FXRIVAINS ET IIO.MMKS DK LETTIIKS
rotions. Jo n'enlen'ds pas cette femme aux jmissantes vianielles, qui fut vivandière dun capitaine de vin(jt ans, bovle (\ii Jeanne d'Arc, aimant le roqomme, à laquelle Déranger lit les yeux doux, et qui regarde les frontières du Uliin comme les limites du paradis; mais j'entends cette vierge immortelle et insaisissable, fuyant toujours à l'Orient, qui voit naître toutes les révolutions, et qui les abandonne en les maudissant, dés qu'elles refusent de lui donner l'abolition de la misère, le désarmement du monde, l'inviolabilité de la vie bumaine. Cette liberté ne tient pas aux formules. Elle est républicaine avec Lamartine, royaliste avec Cliateaubriand: elle est la conscience de l'avenir. On Ta appelée d'un nom qui faisait peur et qui l'a compromise. Je crois, pour ma part, qu'elle n'a qu'un nom, que la philosophie lui a trouvé depuis longtemps, la Raison!
Quant à l'amour, à aucune époque, il ne fut mieux chanté, mieux compris, mieux honoré, selon .son principe qui rsi Dieu, selon son but qui est l'infini, selon son moyen d'action qui est l'homme. Il est bien aisé de sourire quand on voit ce mot dans un article de critique littéraire; mais il est plus difficile de le passer sous silence quand on veut justifier Irs manifestations lyriques et expliquer les révélations du génie. L'amour, comme nous l'avons défini, c'est l'harmonie des peuples montant à Dieu à travers les harmonies de la nature. Cet amour-là ne trahit jamais; ses infidélités apparentes ne sont que les défaillances de l'esprit qui croit le posséder. Il a été le rêve de tous les génies littéraires de ce temps-ci; il sera Tespérance de l'avenir et la consolation du présent !
A cOlé de Lamartine et de Victor Hugo, non pas sur le même rang ni à la même hauteur , mais à une distance qu'exige
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plutôt encore la différence essentielle du génie quel infériorité du talent, se place le poëte de la jeunesse, le chantre de RoUa, M. Alfred de Musset.
Nous voulons être sévère envers ce charmant esprit, qui a tenté des imitateurs désastreux: mais, en vérité, comment ne pas craindre de blasphémer, en s'attaquant à cette verve éblouissante, à cette poésie énergique, à ce peintre merveilleux, qui a parfumé nos mémoires des deux cents plus beaux vers, peut-être, de la littérature contemporaine?
Les hémistiches de M. Alfred de Musset sont engageants, comme une coupe ciselée et éxincelante dans laquelle luit une goutte de liqueur vermeille. On aspire, on hume ce rayon liquide, croyant le tarir d'un souffle; mais le cristal ne désemplit pas, la goutte se renouvelle, le cerveau s'enflamme, et l'ivresse vient.
Il y a dans ce vers libre, sec, qui marche, en faisant sonner les éperons sur les dalles, quelque chose de fou et pourtant de mélancolique qui fait sourire et qui émeut. Personne, depuis Voltaire, n'eut plus d'esprit en poésie; et je crois n'offenser aucune gloire contemporaine en disant que M. Alfred de Musset est le seul poëte spirituel de ce temps-ci. Mais le fils de Voltaire a lu l^ené ; il a voisiné avec Byron ; et, dans une nuit d'insomnie et d'amour, ce page folâtre a écrit, au revers de sa guitare, une douce élégie à Lamartine.
On a prétendu nier l'originalité de son génie. Quand la preuve de cette assertion me serait faite, qu'en voudrait-on conclure? Lamartine, non plus, n'est pas un génie original, dans le sens qu'on attache ordinairement à ce mot , et pourtant quel flot intarissable et toujours admiré! Il se peut que M. Alfred de Musset ait imité Chénier, Shakspeare, Byron, Casimir Delavigne lui-même : peu m'importe ! Il a su donner à ces réminiscences un tour, une allure, une inspiration qui les rajeunit et les renouvelle.
Henri Heine disait de ce poëte: \]n jeune homme d'nn si beau passé! et ce mot indique en effet le point précis où peut
pénétrer la critique, le talon d'Achille vulnérable. M. Alfred de Musset est parti avec éclat. Tous les yeux ont été éblouis, tous les cœurs ont battu. Le cheval de Mazeppa soulevait en passant le sable plein d'étincelles ; on répétait : Away! aiuay! mais, au détour du chemin, la monture s'est mise au trot, et l'hetman superbe n'est pas encore arrivé; il n'arrivera pas.
Ce lyrique de tant d'imagination n'a jamais bu à cette source immortelle que nous reconnaissions plus haut, l'Amour et la Liberté. Oh î sans doute, jamais poëte ne parla plus vivement ni plus galamment de ces passions italiennes ou espagnoles qui mordent dans les baisers et poignardent dans les alcôves. Mais le poëte ne va pas au delà de l'Andalouse à l'œil mutin ou du baiser de Rolla. Sa formule, il l'a inscrite au deuxième chant de Namoiina; c'est la définition de Champfort : (( L'amour est l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes. » Son idéal, c'est don Juan, qu'il a si magnifiquement chanté.
J'ai peur de paraître barbare aux dilettanti que cette ravissante musique de M. Alfred de Musset plonge dans des ivresses folles. On m'accusera de méconnaître ce qu'il y a de puissant en lui.
Mais qu'on veuille bien se rappeler le point de vue auquel nous nous sommes mis. Il ne s'agit pas d'apprécier M. Alfred de Musset en lui-même. Mais, en dressant le bilan philosophique de la littérature, en liquidant cette magnifique époque du lyrisme, qui s'achève aujourd'hui, je rencontre M. Alfred de Musset comme concitoyen poétique de Victor Hugo et de Lamartine; et j'ai le droit de dire qu'au point de vue social le poëte n'a pas compris ces espérances généreuses, ces effusions libérales qui agrandissent la mission de l'artiste; et qu'au point de vue artistique il a créé une école déplorable qui atrophie la pensée et stérilise le cœur.
— Eh î mon Dieu! s'fvrieront quelques-uns, à quoi bon
montrer des exigences pareilles? Le poëte ne prétend à rien, qu'à chanter, qu'à fredonner sous les sombres balcons. Pourquoi le faire comparaître devant un tribunal qu'il récuse, et lui imposer charge d'âmes? Vous dites qu'il est chef d'École? il ne s'en soucie guère, et son école aimée est, avant tout, l'école buissonnière !
Soit ! mais, en dépit du poëte, le génie consacre et donne une mission. Cette influence, il l'a exercée malgré lui. Rien n'est moins pédant que cet insoucieux ami de Mlvii Pinson ; je le veux bien. Mais toujours est-il que M. Alfred de Musset a été le chantre de l'amour égoïste; et que ce caractère, qui ne tirerait pas à conséquence, s'il se bornait à une individualité, devient grave et dangereux quand il a des imitateurs enthousiastes.
Laissons donc, une fois pour toutes, l'intention du chef, en dehors de son action, et jugeons-le, en toute liberté, sous celte réserve expresse.
M. Alfred de Musset est resté au doute de René, au scepticisme de Ryron. En vain les poètes se sont attendris, animés; en vain René, lui-même, a quitté ses sombres attitudes pour se pencher sur le fumier de Job; eu vain le chantre d'Elvire a mêlé le cantique de l'humanité au chant de sa douleur; en vain le poëte de la couleur, de l'excentricité, par excellence, Victor Hugo, s'est courbé aussi sur le sillon humain ; M. Alfred de Musset, toujours persiflant et fredonnant, a continué ses ébats et ses mutineries d'enfant gâté.
Toutefois, à mesure que le chœur des grandes voix montait à côté de lui, une sorte de pudeur l'embarrassait. Quand l'époque n'a plus été aux confidences folles, aux élégies de Portia,M. Alfred de Musset s'est senti atteint de stérilité. Il n'a pas voulu voir, ou plutôt il n'a pas vu les horizons nouveaux ouverts à la méditation.
Cen'est pasla mélancolie, la pitiéqui lui manquent; c'est ce sens supérieur quirévèleauxhommes de géniel'àmedu monde à travers les inspirations de leur cœur. En politique, il ne
devinait rien au delà de Louis-Philippe. Il lui criait, en tremblant:
Mais sois prudent, Philippe, et songe à la patrie. Ta pensée est sou bien, ton corps son bouclier. Sur toi, comme sur elle, il est temps de veiller.
Ferme un immense abîme, et conserve la vie. Défendons-nous ensemble, et laissons-nous le temps De vieillii-, toi pour nous, et nous pour tes enfants.
En philosophie, comme en religion, M. Alfred de Musset n'était pas fort exigeant :
Je n'ai jamais chanté ni la paix, ni la guerre. Si mon siècle se trompe, il ne m'importe guère. Tant mieux s'il a raison, et tant pis s'il a tort.
Les dieux Lath , Nésu,Tartak, Pimpocau, Parabavaslu, l]idi, Khoda. Kichatan, Micliapous, lui étaient tous aussi chers que le Christ, et cette indifférence absolue, égoïste, Ji' était pas un paradoxe, une vanterie. C'était bien le cri du poëte. On le retrouve à chaque page.
Avait-il, par hasard, à parler de l'utopie, il l'appelait :
Honteuses rêveries
U'assassins en délire ou d'enfants insens 's!
Puis, de cette plume charmante qui avait dit: A quoi révent les jeunes filles, il écrivait le dialogue de Dupont et Durand, au fond duquel, à travers de spirituelles parodies, on démêle je ne sais quel petit levain de colère contre les esprits agités de la solution de l'avenir.
Encore une fois, ces boutades n'auraient pas d'importance sans la valeur réelle de l'auteur et sans son école qui nous a fatigués de ces fantaisies, de ces sérénades, de ces ironies, de ces petits chefs-d'œuvre impuissants, bimbeloterie, littérature d'étagère, qui rapetisse l'art et gâte le goût !
Il faut prendre les poëtes comme Dieu les fait. Nous accepterions donc M. Alfred de Musset comme un très-grand poëte, sans conséquence, s'^îT n'avait pas eu son école. Or, nous le répétons, c'est à cette école surtout que nous nous attaquons dans son chef innocent.
11 est, à coup sûr, bien permis de railler les systèmes, les réformes qui semblent contraires à la logique du progrès, mais à la condition que ces railleries ne prétendront pas à la condamnation absolue de tous les efforts des hommes généreux. Insulter! se moquer! qu'est-ce que cela prouve? C'est la dernière ressource des préjugés vaincus ; et nous aimerions à trouver tous les poëtes du côté de la victoire. En France, on commence d'ordinaire par bafouer, par tourner en ridicule ce qu'on finit par adorer. Les exemples et les noms ne sont pas loin.
En songeant à ce dialogue de Dupont et Durand t{ui trahit une si joyeuse indifférence du malaise de la société, et dans lequel rien ne rachète, en faveur des intentions loyales, la crudité de l'épigramme ; en songeant à ce dialogue, nous nous disions qu'il est des utopistes, que nous ne voulons pas juger ici, mais que la caricature a poursuivis à outrance, par le dessin, par le théâtre, par la prose, par les vers; ce sont les saint- simoniens. Si le ridicule, comme on le dit avec trop de fatuité, devait tuer en France (moi je crois qu'il fait vivre), ces hommes-là seraient morts depuis bien longtemps; et pourtant, à quelque sommet qu'on regarde: dans l'industrie, dans les lettres, dans les sciences, dans les arts, dans toutes les avenues lumineuses, parmi les chefs, parmi les triomphateurs, il est rare, j'ose dire même il est impossible qu'on ne rencontre pas un saint-simonien. Ces hommes, si violemment chansonnés, tympanisés, et par surcroit dévalisés, étaient tous, presque sans une exception, des hommes de talent. Ménilmontant avait de quoi peupler toutes les académies.
Il est donc souvent maladroit de traiter avec ce dédain des réformateurs, qui se trompent sur un point spécial, mais qui
offrent en général à 1 estime et à l'admiration des compensations sérieuses et profondes. D'ailleurs, l'utopie et la poésie sont sœurs et se doivent plus d'égards. Ne sont-elles pas toutes deux les visions de l'amour?
Béranger. qui aura beaucoup à se faire pardonner, a dignement compris du moins les consolations que le poëte doit au philosophe, et il a écrit un jour cette chanson des Fous qui plaidera pour lui.
M. Alfred de Musset répugnait à cette fièvre, à cette passion sociale dont étaient tourmentés ses contemporains; mais aussi, quand lespérance ranimait les autres poètes, il se sentait amoindri, appauvri, stérilisé. Il a balbutié, murmuré, et puis il a fini par se taire. Il est évident que l'impuissance est le châtiment de celte indifférence. Aussi voyez ce que celte littérature pittoresque a produit au théâtre, où l'esprit l'a maintenue quelque temps. .' Elle a voulu rajeunir Marivaux, instidier les proverbes. Sans but, sans portée, sans action sur les cœurs, elle a distrait un instant; puis le succès a abandonné ces mièvreries qui emploient beaucoup de talent, à coup sûr, mais (|ui rappellent les incroyables efforts des Chinois et des Japonais pour ciseler des boîtes d'ivoire: c'est joli, mignon, élégant; mais c'est inutile, et Ton ne saurait y mettre' quelque chose.
Qu'on ne s'y trompe pas, la poésie de M. Alfred de Musset compf)rte facilement l'imitation. On ne copie ni Victor Hugo ni Lamartine; Alfred de Musset a des copistes excellents qui, à ({uelques notes près, chantent très-bien ses petites chansons et font aussi leurs poi-mes de Mardoche et de Namouna. Tout le monde, assurément, n'écrirait pas les strophes de Don Juan. Rolla, le Spectacle dans un fauteuil; mais c'est là le dernier sanctuaire du poëte; le reste appartient à ses parasites.
C'est qu'aussi cette muse, je le sais bien, éminemment française par la forme, a eu des séductions invincibles: toute une génération de jeunes poètes s'est enivrée de ces vers capiteux. Malheureusement l'ivresse a amené l'orgie, et alors le quartier
LA l.lnl lltAlK» I II i'Kf.AlIît; Ô{^
hiliii a ivgorgô (ic Piollas, en chair et en os, d la bolièniL' fui engendrée.
Pauvre école! n'en parlons pas: elle s'en va, elle meurt, elle liquide; elle aussi, elle suit le courant et laisse emporter ses petits poèmes, ses petits romans, ses [telites fantaisies! A[tn'S avoir buissonné dans les taillis du romantismeet avoir sillonné le crépuscule, comme ces feux follets que la terre échauffée promène à sa surface, maintenant que l'heure est devenue solennelle, que la méditation pèse, elle n'a plus rien à dire; elle se tait, elle se range : Mardoche écrit des vaudevilles, et Holla les applaudit !
M. Alfred de Musset trahissait, du moins, par une certaine joie amère, un des côtés douloureux et intéressants de la pensée contemporaine. Blas[)hémer la vérité, c'est l'affirmer : et dans ces railleries éclatantes, dans ces colères joyeuses, on sentait le débat du doute obstiné contro l'espérance tjiii s'offrait à lui. .Mais les imitateurs répétaient le chant, sans avoir eu l'inspiration, et, dès lors, ne voulaient rien, ne prouvaient rien; ils s'évertuaient à ces papillotages de couleurs qui peuvent amuser les yeux, mais qui ne vont pas au delà de ce plaisir.
.M. Alfred de Musset est porte, comme M. Diaz est peintre. Charmants tous deux, attirés tous deux par cette blonde fée (|u'on nomme le caprice, ils doivent rester dans l'histoire comme deux artistes gracieux dans leur audace, et réellement inspirés dans les hasardsdeleur verve; toutefois les admirateurs les plus sincèresdecegenre exceptionnel conviendrontavecnousqu'il y auraitdangerà systématiser cedévergondage delà couleur et de la poésie. Nous sommes, au surplus, sans inquiétude; l'école de M. Alfred de Musset se disperse ou abdique. Ouant au poète, hélas ! il a renoncé à la muse, à ses pompes et à ses œuvres. L'Académie, ce tombeau qui ne rend pas ses morts, surtout quand ils sont encore vivants, a reçu son abjuration.
Les livres comme Reju'\ comme Holla, et, dans un autre genre, comme Indian/i et U'iia. sont devenus impossibles au-
jourd'hiii. C'est dans une étude plus calme, dans un entretien sans colère, sans fiel, que l'époque cherche un aliment à sa foi et à ses espérances. George Sand a compris avec succès la nécessité nouvelle. Dans ses dernières œuvres, elle s'est faite le conteur des drames paisibles de la vie des champs; elle tente de faire entrer dans le cœur du peuple ces brises parfumées de l'odeur des foins qui sont les meilleures et les plus fortifiantes consolations.
1 Mais il y a déjà plusieurs années que l'auteur de la Comédie humaine avait deviné et commencé cette réforme. Balzac, avec un accent plus énergique, avec une intrépidité plus infaillible, avait entrepris des études psychologiques, dont le premier aspect émeut et attriste, mais au fond desquelles on trouve pourtant une espérance. L'auteur des Parents pauvres est brutal comme un chirurgien, mais patient et dévoué comme un prêtre. Il détaille toutes les infamies, tous les vices, toutes les corruptions de nos sociétés modernes ; mais, à travers les cercles de son enfer, ce Dante de la bourgeoisie nous montre, toujours à côté de lui, l'ombre fidèle de l'idéal, qui vacille à son souffle, mais ne le quitte pas. Dans tous ses romans, il y a toujours une blanche vision d'amour pur qui rayonne au milieu des hontes; et, si sa démonstration nous affecte péniblement, il faut convenir toutefois qu'on sent bien que ce n'est pas le procès de l'humanité, mais seulement celui de la société moderne que l'auteur a entrepris, ce qui est bien différent, et ce qui laisse entrevoir quelque raison de se consoler. Balzac est donc un romancier humain, social. !
En effet, pour exercer l'action que les réformateurs envient, il n'est pas nécessaire d'avoir une utopie nettement formulée, un monde nouveau à substituer à l'ancien; il suffit desavoir où est le mal, de l'indiquer, de le nommer, et d'en appeler à l'amour qui inspire et qui répare.
C'est donc dans cette avenue, largement ouverte par Balzac, (|uc le mouvement littéraire, drame, roman, poésie, va s'exercer. On prévoit le caractère de ce mouvement : l'analyse,
l'étude, l'amour de l'amour. Il serait difficile d'assigner des règles ; mais, si nous avions la voix assez haute pour qu'elle fut entendue, nous dirions qu'il faut se garer de la doctrine. Il ne faut pas que la philosophie sociale soit dogmatiquement formulée dans une œuvre d'imagination ; son influence doit être harmonieuse et diffuse comme celle de la lumière, il faut qu'on l'éprouve sans la voir. C'est surtout à ce sentiment qu'on peut appliquer le vers de Gresset :
Ceïui qu'on veut avoir gâte celui qu'on a !
Sans vouloir entamer cette question, qui nous entraînerait trop loin, disons, eu passant, que. pour écrire des romans qui plaisent au peuple et le moralisent, il n'est pas nécessaire que l'auteur choisisse ses types, ses événements dans la région qu'il veut agiter.
M. de Lamartine est un exemple. Conseillé par une illusion généreuse, il a écrit Geneviève et le Tailleur de pierres de Saint-Point avec une préoccupation loyale et sévère qui cependant l'a éloigné du but. Je ne doute pas que les Conlidences, dans lesquelles le poëte a cru s'adresser à un public d'élite, ne soient plus volontiers goûtées des lecteurs de l'atelier que ses récits villageois.
Le peuple choisit ses lectures, selon qu'elles lui fournissent les émotions dont il a besoin, la terreur, la pitié, le sentiment de la nature et de la gloire. Mais il n'est pas nécessaire, pour lui plaire et pour l'intéresser, que ses héros soient vêtus de la blouse comme lui. Il a un instinct puissant d'analyse et de synthèse qui lui fait trouver dans ce qu'il lit la formule de ses passions. Il suffira donc qu'une œuvre soit écrite avec vérité, avec chaleur; il suffira qu'elle contienne la double préoccupation de l'idéal dans la nature physique et dans la nature morale, pour qu'elle puisse intéresser le peuple et lui profiter. En général, ce lecteur jaloux aime à connaître les douleurs, les tortures d'un monde dans lequel il n'est pas
admis. 11 sait par cœur ses propres souffrances; il veut savoir si, plus haut que lui, on souffre de même; et il est bon de satisfaire sa curiosité sur ce point. Son courage en augmente, et son cœur arrive à une résignation sympathique, à une pitié fraternelle qui-agrandit le cercle de ses vœux. Presque toujours, le peuple se défie des livres qu'on lui réserve tout spécialement. Il aime à goûter aux plats qu'on ne lui a point servis. Ne nous rappelons-nous pas l'horreur que nous avions, étant enfants, pour les livres écrits par les bienfaiteurs de l'enfance, et ne savions-nous pas bien que nous allions trouver là, sous une fable transparente, les leçons qu'on nous débitait tous les jours dans les classes? Le peuple est un enfant éternel qui veut choisir ses moralités, mais qui n'aime pas à les recevoir trop directement.
On peut généraliser cette remarque, faite à propos de romans, et l'appliquer à toutes les manifestations de l'esprit. Le but est le même pour toutes les œuvres intellectuelles : toucher, moraliser, dégager le conseil à travers l'émotion ; la prière à travers l'extase ; l'amour à travers la douleur; le sentiment de la rédemption morale, de la liberté, à travers la peinture de l'asservissement des vices et des préjugés. On n'a d'action réelle et durable qu'à la condition de ne point abaisser l'art au niveau de son public, mais, au contraire, d'élever le public vers ces sommets où l'art sert de trait d'union entre l'inspiration humaine et l'infini. Plus la voix part de haut, plus elle va loin. Je n'entends pas, par cette recherche des sommets, la tension perpétuelle de l'esprit vers le sublime. Non; la simplicité, la naïveté, sont des sommets aussi.
Ne croyons donc pas que les conditions nouvelles imposées à la littérature par la lassitude des esprits marquent une décadence. C'est une transition : voilà tout. Nous n'aurons plus les grands vols l\Tiques. Peut-être bien aussi l'époque aura-t-elle moins d'invidualités rayonnantes a consacrer; et le talent plus répandu sur la foule fera-t-il concourir au mouvement moins de héros et plus de combattants ! Nous ne
croyons pas non plus que ce soit encore là une raison de s'alarmer.
Acceptons donc, virilement et avec confiance, la part (jui nous est faite. Disons adieu, sans désespoirs et sans regrets puérils, à cette magnifique période qui s'en va. Elle a été le cri. le sursaut de l'àme enfouie. Gloire éternelle à ces grands poètes, à ces infatigables lyriques qui ont mis tant d'illusions généreuses dans nos âmes, tant d'horizons splendides devant nos yeux! Mais ne restons pas plus longtemps absorbés dans la contemplation des dernières lueurs de ce grand soleil couché. Ne chuchotons pas, ne nous resserrons pas dans la défiance et dans la peur du crépuscule qui vient. Les ténèbres sont propices: elles aident à la rêverie, aux consolations, aux espérances dont nous avons besoin. Ne disons pas que l'art est impossible, parce qu'il a ses difticultés. Les consciences loyales n'abdiquent jamais et ne se découragent pas. Il y a toujours assez de ciel au-dessus de nos tètes, pour que la pensée s'y plonge, en fuyant les infimités de la terre.
Ln de ces réformateurs dont je parlais plus haut, auxquels le martyre du ridicule a été si i4npitoyablement infligé, mais qui n'a gardé de ces liumiliations ni ressentiment ni colère, disait, dans un écrit siw la Concordance des révolutions intellectuelles et des révolutions politiques :
(( En ce moment, l'intelligence humaine rêve aux moyens do pourvoir aux intérêts matériels et moraux de l'humanité. Les .'iavants qui sont dans cette voie, quels que soient les écarts de leur pensée, sont évidemment dans la route de l'avenir, quand bien même ils seraient traités, par les grands génies de nos jours, comme ont été traités Chateaubriand, M°"' de Staël et tous les idéologues, pères de l'Académie actuelle des sciences morales et politiques, par le plus puissant des génies modernes, par Napoléon. »
Que ces paroles, dites après une défaite, soient pour nous un enseignement! Que les vaincus des dernières luttes prennent cettf devise, et la fassent aimer des vainqueurs! L'heure
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des utopies, des essais est ajournée. Mais, plus que jamais, l'heure du travail, de rincubation philosophique est venue. Les embarras, apparents ou réels, de la route ne doivent ni arrêter ni lasser notre marche. Le but est plus loin qu'une satisfaction actuelle ou passagèredelavaniléartistique. L'art doit dire, comme le marquis de Posa, dans Schiller: « Je suis un citoyen des siècles à venir ! »
Quant à la poésie, répétons, en finissant, qu'elle ne saurait mourir. Elle a eu son rôle; elle l'aura encore. Comme ces belles nymphes de l'Ariosle, qui, couronnées de fleurs, vêtues de blanc et portant des flambeaux, introduisent les voyageurs dans les palais enchantés, la poésie marche devant les événements, qu'elle éclaire et conduit. Nous sommes aujourd'hui dans les avenues mystérieuses. Les blanches conductrices se sont retirées, en nous laissant les flambeaux. Soyons certains qu'elles viendront reprendre, pour les introduire dans les retraites magiques, ceux qui n auront ni dormi ni tremblé au milieu de la solitude.
Mars 1855.