I.A LIQIIDATION LITTKliAlHE
reste, laissons fnirc le soleil, qui ne nian([ue jamais aux moissons!
Les lettres, comme toutes les choses de ce monde, ont leur époque de chrysalide. Nous entrons dans celte L'[)0(iue-là. Chacun file son 'cocon. Est-ce à dire que ce travail intime soit sans profil?
L'immortel Jean-Paul Iiichter, que nous aimons à citer, a écrit :
« L'esprit universel se repose ou dort, dit l'homme nain, dès que son œil de vermisseau ne peut plus en suivre la marche. C'est ainsi qu'ils ont cru que le soleil dormait dans l'Océan, tandis qu'il éclairait dans sa course rapide d'autres mondes et d'autres océans ! »
Nous n'assistons, Dieu merci, ni à une chute du soleil ni à une éclipse. Si l'astre paraît se voiler, c'est pour nous éhlouir dans une nouvelle aurore.
Pendant les trépifi;nements de la grande lutte romantique, on criait : « Voici les barbares! la langue de Racine, de Bossuet, de Pascal se meurt! » 11 s'est trouvé que ce prétendu pUlage était, au contraire, un enrichissement. De nos jours, on s'effraye du calme : « Voici la mort, la décadence! » chuchote-t-on. Crainte chimérique! En littérature, les ruines se couvrent promptement de fleurs et sont toujours nécessaires à l'harmonie du tableau.
Citons encore Jean-Paul, qui dit ailleurs :
« Le génie de l'univers s'avance au-dessus de nous avec l'impétuosité de l'ouragan. Nous n'entendons que ses murmures, nous ne voyons que ses ravages; mais nous ne voyons pas combien il crée, combien il purifie; nous ne le remarquons qu'après qu'il s'est éloigné. Le destin, comme Leibnitz, nous présente le calcul de l'infini; mais, comme lui aussi, il nous en cache la preuve. »
Nous ne prétendons pas plus qu'un autre à cette preuve ; mais nous voulons, en examinant les résultats du mouvement littéraire qui a commencé avec le siècle, et qui s'achève au-
jourd'hui, trouver le mot de ralliement de ceux qui se mettent en route. Jamais situation ne fut plus favorable pour juger des contemporains illustres. Ils sont tous, pour la plupart, reculés au fond du théâtre. On les voit à distance, comme les verra la postérité.
Si nous voulions faire tenir dans cette revue tous ceux qui ont éveillé la sympathie et les applaudissements, nous écririons un volume. Jamais génération ne fut plus féconde. Mais, dans toutes les foules, il y a des types qui les résument. Nous nous en tiendrons à ces quelques unités glorieuses.
Beaucoup de gens, d'ailleurs, béatifiés et sanctifiés en littérature, n'ont eu d'autre mérite que d'avoir, comme sainte Véronique, essuyé la tète d'un Christ et d'en avoir gardé l'empreinte. S'il nous est permis de continuer cette comparaison, nous dirons que nous irons droit aux faces couronnées et vivantes, et non aux effigies calquées à l'heure d'inspiration divine.
Recommencer des études sur Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo et quelques autres, c'est ouvrir un champ bien des fois labouré ; c'est faire une besogne qui n'est plus ;"i faire. Aussi discuterons -nous ces noms -là moins en eux-mêmes que par rapport à leur descendance. 11 ne s'agit plus de les jug*'r, de les critiquer: il faut les prendre avec les jugements contemporains, et les mettre en regard des destinées pressenties de la litti'rature qu'ils ont illustrée.
Cette tâche a sa grandeur et .sa nouveauté. Je ne me suis p;is iii(|ui(''l('' de savoir si elh» ('tait au-dessus de mes forces. Klh' m'a Initi', et je I ai ciilrcprise. Si j'échoue, qu'un autre rt'commt'iicc! Mais il uiesemhlc (|u'il y a, avant tout, dans ce moiiKmt, un mot à dire, une parole d'espoir, d'encouragement, un siirsiiiii rordd à jeter aux penseurs que l'ombre du chemin et l'étroite.sse de l'avenue inqui(Ment. Ce mol, je le fluTchc, je le sens ; si je le halhutie. (|u'un autre me le prenne et le jette aux coeurs imulilés, aux esprits ({t'Iaillants !
LA LIQUIDATION LITTKRAIRE 19
I/épopée littéraire qui a eomnieiicé avec le siècle, et (lui se termine aujourd'hui, est une des séries les plus éblouiss;intes dont l'histoire du génie humain puisse garder le souvenir. C'est peut-être moins encore par la valeur des individualités qui se détachent de la foule que par cette colnie ardente et nombreuse, qu'elle frappe l'imagination. Quel chœur de voix éclatantes ! Quelle mêlée de héros ! Jamais lièvre pareille n'agita toute une génération: jamais trépignements plus sonores n'ébranlèrent le sol 1 II y avait quelque chose de ce défilé haletant des volontaires de la République, quand le drapeau annonçait la patrie en danger.
De tous côtés surgissaient les poètes. Il semblait que le siècle fût en retard sur l'humanité, tant chacun avait hâte d'accélérer sa marche. 11 se trouvait, à coup sur, beaucoup de mouches du coche parmi ces ailes qui emplissaient la nue ; mais qu'importait! Comme don Carlos, de Schiller, le siècle, jeune, hardi, présomptueux, frappait la terre du pied et s'écriait : « Vingt-trois ans, et je n'ai rien fait encore pour l'immortalité ! »
Quels rêves pour les écoliers de ce temps! A travers les barreaux du collège, les bruits du dehors réveil\.ient les imaginations alourdies de grec, affadies de latin. Que de livres dévorés dans les promenades, en cachette ! Que de vers ébau- 4 chés sur les cahiers ! On faisait de médiocres bacheliers, mais on était de grands poètes! Enthousiasmes naïfs, dont le souvenir fait battre le cœur!
Nous rions aujourd'hui de ces fièvres. Pour moi, je les envie. Sous ces questions d'art et d'école, il y avait une question de salut, un besoin inquiet de régénération sociale. .le n'exagère pas. La littérature classique était l'art froid et égoïste.
s'ngitanl dans un milieu conventionnel, modulant des sanglots pour les malheurs mythologiques, mais indifférent pour les douleurs contemporaines.
> Le jour où la voix de René se fit entendre, trahissant les angoisses, les espérances désolées de la génération actuelle, une explosion unanime répondit à cet appel. On trouvait donc enfin un interprète pour toutes ces souffrances contenues : l'art s'humanisait donc et prenait une mission ! Les enchantements de la vie réapparaissaient aux regards attristés par tant de ruines. On se croyait guéri, puis([u'on était deviné, et l'on se croyait consolé, puisque le génie formulait les plaintes de tous.
Ce sera là la gloire éternelle de Chateaubriand. 11 fut l'initiateur du siècle. A cette foule qui attendait au milieu des décombres, il montra dans le lointain la lumière et une patrie nouvelle. Le Géîiie du (■hristianisîne est la délivrance de l'àme. Ce prétendu apostolat pour le triomphe de la foi catholique était véritablement, au fond, l'élan du génie humain vers la nature et vers l'amour. La question dogmatique est faiblement traitée.. Ce n'est pas la plume de saint Augustin ni celle de lîossuet ; mais c'est un slylot brûlant qui fond la cire, dans laiiiielle il trace d'admirables formules d'adoration pour toutes les splendeurs visibles de la terre et pour les joies immatérielles. C'est une élévation perpétuelle du cœur vers l'indiii, à travers les tourmentes d'ici-bas.
Dans ces dernières années, notamment après la publication des Mémoires d'outre-tombe, on a voulu revenir sur les louanges accordées par toute une génération au poiUe de('ombourg. ComiiH! toutes les ré-actions, celle-là a été injuste. I*ourtant, je suis v(dontiers d(! l'avis de ceux qui estiment un peu surfaite la gloire olympienne de Chateaubriand, .le reconnais que toutes ses (iMivres sont loin d'avoir, à un même degn', ('(Mie (•m|ii<'inte merveilleuse (|ui fait de Wenc un livre inimitahle. Il y a longtemps (h-ja (|n'iin criliiiiie, dont je suis peu dispoS('' a accepter toutes les excomiiiiiiiicalions, mais i|iii, en lou-
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chant fort, n'en toucliait pas moins avec justesse! celte l'ois; il y a longtemps que M. Gustave Planche écrivait: « Critique de second ordre dans le Génie du christianisme, voyageur inexact et verbeux dans Vltinrraire, imitateur patient, mais inutile de Virgile et d'Homère dans les Martyrs et dans les Natcliez, Chateaubriand occupe encore aujourd'hui une des cimes les plus élevées de la poésie, qu'il a vu grandir sous ses yeux. » Eh bien, je suis assez de l'avis, pour cette fois, de l'impitoyable critique; et le titre le plus incontestable de Chateaubriand à l'admiration, celui qui le place dans la région sereine et lumineuse, c'est René. Je donnerais toutes ses œuvres pour ces quelques pages. C'est qu'en effet, partout, nous trouverons bien cette forme pompeuse, lyrique, cette mélodie souore; mais nulle part, plus que là, nous ne trouverons ce cri humain, ce jet de lumière qui nous éclaire encore.
llené est plus qu'un poëme : c'est une révolution et une l'évélalion. Tous les poètes sont plus ou moins lils de René. Claude Frollo pétrissant la pierre de Notre-Dame sous sa main brûlante, Chatterton souriant à Kettij Bell, Jocehjn dans ses hymnes, Rolla, Franck, et jusqu'à ce misérable Anlomj, tous ces hommes, tourmentés de l'inconnu, et tendant désespérément les bras à un amour immense, sont des parents de Hené.
A Dieu ne [)laise qu'en établissant cette consanguinité je prétende amoindrir, au profit du chantre de Velléda, la gloire de sa lignée! Mais ce qu'il est essentiel d'établir, c'est qu'il poussa le premier ce sanglot déchirant qui monte jusqu'au ciel !
Je l'ai dit, et j'insiste sur ce point; cette réhabilitation toute spéciale du christianisme fut peu de chose au point de vue exclusivement dogmatique; et de Maistre, Lamennais, M'"" de Staël, Benjamin Constant, de Bonald, Ballanche, ont parlé avec une autorité plus sérieuse, avec une conviction plus solide et plus réfléchie. Mais, à travers les arceaux des vieilles <;alhcdrales, sous ces nefs mystérieuses, l'àmc brûlante du
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ï^ièc•le venait chercher hi poix et les rêves. Sous le prétexte de loi catholique, le poëte adorait la nature et l'amour, et, en essayant de retrouver le Credo, il découvrait les accents d'un cantique de délivrance pour la passion , pour l'idéal. Hené n'est autre chose que le réveil tumultueux de la génération. J.-J. Housseau, Bernardin de Saint-Pierre, avaient décoré le théâtre, étalé sur le premier plan l'ombre des grands arbres, arrangé le tableau. Us avaient, si j'ose me servir de cette comparaison, joué l'ouverture, exécuté la symphonie qui prépare aux émotious du drame ; Chateaubiand posa le pied sur la scène, et emplit le cadre d'une individualité qui ne devait plus en sortir. René n'est pas seulement le génie oisif, inquiet, sans but; c'est l'homme, d'abord égoïste dans ses peines, puis s'échaulïant au tableau de ses souffrances, et prenant en pitié, avec son propre cœur, le cœur de tous ses frères.
Je sais bien qu'en parlant ainsi de René, je ne fais que répéter ce (jue d'autres ont dit avant moi et mieux que moi ; mais il y a des noms qui nous enivrent et qu'on ne peut prononcer froidement. René est du petit nombre de ces livres immortels qui sont la formule d'une époque. Il ouvre cette série de confidences, d'études, d'épanchements, qui devait aboutira une analyse, à une enquête sévère des destinées humaines.
Ce qui constitue le progrès, et ce qui fait la gloire de la p('rio(lc qui vient de s'écouler, c'est le sentiment in\inciblc d'une pitié profonde pour les souffrances matérielles ou morales, cl le rêve lonjuiirs punrsuivi de la liberté. Tous ceux (|ui, mt-connaissanl ce but sublime, se sont arrètivs ;'i l;i fantaisie ('xclnsive, au caprice, ont été frappt's d'inq)uissance. l/amoiir, dans son sens le plus g('n(''ri(|ue, est l'inspiration et le d(!rnicr Irrnic du giMiie. On comnu'nn^ par les entretiens r;,'nïsles de lloini'o cl de .lulielle, par la siM'énade aux ('toiles, pniir s'eh'vergradiicllenicnlà celle passion vaste, qui est plutôt I ardeur du hciin *\u>' l'ardcnr d(! la /;mu/r. On part de l'homme [tour arriver à l'bumanilé. Cet amour débordant, qui se trouve