-là moins en eux-mAmes que par rapport à leur descendance. 11 ne s'agit plus de les juger, de les critiquer; il Aiut les prendre avec les jugements contemporains, et les mettre en regard des destinées pressenties de la littérature qu'ils ont illustrée.

Cette tâche a sa grandeur et sa nouveauté. Je ne me suis pas inquiété de savoir si elle était au-dessus de mes forces. KUe m'a tenté, et je l'ai entreprise. Si j'échoue, qu'un auti c recommence! Mais il me semble qu'il y a, avant tout, dans ce moment, un mot à dire, une parole d'espoir, d'encouragement, un iiU7\snm corda a jelei aux. penseurs que l'ombre du chemin et Tétroitesse de l'avenue inquiètent. Ce mot, je le cherche, je le sens ; si je le balbutie, qu'un autre me le prenne et le jette aux cœurs troublés, aux esprits défaillants !

U LlQUIlUTiON LirrriRAiRG

L'épopée Utiéraire qui a eammeucé avec le siècle* et qui m termine aujourd'hui, est une des séries les plus éblouissantes

dont l'histoire du génie humain puisse garder le souvenir. C'est peut-être moins encore par la valeur des individualités qui se détachent de la foule que par cette cohue ardente et noiiiLreuse, qu'elle frappe riina^ination. Quel chœur de voix éclatantes ! Quelle mêlée de héros ! Jamais ûévre pareille n'agita toute une génération ; jamais trépignements plus sonores n'ébranlèrent le sol ! Il y avait (|uehfue chose de ce défllé haletant des volonlaires de la Uépuhiiquei quand le drapeau annonçait la patrie eu danger.

De tous côtés surgissaient les poëtes. U semblait que le siècle [lit en retard sur l'humanité, tant chacun avaiL halo d'accélérer sa marche. Use trouvait, à coup sur, beaucoup de mouches du coche parmi ces ailes qui emplissaient la nue ; mais qu'importait! Comme don Carlos, de Schiller, le siècle, jeune, hardi, présomptueux, Irappait la terre du pied et s'écriait : « Vingt-trois ans, et je n'ai rien fait encore pour l'immortalité ! »

Quels rêves pour les écoliers de ce temps! A travers les barreaux du collège, les bruits du deliors réveillaient les imaginations alourdies de grec, affadies de latin. Que de livres dévorés dans les promenades, en cachette î Que de vers éhaucbés sur les cahiers 1 Un faisait de médiocres bacheliers, mais on était de grauds poëtes î Enthousiasmes naïfs, dont le sou* venir fait battre le coeur!

Nous rions aujourd'hui de ces fièvres. Pour moi, je les envie. Sous ces questions d'art et d'école, il y avait une question de salut, un besoin inquiet de régénération sociale. Je n'exagère pas. La littératuje classique était l'art froid et égoïste.

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s'agitanl dam un milieu conventionnel, modulant des san*

• glois pour les malheurs mythologiques, mais indifférent pour les douleurs contemporaines.

Le jour où la voix de René se fit entendre, trahissant les angoisses, les espérances désolées de lu génération actuelle, une explosion unanime répondit à cet appel . On trouvait donc enfin un interprète pour toutes ces souffrances contenues : l'art s'humanisait donc et prenait une mission ! Les enchantements de la vie réupparaissaient aux regards attristés par tant de ruines. On se croyait guéri , puisqu'on était deviné, et Ton se croyait consolé, puisque le génie formulait les plain* tes de tous.

Ce sera là la gloire éternelle de Chateaubriand. 11 fut 1 mi* tiateur du siècle. A cette foule qui attendait au milieu des décombres, il montra dans le lointain la lumière et une patrie nouvelle. Le Génie du christianisme est la délivrance de Tàme. Ce prétendu apostolat pour le triomphe de la foi catholique était véritablement, au fond, l'etan du génie humain vers la udture et vers l'amour. La question dogiuatique est faiblement traitée. Ce n'est pas la plume de saint Augustin ni celle de Bossuet ; mais c est un stylet brûlant qui fond la cire, dans lai|aelle il trace d'atliiiirables formules d'adoration pour toutes les splendeurs visibles de la terre et pour les joies immatérielles. C'est une élévation perpétuelle du cœur vers l'infini, à travers les tourmentes d'ici-bas.

Dans ces dernières années, notamment après la publicatiou des Mémoires d'ouire4ambe, on a voulu revenir sur les louanges accordées par toute une génération au poëte deCombourg. CoiiUiic toutes les réactions, celle-là a été injuste. IVjurtant, je suis volontiers de l'avis de ceux qui estiment un peu surfaite la gloire olympienne de Chateaubriand. Je reconnais que toutes ses œuvres sont loin d'avoir, à un môme degré, cette empreinte merveilleuse qui fait de ïiené un livre inimitable. Il y a longtemps déjà qu'un critique» dont je suis peu disposé à accepter toutes les excommunications, mais qui, en tou*

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ehani forl, n'en touchait pas moins avec justesse cette fois:

il y a longtemps que M. Gustave i'ianche écrivant : h Ci ilifjiie de second ordre dans le Génie du christianisme^ voyageur Inexact et verbeux dans VIHnéraire^ imitateur patient, mais inutile de VIi^mIc et d'nom('Te dans les Martifrs et dans le.s ^atche^t Chateiuihriand occupe encore aujourd iiui une dc^ cimea les plus élevées de la poésie, qu*il a vu grandir sous ses yeux. • Eh bien, je suis assez de Ta vis, pour cette fois, de rinipitoyable critique; et le titre le i>lus iiicunU?8tablc de Chateaubriand a l'admiration, celui qui ie place dans la région semne el luminensot c'est René, Je donnerais tontes ses œuvres pour ces quelques pages. C'est qu'en effet, partout, nous trottv«*ofls bien cette iorme pompeuse, lyrique, cette mélodie sonore; mais nulle part, plus que là, nous ne trouverons ce cri humain, ce jet de lumière qui nous échiire encore.

Hené est plus qu'un poëme : c'est uuc révolu tiuii et une révélation. Tous les poëtes sont plus ou moins Uls de Hené. ClmieFroUtf pétrissant la pierre de Notre-Dame sous sa main brùhmle, Cliatlprfon sourianl a KeUij Bell, Joii liju dans ses hy mnes» Rolla, Jtramk, et jusqu à ce misérable Anlony, tous ees hommes, tounnentés de Tinconnu, et tendant désespérément les bras à un amour immense, sont des parents de Hené.

A Dieu ne plaise qu'en établissant cette consanguinité je prétende amoindrir, au profit du cbantre de Vetléda, la gloire de sa lignée! Mais ce qu'il est essentiel d'établir, c*est qu'il poussa le premier ce sanglot déchirant qui monte jusqu'au ciel!

Je l'ai dit, et j'insiste surce point; cette réhabilitation toute spéciale du christianisme lut peu de chose au point de vue exclusivement dogmatique; et de Maistre, Lamennais, M"* de Siaël, Benjamin Constant, de Bonald, Ballanche, ont parlé avec une autorité plus sérieuse, avec une conviction plus solide et plus réfléchie. Mais, à travers les arceaux des vieilles cathédrales, sous ces nefs mystérieuses, l'âme brûlante du

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steelc venait chercher ia paix et les rêves. Sous le prétexte de foi catholique, le poëte adorait la nature et Famour, et, en essayant de retrouver le CredOr il découvrait les accents d*un cantique de délivrance pour la passion, pour l'idéal, timé n'est autre chose que le réveil tumultueux de la génération. ).-J. Rousseau, Bernardin de Saint^Pierre, avaient décoré le théâtre, étalé sur le premier plan ronibre de^ grands arbres, arrangé le tableau, lis avaient, si j'ose me servir de cette comparaison, joué l'ouverture, exécuté la symphonie qui prépare aux ëmotious du drame; Chateaubiand posa le pied sur la scène, el eippiit le cadre d'une individualité qui ne devait plus en sortir. René n'est pas seulement le génie oisif, inquiet» sans but; c'est l'homme, d*abord égoïste dans ses peines, puis s'échauffant ou tableau de ses souffrances, et prenant en pitié, avec son propre cœur, le cœur de tous ses frères.

Je sais bien qu'en parlant ainsi de René^ je ne fais que ré> péter ce que d'autres ont dit avant moi et mieux que moi ; mais il y a des noms qui nous euivrcnt et qu'on ne peut prononcer froidement. René est du petit nombre de ces livres immortels qui sont la formule d'une époque. H ouvre cette série de confidences, d'études, d'épanchements, qui devait aboutir à une analyse, à une enquête sévère des destinées humaines.

Ce qui constitue le progrès, et ce qui lait la gloire de la période qui vient de^ s'écouler, c'est le sentiment invincible d'une pitié profonde pour les souffrances matérielles ou morales, et le rêve toujours poursuivi de la liberté. Tous ceux qui, méconnaissant ce but sublime, se sont arrêtés à la fantaisie exclusive, au caprice, ont été frappés d'impuissance. L'amour, dqns son sens le plus générique, est l'inspiration et le dernier terme du g('nie. On commence par les .entretiens égoïstes de Roméo et de Juliette, par la sérénade aux étoiles, pour s'élever graduellement à cette passion vaste, qui est plutôt 1 ardeur du beau qûeVdTdmréehheauié, On part de l'homme pour arriver à I humanité. Cet amour débordant, qui se trouve

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à Félroil sous les bosquets niyiiiulogiqnes et duiib les allées de boulingrins de la littérature classique^ est le trioiupbe de l'école libérale, appelée éeole romantique.

Sans doute, il y eut des désertions, des félonies, et plus d'un romanUque s'est trouvé plus tard intidèle à Tâmour et à la liberté ; mais compareK les œuvres dernières de ces renégats à leurs œuvres de début, et vous verres si Tapostasie ne les a pas stérilisés. Quant aux chefs, quant à ceux qui représentent» à tous les sommets, Tart dans ses manifestations les plus souveraines , ils n'ont pas failli à leur mission. Le génie, d'ailleurs, est forcément libéral, et les chefs-d'œuvre (rhtstoire de la littérature en France le prouve) sont toujours des actes d'opposition. De chacun d'eux date la conquête d'une idée sociale, d'une vérité.

BcTié fut le premier cbant, le premier élan de cette grande tendresse. Dans les désespoirs, les tristesses, les découragements de celte Ime isolée, on entrevoit confusément les bras qui s'ouvriront plus tard pour envelopper de leur étreinte palpitante tous les cœurs refroidis.

Il serait trop long de suivre, dans Chateaubriand, le développement de cette passion humanitaire qui fit au vieux poëte royaliste un oreiller de mort si différent de celui qu il trouva dans son berceau. Bomons^nous a citer quelques lignes, des dernières qu'il a écrites.

Voici comment René formule sa foi nouvelle, quaratite ans après son premier cri, qui n*était qu'un cri de doute, et non pas un cri de désespoir.

« Une société où des individus ont deux millions de revenus, tandis que d'autres sont réduits à remplir leurs bouges de monceaux de pourriture pour y ramasser des vers, vers qui, vendus aux pêcheurs, sont le seul moyen d'existence do ces familles, elles-mêmes autochtbones du fumier; une telle société peut-elle demeurer stationnairesur de tels fondements, au milieu du progrès des idées?..'.

« Dans cent ans... la société telle quelle est aujourd'hui

ÉCRIVAINS ËT HOMMES BË LETTRES

n'existera pas. A mesure que Tinstruction descend dans les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète qui ronge Tordre social depuis le commencement du monde, plaie

qui est la cause de tous les malaises, c|e toutes les agitations populaires. La trop grande inégalité des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée, d*un côté par l'ignoiance, de Tauire par ^o^^^*^nisalion factice delà cité; mais, aussitôt que cette inégalité est généralement aperçue, le coup mortel est porté...

« Quand les barrières fiscales et commerciales auront été abolies entre les divers Etals, comme elles le sont déjà entre les provincesd'un même État ; quand le salaire, qui n est que l'esclavage prolongé, se sera émancipé, à l'aide de l'égalité établie entre le producteur et le consoinriiateur ; quand les divers pays, prenant les mœurs les uns des autres, abandonnant les préjugés nationaux, les vieilles idées de suprématie et de conqu^^te, tendront à l'unité des peuples, par quels moyens ferez-vous rétrograder lasociété vers des principes épuisés t. . . »

N'y a-t-il pas un abime, entre ces lignes toutes chaudes de la fièvre des derniers temps, et les exclamations douloureuses de René? IS'y a-t-il pas là de nobles et généreuses aspirations? Le poëte u'est-il pas parti du sentiment égoïste, pour arriver à ces espérances qui embrassent Thumanité?

Cette substitution du sentiment d'étude, d'analyse, de contemplation recueilhe, à Tenthousiasme lyrique et personnel, ne la retrouvons-nous pas, à un égal degré, dans Lamartine, dans Victor Hugo, dans tous les poëtes illustres? Le lyrisme, qui caractérise notre époque, s*élance par une plaie béante de la poitrine de chaque homme. D'abord, il exhale l'hymne individuel, Harmonies y Medilaliofiis, Voix itUérieures; puis le cliMîit. arrivé à une certaine hauteur, plane sur toutes les âmes contristées et confond dans un même regard toutes les douleurs semblables aux siennes; et, quand il redescend en* suite, c'est avec une intention bi^ arrêtée de sonder les blessures entrevues de là-haut et de les guérir.

Voilà l'explication de tous les efforts de la littérature cou* temporaine, efforts qui, pour être logii|aes et pratiques, devaient infailliblement aboutir à Tëpoque d'analyse que nous

allons traverser.

Lamartine est l'expression la plus tranche, la plus complète, la plus imperturbable du lyrisme. Victor Hugo prend terre quelquefois, Lamartine jamais. Nature essentiellement extatique, il ne sait qu'habiter ces hauteurs où Tinspiratton partidpe de la transfiguration. Quand il veut descendre de son Sinaî (et rendons-lui cette justice, quil fait souvent dans ce but d'héroïques efforts), le poëte rapporte dans nos vallées des nuages qui embarrassent sa marche et dont il ne peut se dégager. U veut quelquefois se faire simple, familier, dans GenevièvCy dans Je Tailleur de pierres de Saint- Pouit, par exemple ; mais les ailes s'agitent toujours, comprimées, sous les vêtements de ses héros, et il suffit d*un moment d'inadvertance, d'oubli, pour que les créatures séraphiques repren* nent leur vol. Il veut lier, avec les cordes de sa lyre, les pipeaux rustiques; mais, eu dépit de lui, la mélodie du Lac se mêle toujours à ses refrains.

Benvenuio Gellini affirme gravement, dans ses Mémoires, qu'il portait au front une auréole parfaitement visible dans l'ombre. Nous imaginons que M. de Umartine pourrait, sans trop d'invraisemblance, partager la présomptueuse erreur de Benvenuto. Il a un rayonnement perpétuel autour de la tôle.

C'est vraiment un admirable spectacle que cette persistance poétique 1 Les plus rudes étreintes de la réalité ne sauraient Tarracher à ce sublime auquel il est comianiné. A la tribune, sur les marches de Tliôtel de Ville, devant les oppositions de la sottise infatuée, ou devant les fusils de Témeute, Lamartine, toujours calme, toujours inspiré, fait ruisseler ce flot de perles et de diamants qu'une fée enchanteresse a mis sur ses lèvres.

D'où vient donc que ce poëte, si constamment lyrique, si inaccessible aux trivialités, aux vulgarités de la vie, a été, à

LCiUVAl^S ET UOMMbS DE LE'rrHES

nn moment donné» le chef, le pasteur de tout un peuple? Commentée fait-il que le penseur le plus idéal se soit trouvé, pendant un instant» l*bonime politique le plus populaire? H y a deux raisons à ce phénomène, qui ne s'explique pas suftisamment par fa réputation de [irobitr^ et de courage du ciiantre d'Elvire. C*est que la France, ce pays de Tamour et de la liberté, est poétique dans ses croyances et dans ses passions; c'est qu'elle a un sens infaillible pour le siibliiue; et puis, c'est que dans ses ravissements les plus célestes, dans ses élans les plus séraphiques» Lamartine n'a jamais lait que revêtir d'une formule éthérée les idées les plus simples, les plus ordinaires, les plus usuelles. Dans toutes ses élégies, dans tous ses poëmes, dans tous ses volumes en prose, on ne trouverait pas, à proprement parler, une seule idée nouvelle, originale. Je disais de M. Tbiers que c'était un vulgarisnteur; M. de Lamartine, au contraire^ est un idéalisateur. 11 ramasse les cailloux du chemin pour en faire des diamants; il coeilleà toutes les brancbes, et les pommes deviennent des fruits d'or. Qu'il chante Dieu, l'amour, la nature, la liberté, il mettra un air angélique sur des refrains connus; il élèvera jusqu'à des hauteurs inaccessibles des sentiments familiers à tous. Au premier vers de LauKii tine, un ëclio s'ouvre dans le cœur; et sa poésie charme l'âme, plutôt comme une réminiscence d'extases antérieures que comme une nouveauté:

C'est là le caractère particulier de son génie, c'est là aussi sa gloire; car le génie est le don d'éuiouvoir plus encore que celui d étonner. Ne cherchons pas ailleurs le secret de sa popularité el de son ambition. Depuis ses premières MHitatùms, le chantre d'Elvire n'a cessé de traduire dans sa langue immortelle la foi, les espérances de tous. 11 a bercé sur les vagues infinies de ses lacs les illusions de son temps. Quand le siècle, après avoir suffisamment chanté, prié, a voulu sonder d un œil plus sévère les ténèbres de l'avenir, le poëte, sans descendre, sans quitter la lyre, a pris le pas devant les pionniers et a marché à la découverte.

ÏA UQUlDATiON LITTeBAIRE 27

Dans les Méditations, eomme dans Hené, ie chant étail personnel, égoïste; dans les Harmimies, la voix se fait plus

grave, plus recueillie; la note est moins perçante, moins isolée; dans Jocelyn, le poëte social se révèle, il ue cliaute pins seulement, il répand les bonnes (Buvres ayec les hymnes. 11 prend part aux travaux de tous, aux espérances de tous. Sans que Télan poétique ait rien perdu, le sentiment se fait plus humain; puis enfin, quand il a pris au sérieux son r5le, le poëte dédouble sa vie, devient le tribun, le défenseur des droits de rhumaniié, et coiuinuc ;i consoler par ses chants, par ses récits, les générations qu'il entreprend de sauver. Pour moi, VBistoire des Girondins et le rôle de M. de Lamartine dans la Révolution de février sont la conséquence logique, ioéluctable, de cette ardeur qui s'élançait des entretiens d'Ëlvire pour 8*élever, à force de rêves, d'émotions, jus* qu'à la t^dresse sociale.

Mais, à mesure que le poëte se in nsforme, son l}risme .cl^ange. 11 a toujours la même envergure, mais il couvre les routes humaines. 11 ne vole plus droit au soleil, il en suit la réverbération sur la terre. Il se recueilli davantage; et, n'ayant plus besoin de pousser de cris d'alar me, il s'applique à l'étude» à l'analyse. L'auteur do» Méditai ions, dérivant l'histoire et rédigeant le Ctt^'lisa^^itr, me parait symboliser parfiiitement le travail naturel des idées de son temps. Il chante, quand le siècle est à 1 âge des rêves, et il le suit partout, jusqu'au bout, dans sa gloite et dans ses épreuves.

M. do Lamartine a joui du plus grand honneur qui puisse échoir à une âme tendre et liére. Le pays tout entier l'a spontanément entouré de ses aeelamations et de son enthousiasme, sans qu'il ait voulu faire autre chose pour mériter cette manifestation, unique dans l'histoire, queriiiquer sa popularité pour son devoir, que présenter sa poitrine à l'émeute. Il a posé pendant quelques mois, sur le front d'une révolution inouïe, la plus pure des auréoles; il a tenu tête à toutes les passions, à toutes les folies: et, quand il a senti venir le vent

glacial de ringraiitiide, résigaé dans sa douleur, calme dans sa désiUuaioD, il e4 desoeadu» au milieu des respects» d'un pouvoir qu'il avait accepté par dévouement, et qu il n avait jamais voulu retenir, emportant dans sa retraite une estime, plus précieuse que celle de ses admirateurs, celle de luimême.

« Heureuse, dit Pascal, une vie qui commence par Vammir et qui finit par ïambition I » Heureux, dirons-nous, celui qui a su si bien agrandir Tambilion et l'amour, qu'il les a réunis, confondus dans leurs rayonnemenis, et qui n'a pris la puissance que pour prouver un amour plus profond et plus héroïque de rhumanité.

J*ai déjà cité Jean-Paul ; qu*on me pardonne de lui emprunter encore une pensée qui peut 3 appliquer à M. de Lamartine*

tt Les génies poétiques, dit*il, sont d'une nature compatissante. Comme la justice, ils soldent un chirurgif^n dans le lien (les tortures, pour remettre de suite les membres brisés, et même pour daigner d'avance la place des fractures. »

ï/autenr des Girmidim s'est imposé à lui-même, pendant ces derniers temps, celte compatissante mission. Après avoir jeté au vent ses illusions, alea jacta est, il a pris à tâche de rassurer, de réconforter les esprits blessés par Timprévu et déroulés par la brutalité des laits. Dans ce pieux devoir, M. de Lamartine apporte, sinon les mêmes espérances, du moins la même sérénité, la môme foi dans l'immortalité des idées. Son rùle lyrique a fini avec celui de la littérature dont il a été rexpression la plus inspirée; mais le rôle de la démocratie, dont il est le rayonnement le plus pur, doit continuer, sous un régime qui se proclame lui-même TaTénement du peuple et le soulagement des misères sociales.

Ce que nous avons dit de Chateaubriand et de Lamartine ^ peut s'appliquer à Victor Hugo, aux nuances près qu'apporte la différence des genres. Victor Hugo, plus heureux à son début, ne part pas de la douleur pour arriver à l'amour. 11 est

lA LIQUIDATION LITTKIUIRE ^

initié tout d'abord aux tendres épauchmenta, ei ii chante la

famille, avant de chanter rhumanité. Il ne prend pas la route de Beué et de Jocelyo, et se rencontre pourtant plus lard avec en. Ëgoîale dans aes premières expansions, il s'épanouit pour lui seul, <et plante sur la brèche cet étendard fameux, k la devise paiailuxale : Lart pour t arit

Hais Vietortiugo, comme I auteur du Génie du chruttianùmey «t tomme l'auteur de Jocdyn, avait trop d'amour dans le cœur, tru[) de feu dans Im trte, pour dépenser loin en ce eult» perâouael et intérieur. Losouftle du monde se f;liss» par «ne ouverture, avive la flamme sur le trépied, et voici bientôt que la même passion Vagite. Il défend la liberté de pensée. Il écrit \e Dernier jour d'un condamné, puur protester en faveur de inviolabilité humaine; dans Claude Gueux^ il demande i|ii*en moralise le peuple avant de le punir; et Tbomme qui trn( ait, avec le doigt de riniitlc I rollo, le niul fatalité sur les pierres du temple chrétien, met le crucitix sur les lèvres de la Tiaba^ éana AngelOy comme une espérance, comme une promesse du divin amour.

Dans une de ses dernières prélaces, M. Victor ilugo disait : • yauieor pense que tout poète véritable, indépendamment des pensées qui lui viennent de son organisation propre, et des pensées qui lui vieiHieikl de ia vei tle éternelle, doit contafiir la somme des idées de son temps. »

Cette déclafalion, renouvelée souvent, nous^ met bien loin de kl devise : Lart pour l'art! et nniis louchons, par l eUe preiéssioii de iot^ aux luttes de la tribune, à ces débats passienséa que nous n'avons pas à apprécier ici. mais qui^ pu faisant de M. Victor Hugo un homme politique, prouvent suraboudâmuieni qu un poète, bien loin de abstraiie de son époque, est le point d'intersection de tous les courants qui agitein 'Cette époque.

Ce que nous pouvons dire, c'est qu'avec tous les grands diamipioiis de la cause romantique Victor Hugo a aimé la na- Kiraj » défendu rhumanité. a loué Dieu. Il c^^lmte, comme

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Uenë, comme Jocelyn» par le cri, (>ar i ade, par l'expaosioa enlhoasinste; puis U se calme, el, à travers le drame, le roman, la poésie intime, il arrive h oes espéraAoes raisonnées, à ces aspirations humanitaires doni la lie^olulioii de février ; n'est pas plus le dénoûmenl qu'elle n*ea était le but.

Victor Hugo participe à la fois de la nature de Châteaubiiand par un cûlé terrestre, sensuel, par le culio de l'image; et aussi, par ces accès.de sombre mélancolie, par celte galanterie» pour la mort, qu'on rencontre à chaque pas dans Tau* teur des Mémoires outre-tombe et dans Tauteur de Ltieriee Borgia. li participe de Lamartine par l'harmonie, par le souffle puissant, par cette fleur idéale l GomuM» ces deux poètes, dont il partage fratemellement la gloire, il contribue à faire de son temps Tépoque la plus lyrique qui ait jamais brillé eu littérature. Comme eux, il change peu à peu de sommet, et, après avoir trahi les soiuf fronces d'Olympio, il a voulu soulager les souffrances de tous. Pas plus qu'eux, il n*a été in(idéie à sa mission, et il ne dépend pas plus de lui que de Lamartine de retenir le lyrisme qui diapaiait, et de reuirder la transformation qui s'apprête.

Nous avons dit ({ue l'heure de l'analyse était venue; mais n'est-il pas plus juste de convenir qu'elle n'a jamais cessé d'exister! Qu'est-ce donc que Rênéf ^n"A^alat q^eJoeelynî que Notre-Dame de Paris? sinon des analyses. Ce qui caractérise ce temps ci, c'est qu'on n'a plus besoin de faire ces études avec hs doutes, avec les émotions de terreur et de foi qui transportaient jadis ces opérateurs sublimes. Le scalpel ne tremble plus dans la main; la main n'hésite plus. On sait bien aujourd'hui que ce n'est pas un secret de mort, mais, au contraire, un secret de vie qu'on trouve dans ces entraillas palpitantes. On a assez longtemps crié victoire, U faut prouver qu'on a réellement gagné la bataille* U n'y a plus d'escalade à tenter, de révolution à faire; il faut coloniser les term conquises. C est la désormais la tache littéraire. Qui oserait dire qu'elleser^ moins grande, moins utile qu4» icelle qui s'achève I

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