‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 5)Chapitre 3 sur 22 · PAIGNE ET M. ETIENNE CATALAN · texte numérisé non relu

PAIGNE ET M. ETIENNE CATALAN

une spéculation heureuse et qui a fait plus d'acadéque bien des œuvres d'invention et de génie : c'est li consiste à s'attacher, nous allions dire à s'attaquera id homme, à le prendre à partie, à lui infliger, bon i\ gré, une préface, des notes, des commentaires, à s'ap- ^r ses chefs-d'œuvre en les éditant, à se parer de son ; à se faire une petite auréole avec les rayons dérobés Qt consacré. Demandez à M. Sainte-Beuve ce que vaut merce d^s reliques. Hais ce manège, assez lucratif jus- I jour, commence à perdre de son intérêt. Tous nos s sont édités; et il n'y a plus de bribes du vêtement rts à partager.

;efois, pour être devenue plus difficile et plus rare,

\ianuel des honnêtes gens^ philosophie pratique de Montaigne, nne Catalan, 1 vol.; Paris, Renouard, rue deToiirnon, et Douniol, ae. — Fables et ftibUaux, par le même. 1 vol.

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l'honnête spéculation n'en demeure pas moins un objet d'envie et de regrets, et dans le langage de la librairie, ceux qui Tont tentée jadis restent en possession des œuvres glorieuses, comme s'ils étaient pour quelque chose dans leur sublime enfantement. Montaigne, Corneille, Racine, Voltaire, Rousseau, etc., appartiennent à MM. tels et tels, aussi étroitement que si ces noms n'étaient que des titres d'ouvrages. On dit le Montaigne de M. X, le Corneille de M. Z, le Molière de M. **^, Il résulte de cet ingénieux rapprochement d'un nom illustre et d'un nom médiocre, une collaboration apparente; et la coalition des débitants de préfaces ne permet jamais qu'on touche à quelques-uns des bustes vénérables enluminés par elle sans qu'elle pousse des cris féroces et sans qu'elle accuse les téméraires de sacrilège et de plagiat.

M. Etienne Catalan est un écrivain loyal dans ses œuvres, sincère dans son but, qui n'a pas songé un seul instant à greffer son nom sur la tige robuste de Montaigne. Aussi nous pensons qu'il a dû rencontrer peu de sympathie parmi les austères industriels dont nous parlons. Qu'est-ce, en effet, pour ces appariteurs qu'un homme de science et de conscience qui s'imprègne pendant de longues années de la philosophie, du génie, des idées, du style de l'auteur des Essais, et qui, un beau jour, se met à écrire, non pas quelques pages sur Montaigne, mais tout un livre d'analyse et de synthèse, et qui présente modestement ce petit travail gigantesque, sans réclamer d'autre gloire que celle d'être un homme de bien et d'avoir fait un livre à l'usage des honnêtes gens?

Il s'agit bien dans ce siècle de hâblerie littéraire d'œuvres pareilles! quand il est si facile pour quelques notes, pour quelques fadaises académiques, de se faire une réputation d'érudit; quand on n'a qu'à commenter quelques vers, qu'à proposer le déplacement de quelques virgules, pour se faire délivrer des lettres patentes de savantissime et d'illustrissime critique!

Hélas! M. Etienne Catalan croit encore au culte des grandes

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idées; il a des dévolions littéraires que rien n obscurcit. Il préfère l'estime qui vient lentement, mais qui reste, au bruit de la réclame. 11 écrit, comme on prie et comme on aime, pour obéir à la voix secrète du cœur. Que ce système soit une illusion, comme le prétendent les sceptiques qui, ne s'estimant pas eux-mêmes, ne sauraient estimer le public; cette illusion n'en constitue pas moins une originalité précieuse, et elle nous console et nous repose du charlatanisme.

Nous avons souvent pensé que Montaigne, accaparé jus. qu'ici, par les éruàits, était, comme Molière, un génie familier du peuple, que celui-ci serait aise d'applaudir et d'adopter. Sa causerie savante, son indifférence ironique qui révèle la fibre gasconne et la fibre française seraient admirablement comprises, si son style n'offrait pas ces difficultés de linguistique que des connaissances spéciales peuvent seules surmonter.

Le livre des Essais est un de ces ouvrages gigantesques où l'on trouve tout, une véritable encyclopédie, une source à laquelle on peut puiser toujours sans la tarir jamais; c'est une forêt vierge d'une richesse inépuisable; c'est la Bible de la raison humaine, c*en est aussi l'Odyssée!

Or comment s*y prendre pour abréger ce livre sans en rien retrancher? pour le rendre accessible à tous et portatif? pour en faire le vade-^meaim de la jeunesse, de ceux qui ont tout à apprendre et Fami fidèle de ceux qui n'ont plus qu'à* se souvenir? comment analyser ces rêveries où l'on s'égare à chaque pas dans un labyrinthe? où toutes les pensées sont comme des étincelles qui pétillent d'un centre commun et se perdent en divergeant dans les cieux? comment aussi en faire la synthèse? comment réunir ces comètes errantes qu'on n'au-

rait pu suivre? comment lier en gerbe ces épis indociles courbés en sens inverse par le souffle de la fantaisie?

C'était là une œuvre difficile, que quelques-uns regardaient comme impossible; il ne s'agissait pas, on le comprend, de soumettre aux lois d'une anatomie régulière ce livre étrange, aux proportions indéfinies, ce Prêtée insaisissable : l'esprit le plus méthodique y eût échoué. On ne devait pas songer à faire des extraits; il eût été périlleux de choisir, ce qu'on eût négligé ayant la valeur de ce qu'on eût choisi ; mais ce qu'il fallait faire, c'est ce que M. Etienne Catalan a eu le courage d'entreprendre avec autant de tact que de bonheur.

Vivre pendant vingt ans de la vie de Montaigne, le feuilleter, le lire, l'étudier, se l'assimiler, se rendre familière la langue de ce merveilleux écrivain, s'initier lentement et sûrement à tous les secrets de sa métaphysique naïve autant que sublime; suivre avec piété ce rêveur inimitable dans toutes ses rêveries; ne se rebuter d'aucune lenteur, surmonter toute fatigue; se résigner parfois à faire longtemps antichambre avant que de pénétrer dans le profond de son ame; puis enfin, quand tout a été bien vu, bien lu, bien compris, bien jugé, bien dévoré, se recueillir, sentir dans sa tête fourmiller toute cette prose vive, franche, pleine de fierté, de malice, de candeur, mais toujours savante et profonde; non pas seulement posséder l'esprit de Montaigne, mais soi-même, pour ainsi dire, en être possédé; prendre la plume, et avec prudence, retracer sur le papier le chemin droit et inflexible qu'on a su démêler à travers les errements du grand penseur; ressaisir le fil du labyrinthe, y entrer en s'éclairant de sa mémoire et de sa probité : voilà le labeur qu'il fallait concevoir, et auquel M. Etienne Catalan s'est le promis héroïquement dévoué.

Ce Manuel des honnêtes gens forme donc un livre utile et respectable à tous égards. Ce n'est ni une profanation ni un hommage imprudent; on n'a pas touché à l'arche sainte, on n'a fait qu'en expliquer le Dieu; ce n'est ni un commentaire.

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