I.A l.lnl IDATIU.N LlllKliAUih
VoiIj» rt^xplicjition do tous les efforls de la liUeratuio coiiicinpuiuine, cflnils <iui, pour ôtre logiques t-t pratiques, devaient infailliblement aboutir à l'époque d'analyse (jue nou> allons traverser.
Lamartine est l'expression la plus francbe, la plus complète, ^ la "pïïTs imperturbable du lyrisme. Victor Hugo prend terre quebjuefois, Lamartine jamais. Nature essentiellement extatique, il ne sait (jubabiler eesliauteurs où l'inspiration participe de la translij,'uration. Quand il veut descendre de son Sinai (et rendons-lui cette justice, qu'il fait souvent dans ce but d'béroïques efforls), le poëte rapporte dans nos vallées des nuages (|ui embarrassent sa marclie et dont il ne peut se dégager. Il veut quebjuefois se faire simple, familier, dans Geneviève, dans le Tailleur de jùerres de Saint-Point, par exemple; mais les ailes s'agitent toujours, comprimées, sous les vêlements de ses béros, et il suffit d'un moment d'inadvertance, d'oubli, pour que les créatures sérapbiciues reprennent leur vol. Il veut lier, avec les cordes de sa lyre, les pipeaux rustiques; mais, en dé[>il de lui, la mélodie ilu Lac se mêle toujours a >es refrains.
lienvenuto Cellini aflirme gravement, dans ses Mémoires, qu'il portait au front une auréole parfaitement visible dans l'ombre. Nous imaginons que M. de IxJmartine pourrait, sans tro[. d'invraisemblance, partager la présomi.tueuse erreur de r.envenuto. Il a un rayonnement perjutuel autour de la tète. C'est vraiment un admirable >pectacle que cette persistance poétique! Les plus rudes étreintes de la réalité ne sauraient l'arracber à ce sublime auquel il est condamné. A la tribune, sur les marches de l'IbMel de Ville, devant les op[M)sitions de la sottise infatuée, ou devant les fusils de l'émeute, Lamartine, toujours calme, toujours inspiré, fait ruisseler ce Ilot (le perles et de diamants qu'une fée enchanteresse a mis sur ses lèvres.
D'où vient donc que ce poëtc, si constamment lyrique, si inaccessible aux trivialités, aux vulgarités de la vie, a été. a
iiii moiiK-nt donné, le cliof, le pasteur de lout un iiouplo'.' (ioininent se fait-il (juc le penseur le [tlus idéal se soit trouvé, |M'ndaut un instant, l'Iionime politi<iue le plus populaire? 11 V a deux raisons à ce phénomène, <|ui ne s'explique pas su flisamnient par la réputation de probité et de coura^çe du diantre iVElvire. C'est que la France, ce pays de l'amour et de la liberté, est poétique dans ses croyances et dans ses passions; c'est (ju'elle a un sens infaillible pour le sublime; et puis, c'est que dans ses ravissements les plus célestes, dans ses élans les plus sérapbiques, Lamartine n'a jamais fait que revêtir d'une formule étbérée les idées les plus simples, les |»lus ordinaires, les plus usuelles. Dans toutes ses élégies, dans tous ses poèmes, dans tous ses volumes en prose, on ne trouverait |)as, à pro[»remeni |)arler, une seule idée nouvelle, orifîinale. Je disais de M. Tbiers que c'était un vuldarisatcuv; M. de Lamartine, au contraire, est un id<''alisnteui\ il ramasse les cailloux du chemin pour en faire des diamants; il cueilleà toutes les branch«'s, et les pommes deviennent des fruits d'or. Ou'il eli.inte Dieu, l'amour, la nature, l.-i libert('', il mettra un air anf;e|i(jii(; sur des n'frains ccmnus; il eléveia jusqu'à des hauteurs inaccessibles des sentiments familiers à tous. Au premier vers de Lamartine, un écho s'ouvre dans le cœur; et sa poésie charme l'âme, |tlulôi comme une réminiscence d'extases antérieures que comme une nouveauté.
C'est là le caractère particulier de son génie, c'est là aussi sa gloire; car le génie est le don d'émouvoir [)lus encore que celui d «'tonner. Ne cherchons pas ailleurs le secret de sa popularité et de .son ambition. Depuis ses premières MrdUntioïis, le chantre d'LIvire n'a cessé de traduire dans .sa langue immortelle la foi, les espérances de tous. H .1 bercé sur les vagues infinies de ses lacs les illusions de son temps. (Juand le siècle, après avoir suffisamment chanté, prié, a voulu sonder d'un (eil plus sévère les ténèbres de l'avenir, le pof^te, sans descendre, sans (juitter la lyre, a pris le pas devant les pionniers cl a marché à la découverte.
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n.nns les Mt'ditaiious, cimiiiir (tims Hcné, le cli.mi j'I.iil personnel, égoïste; dans les lluvmunws, la voix se fait jiliis grave, plus recueillie; la noie est moins pereante, moins isolée; dans Jocehjtt, le poète social se révèle. Il ne chante (ijiis seulement, il n'pand l«'s bonnes œuvres avec leslivmnes. Il prend [»art aux travaux de tous, aux espérances de tous. Sans ipit' l'élan [toi-tiqui' ait rien perdu, le sentimrnl se fait plus humain; puis enlin, (|uand il a pri< an sérii'ux son rôle, le pointe dédouble sa vie, devient le tribun, le défenseur des droits de l'humanité, et continue à consoler par ses chants, par ses récits, les générations qu'il entreprend de siiuver. Pour moi, Vllistoin' des Girondins et le rôle de M. de Lamarlini' dans la lb''Vitluii(»n »le février s«mt la conséciuence lo;,M(|u«', in»'luctable. Av cette ardeur (jui s'elancait des entreliens d'Klvire pour s'élever, à force de rêves, d'einutidn^. jusqu'à la tendresiie sociale.
Mais, à mesure que le ()Oëte se In nsforme, son lyrisme change. U a toujours la même envergure, mais il couvre les roules humaines. Il ne vole plus droit au soleil, il en suit la réverlh'ralion sur la terre. 11 se recueilh davant^ige; et, n'avant plus be>oin de pousser de cris d'alarme, il s'appli(|ue à létude.à l'analyse. L'auteur des Méditations, écrivant l'histoire et rédigeant le Civilisateur, me paraît symboliser parfaitement le travail natun-l des iclées de son temps. Il chante, (juand le siècle esta l'àge des rêves, et il le suit partout, jus.ju'au bout, dans sa gloire et dans ses «'preuves.
M. de Lamartine a j(»ui du plus grand iionneur qui puisse échoir à une âme tendre et liére. Le pays tout entier l'a spontanément entoure de ses acclamations et de son enthousiasme, sans qu'il ail voulu faire autre chose pour mériter celte manifestation, unitpie dans l'histoire, que rj>quer sa popularité pour son devoir, que présenter sa poitrine à l'émeute. Il a posé pendant quelques mois, sur le front d'une révolution inouïe, la plus pure des auréoles; il a tenu tète à toutes les passirms, à toiitrN les folies: et. cjuancl il a senti venir le veut
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f,'lacial (lo rin^ralitude, résigné dans sa douleur, cahno dans sa désillusion, il oA descendu, au milieu des respects, d'un pouvoir qu'il avait accepté par dévouement, et qu'il n'avait jamais voulu retenir, emportant dans sa retraite une estime, plus précieuse que celle de ses admirateurs, celle de luimême.
« Heureuse, dit Pascal, une vie qui commence par Vamour et qui finit par Xambitionï n Heureux, dirons-nous, celui qui a su si bien agrandir l'ambition et lamour, qu'il les a réunis, confondus dans leurs ravonnemonts, et qui n'a pris la puissance que pour prouver un amour plus profond et plus lit'roïijue de l'iiumanité.
J'ai déjà cité Jean-Paul; qu'on me pardonne de lui emprunter encore une pensée qui peut s'appliquer à M. de Lamartine.
n Les génies poéti(|ues, dit-il, sont d'une nature compatissante. Comme la justice, ils soldent un chirurgien dans le lien des tortures, pour remettre de suite les membres brisés, et m^Mne pour désigner d'avance la place des fractures. »
L'auteur des Giromlins s'est imposé à lui-même, pendant ces derniers temps, celle compatissante mission. Après avoir jeté au vent ses illusions, aléa jacta est, il a pris à lâche de rassurer, de réconforter les esprits blessés par l'imprévu et déroulés par la brutalité des faits. Dans ce pieux devoir, M. de Lamartine apporte, sinon les mêmes espérances, du moins la même sérénité, la même foi dans l'immortalité des idées. Son rôle IvTique a fini avec celui de la littérature dont il a été l'expression la plus inspirée; mais le rôle de la démocratie, dont il est le rayonnement le plus pur, doit continuer, sous un régime qui se proclame lui-même l'avènement du peuple et le soulagement des misères sociales.
Ce que nous avons dit de Chateaubriand et de Lamartine peut s'appliquer à Victor Hugo, au\ nuances près ([u'apporula différence des genres. Victor Hugo, plus heureux à son début, ne part pas de la douleur pour arriver à l'amour. Il e-t
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initié tout «l'abord aux tendres épauchements, et il chante la famille, avant de chanter l'humanité. Il ne prend pas la route de Kené et de Jocelvn, et se rencontre pourtant plus tard avec eux. Kgoïste dans ses premières expansions, il s'épanouit pour lui seul, et plante sur la brèche cet étendard fameux, a la devise paradoxale : Lart pour l'int !
Mais Victor llujîo, comme l'auteur du Gniw du christianisme, et comme l'auteur de Jocelyn. avait trop .l'amour dans W cœiir. trop de feu dans la tête, pour dépenser tout en ce n.lte personnel et infiicur. Le soufHc du monde se glisse par une ouverture, avive la llamme sur le tn^pied. et vo.ci b.enUjl ..u. U même passion lagile. Il défend la liberté de pensée. 11 écrit le Drrnirr jourd'tm comlamné, pour protester en faveur de l'inviolabilité humaine; Ai^us Clnudr (iueux, il «lemandc uu'ou moralise le pcupb' avant de le punir; et l homme .[u. traçait avec le d-.igt de Claude hollo, le mot fatalité sur les pierres du temple chrétien, met le crucifix sur les lèvres de la Tisbe. dans Anoelo, comme un.- esp.Tance, comme une promesse du divin amour.
Dans une de ses dernières préfaces, M. Victor Hugo disait : « L'auteur pense que tout poète véritable, independamm.ni des pensé'cs c,ui lui viennent de Sun ..rganisation propre, ei .h^s pensées .pii lu. viennent de la vérité éternelle, doit contenir la somme des idées de son temps. »>
Cette déclaration, renouvelée souvent, nous met bien loin ,h. h, devise : Lart pour l'nrt! et nous touchons, par cette profession de foi. aux luttes de la tribune, à ces débats passionné, .pie n..us n'avons pas à apprécier ici. mais qui, en faisant de M. Victor Hugo un homme politique, prouvent surabondamment qu'un poète, bien loin de s'abstra.ie de son époque, est le point d'intersection de tous les courants qui agitent cette épo«|ue.
Ce que nous pouvons dire, c'est qu'avec tous les grands champions de la cause romantique Victor Hugo a aime la nature a défendu riiumanite. a h>ue Dieu. U débute, comme
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Renô, comme Jocelyn. par le cri, par l'ode, par l'expansion enthousiaste; puis il se calme, et, à travers le drame, le roman, la poésie intime, il arrive à ces espérances raisonnées, à ces aspirations humanitaires dont la Hévolution de février n'est pas plus le dénoûment qu'elle n'en était le but.
Victor Hugo participe à la fois de la nature de Chateaubriand par un côté terrestre, sensuel, par le culte de l'image; et aussi par ces accès de sombre mélancolie, par cette galanterie pour la mort, qu'on rencontre à chaque pas dans l'auteur des Mémoires d' outre-tombe et dans l'auteur de Lucrèce Borgia. 11 participe de Lamartine par l'harmonie, par le souffle puissantf par cette fleur idéale'. Comme ces deux poètes, dont il partage fraternellement la gloire, il contribue à faire de son temps l'époque la plus lyrique qui ait jamais brillé en littérature. Comme eux, il change peu à peu de sommet, et, après avoir trahi les souffrances d'Olympio, il a voulu soulager les souffrances de tous. Pas plus qu'eux, il n'a été infidèle à sa mission, et il ne dépend pas plus de lui que de Lamartine de retenir le lyrisme qui disparaît, et de retarder la transformation qui s'apprête.
Nous avons dit que l'heure de l'analyse était venue; mais n'est-il pas plus juste de convenir qu'elle n'a jamais cessé d'exister! Qu'est-ce donc que René? quAtala? que Jocelijn? que Notre-Dame de Paris? sinon des analyses. Ce qui caractérise ce temps-ci. c'est qu'on n'a plus besoin de faire ces études avec les doutes, avec les émotions de terreur et de foi qui transportaient jadis ces opérateurs sublimes. Le scalpel ne tremble plus dans la main; la main n'hésite plus. On sait bien aujourd'hui que ce n'est pas un secret de mort, mais, au contraire, un secret de vie qu'on trouve dans ces entrailles palpitantes. On a ossez longtemps crié victoire. Il faut prouver qu'on a réellement gagné la bataille. îl n'y a plus d'escalade à tenter, de révolution à faire; il faut coloni.^erles terres conquises. C'est là désormais la tâche littéraire. Qui oserait dire quellesera moins grande, moins utile que celle qui s'achève!
LA LIOLinATION LITTKP.AlHK ."^1
Nous n'avons voulu nous arrêter qu'aux trois grands noms qui représentent le lyrisme dans sa forme la plus achevée. A travers cette foule, nous allons aux héros; mais combien de soldats valeureux et superbes nous aurions encore à citer! Notre silence ne saurait être une injure ni un oubli. Sans doute Lamennais et George Sand ont été aussi vivement tourmentés ^ du feu lyrique et des souffrances élégiaques que Lamartine et que Chateaubriand. Les Paroles dAin croyant, Indiana et Lélia sont de la famille de René. Mais, encore une fois, si nous voulions suivre cette aurore de la tendresse sociale dans toutes les œuvres importantes du siècle, nous dépasserions les bornes que ce chapitre nous impose. Il s'agit, pour nous, bien moins d'énumérer nos richesses intellectuelles que d'en déterminer la signification. C'est ainsi qu'(m nous pardonnera de ne pas parler de Bérangerî Béranger! le seul poëte de l'amour et de la liberté envers lequel la génération sera forcément ingrate.
Nous avons voulu démontrer rapidement, par quelques exemples compris de tous, que l'art ne déchoit pas, qu'il se transforme; que le lyrisme abdique volontairement, non pas par impuissance; non pas que les ailes manquent à l'épaule, et qu'il faille dégringoler de la nue; mais par raison. Nous avons tenu surtout à constater que l'école romantique continuait, dans l'art, cette régénération que le tocsin de 89 avait sonnée. Seulement, il arrive qu'après avoir rattrapé la politique l'art a fini par la devancer. Est-ce une raison pour se repentir, pour retourner en arriére? en aucune façon. Il suffit, en gardant son rang, de marquer le pas et de permettre aux retardataires de doubler une étape. C'est ce piétinement sur place qui est devenu nécessaire.
La liberté et l'amour ont été les deux guides de nos phalanges inspirées. Je n'entends pas seulement par la liberté cette ardeur révolutionnaire qui fait culbuter un trône en trois jours, et qui, le lendemain de la bataille, ne songe qu'aux lampions, aux cocardes, aux drapeaux et aux restau-