SUR SES YEU%. GUÉRIS
Vos yeux, que le ciel lit si brillants et si beaux, Reprennent leur éclat et leur beauté première, Et l'on en voit déjà sortir des feux nouveaux, Et de nouveaux traits la lumière.
Leurs maux n'ont fait qu'augmenter leurs appas ; Mais en sauvant des yeux comme les TÔtres, Iris, les dieux ne songent pas Qu'ils en exposent bien d'autresé
« Je VOUS écrirais peut-être davantage, mademoiselle, mais il faut ménager ces yeux convalescents. Je connais leur tempérament; il n'y a point de fluxion qui lui soit si contraire qu'une lecture de méchants vers. Je vous prie de les conserver et de les aimer comme vos yeux. Pour moi, quelque mal qu'ils me puissent faire, je ne veux point leur en faire souffrir.
« Fléchie R. »
Il faut avouer que c'est là le superflu, Textra-fln, le fln du fin, en matière de compliments, et l'abus de l'antithèse révèle déjà les talents particuliers du panégyriste de Turenne. Mais que dira-t-on du billet suivant, qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer de sucrerie galante?
 Mademoiselle de la vigne.
a Je vous envoie les vers latins que je vous ai promis, mademoiselle. Si vous vouliez, vous me les rendriez beaucoup meilleurs qu'ils ne sont ; mais je suis persuadé de ce que peut votre esprit, et je n'ose me rien promettre de votre bonne volonté. Si je vous avais dit ce petit compliment-là, je rougirais et peut-être rougirez-vous aussi, et il nous en coûterait bien des réflexions ; mais, comme les billets ne rougissent pas, je crois qu'on ne rougit pas aussi pour les billets.
a Fléchier. »
Il est bien évident qu'à prendre les choses dans leur sens littéral, il n'y a rien qui violente trop la pudeur : mais se bornait-on à s'écrire ces aimables taquineries, et ne parlait-on pas, en baisant la main, de cette bonne volonté? Et ces tendres correspondants, qui s'écrivaient pour ne pas rougir de ce qu'ils auraient eu à se dire, rougissaient-ils pour peu de chose? Quoi qu'il en soit de la conclusion à tirer que nous ne
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tiroDS pas, voici la réplique de la demoiselle, elle a quelque chose du mouvement discret par lequel Elmire recule sa chaise en repoussant la main qui palpe son étoffe :
A M. VkBhf: FLÉCHIER.
« Je rougirais mille fois plus des compliments que vous me ûiites sur vos vers latins que je ne rougirais de ce que vous dites de la bonne volonté. Tout de bon, monsieur, je crois que vous vous moquez un peu de moi. Ce qui me fâche, c'est que je ne me sens pas disposée à m'en mettre fort en colère. Il est juste que je souffre quelque raillerie pour me punir de la témérité que j*ai eue de vous demander des vers dont je ne suis pas capable de connaître toutes les beautés.
(( âmne-Makie de taVigme. »
Cette correspondance ne prouve pas assurément une galanterie effective et pratique, mais elle en démontre la possibilité et la vraisemblance. C'est tout ce qu'il est nécessaire de prouver.
Nous ne sommes donc pas surpris des étranges. récits que se permet la plume de l'abbé Fléchier, et nous n'avons pas besoin de la petite plaidoirie de M. Sainte-Beuve pour l'eu amnistier. Ce ton et ces allures sont du temps. On était grave en chaire, devant des belles dames fort décolletées, mais on se permettait sans scandale des familiarités de langage et des audaces d'esprit, quand on voyait de près ces appas contre lesquels on anatbématisait de loin et de haut, et ce qui nous blesse dans ces Mémoires, c'est moins leur badinage que la sécheresse avec laquelle on parle des choses navrantes que révélaient les procès.
Fléchier était précepteur des enfants de M. de Caumartin, et c'est en cette qualité qu'il accompagna celui-ci en Auverj(ne, on le roi envoya des magistrats pour réprimer les vin-
lences scandaleuses exercées par la noblesse. Les grands jours étaient des assises extraordinaires tenues par des commissaires choisis parmi les membres du parlement. Celles de 1665 se composaient de Henri Potier, sieur de Noyion, président au parlement de Paris, de Lefèbvre de Caumartin, maître des requêtes, qui devait tenir le sceau, et de seize conseillers delà compagnie. M. Denis Talon en était le procureur général.
Fléchier raconte l'arrivée à Riom de Taustère compagnie, Tennui des discours et des compliments, et pour faire ses preuves immédiates de conteur aimable, il débute par un petit récit, par un doux roman d*amour dans lequel nous trouvons un nouveau moyen de correspondance, à l'usage des victimes cloîtrées. Deux amants s'entretiennent en déposant dans le corsage de quelques petites filles, et à Tipsu de celles-ci, des billets doux qui sont ensuite repris, sans que les intermédiaires innocentes , qui se laissent embrasser et choyer par les deux amants, se doutent de leur rôle utile.
Mais les billets doux ne suffisant plus à l'entretien de la flamme de nos deux amants, ceux-ci se rendent à Vichy, et voilà le procédé fort ingénieux imaginé par ces tourtereaux inventifs pour se voir plus aisément : le galant attendait sa belle, et celle-ci, sous le prétexte de quelque commodité (c'est Fléchier qui parle), se faisait conduire vers lui. « Jamais, afoute le spirituel prélat, ou n'a bu des eaux de Vichy avec plus de plaisir ; jamais on n'a eu plus d'envie de les aller rendre. »
On arrive à Clermont. Les grands jours sont ouverts ; le procureur général, M. Talon, visite les prisons; Fléchier, de son côté, fait d'autres visites, et il se met immédiatement en quête d'une dame à laquelle il puisse reporter sa pensée. Il croit avoir trouvé son héroïne dans mademoiselle d'Aubusson: ((.Mais, dit-il, comme ces beautés voilées ont je ne sais quoi de triste et de contraire à mon inclination , je m'attachai
partieulièrement à la conversation de madame de Brion, ({ui fat ma meilleure rencontre. »
S'il aime les dames, l'abbë Fléchier n*aime pas les capucins. Un d'eux, qui n'avait point la barbe si vénérable que les autres, trouve grâce devant lui parce qu'il le salue poëte.
Pendantque l'abbë Fléchier galantise, prêche, et sou pire des madrigaux, le tribunal, voulant débuter par un coup d'éclat et imprimer quelque terreur à toute cette canaille titrée qui se joue du roi et de la justice, fait arrêter le vicomte de la Moîhe de CanillaCy « fort considéré dans la province , et le plus innocent des CanUlac. » Il était coupable de meurtre tout simplement, c'était peu de chose. On le jugea, il fut condamné à mort et exécuté quatre heures après. Cette sévérité pour le plus innocent avait pour but de terrifier horriblement les plus coupables. Voilà les procédés bizarres de la justice des grands jours. Fléchier ajoute que l'accusateur et les témoins étaient plus criminels que l'accusé. Aimable temps! aimable justice!
Au surplus ces Ganillac sont des .Mauprats démuselés. Nous en voyons défiler une bande qui se croient tout permis et dont les moindres peccadilles les enverraient aujourd'hui aui galères. Mais la justice, satisfaite d'un premier meurtre, admet quelque adoucissement dans la suite de sa tache, et on effigie seulement la plupart de ces bandits. Fléchier raconte tout cela en sourient d'une façon agréable. Il assiste à des affaires civiles. Un moine réclame contre les vœux et demande à être relevé de la chasteté forcée. Le tribunal le renvoie au froc. Une novice que l'on contraint à prendre le voile proteste et réclame la clef des champs. — « Si les filles qu'on sacrifie tous les jours avaient cette résolution, dit l'abbé Fléchier, les couvents seraient moins peuplés. » L'arrêt est bon à recueillir, et aucun trait ne manquera au tableau, à la satire de la société du dix-septième siècle. Fléchier trouve que les récits de procès ont besoin d'être interrompus, et il les entremêle de conversations quintessenciées sur le mérite des femmes ; puis il re-
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vient à son journal. Une incendiaire passe devant la cour. On lui demande d*où lui viennent ses deux enfants. La question était indiscrète. L'incendiaire répond « que des hommes les lui ont.faits i (c'est le délicat Fléchier qui parle), et qu'elle n'a pas d'autre raison à donner. Elle fut marquée, fouettée et exilée ; • au hasard, dit en souriant Fléchier, de brûler encore quelques maisons et d'avoir encore quelques enfants loin de son pays. »
Plus loin, il s'agit d'une sorcière ; l'abbé regrette qu'elle ne dise rien du sabbat. Userait enchanté d'en apprendre quelque chose. Nous arrivons à la fumeuse histoire des aiguillettes nouées, Fléchier encadre dans un tableau fort poétique la mésaventure de deux époux dont la première nuit des noces est ensorcelée, et qui ont besoin d'un peu d'eau bénite pour jouir ensuite, continue le narrateur, « de toutes les douceurs de l'amour sans empêchement, à la grande gloire de Dieu et à la grande satisfaction de leurs âmes. »
Nous rappelons, sans nous y arrêter, quelques épigrammes sur les jésuites que la ville de Clermont a de la répugnance à recevoir; quant au pape, on en parle assez lestement; on dit qu'il n'en est pas plus humble, pour s'intituler le serviteur des serviteurs de Dieu. Les De Profundû chantés moyennant salaire par les cordeliers, le jour des morts, excitent la verve de l'abbé.
Une grande affaire est portée devant le tribunal. Des chanoines réguliers de Saint- Augustin avaient des esclaves, de véritables et réels esclaves, selon toute la rigueur du droit antique, leur appartenant et dépendant absolument d'eux pour la vie et pour les biens. Queh^^ues-unes de ces victimes réclamèrent, osèrent réclamer la liberté. Il leur semblait, à ces pauvres gens, que les justiciers du roi étaient des réparateurs d'injustice. Hélas! dérision des dérisions: ce fut un prétexte pour un tournoi d'éloquence. « M. Talon, écrit Fléchier avec un calme effroyable, dit les plus belles choses du monde sur l'esclavage et sur la liberté. . . il conclut à la rédemption de ces
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captifs sans chaînes; mais il ne fut pas suivi, et la cour appointa Taffaire, • c'est-à-dire la remit indéfiniment ; et tout est dit sur cette tyrannie de chanoines propriétaires d'esclaves, et pas un mot, pas une observation, pas un scrupule, pas une émotion ne fait courir un peu plus vite cette plume imperturbable dont l'élégance est sacrilège, et dont la douceur devient une infamie.
Ce qui émeut l'abbé, ce qui éveille avec complaisance sa verve et son imagination, c'est l'histoire du curé de Saint- Babel, histoirS réputée apocryphe et bien incontestable. On a ^ accusé M. Gonod d'avoir introduit cet épisode; mais hJovrnal de Dongois le certifie, et d'ailleurs le style est un garant de la parfaite authenticité. Ce curé « ne manquait pas d'esprit, » dit Fléchier, mais il était décrié « par ses amourettes, » a il était galant mal à propos, » et, portant les sacrements à une vieille femme, il laissa là les confessions et Textrémeonction pour courtiser la servante de la moribonde. Fléchier sourit à cette malice. *( Ce n'est pas sur ce crime qu'on l'a jugé. Il avait une grange où il avait accoutumé de recueillir non-seulement les fruits de son revenu, mais encore ceux de ses amours. Outre qu'il y tenait les grains, il y renfermait encore une jeune maîtresse qu'il avait choisie dans son église, faisant de ce lieu un lieu de plaisir et de nécessité pour lui. » Un paysan curieux ferme la porte pendant que M. le curé se trouve dans la grange « où les deux amants, dit pudiquement Fléchier, étaient en repos, si l'on peut appeler moments de repos ces moments que l'amour occupe et que le crime trouble infailliblement. » Le curé se vengea bien, il assomma le paysan et lui donna l'absolution avec le dernier coup de bâton. Fléchier trouve le procédé plaisant. « Vit-on jamais, s'écrie-t-il av^c finesse, une absolution plus forte que celle-là, et rÉglise, qui craint le sang et la violence, a-telle jamais des sacrements qui fassent mourir? » Où le bel esprit va-t-il se nicher? Fléchier n'est- il pas bien comique en badinant ainsi? Le curé de Saint-Babel fut pendu. Personne n*a songé de-
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puis à lui faire Thonneur dont ]è frère Léotade a été l'objet, c'est-à-dire à le rëliabiliter.
Fléchier proQte d'un rayon de soleil pour aller, le jour de la pendaison, se promener agréablement dans un beau jardin, et il est probable qu'il oublia de joindre ce jour-là à la lecture de son bréviaire une courte oraison pour le repos de l'âme de son confrère, qui en avait bien besoin. Dans cette délicieuse promenade, qui distrait Tabbé des horreurs des grands jours, il est question d'un singulier évêque et d'un singulier clergé. Je laisse parler Fléchier. f 11 (Févêque en question) était si peu retenu dans les fonctions de son caractère, qu'un gentilhomme lui ayant demandé un jour dispense pour presser son mariage, il lui dit qu'il ne l'accordait qu'à la condition qu'il serait co.., et ses aumôniers ajoutèrent des choses que je n'ose dire. »
Un autre fou, curé d'Alençon, bien digne d'avoir un tel prélat pour évêque, « montait en chaire, dit Fléchier, tous les jours de l'an, et publiait le nombre de c... qu'il avait dans sa paroisse, et marquait si l'année qui venait de finir avait été bonne ou mauvaise; en faisant la procession, il faisait des cornes aux marguilliers.r. etc., etc. » Quant aux relâchements du clergé de Clermont, ils ont été si grands, qu'il y a une bulle du pape qui exempte de la juridiction de Tévêque « les chanoines et les enfants quils auront em par quelque crime que ce soit, i
Tout cela est raconté, bien entendu, sans indignation, en souriant, écrit d'une main blanche, coquette, ornée de manchettes, et pour la plus grande joie de quelques belles dames que ces histoires auront sans doute fort égayées. le grand siècle! modèle désespérant! et comme M. Veuillot a raison de douter que nous puissions jamais en revenir à ces époques de foi et d'autorité!
Le 15 novembre on juge un infanticide, nouvelle plaisanterie du galant narrateur. Le mari de l'accusée reniait la paternité de l'enfant mort. La femme la lui attribuait, avouant
que sans doute il n'y avait pas pensé, Fléchier rapporte que le mari protestait, « disant que ce sont des choses sérieuses qui ne se font point avec tant de distraction, et qu'on voulait le faire plus père qu'il n'était. » On donna le fouet à la femme, et on la marqua de la fleur de lis.
L'auteur des Mémoires affectionne les plaisanteries concernant les ecclésiastiques. C'est là le sujet de ses meilleures railleries. 11 s'cgaye d'un évéque qui fait son entrée à cheval, en caracolant, et dont les bénédictions restent en l'air, à moitié chemin. Cependant les grands jours fonctionnent de leur mieux, leur sévérité n'est pas trop farouche, ils ont mis du sang sur leur première page, cela leur suffit. A moins d'y être contraints, ils laissent échapper les coupables,^et se mont rnt indulgents. Cependant le peuple, ce serf des chanoines, cette victime des Canillac, cette chair qu'on tenaille quand elle est homme, qu'on viole quand elle est femme, le peuple a quelque espoir : les grands jours, si trompeurs qu'ils soient, font naître dans son cœur Tillusion d'une justice humaine. Il en conclut laffranchissement, et, relevant un peu la tête de son hourhier, il regarde en face son seigneur, ce qui irrite celui-ci. Fléchier, fils d'un marchand de chandelles, mais tonsuré à Thôtel de Rambouillet, n'est pas plus tendre qu'un parvenu ne doit l'être pour les siens. Il n'est donc pas éloigné de blâmer les grands jours pour les velléités d'insolence qu'ils suggèrent à ce peuple misérable.
Nous glisserons sur une histoire conjugale entremêlée d'indispositions scandaleuses, pour arriver à l'affaire de ce procureur du roi, en la ville d'Évreux, hautementaccusé par madame deVieuxpont de professer des idées républicaines. Il paraît (on ne s'y attendait guère) qu'au dix-septième siècle c'était déjà un crime énorme et une infaillible calomnie d'être soupçonné de républicanisme. Il est singulier de trouver sous Louis XIV un semblable délit reproché; mais madame de Vieuxpont, dont la descendance ne doit pas être éteinte, formula nettement sa dénonciation. Ce procureur est accusé
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d'avoir dit publiquement, nous citons Fiéchier : « que la monarchie est un fâcheux gouvernement, qu'il serait bien plus à propos de changer le royaume en république, de réduire l'État à la forme du gouvernement de Venise, etc., etc. » Le procureur d'Évreux se disculpa aisément. Le môme bonheur n'arriva pas à un curé qui avait professé tout haut, en chaire, les mêmes opinions, et qui invoquait la république romaine contre le roi et les ministres. Le curé patriote fut banni pour un an et condamné à quelques réparations; il paraît qu'il avait endommagé par son hérésie le gouvernement du grand roi. N'est-ce pas une rencontre bizarre que de trouver de pareils mots, république, liberté, à cette époque, et serait-il plus invraisemblable de trouver des libéraux en Russie?
L'espace nous manque pour citer tous les faits caractéristiques mentionnés par Fiéchier. Un grand prévôt qui avait abusé de sa charge fut acquitté parles magistrats, sous le prétexte spécieux qu'il était vieux, malade, goutteux, et que ce lui serait un plus grand supplice de vivre que de mourir.Tout le monde applaudit <à cet arrêt de subtilité philosophique, et le condamnéapplaudit plus fort que tout le monde. Mais les arrêts finissent par ennuyer l'aimable abbé; il nous entretient des muses qu'il cultive, des galantes réunions auxquelles il assiste, des danses un peu trop expressives dont il est témoin: labour^ rée, la goignade, sont, il paraît, des ancêtres du cancan moderne, pour nous servir du mot consacré. Il est curieux de voir le futur panég}Tiste de Turenne nous donner la description minutieuse de ces folles danses qui lui rappellent k les bacchantes dont parle l'antiquité. »
Le plus grand criminel que les grands jours eurent à juger fut le marquis de Ganillac. Celui-là est un Barbe-Bleue complet ; il entretenait douze bandits qu'il appelait ses douze apô^ très, et il n'est pas d'infamies qu'il ne se soit permises. On le laissa s'échapper, et la justice l'exécuta en effigie; ce qui ré^ jouit fort le délicat abbé, car, alors, dit-il, on avait la justice sans avoir le sang répandu.
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Le fils valait presque le père ; « mais, comme dit Fléchier, c'est être bien innocent en Auvergne que de n'avoir commis qu'un crime, et un fils qui n'a été criminel qu'une fois parait bien juste à comparaison d'un père qui Test toujours. » Cependant ce jeune soutien de l*honneur scélérat des GaniHac n'y allait pas de main morte, il tua un prêtre qui lui reprochait le scandale de ses amours. On se délassait des affaires criminelles par des causes bouffonnes. C'est ainsi que madame Laroque-Massebeau demande le divorce et a recours à de si singuliers reproches contre son mari, que ces aimables juges se donnent le spectacle d'une épreuve publique. L'épreuve ne tourna pas à l'avantage du mari. « Et c'est une question » dit plaisamment l'abbé, « de savoir s'il faut appeler Tépouse madame ou mademoiselle. »
La mort des frères Combalibcmf, trop petits gentilshommes pour n'être pas exécutés, est une des dernières émotions des grands jours. Ce qu'ils avaient fait ressemblait exactemenlà ce qu'avaient fait tant d'autres; ils ne purent échapper, voilà la différence. Fléciiier a un mot ravissant, tendre et humain, à propos de la mort de ces jeunes hommes. « L'aîné, écrit-il, monta ensuite sur l'échafaud avec beaucoup de fermeté, et, passant sur le corps de son frère même, que cet exéculexir de province n'avait pas eu l esprit de couv7*iry il reçut le coup et la tragédie fut finie. » Comme celte raillerie au profit des bourreaux bien élevés est d'une piquante saveur !
En effet cette exécution est le dernier acte de la tragédie des grands jours, on finit par des noces, des ballets, des festins, et Fléchier, fort peu édifié de la province, malgré les femmes charmantes dont les aimables propos ont essayé de lui dorer l'exil, Fléchier revient à Paris avec ses élèves, laissant ce monument de son voyage.
Nous l'avons dit en commençant et nous le répétons pour finir, cette relation écrite avec un style d'un bel air, mais dont les grâces sont plutôt celles du temps, delà mode, que celles de l'écrivain, celte relation est fort instructive, fort in-
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téressante au point de vue des mœurs, des opinions, de la moralité de la société aristocratique et religieuse ; mais elle atteste partout la sécheresse de cœiir, la futilité d'esprit d'un prêtre, d'un homme instruit, qui assiste à ces grands efforts de la royauté contre la noblesse, à ces incidents terribles, sans trouver le prétexte d'une réflexion sérieuse, d'une préoccupation morale, de quoi que ce soit enfin qui révèle l'homme de réflexion, d'étude, de pensée. 11 n'y avait décidément en lui que l'esprit d'un rhéteur dans l'enveloppe polie et glacée d'un prélat du monde. Une sorte de sottise infatuée s'étale dans ses Mémoires, dont la publication est, malgré tout, un grand service rendu à l'histoire, à la vérité, mais qu'on ne fera jamais accepter comme une œuvre de style et d'âme. Sachons donc gré aux éditeurs du soin qu'ils ont apporté à la publication de ce livre, témoignage impartial et frasant contre le clergé et la société du dix-septième siècle; mais n'abusons pas du nom de Fléchier pour imposer à l'estime des amateurs des pages prétentieuses et fades qui ne valent beaucoup que par les faits et ne valent que très-peu par l'expression.
Les Mémoires sur les grands jours ont leur place marquée parmi les documents essentiels; mais ils n'ont rien à faire avec les chefs-d'œuvre de style et de pensée. Sous cette réserve, nous sommes heureux d'applaudir à la belle édition que la librairie Hachette vient de donner, et qui, en reprenant la tâche du respectable H. Gonod, le venge des attaques ridicules, mais violentes, auxquelles il s'est vu exposé.
1"' janvier 1857.
La mort de M. Paul Delaroche a été Toccasion des articles et des commentaires en usage au convoi de chaque eélébritë. Tous les journaux et toutes les revues ont jeté sur son œuvre ce coup d'œil rapide que facilitent les biographies et Jes catalogues ; on a répété ce qui avait été dit cent fois ; on a critiqué ce qui avait déjà été critiqué; on a rappelé les disputes d'école. HM. Delacroix; Ingres, «ont rentrés pour un jour dans ce champ clos solennel que le pédantisme des Âristarques aime toujours à ouvrir. Mais il nous semble qu'on a manqué Toccasion de l'enseignement le plus précieux, et que cette mort d'un homme éminent n*a servi qu'à des questions secondaires ; quand il y avait à en tirer parti pour rétemelle et plus importante question de la dignité de Tartiste, de son rôle dans la société politique, de sa probité, de son caractère enân.
Chacun est libre dans ses préférences ; et, quoiqu'on Tait mise en proverbe, c'est une vérité très-réelle que celle-ci : Ou
ne peut disputer des goûts et des couleurs. Mais nul n'est libre de mépriser, ou seulement de méconnaître, la fermeté, dans une époque de mollesse et d'abandon moral; nul n'a le droit de refuser son hommage à l'homme fier qui traverse les marchés humains sans s'y arrêter pour acheter ou pour vendre, ei qui sait allier à une tendresse discrète et profonde tout juste assez de misanthropie pour ne pas croire aux hommes en croyant a Thumanité. Philinte est un excès; Alceste en est un aUlre aussi, que nous n'avons pas souvent à combattre aujourd'hui. Mais l'homme qui sait établir une sorte de pondération entre le mépris et l'indulgence; qui, fermant son .cœur du côté de la foule, l'ouvre du côté de ses amis; qui, ayant touché la gloire, n'en a pas été étourdi et continue a chercher l'estime ; l'homme, enfin, qui préfère le travail au succès, le silence à l'applaudissement, et qui n'a jamais sacrifié une conviction à un honneur, un principe à la popularité, cet homme-là, loyal comme Alceste, aimé comme Philinte, est dans la juste et difficile mesure qu'il faut admirer par-dessus tout; il atteint gravement et simplement à une sorte d'idéal ; il doit être étudié et proposé comme modèle; et, quand il -meurt, on doit le regretter et le pleurer pour autre chose encore que pour ces œuvres visibles, qui restent dans les musées humains et qui ne rapportent tout au plus que de la gloire.
11 nous a semblé que M. Delaroche était précisément un de ces caractères, devenus si rares depuis qu'ils sont devenus si nécessaires ; et les confidences de ses amis, les fragments de sa correspondance que nous avons recueillis, nous ont confirmé dans cette opinion qui manquait trop aux notices biographiques dont il a été Tobjet. Sans doute, on a dit que c'était un honnête homme; mais qui donc ne se croit pas un honnête homme? Sans doute, on a vanté son désintéressement; mais il nous a paru qu'on n'avait pas assez insisté sur cette virilité de conscience qui est son caractère propre, son.génie.
Quand nous nous arrêterons désormais devant les tableaux de M. Paul Delaroche, nous retrouverons dans cette peinture
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savante, correcte, prévoyant tout et ne laissant ni obscurité dans rémotion, ni vague dans l'imagination, cette netteté, cette sérénité d'un esprit équilibré, que le devoir surveille, et qui, n'ayant jamais souffert d'excès, n'a à se reprocher ni une palinodie ni une ingratitude. Ces hommes-là, d'ailleurs, sont rares de tout temps, et, si je ne craignais de donner un tour agressif à ma sympathie, je dirais que ces artistes-là deviennent introuvables.
La vanité, le besoin d'escompter tous les jours la renommée, l'amour des jouissances puériles de l'opinion, déroutent la plupart des admirations qui vont au delà des œuvres contemporaines et qui cherchent l'homme sous l'artisan.
Le mal de ce temps- ci, c'est l'abus de l'adresse et du talent qui sert à amnistier tout. Croyez ce que vous voudrez ; ne croyez pas, au besoin, si le fardeau d'une idée vous importune; mais ayez la grâce, la superficie, le luxe; mais charmez et amusez 1 La critique, si l'on veut bien donner ce nom à l'œuvre qui se fait ou qui ne se fait pas au bas de quelques journaux et dans quelques revues, la critique n'ayant pas de foi n'a pas de colère : elle pardonne tout, parce qu'elle ne demande rien ; et l'artiste, quel qu'il soit, n'est plus qu'un industriel spécial, libre de sa conscience, ne garantissant que sa marchandise et ne garantissant pas ses convictions.
N'entendions -nous pas, il y a quelques jours, en pleine Académie, un vieillard respectable recommander aux savants de s'isoler dans la science et invoquer les joies égoïstes de l'abstention? Je sais bien que M. Biot disait qu'en fuyant les périls de la place publique on fuyait aussi les séductions de l'ambition ; mais une vertu qui s'abstient du combat est-elle une vertu? mais ne peut-on cesser d'être égoïste qu'en devenant ambitieux, et ne peut-on ouvrir son âme sans la vendre? Ah ! ne prêchez pas Tégoïsme : nous avons 'déjà la vénalité ! Un savant, un écrivain, un artiste qui, sous prétexte de rester honnête, refuse de participer à l'œuvre commune, au danger, ou du moins aux préoccupations du moment, celui-là trahit l'huma-
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nité; et, d'ailleurs, presque toujours cette prétendue abstention n'est que le prétexte d'une ambition habile qui se réserve pour le plus offrant. Fin alléguant qu'ils n'étaient pas des hommes politiques, certains savants et certains artistes se sont fort bien entendus tour à tour avec tous les pouvoirs politir ques et n'ont jamais été fidèles qu'à celui du moment. Cette théorie est commode, et nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit à propos de la dernière séance académique. Mais il faut bien répondre à l'objection que des amis trèssincères de l'art en général opposent aux tendances* sociales que nous nous efforçons de chercher dans tous les produits du pinceau, de la lyre, du ciseau ou de la plume. « L*arl, disentils,*ne doit avoir ni drapeau ni cocarde. Là beauté est de tous les partis, et, pourvu qu'une œuvre plaise ou émeuve, on ne va pas s'informer des opinions, du caractère de son auteur. » Cette objection est spécieuse; mais elle ne s'adresse qu'à l'artiste factieux, qu'au pamphlétaire qui fait dévier son talent pour satisfaire sa passion. L'art n'a pas de drapeau. Mais l'artiste, qui est aussi un citoyen, doit en avoir un. Nous permettons aux industriels, aux avocats, aux hommes d'affaires, de disserter des intérêts publics ; nous trouvons tout simple qu'aux jours d'élection toutes les fonctions sociales coopèrent à la tâche commune; et l'artiste, enfant gâté et inutile, aurait le droit de s'isoler, de ne se mêler jamais à ces difficiles épreuves! Il aurait le droit, le jour où le pavé des rues gronde sous les chariots de l'artillerie, de se mettre en chantant à Son ébauche, et de peindre ou de modeler, sans plus de souci des vaincus ou des vainqueurs? Je ne demande pas que la peinture soit un manifeste ; pourvu qu'elle soit de la bonne peinture, elle aura satisfait à une condition essentielle de son but; mais je dis qu'elle ne sera de la bonne et de la sérieuse peinture qu'à la condition d'être inspirée par une conscience droite, satisfaite d'elle-même, en paix avec ses convictions. Je dis qu'on sentira malgré tout, dans le pinceau facile et superficiel, un esprit banal et prêt pour tous les tableaux comman-
dës; je dis que dans la gravité, dans la précision d'un autre, on devinera, au contraire, uiie âme contenue et ferme, qui a des principes et qui les maintient. Et puis, les regards du public ne s'arrêtent pas à la toile, à la statue; d'où vient qu'on sait que M. Paul Delaroche est resté fidèle à des affections que nous respectons, sans les partager? 11 n'a pourtant jamais fait'acte de parti dans ses tableaux. I^ n a jamais peint la liberté violente, effarée, s'élançant sur les barricades ; mais il n'a pas non plus été courtisan. 11 serait difficile de dégager de son œuvre une propagande ; mais pourtant on sait, et on l'en estime, qu'il a gardé la piété du souvenir. Que cette opinion, constatée et reconnue, n'ajoute aucune lumière, aucun effet d'ombre ou de clair-obscur aux tableaux de M. Delaroche, je le conçois ; mais elle ajoute l'estime du cœur au charme des jeux ; mais elle fait aimer l'homme et grandit l'artiste de toute la dignité du citoyen. C'est là un mérite qu'il est à propos de faire ressortir, de recommander, que M. Paul Delaroche a apporté, sans grand succès, dans la famille de M. Horace Vemet, et que par malheur il n'a pas légué à tous ses élèves. J'affirme que ce mérite-là n'est pas inutile à la gloire ; qu'il la consolide, la purifie; et, quand un peintre voudra passer pour un artiste sérieux, il n'aura nul besoin de le dire lui-même, de l'imprimer à ses frais, et de violenter sa modestie pour le faire voir ; il lui suffira de respecter son talent et de respecter sa conscience. C'est ce que M. Paul Delaroche s'est surtout appliqué à faire. Voilà pourquoi, aujourd'hui qu'il n'y a plus d'école, plus de rivalité, le nom de cet homme de bien, qui, sévère pour lui-même, avait le droit de l'être envers la critique, restera parmi les plus purs ; voilà pourquoi on revoit avec plaisir les principaux tableaux de cet artiste éminent, et on semble retrouver dans cet arrangement ingénieux et grave, dans celte couleur sobre , comme le reflet d'une ^me méditative et doucement éclairée qui ne cherchait ni à se cacher ni à se montrer.
Les individualités s'effacent dans ce temps-ci, et le scepti-
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cisme universel répand une teinte uniforme sur tous les esprits. M. Delaroche fut du très-petit nombre de ceux qui savent échapper aux flétrissures de la vulgarité, et il garda jusqu'à la fin l'empreinte nette et vive de son caractère. Mais cette originalité, si soigneusement entretenue à l'écart, ne fut jamais conservée par les âpres dépits de la vanité blessée. Ce solitaire avait dans sa solitude des amis que son amitié expansive ravissait toujours, et le culte attendri de ses élèves témoigne de son cœur.
Dans une lettre écrite par un des plus intimes confidents de M. Delaroche, nous trouvons cet hommage explicite :
« Vous m'avez demandé quelques détails sur le caractère et les habitudes de l'homme éminent que nous avons perdu, et que tant d'amis sincères regrettent. . .
(( Mais bien peu l'ont connu^ de ceux mêmes qui ei^timaient hautement cette noble nature et qui admiraient ses œuvres avec enthousiasme. Bien peu surtout parmi ceux qui, dans ces derniers temps, on voulu parler de lui, en apportant dans cette étude des idées préconçues et des systèmes. Les esprits élevés, comme M. Delaroche, passent à travers la foule des esprits vulgaires sans trop se soucier d'être compris, et sans vouloir se soumettre à des appréciations qu'ils ont le droit de considérer du haut de leur valeur réelle. De là ce reproche de roideur et de sauvagerie contre ceux qui n'ont pas toujours la banalité sur les lèvres. Il n'a appartenu qu'à ses vrais amis, à ses élèves, qu'il aimait comme ses enfants, et au petit nombre d'affections qu'il avait adoptées, de savoir jusqu'à quel point allaient sa bonté indulgente et son dévouement de tous les instants. H était d'une simplicité extrême, d'une justice à toute épreuve envers ses ennemis. Sévère pour lui-même, et austère à force de loyauté et de droiture, il adorait le beau et la vérité, pratiquait le bien et trouvait toujours ses efforts laborieux au-dessus de ses forces, et ses productions àvi-dessous de ses inspirations. Le travail était son culte et sa vie réelle; et ce n'était que quand la maladie ou des empêchements inévi-
332 ECRIVAINS ET HOMMES DE LETfRES
tables le privaient de son atelier qu'une teinte de misanthropie avait le pouvoir d'abattre son courage.
(( Cette misanthropie si reprochée n'était que justice pour ses contemporains. Il avait vu bien des choses et connu 1â bassesse et Fingratitude de bien des hommes. (1 était d'un aspect sérieux et mélancolique, facilement enjoué à l'occasion, et prenant intérêt, du fond de sa retraite et de sa vie de travail, aux bruits du- monde et aux nouvelles du jour. La fermeté de son esprit et ses opinions inébranlables cachaientune excessive sensibilité. Dans cette âme si éminemment douée, le sentiment religieux s'était visiblement développé dans ses dernières années ; il s'efforçait, par ses dernières œuvres, de mettre ea lumière un côté de son talent que ses premiers tableaux, inspirés de l'antique, n'avaient pas laissé entrevoir. Au reste, il avait en lui le fond de la religion, la charité... Son temps appartenait toujours à ses élèves, et lui, que rien ne pouvait distraire de son travail^ il consacrait une journée par semaine à visiter les ateliers. . . »
Combien d'artistes contemporains laisseront-ils, en partant, des amitiés pareilles^ pour répondre ainsi d'eux devant la critique et attester leur âme !
J'ai dit en commençant que je voulais, avant tout, dégager de cette personnalité éminente de M. Delaroche un caractère, une sorte de type d'honnêteté, de conduite et de mesure : c'est là, en effet, la moralité la plus essentielle et la moins recherchée dans les panégyriques contemporains. Mais cette moralité sortira sans efforts de l'examen de l'artiste, et elle n'a pas pour but de dissimuler des opinions trop sévères de notre part sur la valeur purement artistique de l'homme. La peinture de M. Paul Delaroche n'a ni Téclat turbulent ni la mièvrerie
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-systématique qui plaisent aux natures vives et aux natures faibles. Forte et calme, cherchant à exprimer simplement des situations émouvantes, elle plaît en général, après une sorte de réflexion. Elle a un charme sérieux qui persiste et qui, ne soulevant pas d*engouement, n*est pas exposé à des réactions. Peut-être que le soin, que Télude, que la tension perpétuelle du peintre pour dire tout et pour ne rien dire de trop, pour produire un effet simple, mais complet, pour atteindre à une sorte d'harmonie pleine; peut-être bien que ce talent discret ne répond pas au trouble, aux ivresses, au désordre des idées, et qu'on le voudrait plus fougueux, plus désordonné, peutêtre même plus incomplet. On dirait qu'il manque d'une sorte de mauvais goût nécessaire à nos esprits blasés. Sa perfection relative nous embarrasse.
En France, où Ton se dispense souvent de la critique à laide des formules, on a comparé M. Paul Delaroche à Casimir Delavigne. Les Enfants d'Édonard ont à répondre de cette comparaison fort injuste. Le versificateur habile, le dramaturge timide qui adoucissait toujours les angles et qui s'efforçait de remplacer la passion par la sensiblerie, et la force par l'esprit, n'est pas l'égal de M. Paul Delaroche. Il n avait pas, comme celui-ci, cette réflexion serrée, cette composition savante, ce culte historique, cette netteté d'empreinte qui ont fixé dans l'imagination des contemporains beaucoup de types souvent imités depuis. Il me semble que Walter Scott serait plutôt un génie analogue, et que la chasteté, la correction, la tristesse tempérée du romancier anglais répondent mieux aux qualités du peintre français. Mais à quoi bon comparer? M. Paul Delaroche suivit sa route, et le seul peut-être de. tous les artistes contemporain^ il eut un système. Il ne se fît pas peintre d'histoire pour nous montrer des odalisques et des massacres de fantaisie; il s'efforça d'écrire l'histoire sur la toile ; et, si je n'étais honteux de me servir d'un mot qu'on a rendu ridicule, je dirais qu'il s'est appliqué à créer, à populariser le réalisme historique.
354 ÉCRIVAINS ET HOMllES DE LETTRES
Ce sera là, comme peintre, son originalité, sa gloire. lia voulu faire revivre les grandes époques, et surtout les grands forfaits d'État: il montre les échafauds royaux, les meurtres accomplis par des rois sur des rois; et, jusque dans le Départ des Girondins et de Marie- Antoinette, il raconte et il commente à son point de vue Tabus de la violence.
Unelettre de M.Paul Delarocheà un ami, qu'on a bien voulu nous communiquer, initiera nos lecteurs aux secrètes intentions et au système parfaitement médité du peintre. 11 écrivait en 1851 , à propos de son tableau de Marie-Antoinette :
(( Je puis me tromper, mais dans un sujet tel que celui-ci^ dont l'action s'est en quelque sorte passée hier, son idéalité, sa vraie poésie, c'est la vérité.
« Ainsi, en bonne conscience, je ne puis me reprocher, comme M. V. l'a dit, d'avoir fait la reine trop engraissée malgré ses infortunes, car cela est strictement vrai; pas plus que je ne regretterai de l'avoir mise tête nue, ce qui est historique. Les cheveux blancs n'ajoutent-ils pas à la piété et au respect qu'inspire cette noble tête encore jeune et belle? En y réfléchissant, un esprit quelque peu poëte doit reconnaître que les critiques sur ces deux points ne peuvent sortir que de vieilles cervelles classiques. 11 faut que le spectateur, qui arrive indifférent, croie tout d'abord à ce qu'il voit, si vous voulez l'émouvoir profondément, et, si j'eusse fait mon héroïne bien mince et ajustée d'un voile, je n'eusse pas atteint l'effet que je cherchais. Non, il ne faut pas faire trivial pour être vrai, mais il faut cesser de croire que c'est seulement avec un nez grec qu'on peut arriver à la beauté. S'il m'est permis d'avoir quelque orgueil, c'est d'avoir ouvert une nouvelle route : la vraie poésie de notre art ne veut plus de ces vieux moyens. Depuis vingt ans je cherche à le prouver tant bien que mal, et, si je n'en avais que trente, je leur prouverais bien que j'ai raison. Autrefois les lignes d'une composition, le caractère des figures, tout était convenu, et Ton aurait pu deviner à l'avance une composition, sa couleur et son
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effet, en lisant le livret du salon. Aujourd'hui de nouvelles idées, basées sur le simple et le vrai, doivent conduire l'artiste qui sait qu'on peut tout demander à un art qu'on avait emmailloté jusqu'ici dans de fausses règles au profit de ces froides, intelligences, qui ne deviennent quelque chose que par transmission. A l'époque de mon Cromwell, on m'a reproché de l'avoir fait trop vrai, et maintenant cette figure est devenue le type de quiconque le veut représenter, soit au théâtre, soit en sculpture, même en Angleterre, où ils sont si fiers de ce grand hypocrite. Malgré tout ce qu'on pourra dire, je crois que j'ai raison, non pas que je défende le résultat de ma pensée, mais ma pensée elle-même. »
La vérité dans l'art, comme la vérité dans la vie et dans la parole, ce fut le but de M. Delaroche. Mais la vérité n'est-elle pas aussi bien dans les oeuvres de fantaisie que dans les pagesd'hisloire? Faut-il absolument la réalité d'un fait, d'un événement constaté, pour émouvoir et pour faire naître datis l'esprit une sorte de vision de la vérité absolue?
En un mot, la peinture qui tend à l'exactitude historique, la peinture anecdotique, ne serait-elle pas plutôt une décadence qu'un progrès, puisque l'artiste, se défiant des.émotions qui appartiennent au fonds commun de Thumanité et de ses ressources propres, va chercher des auxiliaires dans les annales, dans les costumes et jusque dans les meubles?
Voilà la question fréquemment soulevée à propos du genre dé peinture dont M. Delaroche a été le plus studieux, le plus habile représentant.
Il est bien évident que la peinture, comme la musique, doit s'adresser tout d'abord et directement aux sens; qu'il faut se défier des tableaux dont le charmes avant résulte d'un effort, d'un recueillement de l'esprit pour amener l'émotion. La beauté trouble la vue avant d'émouvoir le cœur. La première condition dé la peinture est donc, moins le choix du sujet, la fidélité historique, l'exactitude officielle des accessoires, que cet arrangement supérieur, que cette entente su-
préme des couleurs et des attitudes qui correspond à des idées morales. L'homme de génie, quoi qu'il fasse, met un rayon sur la toile; et la science, sans élan, ne peut produire que de larchéologie; cela est hors de doute, et, à un point de vue absolu, le genre importe peu. 11 n'y a guère d'autres règles esthétiques que des convenances de pudeur.
Shakespeare, quoi qu'en dise M. Ponsard, qui ne devrait pas se mêler de ces questions-là, Shakespeare est vrai, éternellement vrai, avec ses Grecs et ses Romains du temps d'Elisabeth, et son génie ne subit aucun amoindrissement de ses anachronismes.
Mais, si les ressources de l'érudition ne remplacent pas le sens dramatique, il fs^ut convenir qu'elles peuvent l'aider admirablement, et que ce n'est pas un cadre indifférent à un sujet bien choisi et bien compris que des costumes, des ameublements, des paysages exacts. D'ailleurs, après les travaux historiques entassés de toutes parts, il faudrait une grande puissance d'enivrement pour faire pardonner aujourd'hui le dédain de l'histoire.
Le mouvement romantique qui nous a débarrassés des tragédies consacrées, et qui a ouvert le théâtre à l'homme de tous les temps, avait besoin de prouver sa science et de montrer qu'il ne substituait pas une convention nouvelle à une convention surannée. L'effort unanime pour introduire la vérité dans la littérature et dans l'art a développé à un point extrême le goût et le sens des travaux historiques. Et puis, dans le trouble, dans la confusion qui résulte des grands mouvements, comme celui dont la France est agitée depuis soixante ans, il n'y a pas de distraction plus nécessaire que la lecture et V intelligence de l'histoire.
Par une affinité évidente, toutes les révolutions, toutes les catastrophes, toutes les réactions, se ressemblent. Il ne pouvait pas venir à l'idée d'un peintre du dix-huitième siècle de représenter l'échafaud de Jane Grey avec cette paille, si controversée, qui doit boire le sang d'une reine. Cromwell, sou-
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levant le couvercle du cercueil de Charles I", n'était pas possible avant la Convention. Quand les imaginations étaient lugubres, on avait le répertoire des martyrs; mais aujourd'hui la politique et l'histoire ont ouvert un campo santo de victimes qui nous touchent plus directement.
H. Paiil Delaroche a donc été l'homme de son temps et de la logique en s'appliquant avec un soin, avec une ardeur dont sa correspondance est la preuve, à cette interprétation des grandes infortunes, des grandes exécutions historiques, et à cette recherche scrupuleuse dans les détails.
Il a parfaitement compris, et il ne laisse planer aucun doute à cet égard, que le dix-neuvième siècle est trop sceptique, trop désillusionné, trop blasé, pour s'émouvoir encore du caprice, du rêve, des allégories. Il a pensé avec raison que le tempérament de ses contemporains ne s'effaroucherait pas de la réalité et de quelque chose même de plu^que la réalité, c'est-à-dire des suppositions et des exagérations psychologiques sur les catastrophes les plus violentes; le peuple qui a soufflé, dans un jour de colère, sur la poussière des tombeaux de Saint-Denis peut voir sans frisson le cercueil d'un roi décapité. M. Delaroche a demandé à Thistoire une sorte de parallèle avec les événements de nos jours; se trouvant avec sa palette et son pinceau au milieu d'une société d'égoïstes et d'érudits, il n'a vu autour de lui que des portraits à faire et des pages d'histoire à peindre. C'est là, en effet, la seule mission laissée à l'artiste. Le monde est aux vaniteux et aux pédants; le bourgeois est affamé de sa propre vue et des humiliations subies par les rois. Aussi n'aura-t-il jamais assez de cadres autour de son image, et se complaît-il,^ pour s'émouvoir ou pour s'irriter, dans la vue des grandes scènes des révolutions.
Il ne s'agit donc pas de le tromper sur la physionomie des hommes et des choses, de transfigurer les événements, et de lui montrer dans une nudité glorieuse un héros dont il a vu le chapeau et les bottes. M. Ingres, en comprenant ainsi l'a-
pothëose de Napoléon, n'a pas compris son temps, et son portrait de M. Bertin restera son chef-d'œuvre, parce que c'est la seule d'entre toutes ses œuvres qui appartienne à Tinspiralion du siècle. M. Paul Delaroche, lui, s'est appliqué à marcher sur un terrain plus ferme, plus près de la foule,«sans en être envahi, sans s'y perdre. Il a senti à sa manière, et presque toujours avec succès, la philosophie de l'histoire. Il s*est imposé la tache d'émouvoir par la réalité des chroniques, par un commentaire fidèle ; et, se défiant toujours de la sensibilité, de la naïveté du public, qui n'a plus peur dés légendes et qui ne s'amuse plus des féeries, il a insisté sur les preuves, sur les accessoires de ses sujets, et il a, en toute circonstance, souligné pour ainsi dire, par un détail, les passages qu'il voulait traduire.
Quelle que soit l'opinion que Ton professe pour l'exécution, pour la couleifr de M. Delaroche, on ne peut méconnaître un effort sérieux et glorieux, et une habileté qui n'entame jamais la dignité ni la loyauté de l'homme. Ce but qu'il s'est donné et qu'il avoue dans ses épanchements intimes est la raison de ces compositions si ingénieuses, si étudiées, si ordonnées, où tout a sa valeur, où rien n'est abandonné au caprice, où le sentiment dramatique est toujours plutôt un peu exagéré que diminué, pour que rien n'échappe à une compréhension rapide. C'est là la raison aussi de la popularité de ses tableaux. Quand le public saisit bien, il ne se dessaisit plus. Les Enfants d*ÊdotLard, Jane Grey, Cromwell, le dtLC de Guise, sont désormais des types, et on heurterait une sorte de sens universel en cherchant à les représenter de nouveau autrement que ne l'a fait M. Delaroche; tant l'accord intime du drame et de l'histoire a fait entrer dans la mémoire et dans l'imagination ces héros et ces catastrophes. Je sais bien qu'une pareille application n'est pas compatible avec l'impétuosité, avec la violence, et que les œuvres médjtées ont toujours une sorte de froideur. Mais M. Delaroche est le seul artiste contemporain qui se soit donné un but; qui se soit constamment efforcé
de ratteindre, et qui Tait, en effet, complètement atteifnt. II a peint ce qu'il a voulu, il a voulu tout ce qu'il a peint. 11 n'a demandé à sa palette ni des épopées, ni des hymnes, ni des contes d'Orient; il a consulté la raison plutôt que la poésie, et il a peint magistralement, en prose, s* efforçant de commenter l'histoire dans un style grave et ingénieux qui n'éveille pas de transports, mais qui ne garde pas de désillusion, qui dit tout avec mesure, et qui satisfait Tesprit par un charme, inférieur à l'enthousiasme, supérieur à l'estime.
Voilà l'idée, très-sérieuse et très-honorable, que nous nous sommes faite de M. Paul Delaroche et de son rôle. Il a peint comme il a pensé, comme il a vécu, avec dignité, avec le respect des autres et de lui, avec une tristesse tempérée qui n'a pas plus d'amertume que n'en mérite la vie, et avec la préoccupation continuelle et ardemment réfléchie de se rendre utile.
Je l'ai dit et je le répète, M. Delaroche appartenait à des opinions différentes des nôtres; je n'essayerai pas de l'enrégimenter, malgré lui, malgré les témoignages qu'il a laissés, parmi les artistes socialistes, s'il en existe; mais il ne saurait être exclu, sans injustice, du petit nombre, des penseurs qui font concourir l'art au progrès, à l'éducation et pair suite à la moralisation du plus grand nombre. Je n'ai nul besoin de forcer le sens, d'interpréter les intentions ; celles ci sont clairement et fréquemment exprimées dans sa correspondance, et j'aime à trouver ce but élevé, cette tendance humanitaire dans cetAlcesteque le monde essayait mal à propos de dédaigner, se sentant sévèrement jugé par lui.
« Que je voudrais, écrivait-il peu de temps avant sa mort, trouver un sujet pour tous, et en faire une exposition au profit des artistes et des ouvriers malheureux! »
Après avoir terminé son tableau de Marie- Antoinette, il songeait à peindre les adieux de madame Elisabeth au jeune Dauphin. Puis, craignant aue ce tableau n'«iit trop d'analogie avec celui qu'il vADait d'achaver, il écrivait en 1851 :
« Il me faut trouver autre chose, un beau sujet bien neuf; car il est important pour moi de n'en pas rester là, et je me sens le courage de redoubler d^efforts; la Cenci, les Enfants d'Edouard (nouveaux), le Christ, le Moïse, ne sont pas de nature à lutter après Teffet de la reine. Il faut qu'ils paraissent protégés par une œuvre plus saisissante. J'ai mille pensées confuses dans la tête, et pas une que j'ose mettre à exécution. Si nous vivions à une autre époque, j-ëxécuterais Tensevelissement du Christ, grand comme nature, et je tacherais de prouver que je sais idéaliser quand il s'agit de Notre-Seigneur et de sa mère; mais la poétique générale n'est plus là. Sans lâche complaisance, il ne faut pas cependant méconnaître le sentiment public si Ton veut trouver des yeux pour regarder et des cœurs pour vous comprendre. Je ne me suis jamais prosterné devant la mode du jour; mais j'ai toujours pensé qu'on pouvait faire de l'art très-sérieux en servant les idées qui préoccupent notre société depuis soixante ans. Je ne crois pas avoir tort aujourd'hui plus qu'hier. Il faudrait être un bien grand génie pour que la foule se portât avec autant d'empressement et de sympathie devant les derniers adieux de la Vierge à son fils que devant cette reine, martyre d'hier, condamnée à mort par les passions politiques. Yoilà bien des bavardages sur moi; mais à qui puis-je confier mes doutes, mes craintes, mes luttes, mes rêves ambitieux, si ce n'est à l'amitié.^ »
Je ne crois pas m'abuser en voyant dans cette lettre la preuve que j'annonçais d'un but élevé et pratique dans les efforts de M. Paul Delaroche. 11 veut semr les idées qui préoccupent notice société depuis soixante ans; et, se jugeant lui-même avec une modestie ferme et touchante, il indique les procédés loyaux auxquels son talent a recours, pour plaire et pour émouvoir, reconnaissant qu'il faudrait être un bien grand génie pour toucher par les derniers adieux de la Vierge autant que par les adieux de Marie-Antoinette. 11 me semble que M. Delaroche, parlant ainsi de lui et du public, devance
le jugement de Ihistoire et se place dans le jour calme, et au rang honorable qui lui est dû.
Cette préoccupation d'un sujet contemporain pour soutenir le succès de Marie-Antoinette revient plusieurs fois dans la correspondance de M. Delaroche et Tamène à la confidence de ce projet qui, malheureusement, n'a pas été exécuté :
« Maintenant, écrivait-il, que le hasard ou le bien joué fait revivre en ma faveur la bienveillance parisienne, je voudrais transporter mon public sur un terrain plus moderne encore, avec un héros et un sujet pris dans notre époque. Si je Tosais, je ferais la duchesse d'Orléans à la chambre des députés le 24 février. Je crois vraiment que ce serait une belle et triste poésie à mettre sur la toile : malheureusement j'étais enfermé ce jour-là dans la cour de l'Opéra, et je n'ai rien de précis qui puisse me guider dans cette nouvelle tentative. Je serais fier, après avoir honoré une victime du temps passé, d'élever un monument à celle qui s'est montrée de nos jours si digne dans son malheur, et qui, dans l'exil, est encore l'objet du respect et de la vénération de tous, même de ses ennemis. Cette idée me paraît applicable à mon art, et je voudrais quelques détails bien justes et sur lesquels je pusse me reposer entière* ment. Je chercherais^ alors à mettre mon petit poëme sur ses pieds. Oui, je voudrais bien avoir le cœur ûet de la possibilité ou de l'impossibilité de ce sujet; oui, ce serait un beau portrait à faire, une belle et lamentable page d'histoire. »
Quelques lignes plus loin, il demandait qu'on lui décrivît la scène, qu'on lui indiquât les journaux qui en avaient le mieux parlé, qu'on demandât des détails à MM. de Rémusat et Thiers. Nous croyons que M. Thiers n'aurait pu que répéter des confidences et qu'il manquait à cette séance solennelle, dont la reproduction n'aurait eu rien de blessant pour les révolutionnaires de 1 848.
Cette lettre de M. Delaroche n'est pas seulement intéressante au point de vue de l'étude de l'artiste; elle confirme ce que nous avons dit, en commençant, du caractère de l'homme,
de sà fidélité au malheur; elle est des plus honorables pour le peintre qui, sans chercher à faire une œuvre de parti, comptait assez sur Téquité du peuple pour offrir à celui-ci k tableau d'un de ses plus grands actes de souveraineté, et pour l'attendrir sur ses propres victimes.
• Nous regrettons ce projet; il eût complété la série des grandes infortunes royales, et, après le tableau de Marie-Antùinette, il eût précisé d'une manière éclatante la différence qui sépare les deux révolutions et les deux républiques. Sans compter qu'il eût été quelque chose déplus qu'un acte de courage bien facile, c'est-à-dire un acte de reconnaissance et de probité artistique. C'est de cette façon-là que les artistes, sous peine de n'être plus que des industriels ou des parasites, doivent se mêler aux événements politiques. Depuis que la dynastie d'Orléans eu a rejoint d'autres dans l'exil, combien peu de peintres ont eu la pensée, comme M. Delaroche, d'honorer ces vaincus? Combien peu, parmi ceux que la faveur de Louis-Philippe a le plus recherchés, se sont préoccupés, depuis 1848, de prouver leur amitié, leur gratitude? Combien d'autres, au contraire, différents de M. Delaroche, ne voient dans les révolutions qu'un changement de décor, qui varie les sujets de tableaux, et, essuyant leur palette pour en renouveler les couleurs, n'ont d'autre ambition que celle de rester peintres officiels de tous les régimes ! .
Cette noblesse d'attitude, cette hauteur de vues n'abandonne jamais M. Paul Delaroche, et trahit le ressort de cette
fierté que la critique violente et niaise a prise pour delà rancune. Comme si un homme qui pense et qui croit ce que nous avons lu et ce que nous allons lire pouvait s'émouvoir, .au delà d'un certain dédain, des violences de M. Planche ou des malices de quelques autres! Ce qui est vrai, ce qui ressort de toutes les confidences, c'est que M. Delaroche trouvait que son art même était offensé, quand il voyait attaquer avec ignorance et malveillance Ie4*ésultat d'un travail aussi consciencieux, aussi suivi que le sien. Bien loin de- fuir la criti-
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que, il Taimait, il la recherchait. Il eût tooIu, disait-il, «e cacher derrière ses tableaux pour entendre les jugements dont ils étaient l'objet ; et si, Yers la fin de sa vie, il s'était retiré des expositions, c'était par une juste «seeptibilité pour la peinture qui, n'étant pas sérieusement dteouftée; n'était qu'un prétexte pour des querelles de coterîes «at !si^-;m^h rien à gagner à ces commentaires ironiques. L'antiale.^.^'t^it smsz ^xpé' rimenté le public et les journalistes framr nï-^wfiir ^Ihsk rîea à leur demander, et il se recueillait ésa» iin^ ^stithufe uh^ visitée, sans bouderie mesquine et suas ipuTti fiti^<ti iliicr<iici64i étemelle.
Revenant dans une de ses lettres «wr1aim*i$i#*i»i* li> ^n^ ture, à propos de ce sujet de la dodtosse .f^'t^rM**^ il .<i«5%n encore :
« Je suis bien sûr que vous penseriez fWW*M nM^y w mtjt ce que doit oser notre art. L'historfe» .%^ <^- ^^^^'-^ [*^ tofn^ les jours de la plume pour retraueer Ui^ .^vc*it*m4»Tvf* rf^ \^ veille? Pourquoi donc défendre au |*em^i^ îs*' v^»- Pf^r rf^^ mêmes matériaux pour eoseigner »w^ M^f>i>^ i ''^t*f ^^^mn toute sa dignité et sa véritable poécM?^ ^r^^ -^^^ fît ^=^"*»nf plus que dix volumes, et je suis fewwittMW *"V.>^'f^rt^i ^it^ 1^ peinture est aussi bien appelée qii^e i** >*WrM^*' y p^^cv^ ^^^ lopinioti publique. Elle ne doit pw m^,^cmh^.h^' > î'^afînrwi. ^ de l'admiration de quelques-un»; iHl ;fo#^ fi^^-fl/* ;(^f t^t^i^ ^ tous, et que la puissance d'illuM^»* :iî*ft*^l#f fVW^fi^W^ ^ artiste éminent ne soit plus qu*** tm^ (i^uw \W^ê^ peuple r horreur du crime et le r«^*^i^ .' tiithAn-^ie^^R^ p^^ le courage et le dévouement au fiiÇ^ fV^ ^v^. f^M^. ^ ^ velle voie, et celui qui la tenter» ;i*tt«' 1*»*^ M^'44 4^ |^ tes gens; bien plus, pour aspirer i ïWI*^ |»*^ *^#^ difficultés n'auraient fait que p t m 4 » tm^* sion. Le monde y gagnera, e'é^l-à»-^!^ Tjw^
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Cette pensée dé l'utilité \ff%<it^m ^^^^ ^^^
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dessus de ses rivaux. La question de talent, de génie expressément réservée, car nous sommes bien résolu à ne pas Taborder ici, nous croyons que niil n*a tendu à un but plus élevé. L'intention philosophique ajoute une importance aux moindres efforts; et, lors même qu'il échouait, M. Delaroche restait vainqueur, puisqu'il conservait la supériorité d'une ambition peu commune. Touiefois cette sollicitation de sa conscience ne le contraignait jamais à une explication publique; et il n'exposait que ses tableaux, sans exposer ses théories ; il vou- | lait ne devoir ses applaudissements qu'à l'émotion spontanée, se gardant comme d'une impudeur de dévoiler son inspiration. La mort a permis à l'amitié d'honorer sa vie en livrant son secret. Combien trouverait-on d'artistes de nos jours, parmi ceux-là mômes qui prêtent ou qui laissent copier leurs notes et leurs correspondances, aussi appliqués à bien agir, en travaillant bien, et à faire une bonne action d'un bon tableau ?
La retraite que H. Delaroche affectionnait dans les dernières années n'était que le résultat d'un besoin de méditation développé par l'expérience de la popularité. 11 ne fuyait ni ses rivaux ni ses juges; mais, les connaissant trop, il ne les recherchait plus. Sa porte n'était pas fermée, elle était en tr' ouverte, et les regrets de ses élèves, les pleurs de ses amis, témoignent d'une sérénité d'esprit qui ne laissait pas longtemps place à l'amertume et qui surmontait toujours les mécomptes et les désillusions. Les biographes assurent qu'il mourut des suites d'un long et profond chagrin. Cette raison supposée prétend faire honneur à sa sensibilité, mais méconnaît les hauteurs et la virilité de son âme. W. Delaroche supporta en homme tous les deuils humains qui sont la rançon du peu de bonheur permis. La maladie le tua, et non la douleur. Il avait, sur les attachements dé ce monde, sur les angoisses de la vie, des idées trop mûries, trop illuminées d'une espérance immortelle, pour s'abattre sur les tombeaux qu'il heurtait en marchant. Il rencontra sur sa route des joies éle-
Paul dëlâroghë 345
vées, des douleurs amères ; il ne se laissa ni enivrer par celleslà ni empoisonner par celles-ci. Sachant vivre, il sut souffrir. La fin de sa carrière fut le soir d'un beau jour, comme dit le poëte. 11 travaillait avec plus d'ardeur que jamais ; il avait des amitiés tendres et dévouées, des élèves chers qui s'ajoutaient à sa famille, et, s'il était un peu plus triste qu'autrefois, c'est qu'il souffrait en grand artiste des ennuis et des misères de son temps. Son esprit toujours grave recherchait les sujets mélancoliques et chrétiens. Il ne dédaignait pas les œuvres de charité ; quand il était absent de Paris, il ne songeait guère à demander si on lui réservait une place dans les décorations du nouveau Louvre ; il ne disputait pas à M. Couture, son élève émancipé, la peinture de la salle des États :
« Je ne connaissais pas, écrivait-il, l'Œuvre des faubourgs. Si Dieu me permet de rentrer à Paris, j'en veux faire partie et leur donner un tableau. Le but est si noble et les conséquences peuvent être si salutaires! N'est-ce pas que cela fait du bien au cœur de se rapprocher de ces malheureux qui semblent n'avoir été mis au monde que pour souffrir? Pauvres enfants! »
Nous ignorons si l'Œuvre des faubourgs méritait bien cette sympathie; mais la sympathie nous suffit. Ce que nous tenions à prouver, c'est ce qui semble avoir échappé aux critiques, aux biographes qui ont consacré à M. Paul Delaroche des pages fort élogieuses. Il y avait dans ce maître un homme, un citoyen, un caractère; et, comme les hommes sont rares, les citoyens clair-semés, les caractères fort douteux, nous croyons qu'il n'était pas sans utilité de mettre en lumière ces côtés honorables et restés dans Vombre. Nous laissons toutes les questions d'école sans les débattre, et, si nous avions à formuler une opinion* détaillée sur les procédés matériels de M. Delaroche, nous aurions peut-être nous-mêmes, pour les louer, à oublier des prédilections violentes, une sorte de passion pour d'autres genres, pour d'autres couleurs ; mais, encore une fois, c'est l'homme social et l'homme privé que nous
346 EGHIVÀINS ET UONMES DE LETTRES
avons cherché dans l'homme illustre. Ce qui importe à l'heure où nous sommes, c est moins une théorie des lignes, des ombres ou des sujets, qu'une théorie de l'honneur et de la conscience.
On méconnaîtrait pourtant notre estime loyale si Ton pensait que nous renchérissons sur les vertus de l'homme pour concéder quelque chose sur l'artiste, et que nous faisons bon marché du seul peintre qui ait eu véritablement les qualités françaises, du seul de nos jours qui ait tenu véritablement une école et qui ait fait des élèves, du seul enfin, parmi ceux qu'on appelle grands peintres, qui ait laissé une grande page et qui ait abordé la grande peinture. L'auteur de la Mort (V Elisabeth, du Duc de Guise et de rfl^/ci/c^ occupera, quoiqu'on pense, une place importante et illustre dans l'histoire des arts. Maintenant surtout que nous avons raconté ses pensées secrètes, ses ambitions idéales, on peut repasser avec confiance et avec orgueil la longue liste de ses œuvres ; on est bien certain d'avoir à l'honorer toujours, même aux endroits où Ton ne verrait pas de raisons puissantes pour l'admirer. Cette série de tableaux disséminés dans TEurope, et qu'on réunit ces jours-ci pour une évocation glorieuse et douloureuse, attestera la volonté ferme et une de l'artiste pour suivre sa voie. U n'a jamais rien demandé à la fantaisie; tout ch^ lui est un résultat d'études physiologiques; ses toiles sont toutes le même témoignage rendu à la fragilité de la puissance, à la vanité cruelle des vainqueurs, et, quelque' histoire qu'il ait représentée, il n'a jamais trahi sciemment la cause de la justice ni fait fléchir devant une passion de parti la dignité de sa tâche.
Les Girondins et Harie-Ântoinette éveillèrent en lui des
PAUL DELABOCHE 347
sympathies différentes peut-être, mais le même respect ; et, si son Cromwell est sinistre, son Henri lU fait frémir à force de lâcheté. "
Henri Heine* a dit avec ironie, et comme s'il disait une injure : « M. Delaroche est le peintre ordinaire de toutes les Majestés décapitées. » Nous trouvons que ce reproche est un éloge: les Majestés décapitées ne peuvent rien pour leurs courtisans, et il y a dans le tableau de la mort une leçon pour la vie: « Qui apprendrait les hommes à mourir les apprendrait à vivre, » dit Montaigne. M. Delaroche semble avoir compris la peinture historique dans ce sens-là ; il fut le conseiller des vainqueurs en se faisant Tavocat des vaincus.
Plusieurs journaux ont publié des catalogues incomplets des œuvres de Fauteur de Jane Gray. Nous donnerons à notre tour une liste beaucoup plus détaillée, qui nous semble n'avoir rien oublié ; elle a été fidèlement copiée sur un catalogue dressé par M. Paul Delaroche lui-même, en 1855.
Nous laisserons dans Tordre des dates les principales créalions du maître et nous nous arrêterons aux dernières toiles, encore inconnues du public.
M. Paul Delaroche est né en 1789, et sa biograpjiie n'aurait, en dehors de ses travaux, aucun aliment pittoresque à fournir à la curiosité. Dès ses débuts, il mit le pied sur la route dont il ne s'est jamais écarté. Il parut vouloir commencer par le paysage et concourut une fois, en loge, pour le prix. Cette tentative n'eut pas de suite. Le travail et les sentiments dont nous avons surpris et dévoilé la confiance s'emparèrent de lui pour ne jamais l'abandonner, et à l'heure où la mort vint le surprendre il avait la même verve, la même énergie, la même dévotion à son art, la même' confiance dans ses principes d'esthétique. Je ne sais pourquoi les biographes l'accusent d'avoir exposé, en 1819, une Nephtalie dans le désert, qui fut peu remarquée. Ce tableau ne fut jamais soumis au jugement du
* hutèce, par Henri H ine. Paris, Micliel Lovy^ éditeur.
348 ÉCRIVAINS KT IIOMMKS DE LKTTKES
public, par TexceUente raison qu'il ne fnt jamais fait. Voici, avec sa première œuvre exposée et inscrite en tête de son catalogue, la succession de tous ses travaux:
1830. Le Christ descendu de la croix. Ce tableau est actuellement dans la chapelle du Palais-Royal.
1821. Le Songe d'Athalie. Il est curieux de lire ce que H. Thiers, dans un compte rendu du Salon de 1822, disait de ce début qui avait excité Tattention : « La teinte est ardente, les expressions sont fortes, mais exagérées ; un seul groupe, celui des enfants égorgés, est fort beau, mais il est fâcheux que le beau du tableau soit placé dans le fond. »
1822. Felippo Lippi, gravé par Reynolds.
1823. Jeanne Darc interrogée dans sa prison par le cardinal Winchester y gravé par Reynolds. Ce tableau appartient au duc de Padoue. — Les Enfants swyris par V orage, gravé par Reynolds, .
1 824. Saint Vincent de Paul prêchant en présence de la cour de Louis Xlll pour les enfants abandonnés, gravé par Prévost. •
Je songe, en mentionnant cette œuvre, à la lettre dans laquelle M. Paul Delaroche parlait il y a un an ou deux d'une manière si touchante de TŒuvre des faubourgs et des enfants malheureux. Pour travailler au nom de la charité il n'avait qu'à se souvenir.
1825. Philosophe entouré de ses livres — Miss MacdmaU fortant des secours au prétendant Charles-Edouard, après la bataille de Culloden, gravé par Sixdeniers. — Portrait de mademoiselle Sontag, gravé par Girard. — Une Scène de la Saitit' Barthélémy, gravé par Prudhomme.
1 826. La Suite d'un duel.
1827. Portrait du marquis de Pastoret, gravé par Henri-
PAUL DëUUOCUË 349
quel Dupont. — Le lioi de Piémont au Trocadéro, Ce tableau appartient à la galerie de Versailles.
1828. La Mort d'Elisabeth, gravé par Jazel, au Luxembourg. — Le Trocadéro, au musée de Versailles.
1829. Portrait du duc d'Angoulême, Ce portrait, qui est à Versailles, servit de modèle pour une tapisserie des Gobelins. — Episode d'un naufrage, gravé par Henriquel Dupont, essai d*aqua-tinta. — Richelieu remontant le Hhône, gravé par Girard. Ce tableau, ainsi que le suivant, fait partie de la galerie de M. Pourtalès, rue Tronchet, 7. — Mazavin, gravé par Girard.
1830. Cromwell devant le cercueil de Char les /*', gravé par Henriquel Dupont, appartient au musée de Nîmes.
On a vu, par un fragment de lettre cité plus haut, ce que M. Delaroche pensait de ce tableau et du sentiment dans lequel
il fut conçu.
1831. Les Enfants d'Edouard, gravé par Prudhomme, au Luxembourg; Sainte Amélie, grand dessin, appartenant à M. Goupil ; Sainte Amélie, gravé par Mercuri, appartient à la reine Marie-Amélie.
1833. Jane Greij, gravure commencée par iMercuri, appartenant à M. Demidoff, à Florence.
1834. La Mort du duc de Guise, gravé par Desclaux, appartient au duc d'Aumale à T.wettenham.
1835. La Mort du président Dwranti, pour -la deuxième salle du conseil d'État; Tête d* Ange, d'après mademoiselle Louise Vernet, gravé par Girard, à la manière noire; par Blanchard, en taille-douce ; Compositions et études pour les décorations de V église de la Madeleine; Tête de Christ, gravé
j ar Dlanchard
1836. Strafford marchant au supplice, gravé par llenri-
quel Dupont; Charles V insulté par les soldats de Cromwdi, gravé par Martinet, appartient à lord Ëllesmere, à Londres; Portrait d'Horace Delarochey en pied, âgé de quatre à cinq ans, appartient à M. Horace Vernet; Portrait de M. Guiwt^ gravé par Calamatta; Portrait de madame de Boisgelin; Saints Cécile, gravé par Forster, galerie Pourtalés ; Portrait de M. Avbé, président du tribunal de commerce; Les Vavnr queurs de la BastiUe devant CHôtd de Ville, gravé par Jazet. Cette toile , de grandeur naturelle, est conservée roulée à THôtel de Ville; elle appartient à la ville de Paris.
1837. Portrait de M. Poirson,
1838. Jeune fille à la balançoire. Galerie du duc de Feltre. Musée de Nantes.
1839. La Fille d'Hérodiade, en Hollande.
1840. Hémycicle du palais des Beaux- Arts, gravé par Ilenriquel Dupont. Cette oeuvre, une des plus considérables, à coup sûr, de ce temps-ci, par la dimension, par la diversité et la multiplicité du sujet, a failli disparaître dans un incendie le 16 décembre 1855 ; mais quelques portions seules furent endommagées, et, grâce à des restaurations que M. Delaroche dirigeait et surveillait lui-même quelques mois avant sa mort, cet accident ne laissera pas de traces apparentes. Portrait de madame Hottinger; Napoléxm dans son cabinet, vu jusqu'aux genoux, gravé par Louis, appartenant à lady Sandwich à Londres ; Portrait de Pierre J", gravé par Henriquel Dupont, appartient à M. Demidoff.
1841. Portrait de M. Mallet.
1842. Portrait du général Bertrand, appartient à madame Thayer ; Pic de la Mirandole, gravé par Alph. François. Galerie du duc de Feltre, Musée de Nantes; La Viei^ge ou camélia, gravé par Jési, galerie Baring, à Londres. Ce tableau a* été brûlé.
1845. Portrait de madame de Fitz- James; Portimt du duc de Fit%'James; VEeureuse Mère, gravé par Alp. François. Ce tableau appartenait au roi de Hollande ; il fait partie de la collection de feu M. Pescatore , léguée à la ville de Luxembourg ; Jîqws de la sainte Famille, appelé la Vierge au Lézard, gravé par Martinet, appartenant au marquis d*Hertford.
Ce tableau, était particulièrement aimé de M. Delaroche; nous lisons dans une de ses lettres :
« Je voudrais bien revoir ce tableau (lord Hertford est impénétrable). Je crois que c'est une des meilleures choses que j'aie faites, comme couleur générale, harmonie et simplicité d'exécution. Un soleil doux éclaire toute cette scène. L'exprèssion de la tête m'a été inspirée par ces paroles de l'Ecriture • (( Votre âme sera percée comme d'une flèche. » J^ai pensé que c'était une manière neuve de représenter la Vierge ayant son fils enfant, endormi sur les genoux et pressentant déjà l'avenir qui lui était réservé. Saint Joseph cherche à reconnaître la route, et, pour expliquer le silence du désert, j'y ai introduit un lézard. »
1843. Portrait de Grégoire XVI, à Versailles ; Jeune fille dans une vasque, galerie Pourtalès; Les Pèlerins sur la place de Saint-Pierre de Rome, gravé par Jules François, appartient au comte Raczinski, à Vienne
1844. Une femme italienne et son enfant, gravé par Prévost, appartient à M. E. André ; Napoléon dans son cabinet à Fontainebleau, gravé par J. François, musée de Leipzig.
1846. Portrait de M. deSalvandy.
1846. Portrait de M. de Rémusat; Portrait de M. Pourtalés ; Portrait de M. F. Delessert; le Christ avec les apôtres au jardin des Oliviers, gravure commencée par Torchi, appartient à M. F. Delessert.
1 847. I^ Passage des Alpes par Ckarlemagne, au musée de
Versailles ; trois compositions et ébauches pour les tableaux projetés et non exécutés du sacre de Glovis et du sacre de Charlemagne ; Le Christ en croix, appartient au baron de Lotzbech, à Munich; Portrait du duc de NoaiUes; Portrait de M. Cliomel,
1848. La Leçon de lecture (petit tableau rond), au marquis d'Hertford ; Portrait de madame la comtesse D. Potoka; Na-. poléon passant le Saint Beimard, gravé par Alp. François, appartenant à lord Onslow."
1849. Portrait de madame la princesse de Beauvau; Portrait de mademoiselle Hedwige de Beauvau ; Portrait de mademoiselle Béatrix de Beauvau; Portrait du prince de la Osiemd.
1850. Portrait de Af. Schneider, gravé par Salmon.
\ 851 . Les Enfants d^ Edouard en prière, gravé par Jules François, à Liverpool; Le Procès de Marie-Antoinette, gravé par Alph. François, appartient au comté d'Hunolstein ; reproduction du Bonaparte aux Alpes, à Liverpool ; du Cromwell, de Napoléon à Fontainebleau. Ce dernier tableau est également à Liverpool.
1852. Portiait de madame Schneider; Portraits de MM. Horace et Philippe Delaroche, à M. IL Vernet ; Portrait de M, Marcel Czartoriscki ; Pof trait de madame Naris%kin; Portrait de madame la princesse Souwaloff; La Vierge au pied de la Croix (Mater dolorosa), gravé par Jules François, musée de Liège.
1853. Portrait du prince Adam Czartorycski ; V Hémicycle du palais des Beaux- Arts; copie réduite, à M. Goupil, Moïse exposé sur le Nil, gravé par Henriquel Dupont, galerie Rothschild ; Enlèvement du Christ, gravé par Henriquel Dupont, au comte d*Hunolstein.
io54. Le Christ au jardin des Oliviers, gravé par Jules
PAUL DELABOGHE S53
François, à M. Goupil ; Une Mère italienne portant un enfant sur son épaule dans un berceau, en BoWsinAe ; Hérodiade, petit tableau, à M. B. Fould; Sainte Cécile^ petit tableau, à M. Grundey, de Mancbester; Offrande au dieu Pan, fetix tableau, à M. Goupil.
1855. La Cènci marchant au- supplice, appartenant à M. Weulé, à Reims; Une Martyre, à M. Goupil ; répétition, en petit, de la Cenci et de la Martyre; Communion de Marie Stuart; Portrait de M. Emile Pereire.
1856. Les Girondins, à M. Benoit Fould; Portrait de M. Thiers ; la Vierge chez les saintes femmes (Vendredi saint); la Vierge revenant du Golgotha; la Vierge contemplant les saintes reliques. Ces deux derniers tableaux, auxquels H. Delaroche travaillait encore, ne sont pas signés et restent à ses enfants.
M. Delaroche avait dressé également le catalogue de ses divers croquis et dessins gravés; le voici, en suivant l'ordre des dates :
iSZ\ , Portraits des enfants de M. Villestreux, gravé par Girard.
1854. Portrait de Carie Vernet, gravé par Henriquel Dupont.
1836. Portrait d* Henriquel Dupont, gravé par Louis; aquarelle du Duc de Guise; id, de Cromwell; id» àeJane Gray; Portrait de P. Delaroche, gvdi\é par Louis.
1839. Portrait du comte de Feltre.
1843. Madame Delaroche, portrait médaillon, gravé par J. François; les Girondins, dessin pour la duchesse d'Orléans.
1844. Porti^ait de M. Rattier, gravé par Henriquel Dupont.
1845. Portrait du pape Grégoire XVI, gravé par Henriquel
Dupont; Portrait de M. Barre, graiveur en médailles, gravé par Alph. François.
1846. Mirabeau à la tribune; Portrait de M, Girard, graveur, gravé par Levasseur; floral Vemet; M. Ernest Bébert, lithographie; M, Buttura, gravé par Henrîquel Dupont; M. Léon Pillet; M. Jauvin; le marquis Massengy^ à Nice; le dm de Feltre; M. Montfort; Decaisne; Steuben.
Le Christ arrêté à la montagne des Oliviers ; Fuite en Egypte; Scènes de la Passion: Évanouissement de la Vierge; Portraits de madame Goupil, de madame Dubuffe^ de mademoiselle Robert'Fleury, de M. Robert-Fleury, de madame de Ganfiay, de madame de Gannay et de ses enfants.
On a aussi de M. Paul Delaroche des essais de sculpture : un saint Georges, qui appartient à M. PaulRattiçr, et un Christ tombé sous la croix, non achevé!
Tel est, aussi complètement catalogué que possible, Tœuvre de ce maître éminent, atteint par la mort dans toute la force, dans toute la virilité de son talent. M. Delaroche travailla et progressa jusqu'à sa dernière heure; ses derniers tableaux le démontrent et le prouvent.
La Martyre lui fut inspirée par une sorte de rêve, pendant la fièvre d'une maladie, au mois de décembre 1855, et en annonçant, au mois de janvier 1854, sa convalescence, H. Delaroche exposait ainsi son projet :
(( Je vais mieux. Je pourrai demain, sans imprudence, regarder une petite toile blanche pour la barbouiller à propos d*un sujet bien simple et bien neuf que je me suis avisé de créer pendant ma fièvre et d'esquisser hier au fusain, sur une petite feuille de papier bleu. Ce serait la plus triste et la plus sainte de toutes mes compositions. Je l'expliquerais mal ; vous la verrez.
« Je VOUS ai parlé, il y a quelques jours, écrivait-il une autre fois, d'une composition dont je ne vous ai pas même dit le sujet. Si Dieu me vient en aide, je fonde de grandes espérances sur cette petite invention. Voici mon point de départ ; une petite Romaine, n'ayant pas voulu sacrifier aux faux dieux, est condamnée à mort et précipitée dans le Tibre, les-mains liées; voici ma mise en scène : le soleil est couché derrière les rives sombres et nues du fleuve; deux chrétiens qui cheminent silencieusement aperçoivent le cadavre de la jeune martyre qui passe devant eux, emportée par les eaux. La partie supérieure de la figure, ainsi que Teau, est éclairée par une auréole divine qui plane au-dessus d'elle. Pour vous faire croire à ma poésie rêvée pendant ma maladie, il faudrait bien dire, et je ne sais. Je né désespère pas cependant que vous ne trouviez, lorsque vous verrez mon griffonnage au fusain, que le peintre a été moins médiocre que l'écrivain. Je viens de me relire, et je rougirais de honte si ce n'était à vous que j'ose confier cette bouffée d'orgueil. J'aurais, comme toujours, même caché cette esquisse si E. L. ne m'avait dit qu'elle était destinée à produire de Teffet. Maintenant il me faut un nom pour cette pauvre martyre. J'ai cherché inutilement jusqu'à présent. Est-ce que ce serait faire un bien gros mensonge que de lui en donner un à ma guise et d'en laisser la responsabilité à ce bon M. Dioclétien? Une victime de plus ou de moins le rendrait-elle plus odieux? Je ne le crois pas. »
Cette lettre, si naïve et si touchante, raconte exactement le tableau. Nous n'avons rien à ajouter à la description. Disons seulement que jamais M. Delaroche ne sut mieux trouver le secret de l'émotion. Ce cadavre blanc qui flotte dans les eaux vertes, et sur lequel descend en tremblant Tauréole; ces rives sombres, ce haut du tableau faiblement éclairé par un soleil sanglant, ces chrétiens furtifs qui regardent avec horreur passer la justice des violateurs de conscience, toute celte scène est d'une simplicité et d'une grandeur à laquelle s'ajoute le charme d'un coloris sobre et ingénieux; l'anneau
mystérieux qui éclaire le front de la martyre et qui se reflète, eD se multipliant, dans les eaux, est d'un effet pittoresque sans affectation. La pensée de ce tableau se prolonge et vous suit. Hélas! cepoëmè pour lequel M. Delaroche cherchait un nom, c'est le poëme éternel de Tâme. Cette martyre, tous les siècles la voient passer dans leurs ondes; cette lumière, c'est la gloire des victimes, c'est la caresse secrète de la Liberté. Ce ban M. Dioclétien, on le retrouve à chaque pas dans rhistoire.il a changé, lui, ses dieux; il est orthodoxe, fanatique; hier, il s'appelait l'Inquisition ; je ne sais plus quel nom il a aujourd'hui, mais il écrivaille en France, il parlera demain à l'Académie; en Italie, il tue encore; partout il persécute, il torture; c'est rintolérance. Quelquefois, on rencontre dans les foules des visages étranges, des hommes en apparence comme tous les autres, seulement un peu plus tristes, un peu plus fatigués, un peu plus flétris que les autres; mais on s'arrête devant eux, on est ému, on se découvre; on éprouve je ne sais quel frisson intérieur; c'est qu'on a vu sur le front, dans les yeux, se glisser quelque chosQ de brillant et d'étemel qui tremblotait au souffle; c'est l'auréole. Saluez les martyrs de la pensée et laissez- les passer! Le flot qui les porte a une rive : tous ces cadavres aborderont un jour.
Le portrait de M. Thiers est un violent contraste; et pourtant nous n'imaginions pas qu'on pût faire de ce petit homme vif, spirituel, trivial, h représentation d'un homme d'Etat. Je n'ai jamais cru que M. Thiers ait été ministre en France. J'ai toujours pensé que c'était un faux bruit flatteur que ses amis faisaient courir. Mais son portrait peint par M. Delaroche m'a ébranlé. Par un habile arrangement, ce petit homme qui monte l'escalier de la tribune et qui n'y est pas encore, gagne à l'exhaussement des marches une sorte de piédestal par occasion, qui lui donne une taille sérieuse. Il y a dans sa figure, dont on a ôté les lunettes, de l'esprit et de la fermeté; ce n'est pas Mirabeau, ce n'est pas Danton, ce n'est pas un tribun ni un homme d'Etat; mais c'est un homme d'affaires
PAUL DELAROCHK S57
qui porte réclair de rinlelligence dans son œil, la réflexion et la verve sur les lèvres, et qui tient à la main un rapport sur le budget, dont il va expliquer, détailler, démonter et remonter toutes les pièces devant un auditoire surpris et charmé. Ce portrait en prose a une éloquence de vérité mathématique qui en fait une œuvre remarquable. Il fallait, sans ridéaliser, faire de M. Thiers un premier ministre. C*est là ce qu'a cherché M. Delaroche, et c'est ce qu'il a merveil-^ leusement atteint.
Les trois tableaux relatifs à la mort du Christ étaient une tentative nouvelle de M. Delaroche. Il avait voulu raconter la passion en Tabsence du héros principal; il s'était demandé s'il n'y avait pas un puissant effet à chercher dans le crucifiement moral des apôtres et des saintes femmes. C'était là une idée philosophique et, j'oserais presque dire, humanitaire. On ne fait pas assez participer, en général, l'humanité au drame de la Passion. On concentre l'action dans les acteurs obligés et traditionnels. Mais il a dû se passer des scènes navrantes et terribles dans la famille désolée, quand le Christ fut parti. C'est ce vide immense que M. Delaroche a voulu peindre, et il s'est appliqué à cette scène avec sa conscience, sa concentration d'esprit ordinaire. Nous trouvons une lettre à ce sujet datée de 1853.
({ Si vous saviez, écrivâit-il, comme je travaille. Depuis hier je suis moins mécontent; j'ai enfin trouvé une Madeleine plus sortable. Cette scène de terreur, dont l'expression devait être si neuve, il se peut qu'elle soit au-dessus de mes forces. J'irai jusqu'au bout, mais je crains bien d'échouer. Si c'était un sujet dicté par les Évangiles, je craindrais moins ; mais là tout est invention, et, quand je pense à ce qui a dû se passer dans cette chaTnbre au moment où le bruit du cortège de Notre-Seigneur s'est fait entendre, la tête me tourne et je suis prêt à crever ma toile. »
J'aime cette anxiété, celle terreur d'un grand artiste devant
de prouver que M. Deiaroche comprit noblement sa mission, qu'il fut un artiste sérieux, un caractère enfin, cette merveille, si rare et si peu cherchée, dans cette société mêlée, dans cette cohue d'ambitions, où chacun veut être quelque chose, où nul ne s'efforce d'être quelqu'un.
!•' avril 1857.
Le suicide n'est pas une maladie; c'est un préjugé. Hais il y a des préjugés épidémiques; et la mode de se tuer est souvent un de ceux-là. Le livre de M. E. Lisle constate la progression vraiment effrayante des décès volontaires, et rend la civilisation contemporaine responsable de cette augmentation. Paris est la région funeste où le vertige atteint plus facilement les fronts mal chargés d'idées. A mesure que Ton s'éloigne de ce brasier de la vie du monde, on s'éloigne de la mort. Les statistiques qui s'arrêtent à la fin de 1852 ont constaté qu'il était mort à Paris, dans cette seule année-là, six cent quatrevingt-treize personnes par le suicide; et, de quelque point de la France que Ton parte, le suicide devient plus fréquent, à mesure qu'on se rapproche de Paris.
Que faut-il conclure de ce document? Rien contre le f)ro' grès en lui-même. Ces révoltes trop fréquentes, ces désertions de la vie, sont les fruits amers des réactions. Ces incertitudes naissent des entraves, des sophismes, des déclamations, des
* Dv Suicide. Statistique, Médecine^ Histoire et Ugistatùmf par £. Lisle. — i vol. Paris, J. Baillicre. — Michel Lévy l'rèrcF.
peurs de la routine. Quel que soit le motif apparent, on meurt plus souvent d'idées que de faim; et le désespoir même quf calfeutre les portes et les fenêtres autour d*un réchaud parce qu'il n'y a plus de pain à la maison, ce désespoir, lui aussi, est un acte de doute envers la société, et, dans une certaine mesure, un retour violent sur des illusions perdues. René a fait souche, et Werther a perfectionné son pistolet enTCvolver. Le tailleur qui s'asphyxie, le cordonnier qui se pend, le pâtissier qui se noie avec sa famille et sa femme enceinte, tous ces désespérés ont Tesprit atteint de la même plaie que les penseurs de profession.
 moins de blasphémer la Providence (et nous laissons le soin de cette contradiction aux journaux religieux), on ne peut s'en prendre simplement à la civilisation. Mais il faut accuser tout ce qui lie les ailes de Tesprit et de la foi, tout ce qui fait trébucher l'humanité en marche : les révolutionnaires de la veille, devenus les conservateurs endurcis du lendemain, les philosophes sans principes, les maitres sans méthode, les missionnaires sans charité, les artistes sans idéal *, tous ceux qui démentent leurs paroles, et dont les actes corrompent les clients que leurs formules prétendent moraliser.
Le railleur, Tennemi commun qui détend tous les courages, c'^est la fausse science, c'est le juste-milieu philosophique, politique, moral. C'est cette déplorable manie des compromis; c'est cette prudence éclectique qui met des abat-jour à tontes les lumières, qui fait qu'on passe la dernière moitié de sa vie à se repentir de la première; le doute, enfin, qui résulte des demi*croyances, des demi-conquêtes, des demi-passions et des demi-vertus, voilà le grand meurtrier du dix-neuvième siècle!
Quel remède doit-on opposer à ce mal universel ? Fautîl reculer vers les sécurités de l'ignorance, ou se rejeter dans cette immolation de l'esprit qui maintient le corps, par haine de l'idée? Non, certes; le salut est au delà des philosophies timides et des piétés étroites. M. Cousin est aussi fatal que M. Veuillôt. Mais, en attendant qu*on trouve le remède effi-
cace, aimons, affirmons la vie ; faisons-la aimer et attester, toujours, quand même, pour ses amertumes aussi bien que pour ses joies; mettons le point d'honneur, non plus dans la désertion, mais dans la lutte; vivons pour souffrir, pour aimer et pour haïr. C'est la haine qui nous fait peur. Nous nous affolons d'idées chétives; et, quand elles nous trahissent, par respect pour nos erreurs, nous aimons mieux mourir que de les souffleter. La colère est pourtant une force el une vertu. Quand on n'a plus rien à aimer en ce monde, il reste encore tant de vilaines choses à détester, à démasquer, que la vie bicentenaire , si gratuitement promise par M. Flourens, n'y suffirait point. On trouve une sorte de revanche divine et d'espérance surnaturelle au fond de cette haine, pourvu qu*elle ne se démente pas et qu'elle n'hésite jamais.
En effet, ce n'est pas la haine du monde qui détermine le suicide. Le misanthrope a un but ; l'estime de lui-même le gapntit des vertiges que peut donner le mépris des autres. Le problème, indépendamment des règles morales, est donc de ne s'avouer jamais lassé, de marcher toujours, et, quand la route est obscure, de piétiner, plutôt que de s'asseoir au bord du fossé.
Les figures de rhétorique sont fades; elles ne mènent à rien, qu*à TÂcadémie. Je suis pourtant obligé d'en emprunter une, en parlant de ce suicide moral dont la statistique n'est pas faite, suicide plus dangereux, plus fréquent que l'autre, et qui menace quelque chose de plus précieux que la vie, c'est-à-dire le but même de la vie, la dignité humaine, la conscience, la liberté morale. Que de cadavres parmi tous les contemporains qui vivent le mieux! Cadavres de foi, de probité politique, de tout ce qui était grand et généreux. Ce suicide guérit quelquefois de l'autre; mais souvent aussi il le précède. Tous les deux ont la même origine, et tous les deux doivent être combattus par tes mêmes moyens.
Il semble qu'au point de vue de la morale le suicide soit absolument ^t résolument condamné. 11 n'en est pas ainsi; et,
564 KCRiVALNS ET HOMMES DE LETTRES
quand je disais que la mort volontaire était un préjugé, je songeais que le monde pardonne le plus souvent qu'il peut à ce grand crime. Il trouve toujours une excuse dans la folie ou dans rhéroïsme. Qu'un négociant, après avoir spéculé, et . peut-être mal agi, se brûle la cervelle pour ne pas assister à sa ruine, on imprime partout, on dit, on croit qu'il a préféré la mort au déshonneur; comme si le banqueroutier qui fait, par-dessus tout et en dernier lieu, la banqueroute de sa vie, était libéré par ce seul fait,. et comme si le déshonneur ne survivait pas au meurtre 1 Un duc et pair commet un crime effroyable; Topinion s'exalte et s'indigne. Tout à coup on apprend que l'assassin, au lieu d'attendre l'expiation, s'est tué lui-même. A cette nouvelle, la conscience publique se sent allégée:- il a bien fait, dit-on, et, au lieu de voir une aggravation dans ce nouvel attentat, on y trouve une sorte de réparation. Cette inconséquence de l'opinion tient à une méfiance instinctive des moyens de répression. On dirait que la société n'est pa» sûre de bien punir, ou qu'elle ne se sent pas toujours assez pure pour frapper. Elle se trouve débarrassée, quand on lai échappe. Au lieu d'appeler lâche celui qui ne veut pas comparaître à sa barre, elle lui sait gré de sa terreur, et elle traite avec mépris celui qui la respecte.
Il est juste de dire toutefois qu'une sorte de courage extérieur dans Tacte violent qui fait repousser la vie excuse cette indulgence publique. L'homme complètement dépravé ne se tue pas. C'est un faux point d'honneur, mais c'est un point d'honneur, après tout, qi^i fait jaillir tant de cervelles ! Sur la statistique des suicides, on ne trouve que très-peu de prostituées et de forçats. Il faut encore un peu de pudeur pour avoir honte de la vie mal employée. On entendit un jour le cardinal Dubois se dire à lui-même: <( Tue-toi donc, lâche! tu n'oserais ! » Et il n'osa pas ; il se méprisait trop pour cela. Mais c'est précisément cette sorte de courage et ce reste de vertu déterminant le suicide qui en font un danger très-sérieux et une violation attrayante des lois divines*
DU SUICIDE 3(i5
Un athée seul* est logique en se tuant. Comme il fait de rhomme la fin de Thumanité, quand le monde le froisse ou le blesse, il quitte la partie, et il ne croit pas commettre un déicide par le suicide. Mais, comme le dit fort bien l'auteur du Devoir : « Si Dieu existe, nous ne pouvons aller à lui que quand il nous appelle. Ce n'est pas à nous à choisir ou à rejeter nos devoirs. » J'ajoute qu'on peut toujours faire le bien, au moins par pensée. Quand la possibilité d'agir est refusée, on peut encore rêver à bien faire. Cette concentration de l'esprit sur une tâche utile a sa puissance et sa fécondité. Les gens qui sortent de la vie n'ont jamais, au fond, de raison plus déterminante que ce bon Vatel, qui se perça le cœur parce que la marée avait manqué; il se trouve presque toujours qu'un peu de patience réparait tout, et la marée arrive quand on n'est plus là pour la recevoir.
Harc-Aurèle dit qu'il n'y a pas plus do mal à sortir de la vie qu'à sortir d'une chambre, lorsqu'il y fume. Les philosophes et les rhéteurs qui ont essayé depuis de justifier le meurtre volontaire de soi-même n'ont pas donné de meilleures raisons que celle-là. a Pourquoi serait-il permis, dit J. J. Rousseau, de se faire couper la jambe, s'il ne l'était pas de s'ôter la vie? La volonté de Dieu ne nous a-t-elle pas également donné Tune et l'autre? » Est-ce là un argument? et ne coupe-t<on pas la jambe précisément pour conserver la vie? Les preuves de Montesquieu ne valent pas davantage : a Quand je suis accablé de douleur, de misère, de mépris, pourquoi veut-on m'empêcher de mettre fin à mes peines et me priver d un remède qui est en mes mains? »
S'il suffisait d'avoir le remède d'un ennui dans la main pour que la guérison fût permise, on aurait le droit de tuer un ennemi, ou même seulement un violent fâcheux qui rend la vie amère. Dans Y Esprit des lois, Montesquieu, reprenant la question, dit: (T II est clair que les lois civiles de quelques pays peuvent avoir eu des raisons pour flétrir l'homicide de soi-même. » IjSi réponse n'est pas plus concluante que ne l'était l'objection.
Nous croyons que le meurtre, quel qu'il soit, est absolument condamné par la nature, précisément même à cause du principe de la mort ou de la transformation que la mort symbolise. Puisqu'on meurt, il ne faut pas tuer. Or la morale est absolue. Elle n'admet pas de correctifs, d'exceptions. Quand on cherche à s'y soustraire sur un point, on brise la barrière sur un autre. L'homicide est condamné, et pourtant le meurtre est un argument social. Tant que la guerre, la peine de mort et le duel seront considérés comme des préjugés nécessaires, le suicide aura, sinon son excuse, du moins son prétexte. Tant qu'on tranchera les difficultés par l'épée, l'homme en guerre contre ses passions et son ennui pourra se combattre et se vaincre par l'épée. Tant que l'échafaud subsistera, un criminel aura le droit apparent de se juger en conscience, de se condamner à mort et de s'exécuter. Tant que deux individus poseront la mort comme rançon d'un soufflet, un être avili par lui-même se croira le droit de se provoquer lui-même et de se tuer.
Les Japonais sont logiques. Ils accommodent le suicide avec le duel, et, quand Fun d'eux a une querelle, il fait ses adieux à sa famille, se pare de ses plus beaiix habits, s'étend sur sa natte et s'ouvre le ventre avec son poignard . Son ennemi n'est pas plutôt informé, qu'il s'immole à son tour. Âla bonne heure! la vengeance est complète et désintéressée. Si l'offensé n'a pas la joie de survivre à l'offenseur, s'il s'ensevelit dans son triomphe, il est certain du moins que son adversaire ne rira pas de lui. Si ce duel avait des imitateurs en Europe (et nous voudrions contribuer à le propager], il aurait bientôt raison de cette manie gothique du champ clos.
Quand je fais de la guerre, de la peine de mort et du duel des préjugés analogues au suicide, je ne me livre pas à des rêves chimériques de paix universelle. Je sais tout ce qu'on peut dire. La guerre est souvent toute la morale d'une nation; la peine de mort est peut-être une nécessité dans nos sociétés imparfaites, où l'idée du bien n'est pas encore séparée de l'i*
dée de force; le duel lui-même, si absurde qu'il paraisse, est souvent un dilemme, inflexible comme toutes les tyrannies de la sottise, et qui contraint la raison la plus droite. Je sais tout cela; et, cependant, je suis convaincu que le meurtre de soimême s'autorise bien souvent de ces infractions pour cause de salut public à l'inviolabilité de la vie humaine.
Le suicide est une solution brutale, empruntée à la caserne. Je n*en veux pour preuve que la grande quantité de militaires qui se sont affranchis de la corvée de Texistenee. Dans un tableau qui comprend toutes les professions, toutes les catégories sociales, et qui embrasse les années écoulées de 4836 à 1852, M. E. Lisle constate, sur un chiffre de 52,126 suicides, un total de 2,830 militaires suicidés. C'est, toute pro^ portion gardée, un chiffre relativement énorme.
M. Schœn, dans la Statistique générale et raisonnée de la civilisation européennef parle de sociétés de suicide, dont ïeis' statuts obligeaient les membres à se donner la mort, en France et en Prusse, pendant les guerres de la République et du Consulat. Le dernier membre de cette tontine se serait tué en 1810. Cette association établissait le suicide en permanence à côté des champs de bataille permanents.
En 1802, les conscrits ne se sentaient pas tous pour la gloire le même appétit que le premier consul. Un très-grand nombre, en arrivant à l'armée, se servaient de leurs armes contre eux-mêmes. Un ordre du jour de Bonaparte fit honte à ces déserteurs qui faisaient tort de leur mort au génie de la guerre* Voici ce document assez remarquable : « Le premier consul ordonne qu'il soit mis à l'ordre du jour de la garde: -— Qu'un soldat doit savoir vaincre la douleur ou la mélancolie des (passions ; qu'il y a autant de vrai courage à souffrir avec constance les peines de l'âme qu'à rester fixé sous la mitraille d'une batterie ; s'abandonner au chagrin sans résister, se tuer pour s'y soustraire, c'est abandonner les champs de bataille avant d'avoir vaincu. »
Cet ordre du jour doit être celui de l'humanité. Ce que le
368 ÉCRIVAINS ET UOMMES DE LKITRËS
premier consul faisait placarder dans les camps, c'est la voix qui doit retentir à toute oreille, c*est le perpétuel mrsum carda des conscrits découragés du dix-neuvième siècle. La consigne est dure, la veille est lente, la tâche est pleine de découragements et d'ennuis ; mais il ne faut pas abandonner la bataille avant d'avoir vaincu. Où est l'ennemi? Nous le dirons avant de finir. Épuisons la question de principe.
Contraire à la loi naturelle, à la morale, le suicide n'a-t-il pas parfois son excuse, .je dirai plus, sa légitimité dans ses résultats glorieux? En d'autres termes, courir au-devant de la mort pour attester sa foi, pour venger et sauver son pays, est-ce aller au suicide? Les martyrs sont-ils des suicidés? Caton fut-il un lâche? Et les immortels matelots du Vengeur sombrant aux cris de : Vive la République] abandonnèrent-ils trop tôt la bataille? Ces objections paraissent embarrassantes, mais elles ne lesont pas, et nous les aborderons avec franchise, sans offenser les superbes désespérés qui sont morts pour autre chose que pour leur insuffisance et leur ennui.
L'abbé de Saint-Cyran, dans son livre : Question royale et sa décision, dit à propos du suicide : « Le commandement de Dieu qui défend de tuer défend implicitement de se tuer. Nais n'est^il pas des cas où l'on peut tuer son prochain? Il en pourra arriver d'autres qui permettront de pouvoir se tuer soi-même, sans enfreindre le même commandement. On devra
même le faire Je dis, ajoute l'abbé de Saint-Cyran, que
l'homme y sera obligé, pour le bien du prince et de la chose publique, pour divertir par sa mort les maux qu'il prévoit assurément devoir fondre sur elle, s'il continuait de vivre. »
D'autre part, Plutarque, Sénèque, Montaigne, se font les apologistes de ces morts dévouées. Madame de Staël, qui s'élève éloquemment contre le meurtre de soi-même (héflexions sur le suicide), dit pourtant : « Caton passa la nuit qui précéda sa mort à lire le Phédon de Socrate, et le Phédm condamne formellement le suicide ; mais ce grand citoyen savait qu'il s'immolait, non à lui-même, mais à la cause de
la liberté, et, selon les eirconstances, cette cause peut exiger d'attendre la mort comme Socrate, ou de se la donner, comme Gaton. »
Nous préférons la mort de Socrate à celle de Caton, et cette comparaison nous permet de préciser la différence que tout pliiloâophe doit établir entre la mort permise et la mort criminelle. La défense de se tuer est absolue, inéluctable; mais l'amour de la vie ne doit pas être la terreur de la mort, et, quand la mort vient à nous, il faut l'accepter le front haut, le cœur ferme, si Thonneur et la patrie l'exigent. — Qui vive? — A moi ! ce sont les ennemis î — Et le soldat meurt volontairement, frappé, mais non suicidé. 11 y a donc des cas où le renoncement à la vie n'est pas un abandon volontaire, mais l'accomplissement d'une consigne. On n^est plus responsable que du regret ou du courage que l'on a mis à obéir. Les soldats du Vengeur, en disparaissant dans les flots, n'étaient ni fous ni désespérés. Us sauvaient le drapeau, ils exécutaient une sorte de décision de conseil de guerre instinctif et enthousiaste. La patrie leur avait donné un blanc-seing pour mourir, et ils mouraient, amnistiés d'avance. Ce n'est pas là, à proprement parler, un suicide, c'est un sacrifice de soi-même.
L'exemple de Gaton est différent. Selon les idées antiques, Caton fit bien de se tuer ; selon les idées modernes, il eut tort. Avis aux Gâtons contemporains, s'il s'en trouve, et surtout s'il s'en trouve que leur conscience pousse au suicide. Un grand homme n'est jamais vaincu. Ses idées peuvent être étouffées, violentées; mais son sentiment intérieur est incompressible, et il triomphe de ses vainqueurs, tant qu'il garde sa foi, sa volonté, ses rancunes. II y a dans l'attitude silencieuse, et, selon l'expression d'un ancien, jusque dans la façon de porter son manteau sur le bras, une opposition permanente qui suffit. La volonté qui sait attendre a une puissance d'envoûtement qui tient à Timmortalité de la pensée. Caton n'avait pas, et peut-être bien ne pouvait pas avoir le sentiment du devoir collectif et de l'exemple ; il cfoyait plus au fait qu'à
sno ÉGRiVÂms et hommes de lettres
ridée, puisqu'il refusait à son idée l'espoir d'une revanche. Sans doute, il est difficile de le condamner, quand on se suppose son contemporain ; mais on devrait aujourd'hui le repousser comme modèle.
J'aime mieux l'exemple de Thomas Morus.
« Pendant une année entière, dit madame de Staël, enfermé dans la tour de Londres, il refusa toutes les offres qu'un roi tout-puissant lui faisait faire pour rentrer à son service, en étouffant le scrupule de conscience qui le tenait éloigné. Thomas Morus sut mourir, pendant une année, et mourir en aimant la vie, ce qui redouble encore la grandeur du sacrifice. 11 mourut, parce qu'il le voulait, immolant à sa conscience le bonheur avec la vie (sa fille qu'il idolâtrait), sacrifiant toutes les jouissances à ce sentiment du devoir, la plus grande merveille de la nature morale, celle qui féconde le cœur, comme dans l'ordre physique le soleil éclaire le monde. »
Voilà le héros! L'ambitieux défait peut se tuer. L'homme dévoué à des idées éternelles se résigne, et, s'il ne redoute pas la mort, s'il sourit au martyre, il ne fait rien pour l'appeler.
À propos de Lucrèce et d'autres femmes qui se sont tuées pour échapper à l'opprobre, le théologien Buonaféde (en 1740) dit : « Selon nous, il vaut mieux souffrir un outrage que de recourir, pour l'éviter, à une action telle que le suicide, i L'honneur ne tient pas à l'injure qu'on reçoit, mais à l'injure qu'on mérite. Préférer le déshonneur à la mort, c'est une lâcheté ; mais s'estimer assez pour vivre après l'outrage, c'est là la vertu.
L'Église défend le suicide. Elle refuse ses prières aux esprits lassés qui ne vont pas lui demander des conseils. Mais n'a-t-elle pas dans ses légendes tout un cortège de pâles extatiques qui se sont tués? Quelquefois le zèle pour la foi n'a-t-il pas été au-devant des bourreaux? bien souvent le martyre n'a-t-il pas été le suicide? Saint Ambroise dit, à propos d'une sainte qui^ ne partageait pas l'opinion du père Buonaféde et
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qui S* était tuée comme Lucrèce, mais plus tôt qu'elle: « Dieu ne peut s'offenser de notre mort lorsque nous la prenons comme un remède. » Nous trouvons dans VEncyclcrpédie, à Tarticle Suicide, le détail d'un ouvrage anglais (1700) écrit par le docteur Donne, théologien et doyen de Téglise de Saint- Paul, qui tend à prouver que le suicide n'est pas toujours un péché. Il cite les chrétiens impatients de mourir qui irritaient les bêtes pour en avoir plus promptement fini avec la vie. Saint Ignace, évêque d'Antioche, dans sa lettre aux fidèles de Rome, les prie de ne point solliciter sa grâce.
Bodin rapporte, d'après Tertullien, que dans une persécution qui s'éleva contre les chrétiens d'Afrique, l'ardeur pour le martyre fut si grande, que le proconsul, lassé lui-même de supplices, fit demander parle crieur fuhWc s' il y avait encore des chrétiens qui demandassent à mourir. Et, comme on entendit une voix générale qui répondait qu'oui, le proconsul leur dit de s'aller pendre et noyer eux-mêmes, pour en épargner la peine aux juges; Ce qu'ils firent. Nous ne parlons pas des macérations exagérées par lesquelles les solitaires essayaient de tuer en eux la chair, et avec elle l'homme entier. Une constitution apostolique, citée par le docteur Donne, dit formellement qu'un homme doit mourir de faim plutôt que d'accepter la nourriture des mains d'un excommunié. Saint Jérôme nous apprend que saint Marc l'évangéliste se coupa le pouce pour n'être pas fait prêtre.
Ces suicides, ces mutilations, sont des excès. Quelle que soit la sainteté du but, il n'est pas permis de commettre un crime pour y atteindre, et le suicide volontaire en est un. Mourir pour attester sa foi, c'est là l'auréole ; mais attester sa foi pour mourir plus promptement, mais se désigner aux coups, par une sorte de forfanterie, c'est l'hérésie de l'orgueil, et l'Église en eut conscience elle-même, en distinguant, au concile de Nicée et au premier concile de Cartbage, les faux martyrs des vrais, et en défendant de s'exposer volontairement à la mort; ce qui n'empêcha pas de canoniser les suicidés antérieurs.
Il semble que le Christ ait précisé lui-même le point en discussion. H attendit la mort avec mansuétude; mais il ne dissimula pas son heure de faiblesse ; mais il souhaita pendant un instant que ce calice s'éloignât de lui , et, sur la croix même, il eut un cri d'adieu humain à la vie. Cette vérité d'émotion ajoute à la grandeur étemelle de ce sacrifice. Mettre à tout propos son existence en avant comme un enjeu, comme un défi, c'est blasphémer les droits sociaux et les devoirs individuels, il est héroïque de ne pas tenir à la vie : mais il est héroïque aussi de ne pas tenir à la mort. Il faut accepter Tune et l'autre comme des conditions de perfectionnement, et ne faire aucufte bassesse pour les fuir ni pour les conserver.
Un homme d'esprit, que l'on félicitait de son courage à supporter de grands revers de fortune, répondit : « Je me suis bien consolé de n'avoir plus vingt ans ! » Cette douce ironie est la moquerie de la sagesse, qui ne comprend pas qu'on tienne trop à des avantages qui tiennent si peu à nous. « Tous nos jours vont à la mort, dit Montaigne; le dernier seul y arrive. » A quoi bon hâter un terme si fatal? Mais il semble, au contraire, que la mort soit une sorte d'épouvantail qui pousse au suicide. M. Brière de Boismont prétend avec M. Ëtoc Demazy, contrairement d'ailleurs à l'opinion d'Esquirol, que le suicide est plus fréquent dans la vieillesse qu'aux autres périodes de la vie, et un Mémoire d'un ministre de rintérieur ru3se confirme ce fait par un singulier exemple : c Le paysan Netfried Astapon, dans le cercle de Mohilow, s'est pendu, dit-il, dans son écurie, à l'âge de cent vingt ans. b En voilà un qui manquait de patience bien mal à propos !
La patience! c'est le grand remède. Mais la patience est-elle possible dans une société vieillie, où le succès est un mérite, où le malheur est une honte? La patience semble incompatible avec une époque fiévreuse comme la nôtre. On a supprimé la notion du temps en supprimant Tespace; et, comme on va vite, on veut vivre vite, triompher vite, jouir^ vite. Pourtant, hàtons-nous de le dire, il y a toujours quelque chose à alten-
dre d'une génération qui sait encore s'irriter des obstacles. Le dépit vaut moins que la persévérance ; mais il vaut mieux que l'indifférence. Paris est la capitale du suicide; mais c'est au$si la capitale du monde. On se tue plus souvent qu'autrefois, c'est un mal sans doute; mais c'est le symptôme d'une inquiétude qui peut précéder un réveil; et, quand je penseque le suicide est presque inconnu en Turquie, je suis tenté de m'agenouiller devant cette Ophélie mystérieuse du dix-neuvième siècle, qui n'attend pas le triomphe d*HamIet pour mourir.
H. E. Liste fait à la raison humaine l'honneur mérité d'attribuer ces impatiences et ces révoltes à des vices d'éducation, à des préjugés sociaux. Il combat avec vivacité et à grand renfort de preuves l'opinion des aliénistes. C'est la première fois que cette thèse, précédemment abordée, reçoit un pareil développement. Esquirol voyait toujours un signe de folie dans le suicide. Cette doctrine, sous prétexte de respect pour la dignité humaine, ne tendait à rien moins qu'à amnistier l'homicide en général, puisque tout meurtre causé par l'égarrement des passions n'eût plus été justiciable que de la maison de santé. M. Falret partage l'avis d'Esquiroh 11 n'admet plus qu'on argumente à ce sujet. Pour lui, Caton et Brutus sont des fous incontestables.
M. Bourdin, dans une brochure publiée l'année dernière, est encore plus tranchant. Caton n'est pas seulement fou, il est fou furieux. Tous ceux qui, parla violence de leurs actes, dépassent le niveau de la moralité, ou seulement de la régularité humaine, méritent les Petites^Maisons. H. Bourdin ne voit que des fous dans les Conventionnels , dans ces hommes, dit-il, qui se sont suicidés- dans leur honneur; et il promet une statistique des hommes qu'on appelait il y a quelques années des héros, dans laquelle il prouvera, qu^ ces lier os présentent en fous une moyenne qui dépasse de beaucoup celle de la population générale de la France. C'est pousser loin la monomanie de la monomanie. Je sais bien que la dernière partie de ce paradoxe a de quoi tenter. H y a bon nombre de
héros dont le culte embarrasserait moins, si Ton démoi quMls ont été fons. Mais n*est-il pas dangereux d'expl tout ce qui paraît inexplicable par cette banale accu^ folie? Assimiler l'héroïsme au désespoir, peser tout o du sens commun, c'est diminuer le domaine de . siasme, c'est aussi pervertir la science et la mo. devient l'histoire, quand on lui refuse le droit d'apj. règle sévère à des actions qui, par leur éclat i. sonstraites à tout contrôle, sous le prétexte de déi
M. Bourdin, dans le mémoire cité plus haut, est bien rare de ne pas trouver dans les écrits d^ signes évidents de trouble mental, et il donne i la lettre suivante, attachée aux vêtements d'i que les mariniers ont trouvé dans la Seine, Saint-Cloud, le ii décembre 1847 :
« La liim et le manque de logement me f Je demeurais rue Guérin-Boisseau, 32, dcT .demi, avec ma femme et ma petite fille, n ans* Me trouvant en n^ard de pouvoir pr m'a refusé ma clef.
ff Signé : Pbilit
Comment eette lettre, si simple, si to avee M. E. Liste, trahirait-dle l'exaltât Ge malh«ireiix était un pauvre éerivn nnmodâe d*hoBiiéleté. lia désespéré < sa veuve et sa petite fiUe trouveraier mort; qu'on voudrait enfin ooiie à i tée. Il s'est tué/par une sorte de sopl besom d'ètra fou pow agir ainsi :
peut-tev même s'est-il trouvé juste présence d'un pareil cadavre, c'est
VwB f«Ês$é^y que j Imitais à rei me potfsnivre pendÉnl.
DU SUKJIDE 375
une main d'ombre passe sur mon papier; pour effacer le mot, toutes les fois que j'écris folie; c'est la pensée d'un fou charmant, c*est la main d'un suicide qui, précisément, aiderait à réfuter la théorie démoralisante, exagérée encore par M. Bourdin. Gérard de Nerval, dans les rêves pénibles de son imagination, manifestait pour le suicide un dégoût réel, profond. Lui-même, dans ce récit étrange et merveilleux qu'il a tracé de sa maladie, constate sa passion puissante pour la vie. Il confondait si souvent et si bien ce monde-ci avec l'autre, que la pensée curieuse de franchir brusquement la frontière ne pouvait lui venir, dans cet état de vision. Je pense que, si, dans cette froide nuit d'hiver, il a accroché la guenille de son corps au gibet hideux de la rue de la Lanterne, c'est qu'il a eu tout à coup un réveil douloureux de sa conscience, une insomnie dans le sommeil de sa raison; c'est qu'après avoir erré toute la nuit dans Paris, lui le poëte délicat, l'écrivain élégant, le rêveur extatique, il s'est trouvé grelottant et sans un sou, à la porte d'un bouge inhospitalier; c'est que Végout qui s'ouvrait dans la rue de la Lanterne lui a parlé avec ironie; c'est que, jugeant avec amertume sa vie de misère, son insuffisance pratique, il a été pris d'un accès de honte. Les conseils de sa folie douce l'enlevaient trop à la terré pour qu'il sentit le besoin de la quitter. Une lueur de calme, un intervalle de réflexion l'épouvanta et le tua. Quel malheur que Dieu ne lui ait pas fait grâce de ce fugitif accès de raison !
M. Briére deBoismont, avant M. E. Lisle, avait réfuté en passant cet argument de la folie qui reçoit dans ce volume des démentis multipliés et définitifs. Lui non plus ne voulait pas qu'on traitât de fous ni Werther ni René.
« Vouloir faire d'une maladie morale, disait*il, un appendice de la folie, c'est combler une des mines les plus riches en observations. »
Ainsi donc le reproche ou l'excuse de folie est un blasphème ; c'est un outrage à l'illusion généreuse et funeste des âmes lasses d'elles-mêmes. C'est à d'autres causes qu'il faut
d*uii débit rival et pour la plus grande exaltation de son propre fond? Non. C'est de toute la science moderne, à laquelle il a droit de coopérer, que M. le professeur parle avec ce dédain. Étonnez-vous donc ensuite de l'incrédulité des auditeurs, quand ceux qu'ils vont entendre se jugent ainsi ! Toute magistrale qu'elle soit, l'assertion de M. Saint-Marc Girardin est exacte. Oui, la science est mauvaise; oui, ceux qui devraient instruire et purifier, en doutant d'eux-mêmes, pervertissent et corrompent. Mais faut-il supprimer la science? Faut-il forcer la civilisation malhabile à rétrograder ou à se pétrifier! Non ; mais il faut redoubler de science et de civilisation (ce qui ne veut pas dire qu'il faille redoubler de professeurs et de cours en Sorbonne) ; il faut encourager l'étude et l'exaspérer en quelque sorte, jusqu'à ce qu'elle rompe toute entrave; il ne faut laisser aux hommes de bonne volonté aucune excuse d'ignorance pour refuser leur tâche et pour déserter. Tout le problème est. là. Cette époque-ci veut-elle et peut-elle le résoudre? That is ihe question !
M. E. Lisie n'ose faire le procès de l'Universi té ; mais il trace de l'éducation des collèges, de cette vie d'études monotones, de compression illogique, de vanité désordonnée, d'agglomération corruptrice, un tableau qui contraste avec Tindulgence de ses conclusions. Il est hors de doute que le grec et le latin ne suffisent pas à lester un esprit que le monde met ensuite en présence de problèmes complexes, de situations équivoques, de sentiers difficiles. On ne développe que Térudition dans les collèges, mais la conscience s'arrange comme elle peut, comme elle veut, et, pourvu qu'on .soit bachelier, le reste, c'est-à-dire la croyance, la foi, l'arme de la volonté, importe peu. Le concours général a bien des suicides à se reprocher. Que d'écoliers grands hommes se sont tués, parce que le monde ne ratifiait pas tout de suite les bulletins des maîtres !
Et qu'on ne nous accuse pas d'exagération I L'implacable statistique est là qui éclaire, qui fait tomber un jour froid sur des cadavres d'enfants. Le nombre des. suicides est sept fois
plus considérable aujourd'hui qu'il y a trente ans chez les enfants âgés de moins de seize ans, et douze fois plus chez les jeunes gens de seize à vingt ans. D'où vient cette peur de la vie, à un âge où la vie ne devrait avoir que des promesses? Ce n'est pas encore l'expérience qui décourage. Mais c'est la désertion avant le combat, de la part des enrôlés qui n*ont pas de drapeau, pas de foi au cœur, pas de Marseillaise aux lèvres. Esquirol cite le suicide d'un jeune homme qui laisse, avant de se tuer, un écrit dans lequel il accuse ses parents de l'éducation qu'ils lui ont donnée. M. Falret raconte qu'un enfant de douze ans se pendit de dépit de n'avoir été que le douzième à une composition où il espérait une meilleure place. Un autre, selon M. Lisle, se pendit à treize ans pour quelques heures de cachot injustement infligées.
Pauvres enfants, ceux qui meurent! Pauvres hommes, ceux qui survivent ! Comment remédier à cet empoisonnement des sources mêmes de la vie? M. E. Lisle, trop timide, conseille les exercices du corps, la gymnastique ! C'est une autre gymnastique qu'il faut aux esprits ; ce sont d'autres exemples, d'autres maîtres, d'autres leçons. Tant qu'on fera des scepticpies dans les collèges, la société ne recevra que des railleurs et des découragés.
L'ouvrage de M. Lisle, très-intéressant, très-exact sous le rapport des faits observés, nous paraît manquer d'audace quand il s'agit de démêler la loi de cette progression effrayante des suicides, et d'interroger l'avenir à ce sujet. Ainsi l'auteur croit tout simplement que les lois sévères établies contre le suicide arrêtèrent longtemps la maladie qui nous dévore; et c'est à l'abrogation de ces lois en 1789 qu'il attribue l'augmentation effrayante des morts volontaires. C'est là une défaillance de l'esprit philosophique qui avait servi l'observateur dans la première partie de sa tâche. Si Ton se tuait moins pendant le dix-huitième siècle que pendant le dix-neuvième, c'est qu'on avait devant soi l'espérance, la Révolution, et qu'on a maintenant derrière soi des défaites et des Restaura-
tions. C'est que Voltaire encourageait et que Chateaubriand a découragé. C'est que la conscieuce, connaissant bien ses ennemis, se ruait contre eux, et n'était pas troublée par ces transaclions, par ces concordats qui laissent subsister les haines en supprimant les luttes.
De 1794 à 1804, pendant la période la plus agitée du siècle, il y eut cent sept suicides par an dans Paris. A la fin de 1852, on en comptait, pour cette année-là, six cent quatre-vingttreize. Et pourtant, à part 1850 et 1848, Tordre a régné, les mœurs se sont adoucies ; il y a moins de guerres, moins d'échafauds. D'où vient donc que la mort fait ses recrues pendant la paix? C'est que la paix est mal employée ; c'est que le progrès n'est pas seulement dans le bien-être matériel, dans l'activité industrielle, dans les prouesses de l'esprit; c'estqu'il est aussi, c'est qu'il est surtout dans la joie de la conscience, darir son équilibre ; c'est qu'une seule injustice fait plus de mal à une génération que vingt travaux gigantesques ne lui procurent d'avantages; c'est que la vie ne tient pas seulement au pain et au cirque, mais à la libre expansion de toutes les facultés. H. E. Lisie accuse l'irréligion, mais en même temps il prouve qu'on se tuait moins à l'époque dçs impiétés et du culte de la Raison que maintenant, où. Dieu merci, les églises se muliplient, les miracles abondent.
On corrige les mœurs par des idées, et non par des violences. L'ennemi de l'avenir, ce n'est pas le présent; c'est toujours le passé. Ensevelissez bien le passé, et vous aurez conquis l'avenir. U ne s'agit donc pas d'attaquer le dix-huitième siècle et la raison, de reculer au moyen âge, de demander qu'on s'en remette à la Providence du soin de résoudre les grands problèmes qui agitent le monde; il ne s'agit pas d'abdiquer toute volonté, ni de se changer en cadavres moraux, pour conserver la vie matérielle !
Non, les remèdes proposés par M. E. Lisle sont des railleries et des causes de suicide. La société a mieux à faire que de traîner les suicidés sur des claies et de confisquer leurs biens.
Elle a à mettre des instruments de travail aux mains de tous les vivants; à leur donnerles moyens de se développer, de s'instruire. Elle a à leur enseigner par l'exemple le respect du droit, Tamour du bien, l'immortelle ambition du juste. Elle a à effacer toute contradiction entre le but et les moyens. Elle a à honorer la vie, en Tencourageant» en consacrant son inviolabilité.
L'ennemi, «'est toujours, c'est plus que jamais l'erreur. On ne se tue pas parce qu'on sait trop, mais parce qu'on sait mal, c'est-à-dire parce qu'on ne sait pas assez. Le salut n'e^t donc point dans des pratiques vieillies, dans des formules usées. C'est précisément l'orgueil, la présomption de ces religions caduques, de ces philosophies impuissantes, qui décourage et irrite le présent.
M. Lisle aura rendu un grand service en établissant les comptes de la mort/ C'est le moyen de piquer la vie au jeu; mais TefScacité de son livre se borne là. Il constate un fait, un mal, une plaie qui gagne. Avis aux guérisseurs du peuple ! El est impossible que le suicide soit le dernier mot du progrès. Ce serait assigner le néant comme terme aux efforts de la Providence. 11 est impossible que Paris, en multipliant la vie, continue à donner l'exemple du découragement. Le dix-neuvième siècle manquerait à sa tâche, si on ne parvenait pas à mettre d'accord la civilisation avec le bonheur. Que dirait de nous la postérité, si ces chemins merveilleux, si ces communications rapides ne servaient qu'à propager le désespoir? et si Paris s'embellissait, se couvrait de palais, pour faire asseoir le suicide en permanence, au milieu de ces féeries, en |)araissant proclamer la mort, comme la divinité logique de ce temps-ci? Non! nous le répétons en finissant, les ingénieurs et les maçons n'accomplissent que la moitié du progrès ; la philosophie et la liberté ont aussi leur Louvre à bâtir; tout le mal réside dans Tinfériorité des remueurs d'idées à l'égard des remueurs de pierres.
Mai i857.