MARNIX DE SAINTE- ALDEGONDE
En commençant cette étude je suis frappé d'un fait étrange, et qu'il est bon d'expliquer. M. Quinet, philosophe, historioi apôtre de Tavenir, un peu confus dans l'exposition de ses seules idées, versificateur habile, mais relativement inférieur dans ses poëmes, devient tout à coup un vrai poête> un trèsgrand poëte, quand il touche à Thistoire. Son cœur, qui n'a fonnulé jusque-là que de vagues et sonores mélodies, tres> saille, vibre, et jette dans un air purifié un cri terrible qui va droit au ciel. Ce n'est plus le symbole légendaire d'Ahasvérus; ce n'est plus le nuage empourpré qui voile les contoure et h ligne rigoureuse; c'est la vérité dans toute 'sa lumière, dans toute sa netteté. Il semble qu'en remuant les poussières réelles des tombeaux M. Quinet fasse surgir un Lazare vivant et ressuscité dans la splendeur immortelle. Ce n'est plus un professeur, un maître qui assemble et coordonne des théories; c'est l'humanité qui vit, qui parle, qui pleure, qui montre ses plaies, avoue ses hontes et chante ses espoirs invincibles.
M, Quinet, quand il écrit Fhistoire, est véritablement iaspiré; non pas qu'il s'échauffe avant d'ouvrir les annales et
* 1 Vol. Paris, Adolphe Delahays, éditeur, rue Voltaire, 4-6.
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qu'il allume au soleil la torche dont il s'éclaire dans les catacombes ; mais il creuse d'abord le sol, va jusqu'aux dernières couches de morts, et, quand il n'y a plus de cendres à remuer, d'os à fouiller, il s assied comme Hamlet au bord des tombes, ne raille pas devant le masque railleur, mais pense, mais prie, mais cherche, mais évoque; et peu à peu le froid des linceuls le saisit ; il a des insomnies glaciales comme le sommeil de ses hôtes, et il sort de ces méditations avec des épouvantes sincères, avec des larmes vraies ; il a aspiré le parfum funèbre et ne saurait l'oublier. Quiconque a lu Y Histoire des révolutions d* Italie nous comprendra surtout.
Marnix de Sainte-Aldegonde, apôtre, tribun, diplomate, écrivain, général, trouva dans son patriotisme et dans sa foi Tinébranlable volonté qui tient tête à toutes les haines, à toutes les luttes, et qui sait accepter l'exil comme le pain céleste des âmes pures. Il fonda la république néerlandaise; il fut l'ami, le conseil, le compagnon de Guillaume d'Orange, ce grand taciturne, auquel son surnom porta quelque peu malheur dans Thistoire, et que H. Quinet remet dans son jour véritable et dans l'estime qui lui est due. En face de ces deux hommes, Philippe II, ce spectre de l'Escurial, ce monstre impassible, ce Tibère tartufe qui donne à ses Ave l'accent d'une condamnation à mort, et qui symbolise l'inquisition dans sa plus sinistre perfidie, Philippe II, c'est-à-dire la compression, la force hypocrite, la tyrannie bigote, représente Téternel ennemi de Tintelligence et de la liberté, armé de toutes ses armes. Eh bien, Harnix de Sainte-Aldegonde n'hésite pas. Il laisse à Guillaume la direction politique, mais il est Tâme de Tinsur^ rection; il souffle partout l'esprit de vie, et, quand le poignard bénit d'un fanatique a immolé le Taciturne, le grand citoyen continue seul sa tâche, finit par avoir raison de ses ennemis et de la résistance aveugle de ses propres amis, affranchit la Hollande, fonde une république qui est un avertissement pour l'Europe, et, son œuvre achevée, va prendre cette route de l'exil qui est devenue proverbiale depuis Aristide le juste.
C'est là une noble existence à raconter, et M. Quinet a été à la hauteur de son rôle. On sent que la main qui a écrit ces belles pages a frémi de joie et d'orgueil et brisé plus d'une fois la plume dans un transport d'enthousiasme; car Mamix n'est fort, loyal et intrépide, que parce qu'il est un penseur profond, un écrivain inspiré, et ce héros est une démonstration nouvelle qu'il n'est rien de complet sans la condition suprême de la raison éclairée. L'ardeur martiale, la fougue impétueuse, peuvent se passer de style et de pensée; mais trouvez daos l'histoire un héros véritable, un. fondateur illustre qui ne soit pas un lettré ! On peut avec Tépée d'Attila ravager des empires, mais on ne conserve et l'on ne bâtit qu'avec les idées. Alexandre, César, étaient des lettrés, le dernier. même un grand écrivain, et lespectaclel&plus auguste à rêver, c'est de voirCharlemagne, ce géant, déroidir ses mains crispées autour de sa longue épée, et plonger son pouce olympien dans une couche de sable pour tracer les premières lettres de l'alphabet. C'est là la joie, la revanche sublime de l'intelligence. On la méconnaît, on la raille, on la méprise, on la foule aux pieds en passant, on veut fonder sans elle; mais elle arrive à son heure, et, en rayonnant tout à coup devant les monuments fraîchement élevés, elle les consolide en les séchant, s'ils sont dignes d'elle, elle les pulvérise en les faisant éclater, s'ils ne Font point prévue.
Donc Mamix aurait, dans ses œuvres littéraires, de quoi suffire à la réputation d'un grand écrivain ; mais il fut véritablement homme de lettres, en ceci que les mots ne servirent qu'à des pensées, et les pensées qu'à la cause de la patrie et de la liberté. Son histoire est la glorification de la raison ; c'est la légende, et aussi le martyrologe de l'esprit. Homme multiple, Français par sa mère, Savoyard par son père, Genevois par sa croyance, Flamand par son enfance. Hollandais par sa patrie, Marnix résume la sève de toutes ces races, et honore toutes ces parentés.
Pendant que le duc d'Albe couvrait les Pays-Bas de ses bû-
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chersy Marnix, réfugié à Heidelberg, écrivait, prêchait la foi de Genève et justifiait son titre de Questeur des gueux! Les gueux! ce titre-là, quoique revendiqué avec fierté par les insurgés, leur portait malheur. Ainsi que le remarque justement M. Quinet : i Quand on a pu trouver un mot heureux pour flétrir les opprimés, c'est une chose incroyable que la facilité que l'on trouve auprès de la conscience humaine. Combien de gens se sont dit, en voyant tomber les têtes d'Egmont, de Home et de leur cent mille compagnons d'échafaud : Après tout, ce sont des gueux! » £n France, dans toutes les révolutions, combien de fois un sobriquet n'a-t-il pas été l'excuse et le prétexte d'une lâcheté de la réaction!
Nous ne pouvons analyser le livre, nous devrions dire le poëme de M. Quinet. Ce sont de ces œuvres qu'il faut lire et relire, méditer avec foi ; c'est le Credo des âmes vaillantes qui espèrent en la raison. Nous avions besoin que l'illustre écrivain nous adressât ce volume du fond de son exil. Son drame de SpartacuSy suivant V Histoire des révolutions d'Italie, avait un accent désespéré qui refroidissait le cœur. Eh quoi! le monde était-il maudit? La vertu n'était-elle qu'une ironie? Non, nous avions raison de protester; voici M. Quinet qui proteste lui-même et qui nous donne l'exemple d'un intrépide martyr de la conscience, glorifiant Dieu et l'humanité jusqu'au bout !
Le récit du siège d'Anvers est un chef-d'œuvre, et Mamix y apparaît avec des proportions épiques. Hélas ! nous pensions, en lisant cet épisode, à un autre héros qui, lui aussi, homme d'étude et de réflexion, dut s'improviser général, et soutenir, malgré la famine, la trahison, un siège terrible contre de nombreux ennemis; nous pensions à un proscrit aussi éprouvé, aussi simple dans sa chute, aussi modeste dans sa gloire, aussi digne d'estime et d'admiration. Manin, l'ancien dictateur de Venise, est le filleul de Mamix de Sainte-Aldegonde. Puisse l'œuvre triomphante de l'ancêtre porter un jour bonheur au rêve du petit-fils I
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politique, très-terrestre, trés-sensée, e it des deux ; les hommes scmt in^^ ^ - ^ xiginalité de Mamix, c'est qu'à cette ëe- ^.^é. *e âCBs du monde le plus pratique, le pte u- .-«lo^aaitie l'empreinte de tout oda dans son ^-^ par les gravures du temps. Um lagn et -. u-f. le front vaste et serein ; sous de sooicils iTTOs, de grands yeux noirs, épanouis, arnooi>. foù partent en même temps raustériléâ h «mils icfts, des cheveux ondudés et touS»:
:t-rit à parier qui se contient sons d'^aisse i: 2&^emtoB effilé en pointe et perdu dans ks pfe jc XMTt. n singulier ccmtraste de^naiitœ fias .{f a ixilé et de la grâce, de landace et de h ^ ^**<«tfirt}c« et de la discrétian. On peut hèsîtor rDat. «B hoHK d'Église, nn ^Èàmfkt r'«l k Tdanté qui denine. »
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nous semble que ce portrait est encadré dans une large et épaisse bordure ovale, et qu'il nous sourit dans la pénombre de son fond harmonieusement obscur. Image d'une âme indomptable, il regarde avec une pitié un peu fière les courages indécis, les consciences troublées de nos contemporains.
Tout, dans cette existence de Hamix, est d'un conseil a^lutalre, d'une leçon grandiose. Jouir avec modération du triomphe est, sans doute, une vertu difficile; toutefois certains tempéraments y atteignent , quand la prudence n'en fait pas une obligation superstitieuse à certains esprits médiocres; mais combien n'est- il pas plus difficile de rester debout, entier. dans sa foi, dans ses illusions, dans ses espérances, quand pourtant on se sent vaincu?
11 n'y a que les opinions complices d'intérêts immortels pour ne pas s'ébranler. L'égoïsme est fragile, quelque génie qu'il ait; la personnalité la plus robuste a des heures de défaillance, un moment de recul. Le sacrifice seul est impassible et stoïque* n'attendant rien pour lui-même, il espère toujours pour les autres, parce qu'il sait se résigner. Des gens comme ïfamix comptent toujours sur le retour de l'ile d'Elbe, même au plus âpre moment de leur Sainte-Hélène ; et ils sont logiques, car ils n'ont jamais abdiqué.
je voudrais bien ne pas quitter encore ce philosophe selon l'Évangile, dont l'entretien fortifie l'esprit et épanouit le cœur. l\ écrivait à un autre grand réformé, Duplessis-Momay : « Je n'attends que les occasions ; de les chercher ambitieuse^ ment ne me permet mon naturel, mais je les embrasserai avidement quand elles s'offriront. Touchant votre état, j'en ai fort bon espoir, à cause que le voyant désespéré j'espère que Dieu se souviendra de ses miséricordes; mais le nôtre me semble en danger, parce que ses ulcères sont cachés, et comme cicatrisés sous les ampoules de la prospérité. »
A cela, Duplessy-Momay répond d'un accent non moins profond et pénétré : « En ces ennuis publics, je ne trouve consolation qu'en la conférence des bons, et entre ceux-là je
VOUS tiens des meilleurs. Avec tels, j'aime mieux soupirer profondément que rire effrontément avec les autres, parce que le plus souvent Dieu se rit de nos ris et au contraire exauce nos gémissements et nos larmes. En particulier, faitesmoi toujours cet honneur de m'aimer, et croyez que je vous honore uniquement. Faites-moi quelquefois part de vos solitudes, car j'estime vos déserts plus fructueux et plus fertiles que nos plus cultivées habitations. De moi, tenez-moi pour un homme noyé dans les sollicitudes de ce temps, mais qui désire nager, s'il est possible, jusqu'aux solitudes. » Avec son esprit un peu contourné, avec cette afféterie un peu mélanco* lique, cette réponse n'est-elle pas touchante, et les épanchements de ces deux sages ne formeraient-ils pas une leçon toute-puissante, quoique tout humaine?
Nous voudrions multiplier les citations; mais il faut nous hâter; le charme de ces fréquentations a son vertige; et, si Ton doit demander au* livre de M. Quinet assez de consolation pour moins sentir la faiblesse, la trivialité, la déchéance d'un grand nombre de penseurs contemporains, il ne faut pas que nos yeux soient assez éblouis par cette lecture pour ne plus voir la réalité. Marnix est une ombre qu'il faut invoquer pieusement, mais qu'il ne faut pas s'attendre à rencontrer. Qu'il vive en nous et nous conseille; mais ne croyons pas, à force de le désirer et de le chercher dans ces pages colorées, qu'il est ressuscité en chair, et qu'après avoir vu son sourire transfiguré par la vie immortelle nous allons heurter sa main toute frémissante des fièvres de la vie terrestre. M. Quinet ne songe pas k démontrer qu'il y a toujours et dans tous les temps des philosophes comme Marnix de Sainte- Aldegonde; mais qu'il suffit, pour rétablir la justice et la conscience en équilibre, que Dieu en fasse entrevoir un de temps en temps, même dans des regrets, à l'humanité fatiguée, mais jamais lassée. Le passé est l'étemelle illusion de l'avenir !
Pour l'heure crépusculaire que nous traversons au milieu d*écrivains qui nient, de philosophes qui doutent^ d'hommes
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(l'intelligence hébétés par Timprévu, la vie de Marnix doit être une lumière qui conduise à la foi stoîque, à la fermeté d'opinion, à la pureté des actes, au désintéressement du patrio* tisme, et qui guide dans le difficile chemin du devoir.
Cette esquisse d'une histoire de la fondation de la république néerlandaise serait incomplète, si elle ne se terminait par des considérations sur la foi, sur la politique, sur Tart des gueux. Nous ne pouvons nous arrêter qu'à ce dernier point. L'art n'est-il pas d'ailleurs la synthèse suprême des institutions et des croyances ?
M. Qninet a écrit sur Rembrandt et sur Rubens quelques pages éloquentes qui resteront comme une appréciation élevée et rigoureuse du génie de ces deux maîtres et des liens mystérieux qui unissent les arts aux faits humains. Citons au hasard : « Rembrandt a rompu avec toute tradition, comme son Église avec toute autorité ; il ne relève que de lui-même et de son inspiration immédiate. Il lit la nature, comme la Bible, sans commentaires étrangers. Aussi donne-t-il l'impression d'un monde nouveau, d'une création spontanée qui vient d'apparaître sans analogue dans les règnes précédents. Un Ëtat surgit tout afmé d'une grève déserte; un art splendide naît de lui-même, sans ébauche, sous le pinceau du peintre. Quand Rembrandt peint les scènes de l'Ancien et du Nouveau Testament, il peint ce que ses yeux ont vu. Il a vu le sermon de la montagne à l'écart, dans les prêches des protestants. Cette foule qui hurle et qui menace dans YEcce Iwtno, ne sont-ce pas les hommes qui viennent de demander la mort de Barneweldt? Ne demanderont-ils pas bientôt celle des de Witt ? l'Évangile s'accomplit sous les yeux du peintre ; tout est vie, réalité, histoire immédiate, dans cette école nationale. »
Il est impossible de mieux définir le génie tout d'ombre et de lumière de Rembrandt. Les pages consacrées à Rubens ont aussi emprunté la verve, la couleur, l'inspiration du maître. C'est sur ces deux portraits à la touche virile que se referme
le livre, laissant dans l'imagination et dans la raison du lecteur un double éclair qui lui rend cette lecture doublement profitable au point de vue de ses rêves et de sa conduite.
a L'inspiration de la vie nationale, dit en terminant M. Quinet, se prolonge encore chez quelques hommes, môme après qu'elle s*est éteinte pour la foule, et, comme il y a des héros, il y a aussi des artistes qui survivent d'un jour à la patrie perdue. » Magnifiques paroles appliquées à Rembrandt et à Kubens, et qui sont la formule du rôle providentiel réservé à l'homme de génie. Quand un pays méconnaît sa propre gloire et sa mission, quand il s'endort dans sa prospérité ou dans sa honte, il y a toujours à l'écart, exilés, même au milieu de leurs concitoyens, quelques hommes d'élite qui ramassent et cachent dans leur sein la* foi, le drapeau dédaigné. Vienne le jour de réveil, et ces hommes rendent à la masse inquiète le mot de ralliement perdu, l'espérance oubliée.
C'est la conscience de cette mission qui donne dans Thistoire une attitude si simple et si calme à la plupart des grands hommes frappés par l'ingratitude; c'est ce sentiment fier et pourtant dévoué qui détournait de Harnix les blasphèmes et les reproches et qui lui faisait dire : c Regardons notre devoir et fions-nous à Dieu. »
€ette phrase est la conclusion du livre de H. Quinet, elle en est la morale. Elle doit être, dans ce temps-ci, la conclusion de tous les livres et la morale de tout le monde.
Février 1856.