MONTAIGNE ET M. ETIENNE GATAUN
ni un abrégé, c*est tout amplement, mais tout glorieusement l'analyse, la formule, ea qudque sorte, de la philosophie de Montaigne.
Montaigne a-t4l donc une philosophie? Certes, qui oserait *Ie nier? Cet esprit fin, délié, mais souverainement juste, qui étudie tout, traverse tout, et a le courage de ne pas conclure, ne voulant s'embarrasser d'aucun parti pris, et demeurant dans ce juste-milieu paisible qui laisse la conscience également à Taise avec Dieu et avec l'humanité; cet esprit indulgent qu'on a accusé de scepticisme, parce qu'il n'avait ni foi présomptueuse, ni système intolérant, et dont le doute n'était que rimpartialité de la raison, Montaigne est incontestablement un philosophe dans la grande acception du mot.
On ne peut parler de Montaigne sans être involontairement amené à parler de Jean-Jacques Rousseau. Quand ce dernier écrivait : « Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exempie; je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité dé lu nature, et cet homme, ce sera moi, » il oubliait (volontairement peut-être) cet autre livre immortel qui fut l'ancêtre du sien, et qu'il a trop feuilleté, trop imité, pour ne pas lui devoir au moins un souvenir.
Les Essais de Michel Montaigne sont de véritables confessions, studieuses et naïves, pleines de science* et pleines de franchise, savantes sans pédantisme et franches sans brutalité.
Je sais bien que Montaigne cause et que Rousseau raconte; mais sous la bonhomie malicieuse du premier, comme sous rhumilité quelque peu orgueilleuse du second, je retrouve dans l'un et dans l'autre l'hornlhe le penseur qui veut se connaître lui-même, le physiologiste qui se tâte et s'analyse, intus et in cute. Seulement, il suffit à Montaigne de poser la main sur sa poitrine, tandis que Rousseau a besoin de plonger et de retourner le scalpel dans la sienne : le premier sa laisse voir et le second se montre.
Montaigne est du nombre de ces moralistes qui ne heur-
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tent rien et ne touchent à rien en passant, qui vont droit devant eux, génies indépendants dont rien n'altère la séré* nité, qui sourient à toute chose, mais n'en rient jamais, et qui traversent gravement les époques tumultueuses, en laissant tomber à chaque pas, de leurs deux mains pendantes, des semences fécondes que la terre reçoit en dépôt pour les générations futures.
Il n'y a pas d'homme qui ait plus ensemencé l'avenir que Montaigne, et il n'y en a pas qui ait fait dans son temps et autour de lui moins de bruit et jeté moins d'éclat. A côté des gesticulations et des incartades de Rabelais, Montaigne, ce rêveur de bonne /ai, qui goûte peu les dangereux plaisirs de la satire, oublie doucement. les orages de son époque dans ses errements pleins de charme, dans ses promenades à travers sa pensée, quittant parfois la plume pour prendre la bêche, voulant que la mort le trouve plantant des chonx, nonchalant d'elle^ et encore plus de son jardin imparfait.
L'esprit de Montaigne, c'est, pour ainsi dire, le regard net, profond et calme de Molière, passant à travers l'œil distrait et insoucieux de la Fontaine.
Rousseau, le fils le plus digne d*étre légitimé par Fauteur des EssaiSy Rousseau, ce génie étrange à la fierté bilieuse, cet homme plein de contrastes; tour à tour, ainsi qu'il le déclare, généreux et méprisable, sublime et vil; ce républicain superbe qui retombe parfois dans l'humilité du laquais; ce . tendre ami de madame d'Houdetot, qui eut la faiblesse d'immortaliser sa servante par son union avec elle; ce grand homme inégal, duquel on pourrait dire qu'il avait trop d'âme et pas assez de cœur, Rousseau ne sut jamais garder, en face des rivalités et des haines de son temps, cette impassibilité magistrale, ce silence des demi-dieux qui fait l'atmosphère limpide autour des grands fronts. Comme un clavier vibrant, toujours, il offrait des sens irrités k toutes ses perceptions. Exagéré jusque dans la moindre de ses peines, paradoxal jusque dans sa sensibilité, il se crut un jour au ban de Tu-
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nivers, et il écn\h ses Confessions avec cette âpre vivacité (]ui se heurte parfois au cynisme. La mélancolie du pauvre Jean-Jacques s'aigrissait facilement; aussi, dans ses aveux, ouvre^t-il moins son cœur qu'il ne le déchire, et toutes les fois que ses pages ne sont pas des idylles, elles tournent visiblement au pamphlet. Voltaire, en parlant de son existence tourmentée, disait : Ma vie est un combat! Rousseau fit de la sienne une longue plaidoirie. Il n'avait pas, en coudoyant la foule, ce'nonchaloir, cette allure indifférente et quelque peu dédaigneuse du gentilhomme périgourdin ; mais il avait comme lui, et ce serait là au besoin son excuse, ce sens intime, cette double vue, ce diagnostic auquel on a recours dans les crises de la vie morale.
Il y aurait une étude curieuse à faire : ce serait d'extraire de Rousseau tout ce qui vient de Montaigne, de restituer à Tauteur des Essais tout ce que l'auteur à^Emile lui a emprunté; mais ce n'est ni le lieu ni le moment de nous livrer à cette analyse. 11 nous aura suffi de rappeler que l'élève de madame de Warens appartient à cette famille des contempla* teurs de l'âme, des écouteurs aux portes du cœur humain, des paraphraseurs de la conscience, dont Montaigne est l'illustre aïeul. Seulement, Jean-Jacques n'eut pas, parmi tous ses courages, celui de se reconnaître envers Montaigne débiteur de l'érudition qu'il lui avait empruntée, ne tenant pas compte en cela de la bonne foi^e son maître, qui avouait sans façon les écorniflures faites par lui et qui disait : Je vetilx quon donne une nazarde à Plutarque sur mon nez, et qu'on séchavldè à injurier Senèque en moi!
Rousseau se garde bien de faire de même et de musser sa faiblesse sous les grands crédits de Montaigne. Pour toutes les questions où il met le pied dans le pas de son devancier, il efface la première empreinte sous la siei^ne, et marche intrépidement, mais toujours ingrat envers le père de ses pensées; après tout, cette ingratitude est peut-être dans les lois du génie, qui donne mais ne rend pas!
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J* écris mon livre à peu d* hommes et à peu d* années, a dit Montaigne. Prédiction mensongère; tout le monde peut se regarder dans les Essais, et s'y reconnaître, et le temps n'entamera pas sitôt cette glace solide! Je Vai voué à la commodité particulière de mes parents et amis, ajoute-t-il encore, à ce que, m* ayant perdu, ils puissent retrouver quelques traits de mes conditions et humeurs, et par ce moyen ils nourrissent plus entière et pljus vive la cognoissance au ils ont eue de moi*
Rousseau, qui n'a pas imité Montaigne dans cette modestie réelle ou feinte, semble y avoir perdu; il ne songe guère à ses amis, et en aucune façon à ses parents. îl n'a pas rassemblé les souvenirs de sa triste vie pour en faire un pieux hommage à Thérèse Levasseur. SHl dévoile ainsi les misères et les indignités, s'il convoque en même temps Vinnomhrahle foule de ses semblables au trône de l Etemel, c'est pour jeter ce défi : Que chacun découvre à son tour son cœur avec la même sincérité, et qu*un seul dise, s'il Vose : Je fus meilleur que cet homme-là!
Montaigne est aussi franc queRousseau, sans être aussi vain. Mes défauts, dit-il, s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïve. Que si f eusse été parmi ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je f assure (lecteur), que je m* y fusse très-volontiers peint tout entier et tout nu.
Il y a là un mot qui est tout Montaigne. Il se fût volontiers dévoilé, comme il eût fait volontiers autre chose. Esprit calme et facile, il touchait volontiers à tous les systèmes et n'en adoptait exclusivement aucun. Sans entêtement et sans orgueil, il avait une courtoisie charmante qui maniait avec précaution les opinions sans les heurter. L'épiderme du gentilhomme recouvrait en lui les pulpes, si facilement irritables, deTécrivain.
Le citoyen de Genève, au contraire, a une franchise bourrue qui s'accommode mal de ces complaisances; il rudoie et
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est souvent rudoyé. Or, malgré TopiDiâtre sincérité avec laquelle Rousseau s-expose aux regards, on peut à peine, après ravoir cependant médité, se faire une opinion nette et précise de ce caractère bizarre et multiple, tandis que Montaigne n'a pas besoin de se laisser voir longtemps.
Toutefois les Essais nous révèlent à nous-mêmes, aux uns et aux autres, notre propre conscience, plus encore qu'ils ne révèlent Montaigne. C'est le livre d'un homme auquel rien d'humain n'a été étranger. Rousseau s'est peint, nous venons de dire jusqu'à quel degré; mais il n'a pas peint ses semblables; et quand, sur la foi de ses prét^ntions, nous nous cherchons dans ses pages éloquentes, nous ne nous trouvons pas et nous ne rencontrons jamais que lui.
On a comparé Montaigne à Voltaire, et la comparaison était juste eii plus d'un point. C'était de part et d'autre la même imagination, la même multiplicité de souvenirs, le même en* thousiasme pour l'humanité, mais la même raillerie pour les hommes. Seulement le rire de Voltaire est impitoyable, et celui de Montaigne s'adoucit aisément. On pourrait également, et c'est là un des caractères frappants de ces génies primordiaux, comparer l'auteur des Essais à Molière, dont il a le coup d'oeil profond et incisif; à la Bruyère,qui a imité son style; à la Fontaine, dont la bonhomie narquoise est à la hauteur de sa naïveté; à Pascal, enfin,- son irréconciliable ennemi, cet austère illuminé qui le foudroyait, sans dédaigner de le copier. Certes, à côte de tous ces grands noms, Montaigne est à l'aise; il a avec chacun d'eux en particulier des affinités incontestables, et il les résume tous. Privilège qui n'offense en rien leur gloire et dont il ne jouit peut-être que parce qu'il les a précédés. C'est au sommet de la liste que Montaigne rayonne de la gloire la plus pure et la plus durable. Son style nerveux et charmant a vieilli; bien des gens ont besoin de commentaires pour le lire; mais, tandis qu'on s'attaque à ses phrases et qu'on les étudie, le sens perce tout à coup avec la soudaineté de la raison la plus vraie, et pénétre l'âme en l'en-
ivrant, comme ub parfum qui s'échapperait d*une urne sur laquelle on chercherait à déchiffrer des hiéroglyphes.
SL
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Après les études qui ont été faites sur l'auteur des Essais, M. Etienne Catalan serait entré dans un sentier battu en se bornant à un panégyrique; mais il reste sans rival dans la tache difficile qu*il a entreprise et menée à bonne fin. N'est-il pas inouï de rencontrer, en effet, dans ce siècle d'improvisa' tion, un penseur méditatif qui s'enferme, qui s'absorbe dan» l'étude d'un de nos plus grjands génies, qui suit ligne pat* ligne, mot par mot, ce capricieux esprit, et qui, mettant de la lumière et de la vie dans cette admirable et opulente épais ^ seur de forêt, nous présente dans un court résumé toute l'es^^ sence d'une philosophie éparse dans des pages obstruées?
Sans doute la lecture de Montaigne conservera toujours un saveur inimitable, et M. Etienne Catalan n*a pas la prétentio de détourner de cette source enchanteresse; il n'a pas eu l'or gueil de se substituer à son maître; il a voulu seulement con denser tout ce qu'il y a de systématique dans les Essais pou aider au travail d'analyse et de récapitulation que tout lecteur intelligent doit faire. C'est un fil dans le labyrinthe. D'ailleurs, n'y a-t-il pas un public semi-lettré pour lequel la lecture de Montaigne est difficile, sinon impossible? Le livre de M. Catalan sera pour ces personnes un initiateur fidèle. Aux uns il rappellera, aux autres il apprendra. Et puis enfin, n'est-il pas bon, à tous les points de vue, de voir T hygiène morale s'enrichir d'un livre de plus? Au milieu de cette dépravation universelle, dans cet abaissement des intelligences et des caractères, n'est-jl pas souverainement louable de rencontrer un homme qui songe à donner une bonne pa-
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role^ un bon conseil, un bon exemple? Mais U. Catalan ne s* est pas cru Tautorité suffisante pour parler haut, pour enseigna!?; il ne lui a. pas suffi de sa conscience et de son expérience pour formuler des lois; il a été demander des arrêts à un maître, et il a voulu ajouter Tautorité du génie à l'autorité de la raison. 11 a fait un Manuel des honnêtes gens, avec la plus pure substance d'un chef-d'œuvre. Travailleur loyal et béni de Dieu, il a pris pour lui la lâche et laisse la gloire à Montaigne. Pendant de longues années, il a recueilli le suc qui découlait de Tarbre séculaire ; et, quand la coupe a été suffisamment remplie, il Ta approchée des lèvres en disant : « Prenez, ceci est la liqueur des forts et des honnêtes. »
Mais, tout en faisant de cette étude une œuvre profondément originale', M. Catalan ne demande rien pour lui. C'est précisément même cette modestie dévouée qui impose un grand devoir à la critique. Quand elle se sent envahie et assiégée par tant de médiocrités jalouses du bruit et de la renommée, elle a l'obligation de se consacrer à cet écrivain patient et modeste qui dévoue son œuvre aux érudit^ de bonne foi, c'est-à-dire au petit nombre, et qui attribue la meilleure inspiration à son maître.
Nous protestons contre ce renoncement. Le Manuel des honnêtes gens n*esi pas une compilation; c'est une assimilation, c'est un livre de philosophie simple et pratique que Montaigne a dicté,. mais qui a demandé à l'écrivain assez de travail, de recherches, d'études, pour qu'il soit aussi son œuvre. Ainsi M. Catalan est arrivé sans le vouloir, sans y prétendre, sans en tirer vanité, à cette collaboration glorieuse à laquelle les industriels de l'Académie ont vainement prétendu.
Le procédé employé est simple. Montaigne a écrit sur tout, à propos de tout, et à travers tout. « Mais, disait-il, je m'en vais écomiflant par ci, par là, les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n'ai pas de gardoire. » M. Catalan a voulu précisément trouver ce gardoire; il a lu, relu, appris
Montaigne, et rangeant, d'après un ordre logique, les notions disséminées dans les Essais, il est arrivée composer amsi son Manuel.
La première partie traite de Dieu et des diverses fonctions de Tâme, depuis la prière et le devoir jusqu'aux passions, aux jouissances, aux erreurs, aux préjugés. Puis, du moi intime l'auteur passe au moi extérieur, et, dans la seconde partie, il range tout ce qui concerne l'éducation, la science, le travail de l'esprit au dehors.
Dans la troisième, l'homme est en communication avec les autres hommes. Ce n'est plus le recueillement ni l'épanouissèment dans la famille, c'est le mélange avec la société. Les coutumes, les lois, la politique, les usages, sont définis, cornmentes et jugés.
Enfin, dans une quatrième et dernière partie, comme un^ conclusion majestueuse, comme un appel aux idées étemelles^ M. Catalan finit par les réflexions de Montaigne sur la vie, Isl jeunesse ou la vieillesse, la solitude et la mort.
On le voit, ce Manuel des honnêtes gens embrasse la vie entière, depuis la première sensation jusqu'aux mâles et nobles conseils de Montaigne sur l'art difficile de bien mourir. Nous n'insisterons pas sur l'intérêt qui s'attache à ces études, ni sur la valeur intrinsèque d'un livre inspiré de Montaigne et fait par un homme qu'un long commerce intime avec l'auteur des Essais a rendu merveilleusement propre à cette analyse.
A qui s'adressera ce Manuel? Aux honnêtes gens, dit l'auteur; c'est être modeste et se contenter de la minorité. Nous croyons, nous, qu'il s'adresse aux mauvais comme aux bons, à l'ignorant comme au savant, à la jeunesse comme à l'âge mûr. Il a sa place dans les bibliothèques de village, dans celles du soldat, dans celles de l'écolier. Au lieu de ces chefs-d'œuvre sottement mutilés et incomplets qu'on donne pour récompense à la génération des collèges, pourquoi ne distribuerait-on pas de <^es études savantes qui ont le double avantage de laisser