A PROPOS D'UNE ÉDITION D'ARMANCE
La popularité est une fée enchanteresse; elle fait étincele comme le diamant le plus pur le strass le plus équivoque Stendhal vivant était aimé de quelques-uns, discuté par plu sieurs, ignoré du plus grand nombre; depuis sa mort il est en passe de devenir une des illustrations du siècle. On le réimprime, on le réédite. M. Mérimée, qui ne fait pas seulement des réclames pour lui-même, et qui consent parfois à en faire aussi pour ses amis, s'institue le prôneur de cette célébrité posthume : une revue qui a le privilège de faciliter les débuts des morts, ouvre ses pages h ce contemporain qui n'est plus dangereux, et enfin la Retme de Paris, sans céder à cet entraînement, a publié sur Stendhal des souvenirs anecdotiques qui avaient, indépendamment de leur valeur, le mérite précieux de l'actualité.
Il en est de cette réaction comme de toutes les autres ; elle est l'abus d'un sentiment de justice poussé jusqu'au paradoxe. Stendhal méritait plus d'estime littéraire de son vivant, et moins d'holocaustes aprèis sa mort. Dans le grand mouvement
analytique qui a succédé à la première ardeur du roinaotisme, et dont Balzac restera comme Texpression la plus vivante et la plus élevée, Stendhal a fait sa tâche avec talent. Ce n'était pas un écrivain, un artiste regardant le monde à travers le trou des serrures, et révélant le fruit de ses observations; c'était un homme du monde, venant redire sur le seuil aux lettrés qui faisaient antichambre les confidences, les aveux, les secrets reçus, découverts, surpris dans les salons. Mais avec quel mépris du style et de la langue cet homme de police faisait ses rapports ! Tout l'intérêt est dans le récit, dans le drame, dans les faits ; il se croirait compromis si l'on pouvait l'accuser d'être un écrivain. Il avait des prétentions à la critique, mais jugeait seulement les autres, et '.s'estimait audessus des règles.
La lecture de Stendhal est fatigante ; elle n'a qu'un attrait de démonstration. L'esprit, tenu en éveil parles confidences de cet espion du grand monde, attend la péripétie, comme on attend un scandale en cour d'assises; mais aucun souffle ne rafraîchit ni ne soulève l'âme. Cet homme n'a pas d'idéal. Il aime à trahir, à conspuer la société; mais il n'ouvre aucun horizon au-dessus de ces misères et de ces hontes. Balzac est bien supérieur et a bien mieux compris les conditions de l'analyse. Dans les autopsies les plus vives on voit comme une lueur au bout de son scalpel, et il fait pénétrer un rayon d'or au fond des entrailles qu'il met à nu. Stendhal a quelque chose de l'auteur des Liaisons dangereuses; il pourrait prendre pour épigraphe : « J'ai vu les mœurs de mon temps, et j'ai écrit ce livre. » Hais il ne suffit pas de médire pour être un grand écrivain; et sans élan, sans idéalité, sans style, on reste une individualité curieuse, étrange, mais suspecte; on se fait feuilleter une fois, mais on ne se fait pas relire, et surtout on ne se fait pas aimer.
Stendhal est donc un homme de talent, un esprit brutal et soumoTS; mais l'engouement dont il est Tobjet passera vite; il restera connu des hommes de lettres; mais il n'ira jamais
jusqu'au vrai public, qui demande en échange de sa sympathie plus d*élan et de cordialité.
Le livre auquel H. Monselet a ajouté une préface est une des premières compositions romanesques de Stendhal. Âxmance parut pour la première fois en 1827 r
11 n'y a qu'une histoire d'amour au monde sur laquelle ou Vfs^ts brodedes variations à l'infini, c'est leDépit amoureux. Toute la nuance consiste dans la façon dont on rompt la paille. Armanc^rentre donc directement dans cette série, qui pourrait avoii pour second titre : Faute de s* entendre. Une heure d'entretiei à cœur ouvert entre les héros rendrait bien des romans impoî sibles; mais c'est précisément cet entretien décisif qui est h difficulté : tant la franchise est peu compatible avec la natur^^^ humaine.
Armance eut un médiocre succès, et Tindifférence avec laquelle cette œuvre, remarquable sous plus d'un rapport, fut accueillie, ne sera pas rachetée. Le caractère du héros, Octave de Malivert, le fait cousin de René, de Werther, d'Adolphe, d'Obermann : c'est toujours cette nature mal à l'aise^ qui finit par le suicide. Quelques scènes assez habiles, des révélations vraies sur le monde de la restauration, une certaine aigreur sarcastique font tout le mérite de ce roman ; mais ce qui rend cette publication intéressante pour la critique, c'est le système d'après lequel M. Charles Monselet .a conçu la préface. Tl y a là une tendance, une innovation, qu'il est bon d'examiner et de juger.
Il est de tradition qu'un éditeur doit respecter assez le public pour ne lui offrir que des œuvres dont il puisse répondre sur sa conscience ; et cette mode, exagérée quelquefois, donne lieu à des préfaces qui sont pour la plupart des panégyriques. M. Monselet, chargé du préambule, du boniment, si j'ose ainsi dire, s'est acquitté de sa tâche avec une liberté d'allure à laquelle nous ne sommes pas habitués. La préface est une critique vive et peut-être bien fort méritée de Stendhal en général et à* Armance en particulier* Il ne dore pas la pilule, il
commence par déclarer au public que ce livre est médiocre, puis arrivant au portrait de Fauteur, il le trace de cette façon :
« Esprit taquin, gentilhomme sans blason, renégat de sa famille et de sa patrie jusqu'à prendre tous les noms et à vouloir se faire passer pour Italien sur 4a pierre sacrée du tomhean, dilettante par volonté, diplomate avec un visage de droguiste, écrivaia de corruption hésitante et de demi-couxage, bienveillant chaque fois que la bienveillance donne raison à la vanité, toujours hors de sa place parce qu'il ne veut pas de place, amant sournois de la renommée qu'il attend au «oin d'une rue, Stendhal, puisqu'il veut qu'on le nomme ^insi, demeurera en effet un homme de mérite et de beaucoup démérite; mais je doute qu'il rencontre la sympathie, que d'ailleurs il s'est orgueilleusement appliqué à ne jamais solliciter. »
Le portrait est ressemblant. Hais, s'il entrait dans l'esprit de IM. Monselet de le faire dé cette façon, était-ce bien à l'éditeur de Stendhal de le publier et de le mettre en tête d'un de ses Jivres? Il y a là, ce nous semble, une question de convenance ^ui a été méconnue. Que M. Monselet, encore une fois, consulté ^ur la valeur de l'écrivain, ait cru de sa conscience de répondre «sainsi, rien de mieux à coup sûr, et ce n'est pas nous qui le Iblâmerons de sa franchise. Mais comment le libraire n'a-t-il pas vu qu'il était inouï de venir ainsi maltraiter un mort, «hezlui, dans sa maison usurpée? Les revues, les journaux, ^ont faits pour ces appréciations; mais n'y a-t-il pas du cyclisme à venir dire au public, en lui présentant un livre : ^ Cette œuvre est médiocre; moi l'éditeur, je le dis, je le ga- :arantis, et cependant je la vends et je la fais acheter, tant je ^uis certain que le lecteur imbécile s'éprend des choses mauvaises; je spécule sur le mauvais goût, et j'ai le courage de l'avouer. » Car c'est par ces paroles qu'il faut traduire cet ^cte inouï en littérature II y a dans un pareil fait un dédain, ^u mépris des lecteurs qui passe évidemment les bornes.
Ki ECRIVAINS KT HOMMES DE LETTRES
Noiis croyons qu'il est bon de protester contre un pareil mode de procéder; il tend à introduire dans la librairie, qui n'a pas besoin de cet élément de corruption, un système de spéculation immorale. On en viendrait à stimuler la curiosité du lecteur en lui dépravant le goût, et Ton trouverait piquant de lui faire acheter un livre par cela seul qu'on l'aurait prévenu que ce livre est mauvais. Nous croyons que l'ancienne coutume, en ménageant la pudeur publique, valait beaucoup mieux. Sans doute il y avait souvent des préfaces sottement louangeuses, mais il vaut mieux affecter la politesse que le sans-géne, et laisser croire au public qu'on l'estime et qu'on 4e respecte, que de lui rire ainsi au nez en lui gâtant par avance le plaisir de sa lecture.
Cela soit dit sans infirmer en rien le jugement de M. Charles Monselet, dont la critique reste entière, et qui a fait un excellent article, dont l'éditeur a eu la malencontreuse idée de faire une préface.
15 novciiibre 1855.