‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 3)Chapitre 7 sur 22 · MONTAIGNE ET M. ËTIËNNE CATALAN · texte numérisé non relu

MONTAIGNE ET M. ËTIËNNE CATALAN

,11 est une spéculation heureuse et qui a fait plus d'acadëmieiens que bien des œuvres d'invention et de génie : c*est celle qui consiste à s'attacher, nous allions dire à s'attaquera un grand homme, à le prendre à partie, à lui infliger, bon gré, mai gré, une préface, des notes, des commentaires, à s*a[fe proprier ses cheb-d'œuvre en les éditant, à se parer de son nom et à se faire une petite auréole avec les rayons dérobés au front consacré. Demandez à M. Sainte-Beuve ce que vaut ce commerce des reliques. Mais ce manège, assez lucratif jusqu'à ce jour, commence à perdre de son intérêt. Tous nos maîtres sont édités; et il n'y a plus de bribes du vêtement des morts à partager.

y^^i^Q^'ois, pour (tre devenue plus difficile et j>Ius rare,

* Le Manuel des honnêtes gens, philosophie pratique de Montaigne, par {^tienne Catalan, 1 vol.; Paris, Renouard, rue deTounion, et Douniol, même rue. — Fables et fabliaua^, par le môme, i vol.

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l'honnête spéculîition n'en demeure pas moins un ohjet d'envie et de regrels, et dans le langage de la librairie, ceux qui l'ont tentée jadis restent en possession désœuvrés glorieuses, comme s*ils étaient pour ijuelque chose dans leur sublime enfantement. Montaigne, Corneille, Racine, Voltaire, Housseau, etc., appartiennent à MM. tels et tels, aussi étroitement que SI ces noms n'iUaient (juodes litres d'ouvrages. On dit ie Montaigne de M. X, le Conieiile de M. Z, le Molière de M. ***• Il résulte de cet ingénieux rapprochement d'un nom illustre et d'un nom médiocre, une collaboration apparente; et la coalition des débitants de préfaces ne permet jauiais qu on touche à quelques-uns des bustes vénérables enluminés par elle sans qu'elle pousse des cris féroces et sans qu'elle accuse les téméraires de sacriléj^eet de plagiat.

M. Etienne Catalan est un écrivain loyal dans ses œuvres, sincère dans son but, qui n'a pas songé un seul instant à greffer son nom sur la lige robuste de Montaigne. Aussi nous pensons qu'il n dù. rencontrer peu de sympathie parmi les austères industriels dont nous parlons. Qu'est-ce, en effet, pour ces appariteurs qu'un homme de science et de eonscîenee qui s'iiuprègne pendant de longues années de la philosopljie, du génie, des idées, du style de l'auteur des Estais, et qui, un beau jour, se met à écrire, non pas quelques pages sur Moni:ii^ne, mais tout un livre d'analyse et de synthèse, et qui prés^te modestement ce petit travail gigantesque, sans réclamer d'autre gloire que celle d'être un homme de bien et d'avoir fait un livre à l'usage des honnêtes gens?

Il s'agit bien dans ce siècle de hâblerie littéraire d'œuvres pareilles! quand il est si facile pour quelques notes, pour quelques fadaises académiques, de se faire une réputation d'érudit; quand on n'a qu'à commenter quelques vers, qu'à proposa le déplacement de quelques virgules, pour se faire délivrer des lettres patentes de savantissime et d'illustrissime critique!

Hélas! M. Ktienue Cutaiaa croit eiM'^re au culte des grandes

IfONTAISNe ET M. ÉTIBNNK CATAIAM RI

idées; il a des dévoiicins littéraires que rien n'obscurcît. Il préfère Testime qui vient lentement, mais qui reste, au bruit

de la réclame. H écrit, comme on prie ei coinnie un aime, pour obéir à la voix secrète du cœur. Que ce système soit une illusion, comme le prétendent les sceptiques qui, ne ^estimant pas eux-mêmes, ne sauraient cstim^^r le public; cette illusion n'en constitue pas moins une originaiité précieuse, et elle nous console et nous repose du charlatanisme.

Nous avons souvent pensé que Montaigne, accaparé jusqu'ici par les érudits» était, comme Molière, un génie familier du peuple, que celui-ci serait aise d'applaudir et d'adopter.

Sa causerie savante, son indilit rence ironique (jui révèle la libre gasconiàe et la fibre irançaise seraient admirablement comprises, si son style n'offrait pas ces difficultés de linguis*

ti(]ii( que des connaissances spéciales peuvent seules surmonter.

Le livre des Emis est un de ces ouvrages gigantesques où l'on trouve tout, une véritable encyclopédie, une source à

laquelle on peut puiser toujours sans la tarir jamais; c'est une forêt vierge d'une richesse inépuisable; c'est la Bible de la raison humaine, c'en est aussi l'Odvssée!

Or loniment s'y prendre pour abroger ce livre sans vu rien retranchert pour le rendre accessible à tous et portatu f pour en faire le vaie-mecum de la jeunesse, de ceux qui ont tout à apprendre et l'ami fidèle de ceux qui n'ont plus qu'à se souvenir? comment analyser ces rêveries où l'on s'égare à chaque pas dans un labyrinthe? où toutes les pensées sont comme des étineelles qui pétillent d'un centre commun et se perdent en divergeant (hins les cieux? comment aussi en faire la synthèse! comment réunir ces comètes errantes qu'on n'au-

Oigitized by

mit pu suivre^ comment lier en gerbe ces épis indociles cour*

bës en sens inverse par le souffle de la fantaisie?

C'était là une œuvre difficile, que quelques-uns regardaient comme impossible; il ne S'agiss&it pas, on le comprcoid, de . soumettre aux lob d'une anatomie régnUère ce livre étrange, aux proportions indéfinies, ce trotée insaisissable : Tesprit le plus métliodique y eût échoué. On ne devait pas songer à ' faire des extraits; il eût été périlleux de choisir, ce qu'on eût néglige ayant la valeur de ce qu'on eût choisi ; mais ce qu'il fallait faire, c est ce que M. Etienne Catalan a eu le courage d'entreprendre avec autant de tact que de bonheur.

Vivre pendant vingt ans de la vie de Montaigne, le feuilleter, le lire, l'étudier, se l'assimiler, se rendre familière la langue de ce merveilleux écrivain, s'initier lentem^t et sûrement à tous les secrets de sa métaphysique naïve autant que sublime; suivre avec piété ce rêveur inimitable dans toutes ses révèles; ne se rebuter d aucune lenteur, surmonter toute ftitigue; se résigner parfois à feire longtemps antichambre avant que de pénétrer dans le profond de son âme; puis enfin, quand tout a été bien vu, bien iu, bien compris, bien jugé, bien dévoré, se recueillir, sentir dans sa téte fourmiller toute cette prose vive, franche, pleine de fierté, de malice, de candeur, mais toujours savante et profonde; non pas seulement posséder l'esprit de Mcmtaigne, mais soi-même, pour ainsi dire, en être possédé; prendre la plume, et avec pru«> dence, retracer sur le papier le chemin droit et inflexible qu'on a su démêler à travers les errements du grand penseur; nessat^r le fil du labyrinthe, y entrer en s'^clairant de sa mémoire et de sa probité : voilà le labeur qu'il fallait concevoir, et auquel M. Etienne Catalan s'est le premier héroïquement dévoué.

Ce Mûnuel des honnêtes gem forma donc un livre utile et

respectable à tous égards. Ce n*ast ni une profanation ni un hommage imprudent; on n'a pas touché à l'arche sainte, ou n*a fait qu'en ^pliquer le Dieu; ce n'est ni un conuBMOtBÎre»

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ui un abrégé, c'est tout nmpiement, mais tout giai ieusement l'aBalyse, la formule, en quelque sorte, de la philosophie de Montaigne.

Montaigne a»t-il donc une philosophie? Certes, qui oserait le nier ) Cet esprit fin, délié, mais souverainement juste, qui ^die tout, traverse tout, et a le courage de ne pas oonelure, ne voulant s'embarrasser d'aucun parti pris, et demeurant dans ce juste-milieu paisible qui laisse ia conscience également à Taise avec Dieu et avec l'humanité; cet esprit indul- <(ent qu'on a accusé de scepticisme, parce qu'il n'avait ni foi présomptueuse, ni système intolérant, et dont le doute n etait que IHmpartialité de la raison, Montaigne est incontesta* blement un philosophe dans la grande acception du mcït.

On ne peut parler de Montaigne sans être involontairement amené à parler de Jean-Jacques Rousseau. Quand ce dernier éerivait : t Je forme tme entreprige qui n'mt jamais d^easempie; je veux montrer à mes aernblahle^ un homme dans tonte la vérité de la nature^ etcethamme, ce sera moiy » il oubliait (volontairement peulrfttre) cet autre livre immortel qui fut l'ancêtre du sien, et qu'il a trop feuilleté, trop imité, pour ne pas lui devoir au moins un souvenir.

Les Essais de Michel Montaigne sont de véritables confessions, studieuses et naïves, pleines de science et pleines de franchise, savantes sans pédantisme et franches sans brutalité.

Je sais bien que Montaigne cause et que Rousseau raconte;

mais sous la bonhomie malicieuse du premier, coniinc sous rhumilité quelque peu orgueilleuse du second, je retrouve dans l'on et dans l'autre l'homme le penseur qui veut se connaître lui-môme, le physiologiste qui se lâte et s'analyse, intus et in aUe. Seulement, il suffit à Montaigne de poser la main sur sa poitrine, tandis que Rousseau a besoin de plonger et de retourner le scalpel dans la sienne : le premier se laisse voir et le second se montre.

Montaigne est du nombre de ces moralistes qui ne heur-

tent rien et ne touefaent à rien en passant, qai vont droit

devant eux, gtiuies indepondaals dont rien n'altère la sérénité, qui sourient à toute chose, mais n'en nent jamais, et qui traversent gravement les époques tumultueuses» en laissant tomber à chaque pas, de leurs deux mains pendantes, des semences fécondes que la terre reçoit en dépôt pour les générations futures.

Il n'y a pas d'homme qui ait plus ensemencé l'avenir que Montaigne, et il n'y en a pas qui ait fait dans son temps et autour de lui moins de bruit et jeté moins d'éclat. A côté des gesticulations et des incartades de Rabelais, Montaigne, ce rêveur de binine foi, qui <^M)ùto peu les dan^^ereux plaisirs de la satire, oublie doucement les ei^ges de son époque dans ses errements pleins de charme, dans ses promenades à travers sa pensée, quittant parfois la plume pour prendre la bêche, voulant que la mort le trouve plantant des chmix, nonchalant d élie, et encore plus de son jardin imparfait.

L'esprit de Montaigne, c'est, pour ainsi dire, le regard net, profond et calme de Molière, passant à travers l'oeil distrait et insoucieux de la Fontaine.

Rousseau, le fils le plus digne d*étre légitimé par Taiiteur des Essais, Rousseau, ce génie étrange à la fierté bilieuee, cet homme plein de contrastes; tour à tour, ainsi qu il le déclare, généreux et méprisable, sublime et vil; ce républicain superbe qui retombe parfois dans l'humilité du laquais; ce tendre ami de madame d lioudetot, qui eut la faiblesse d'immortaliser sa servante par son union avec elle; ce grand homme . inégal, duquel on pourrait dire qu'il avait trop d'àme et pas assez de cœur, Rousseau ne sut jamais garder, en face des rivalités et deshames de son temps, celte impassibilité magistrale, ce silence des demi-dieux qui fait l'atmosphère limpide autour des grands fronts. Gomme un clavier vibrant toujours, il offrait des sens irrites à toutes ses perceptions. Exagéré jusque dans la moindre de ses peines, paradoxal jusque dans sa sensibilité, il se cnit un jour au ban de l'u-

Hivers, et il écrivit ses Confessions avec colle âpre vivacité qui se heurte parfois au cynisme. La mélaueoUe du pauvre Jean-Jaoqués s'aigrissiil facilement; aussi, dans aes aveai» ouvre>tHl moins $on cœur qu'il ne le déchire, et toutes les fois que ses pages ne sont pas des idylles, elles tournent visi* blement au pamphlel. Voltaire, en parlant de son existence tourmentée, disait : Ma vie m eombaê! Rousseau fit de la sieDuç une longue plaitloirie. Il n'avait pus, en couJuyaiit la foule, ce nonchaloir» cette allure indifférente et quelque peu dédaigneuse du gentiUiomiiie périgourdin; mais il avait comme lui, et ce serait là au besoin son excuse, ce sens intime, cette double vue, ce diagnostic auquel on a recours dans les crises de la vie morale.

Il y aurait une étude ourieuse à faire : ce serait d*extraire de Rousseau tout ce qui vient de Montaigne, de resliiuor à l'auteur des Esmis tout ce que l'auteur d'Emile lui a emprunté; mais ce n'est ni le lieu ni le moment de nous livrer à cette analyse. Il nous aura suffi de rap[)eler tjuc l'élève de madame de Warens appartient à cette iamilie des contepipla* teurs de l'àme, des écouteurs aux portes du cœur humain, des paraphraseurs de la conscience, dont Montaigne est l'illustre aïeul. Seulement, Jean-Jacques n'eut pas, parmi tous ses courages, celui de se reconnaître envers liontaigne débiteur de l'éradition qu'il lui avait empruntée, ne tenant pas compte en cela de la bonne foi de son niaiire, qui avouait sans façon les écoraiflures faites, par lui et qui disait : Je veulx qu*an dorme une namrde à PbUarque sur mm im» et qu'an Héchauld^ à injurier Senêqiw en moi !

Rousseau se garde bien de faire de même et de musser sa faiUesse êcm les grand» crédits de Montaigne. Pour toutes les questions où il met le pied dans le pas de son devancier, il efface la première empreinte sous la sienne, et marche intrépidement, mais toujours ingrat envers le père de ses pensées; après tout, cette ingratitude est peut^tre dans les lois du génie, qui donne mais ne rend pas!

m ÉGMVAINS ËT H(»iM£S DE LETTRES

J'écris mon livre à peu dliommes et à peu d'années, a dit HoDtaigne. Prédiction mensongère; tout le monde peut se regarder dans les Emis, et s'y reconnaître, et le traipa n'ea» tamera pas sitôt cette glace solide! Je lai voué à la commo* dite particulière de mes parents et amû, ajoute-t-ii encore, à ce que^ m^ayant perdu, ik pmmnt retroumer quelques traits de mes cmditiens et humeurs, et par ce moyen ils nourris^ sent plus entière et plus vive la cognoissance quils ont eue demain

Rousseau, qui n'a pas imité Montaigne dans cette modestie

réelle on feinte, semble y avoir perdu; il ne songe guère à ses amis, et en aucune façon à ses parents. Il n'a pas rassemblé les souvenirs de sa triste vie pour en faire un pieux hommage à Thérèse Levasseiir. S'il dévoile ainsi les misères et les indignités^ s il convoque en même temps l'innombrable foule de ses semblables au trône de ÏÈtemÂ^ c'est pour jeter ce défi : Que chacun découvre à son tour son cœur avec la même sincéritéf et qu'un seul disey s'il ïose ; Je (ils meilleur que hanme4âl

Montaigne est aussi franc que Rousseau, sansêtre aussi vain.

Mes défauts, dit-il, s ij liront au vif, mes imperfections et ma ferme naïve. Que si j'eusse été parmi ces nations qu'an dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t\i.ssure [lecteur), que je m'y fmse très-volontiers peint tout entier et tout nu.

II y a là un mot qui est tout Montaigne. Il se fût voloniiers dévoilé, comme il eût fait volontiers autre chose. Esprit calme et facile, il touchait volontiers à tous les systèmes et n'en adoptait exclusivement aucun. Sans entAtement et sans orgueil, il avait une courtoisie charmante qui maniait avec précaution les opinions sans les heurter. L'épiderme du gentilhomme recouvrait en lui les pulpes, si facilement irrita* bles, de l'écrivain.

Le citoyen de Genève, au contraire, a une franchise bourrue qui s'accommode mal de ces complaisances; il rudoie et

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est sQQveDt rudoyé. Or, malgré ropiniàire sincérité avee kquelle Rousseau s'expose aux regards, on peut à peine, après

ravoir cependant médité, se faire une opinion nette et précise de ce caractère bizarre et multiple, tandis que Montaigne n'a pas besoin de se laisser voir longtemps.

Toulefuis les Essau nous révélera à îious-iacmes, aux uns et ;ni\ antres, notre propre consciiMia;, plus encore qu ii> ne révèieiH Montaigne. C*est le livre d'un homme auquel rien d^Mifcîit liVél^ étranger. Rousseau s'est peint, nous venons (le dire jusqu^à ijutil degré; mais il nVi pas peint ses .seaihla- Ues; et (pand, anr la foi de ses prétentions» nous nous cherëbWîHlMI les-' pages éloquentes, nous ne nous trouvons pas et nom ne r^ncnnîrons jamais que lui.

»"Ufii4à«eeniparé Montaigne à Voltaire, et la comparaison était )«|l0»M^|ilM'd'w point. C'était de part et d'autre }a même iiaagiualion, la même rniilliplicité de souvenirs, le même eutb#4|itasme pour l'humanité, mais la mèini^ laillei ie pour les h ÊiÊ tâm^ i Stoctenrent te rire de Voltaire est impitoyable, et eelui de^lteftl^igne s'adoucit aisément. On pourrait également, et c*est là un des caractères Irappauts de ces <;eiiiuh pi iiiiur-

iiiW)* eumparer Tauteur des Essais à Molière, dont il a le fi&(^i^<Êi\ profbtid et incisif; à la Bruyère,qui a imité son style;

a la Tuntaine, dont la buiihoiiiie narquoise est à la hauteur do 8»'i|atveté;'à Pascal, eniin, son irréconciliable ennemi, cet Msiflipe ilhniiiné qui le foudroyait, sans dédaigner de le copier. Certes, à coté de tous ces Li :nids noms, Montai^rne est à i'âise; il a avec chacun d'eux en paiticuiier des al imités in- MMeMbles; et il les résume tous. Frivilége qui n'offense en liMièiyrgloire 'eidont il ne jouit peut-^étre que parce qu*i1 les a précédés. C'est au sommet de la liste que Montaigne my^nM de la gloire la plus pure et la plus durable. Son style ttèmm et charmant a vieilli; bien des gens ont besoin de f^nftnnentaires pour le lire; mais, tandis qu un & attaque à ses phrases et (ju'on les étudie, le sens perce tout à coup avec la sondrittelé da la raison la plus vraie, et pénètre Tàme en l'en*

S8 KCHIYÀI^S £T H0UM£3 m LËTTBJÎS

ivrast, eorome un parfoin qui 8*ëebnpperait dune nntesUr laquelle on chercherait à déchiffrcnr des hiéroglyphes.

Après les études qui ont été faites sur l'auteur des Essais y M. Étienne Catalan serait entré dans un sentier battu en se bornant à un panégyrique; mais il reste sans rival dans la tache (Jiilicile qu il ii ( iiti éprise et menée à bonne fin. N'est-il pas inouï de rencontrer» en effet, dans ce siècle d'improvisation, un penseur méditatif qui s'enferme, qui s'absorbe dans Tétude d'un de nos plus grands génies, qui suit ligne par ligne, mot par mot, ce capricieux esprit, et qui, mettant de la lumière et de la. vie dans celte admirable et opulente épaisseur de forêt, nous présente dans un court résumé toute l'essence d une philosophie épaise dans des pages obstruées?

Sans doute la lecture de Montaigne conservera toujours une saveur inimitable, et M. Étienne Catalan n a pas la prétenlion de détourner de cette source enchanteresse; il n'a pas eu Tur* gueii de se substituer à son maître; il a voulu seulement condenser tout ce qu'il y a de systématique dans les Essais pour aider au travail d'analyse et de récapitulation que tout leeleur intelligent doit faire. C'est un fil dans le labyrinthe. D'ailleurs, n'y a-t-il pas un public semi-lettré pour lequel la lecture de Montaigne est diffieile, sinon impoi«ible! Le livre de M. Catalan sera pour ces personnes un iîutialcur lidèle. Aux uns il rappellera, aux autres il apprendra. Et puis enfin, n'est-il pas bon, à tous les points de vue, de voir Thygiène morale s'enrichir d'un livre Je plus? Au milieu de cette dépravation universelle, dans cet abaissement des intelligences et des earactères, n'est-il pas souverainement louaUe de rencontrer un homme qui songe i donner une bcmne pa-

IH)NTAI<»I£ ëT m. ÉTIENNE GATAUN m

role, uu bon conseil, un bon exemple? Mais U. Catalan ne s'est pas cra l'autorité suffisante pour parier haut, pour en-

sei^^^ner; il ne lui ;i pas suffi de sa conscience et (Je son expérience pour lormuler des lois; il a été demander des arrôts à un niaitre, et il a voulu ajouter l'autorité du génie à Tau* torité de la raison. U a fait un Manuel def honnêtes gens, avec la plus pure subsiance d'un ebef-d'œuvre. Travailleur loyal et béni de Dieu, il a pris pour lui la tâche et laisse la gloire à Montaigne. Pendant de longues années, il a recueilli le suc qui découlait de Farbre séculaire; et, quand la coupe a été suffisamment remplie, il l'a approchée des lèvres en disant : « Prenei, ceci est la liqueur des forts et des honnêtes. »

Mais, tout eu faisant de cette étude une œuvre profondément originale, M. Catalan ne demande rien pour lui. C'est précisément môme cette modestie dévouée qui impose un grand devoir à la critique. Quand elle se sent envahie et assiégée par tant de médiocrités jalouses du bruit et de la renommée, elle a l'obligation de se consacrer a cet écrivain patient et modeste qui dévoiii' son œuvre aux érudits de bonne foi, c'est-à-dire au petit nombre, et qui attribue Ja meilleure inspiration à son maître.

Nous protestons contre ce renoncement. Le Manueldeshmnêtes gens n'est pas uue compilatipn; c'est une assimilation» c'est un livre de philosophie simple et pratique que Montaigne a dicté, mais qui a demandé à Técrivain assez de travail, de recherches, d't ludes, pour qu'il soit aussi son œuvre, Ainsi M. Catalan est arrivé sans le vouloir, sans y prétendre, sans en tirer vanité, à cette collaboration glorieuse à laquelle les industriels de l'Académie ont vainement prétendu.

Le procédé employé est simple. Uontaigoe a écrit sur tout, à propos de tout, et à travers tout, f Mais, disait-il, je m'en vais écomiflant par ci, par là, les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ai pas de gardoire. m M. Catalan a voulu. précisément trouver ce gardoire; il a lu, relu, appris

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HontaigTie, et rangeant, d'après un ordre logique, les notions disséminées dans les Essais, û est arrivé à composer ainsi son Manuel,

La première partie traite de Dieu et des diverses fonctions

de Tame, depuis !a prière et le devoir jusqu'aux passions, aux jouissances, aux erreurs, aux préjugés. Puis, du moi in* time l'auteur passe au moi extérieur, et, dans la seconde partie, il range tout ce qui concerne l'éducation, la science, le travail de l'esprit au dehors.

Dans la troisième, l'homme est en communication avec les antres hommes, Ce n*est pins le recueillement ni l'épanonissement dans la famille, c'est le mélange avec la société. Les coutumes, les lois, la politiciue, les usages, sont définis, commentés et jug^.

Eniin, dans une quati lème et dernière pai iie, coaiiiio une conclusion majestueuse, comme un appel aux idées éternelles, M. Catalan finit par les réflexions de Montaigne sur la vie» la jeunesse ou la vieil! la solitude et la niorl.

On le voit, ce Manuel des honnêtes gens embrasse la vie entière, depuis la première sensation jusqu'aux mâles et nobles conseils de Montaigne sur Tart difficile de bien mourir. Nous n insisterons pas sur l'inLerêt qui s'attache à ces études, ni sur la valeur intrinsèque d'un livre inspiré de Montaigne et fait par un homme qu'un long commerce intime avec l'auteur des Essais a rendu merveilleusement propre à cette anai)(^.

A qui s'adressera ce Manuel? Aux honnêtes gens, dit l'auteur; c'est être modeste et se contenter de la minorité. Nous croyons, nous, qu'il s'adresse aux mauvais comme aux bons, à l'ignorant comme au savant, à la jeunesse comme à l'âge mâr. Il a sa place dans les bibliothèques de village, dans celles du soldat, dans celles de l'écolier. Au lieu de ces chefs-d'o uvrc sottement mutilés et incomplets qu on donne pour récompense à la génération des collèges, pourquoi ne distribuerait-on pas de ces études savantes qui ont le double avantage de laisser

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intacte l'œuvre du liiaitre et de la faire aimer et corn prendre sans profanation ?

Ce livre serait inutile au point de vue pratique, que nous le recommanderions encore comme un bel exemple, comme un digne et pieux hommage rendu à Montaigne. C'est à ce titre que les savants qui Usent fréquemment Montaigne doivent l'acquérir. Quant à Tauteur» il a ouvert une voie difficile et glorieuse; qui le suivra? ' ' * '

Le public, qui sait souvent se garer de la réclame et aller aux livres sérieux, a rendu nécessaire une seconde édition. Le Manuel des honnêtes gens n*en restera pas là .

M. Catalan a publié aussi sous le titre de t ables et Fabliaux un charmant petit volume de cette philosophie souriante et railleuse dont la Fontaine est le modèle. Mais, tout en ne prétendant ([u'a glaner dans le champ immortel de maître Jean, M. Catalan» nourri de Montaigne, a su donner à ses apologues une allure et un sens qui les élèvent au-dessus de tous les petits recueils de fables qui ont inondé l'Académie, depuis qudque temps. Il n a pas imité servilement le maître en faisant parler les bêtes : sous ce rapport, il a trouvé qu'autant valait laisser parler les hommes. Ses fables et ses fabliaux sont de petits poëmes dont la moralité ingénieuse s'adresse à tous; ce ne sont pas des épigrammes mesquines contre les partis, ce sont de bonnes et solides leçons données à riiu inanité. Joignez à ce mérite une forme irréprocbabie^ toute gauloise, et l'on comprendra que les amateurs mettent ce volume au-dessus des pénibles élucubrations de MM. Viennet et consorts. Nous re<2;rettons que la place nous mapque pour prouver par des citations la vérité de notre témoignage; mais que les incrédules s'adressent au volume lui-même; ils n'auront point de désappointement.

NoTemlire I8S3.

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