‹ Écrivains et hommes de lettres (volume 5)Chapitre 7 sur 22 · HISTOIRE D£ LA SECONDE REPUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D£ LA SECONDE REPUBLIQUE FRANÇAISE

C'est une tâche périlleuse que celle d'écrire l'histoire de son temps. Mais Técueil, selon nous, est encore moins dans la partialité que dans une certaine façon de fausser les points de vue et de dénaturer les faits, en cherchant à se mettre successivement, pour raconter, dans la situation des divers partis. J'aime bien mieux sentir dans l'historien l'homme de son temps, avec ses passions, ses colères, ses fièvres, ses préjugés, ses rancunes, que d'avoir à lire les pages d'un greffier soi-disant impartial qui évite toute couleur, tout relief, et qui, de peur de se trahir, éteint si bien lueurs et éclairs, qu'on se trouve dans un crépuscule insupportable, dont on sort troublé, inquiet, sans émotion franche, sans idée certaiiie. L'écrivain qui raconterait l'histoire de ces dernières années sans parti pris et sans passion n^aurait pas mérité le spectacle des grands combats d'idées qu'il a vus, et serait indigne des grandes choses qui se préparent, llans un siècle où l'individualisme se mêle avec tant de violence aux grands courants populaires, on aime à sentir palpiter quelque chose dans le

cœur de celui qui raconte, et on lui en veut de son îmivartia- Htë, qui n est que de l'impassibilité. MM. Louis Blanc et Lamartine ont écrit des pages animées et vibrantes, le premier sur les dix premières années du régne de Louis-Philippe, le second sur les événements auxquels il a participé; et, en n'abdiquant dans leur récit aucun des principes qui ont présidé à leur vie publique, ces historiens ont fait une oeuvre vivante et vraie. Les concessions que leur bonne foi accorde à des adversaires sont des clartés soudaines qui aident à mieux dégager le sens providentiel des faits; et ils n'auraient écrit qu'une légende suspecte, s'ils avaient eu à cœuc de s'effacer complètement et de substituer un point de vue conventionnel aux passions sincères qui les ont inspirés. L'ouvrier qui remue les pierres et le plâtre pour construire un édifice ne peut à la fois monter à l'échelle et se mettre à distance pour jouir des effets de perspective. Il maudit la chaleur du jour, la poussière, la fatigue, la dureté des compagnons, et il travaille. Mais un soir, quand tout sera fini, quand le soleil couchant embrassera le monument entier, le passant qui jouirç de l'aspect imposant de l'œuvre construite se rappellera les peines, les cris, les pleurs, les malédictions et les enthousiasmes des artisans maintenant endormis, et saura dégager par la comparaison la vérité inaccessible aux vivants.

Nous ne ferions donc pas un reprochée H. Castille des colères et des rancunes de son histoire, si nous ne trouvions que, dans son ardeur à juger les contemporains, il va au delà des bornes de son ressentiment et donne à l'idéal et à la conscience humaine le soufflet de Némésis qu'il destine aux hommes de ce temps-ci. Nous comprenons toutes les colères, toutes les désillusions; mais nous voulons que le vaincu, même en maudissant le drapeau qui l'a trompé, que la bataille a brisé dans ses mains, ne blasphème pas contre son propre héroïsme et ne désespère pas de la justice, parce qu'il désespère de sa cause. Pour écrire utilement l'histoire, on n'a pas besoin d'avoir une cocarde; mais il faut croire au moins

M. HIPPOLYTE GASTILI^ 99

à quelque cbosé de plus fort que lambition et la cupidité. Pour avoir le droit de médire de rhumanité, il faut montrer qu'on Taime.

M. Castiile s'attache ou plutôt s'attaque trop aux personnes. Le coudoiement des célébrités avortées de 1848 lui cause une irritabilité nerveuse qui Tempéche d'être juste, et de s^élever à cette résignation contemplative de celui qui ne met jamais sa confiance dans la parole des hommes ni dan» les événements politiques.

En ne voyant depuis 1789, dans la société française, que des naufragés de la Médme cherchant à se dévorer; en montrant les combattants de nos dernières luttes comme une meute qui veut dévorer sa proie à belles dents; en faisant de Robespierre un homme d'État typique qui écrasait l'anarchie par la terreur et par le comité de salut public ; en riant d'un rire si* aigu de ce bon marquis de Lafayette qui fut, selon lui, le plus dangereux anarchiste; en ne voyant dans Mirabeau qu'un impur génie tenté par Satan; en affirmant que la révolution fut le tour des cadets, des opprimés^ des orgueUlevx^ des ambitieux, de toute la canaille qui suit la robe de Jésus; en ne voyant dans le 24 février 1848 qu'une émeute d'avocats, M. Castiile satisfait trop amplement les rancunes d'un esprit fier, souvent déçu; et en médisant de son époque, il calomnie l'humanité et la conscience.

Ce livre est une négation ; cet acharnement contre les illusions est aussi une guerre contre la foi. En voulant arracher les masques, l'auteur déchire les visages; il veut efre sévère, il est cruel ; il ne se croit d!aucun parti, et il est du plus dangereux de tous, du parti d^ la colère. Il se prétend équitable envers tout le monde parce qu'il ne ménage personne, et prend son dénigrement universel pour de la justice. C'est là une grave erreur. J'aime mieux la trop grande bienveillance qui console, qui rassure, qui fait espérer; et je crois que, dans ces temp&-ci, la génération qui vient* a plus besoin d'affirmer que de douter.

tOO ÉCRIVAINS ET HOlillES DE LETTRES

Nous n'entrerons pas dans l'examen détaillé de ce livre; ce que nous avons dit suffit pour faire comprendre notre pensée^ et il y aurait quelque inconvénient à discuter des faits si près de nous. Ce que nous affirmons, c'est qu'écrit avec verve, avec une pkime acre et colorée, ce récit a un aspect de vérité superficielle qui ne rend que plus pénibles les erreurs et les injustices d'analyse. Le portrait de Lafayette est finement e^ spirituellement fait, quoique sardonique. Mirabeau, Robespierre, sont dessinés avec vigueur ; ce livre est plein de coquetterie, et il y a de la grâce jusque dans Tarrangement des couleuvres de Némésis.

L'objection principale que nous avons opposée à l'inspiration de cette histoire pouirait se reproduire à chaque chapitre. C'est ainsi que Tauteur déclare que la question des banquets a été la grande cause delà chute d'une dynastie; et, s'il l'osait, il dirait clairement que la duchesse d'Orléans, pour obtenir la régence, a attisé, sinon complètement suscité l'incendie. La chute de Louis Philippe a été si peu l'œuvre d'une coterie, que personne, pas même le National et la Héfotme, ne voulait la Uépublique, et que c'est le peuple qui, en poussant ses chefs, a posé le grand problème. D'un autre côté, il est puéril d'attribuer la réussite à telle ou telle circonstance, à l'absence de, telle ou telle précaution. Si le mouvement de 1848 s'était arrêté aux manifestations du 22; si MM. Odilon Barrot et Thiers avaient pu installer leur ministère, par ce seul- fait, la révolution était accomplie; le gouvernement personnel étant renversé,*et la charte interprétée dans le sens révolutionnaire : l'opinion, c'est-à-dire le peuple, gouvernait.

Nous n'aimons pas les persiflages par lesquels M. Castille poursuit le roi dans sa fuite. Il compare ce vieillard signant son abdication à la caricature d'Henri Monnier, M. Prudhomme. Cela est sans doute ingénieux, mais cela est d'un comique sauvage, qui ne tient pour rien de poignantes angoisses et la seulcrmajesté de Tage. Il en est de même du mot atroce que M. Castille met sur les lèvres de la reine Marie-Amélie

Page 1