UHLAND
Les Clianls de voyage.
L'autre 'soir, j'étais à la campagne, dans ma chambre ; la fraîcheur commençait à tomb^Eîr, le firmament à resplendir de tout réclat de ses lumières ; les grands tilleuls du pare secouaient dans Tair une odeur douce et tiède, les bruits du jour avaient cessé , ceux de la nuit s'élevaient déjà de tous côtés ; les oiseaux jaseurs s'étaient enfin endormis; les petits vers luisants s allumaient dans l'herbe; de tous les bassins montait, comme une vapeur sonore, le chant monotone des grenouilles, dont la voix plaintive et gémissante augmente encore la mélancolie des belles nuits d'élé. — L'âme de l'homme est bien la plus capricieuse fée ; meltez-ia dans un lieu de concerts, environnezla de bruit et de sons , que les cent bouches de cuivre d'un orchestre immense répandent sur elle un fleuve d'h^wmonie, et vous la verrez souvent demeurer triste et pensive, et toutes ces vibrations extérieures passeront sans éveiller en elle une musique ; et au milieu de tant d'accords puissants elle regrettera la solitude, le recueillement, le silence et la paix profonde. Qu'elle soit au contraire dans un château désert, à vingt lieues de la ville et de tous les orchestres, en face du spectacle de la lune qui monte et des grands tilleuls dont les rameaux en fleur rendent de sourds murmures, et l ame sentira des désirs immodérés de chansons et de bruit; il faudra, quoi qu'il lui en coûte, qu'elle éclate en fanfares joyeuses ; elle voudra chanter pour faire comme les rossignols, comme les fleurs, comme les roseaux de l'étang.
Je laisse aux musiciens qui de nos jours s'occupent de métaphysique, et ils sont en grand nombre, le soin d'expliquer ces étranges fantaisies. Je voulais ce soir-là chanter et me réjouir dans la ij^usiquc ; rien au monde n'aurait pu me distraire
de cette pensée. Je me levai, bien résolu à parcourir toutes les salles du château, à remuer tous les cahiers épars çà et là sur les meubles, jusqu'à ce que j'eusse trouvé de quof satisfaire le désir qui me tourmentait ; j'allai droit à la bibliothèque. 11 suffisait d'y jeter un coup d'œil pour se convaincre que c'était la bibliothèque d'une famille élégante et cultivée, qui, n'ayant pas fait de l'art une étude lente et laborieuse, ne lui demandait que les plaisirs faciles du soir et les délassements de l'après-dinée. En effet, ces magnifiques volumes, reliés aux armes de l'une des plus nobles maisons de l'Irlande, réunis là sur des tablettes de bois de rose et de santal, c'étaient la partition des Puritaint^ les Soirées muticales de Rossini, les romances de Meyerbeer et de Donizetti , et des contredanses sans nombre, et mille autres choses que j'oublie. Cependant, dans le fond de la bibliothèque, sous une lourde pile de volumes entas* ses Tuh dur l'autre, j'aperçus un petit cahier sans reliure. Ce petit cahier paraissait bien misérable dans cette armoire. On eût dit que te pauvre diable grelottait de froid au milieu de tous ces grands seigneurs si magnifiquement revêtus de manteaux blasonnés. J'en eus pitié : je lui tendis la main, et lus sur sa couverture : Chants de voyage d' Uhland, mis en musique et dédiés à fHa4am£ la comtesse d'ÀgouU, par Dt^Mauer. — Les Chants de voyage forment un petit poème à part dans le volume d'Uhland. Ce sot)t des pensées d'adieu, de retour, des mots entrecoupés de larmes de joie ou de tristesse, mille choses empreintes pour la plupart de mélancolie et d'un vague sentiment de tristesse. C'est ainsi qu'on se dit adieu devant la porte, sous le grand pommier eu fleurs ; c'est ainsi que doivent s'exhaler les dernières paroles d'une jeune fille allemande à son bien-aimé ; c'est ainsi que ses larmes doivent se répandre. Ces chansons me paraissent avoir surtout le mérite de savoir rendre les émotions sereines ou mélancoliques, heureuses ou pénibles, que le soleil de mai ou« les froides bromes de novembre font naître dans l'âme du voyageur, de l'homme qui chemine seul avec ses souvenirs sur les gazons fleuri^ des vertes lisières , ou qui passe à cheval sur la grand' route, à travers la plaine désolée , enveloppé dans son manteau.
Il y a dans pe petit poème d'Uhland une pièce admirable, selon moi, par son esprit de tristesse et de douloureuse rêverie, et dont M. llcine aimité le sentiment quelque part; la voici :
« Je voyage à cheval par la campagne sombre. Ni la lune, ni les étoiles ne donnent de clarté; les vents glacés gémissent. — Souvent j'ai pris cette roule lorsque les rayons dorés du soleil souriaient au murmure des tièdes brises.
«Je voyage le long du jardin sombre; les arbres dépouillés frissonnent, les feuilles jaunes tombent. — Ici j'avais coutume, au temps des roses, lorsque tout se voue à Tamour, d'errer avec ma bienaimée.
« Le rayon du soleil s'est éteint, les roses aussi se sont flétries, mon amour a été porté au tombeau, — Je voyage par la campagne sombre, aux gémissements du vent, sans rayon qui m'éclaire, enveloppé dans mon manteau. »
Toute cette pièce est empreinte d'un caractère élétgiaque et sombre. Voilà une de ces pièces comme les Allemands en ont tant ; et ce qui fait avant tout le mérite de ce poème, c'est la vérité. Qui de nous n'a senti de mornes pensées s'élever en son âme lorsqu'il lui est arrivé de voyager seul dans la plaine par une froide nuit d'hiver? Qui de nous, en voyant les arbres se flétrir, ne s'est ému à la mémoire de sa mère, de sa sœur, de sa maîtresse, douces fleurs pour qui l'automne de la vie a précédé l'automne de la nature? Il semble que la terre ne se dépouille de sa robe de gazon et de marguerites que pour nous laisser voir de plus près les fantômes chéris dans leur linceul.
Tel est le caractère de la poésie d'Uhland, qu'elle vous initie à toutes les éniotions, à tous les détails mystérieux de la .scène qu'elle chante :
« Adieu, adieu, mon bien-aimé; il faut nous séparer aujourd'hui. Un baiser, doime-moi un baiser, je dois désormais le fuir. Une fleur, apporte-moi une fleur de l'arbre du jardin. Point de fruit, point de fruit pour moi ; je n'ose en attendre. »
Ne vous semble-t-il pas voir la jeune fille debout sur le seuil de la parte, disant adieu à son bien-aimé qui lui sferre la main? •Le jour commence à poindre, l'alouette à chanter, le vent frais du raatin secoue en s'éveillant les branches du. vieux châtaignier sous lequel on s'est vu tant de fois le soir. « Adieu, rap-* porte-moi une fleur du jardin ; adieu, je n'attends point de fruit ; adieu, séparons nous, l'alouette chante. » En vérité, c'est la scène de Roméo ; seulement, au lieu du palais île Vérone, c'est une auberge d'un petit village d'Allemagne; au lieu de Juliette, une servante ; au lieu du pâle gentilhomme son amant, un ro-
buste garçon aux larges épaules, aux joues vermeilles, qui selle lui-même son cheval et porte une ceinture de cuir. Il y a entre la ix)ésie, la musique et la peinture, une alliance éclatante qu'il est impossible de ne pas apercevoir. Je pourrais citer à l'appui de ce que j'avance dix exemples victorieux , et forts des noms de Beethoven, de Mozart ou de Weber, de Shubert surtout, qui a fait le Roi des Aulnes de collaboration avec Goethe ; je me contente de l'exemple que j'ai là sous la main. Uhland trouve un sentiment vrai et l'exprimera sa manière; un musicien lit ce poème, s'en inspire , et voflà qu'une mélodie en est éclose. Qu'un grand peintre, queXéniers, maintenant, s'empare de cette musique où la poésie a laissé son parfum, et vous aurez un des plus charmants tableaux de l'école flamande.
Il est utie poésie vague qui ne peut être comprise que dans certaines dispositions d'esprit, et sur l'effet de laquelle l'état de la nature extérieure influe étrangement. Bien des compositions, allemandes * par leur caractère irrésolu et par le clair-obscur de la pensée et l'indécision de la forme, se rattachent à ce genre de lyrisme. Je ne vous conseille pas de méditer sur les Chants de voyage, par une belle matinée d'avril, lorsqu'il fait grand soleil. Attendez un jour de pluie ou de vent froid, et lorsque les nuages se croiseront au ciel, lorsque les grands tilleuls du jardin secoueront leurs branches avec tristesse, commencez votre élégie , et vous verrez quel orchestre merveilleux est la nature, et combien il est important de s'accorder toujours sur cet orchestre. — Je connus auirefois le marquis d'Op.... , vieux gentilhomme provençal, qui avait pour coutume de se soumettre, dans ses études, à toutes les variations du temps, à tous les caprices de la saison. Il réglait sa vie comme on règle sa montre, au soleil. Resté veuf de bonne heure, et sans enfants, dernier rejeton d'une famille autrefois puissante et nombreuse, il se tenait loin du monde qui l'entourait, pour obéir à certaines lois rigoureuses d'une fierté patricienne qui n'est plus guère dans nos' mœurs aujourd'hui. Lavcture était la seule occupation de sa vie; mais, aussi, comme il entendait ce dernier plaisir d'une vieillesse saine et robuste ! comme il avait tout calculé pour faire de la lecture une jouissance exquise, une volupté choisie et presque sensuelle 1 11 lisait toujours, soit qu'il fùt.dans sa cham-
1 De l'école romantique surtout. Le trait va plus directement encore aux Berlinois qu'aux Souabes.
DE LA POÉSIE LYRIQUE. «î>
bre^ le corps étendu sur un large fauteuil de moire jaune, ses pieds dans de bonnes pantouflt's; soit qu'il se promenât, frais et rose, et pondre, le long de ses vasles moissons, à l'ombre de ses mûriers. Cha |ue matin, avant de prendre le livre de la journée, il ouvrait sa fenêtre, et demandait conseil à la nature; il observait le ciel avec altenlion, et, s3lon que le vent soufflait du nord ou du sud, il emportait avec lui tel volume plutôt que tel autre. Le soleil agissait sur les livres de sa bibliothèque comme sur la terre des prés ; il y en avait qui soctaient aux premiers rayons de mai, en même temps que les bluets et les marguerites du jardin; d'autres qui, pour montrer le bout de leur nez, attendaient la vigne mûre et les longs soirs d'automne. Pendant les froides nuits d'hiver, il arrivait souvent au marqurs de s'enfermer seul dans sa chambre, comme pour une œuvre d'alchimie; et là, tandis que le vent gémissait au dehors dans les bruyères, tandis que la nei^^e tombait silencieusement sur les grands chênes dépouillés, seul, vis à-vis d'un grand feu qui projetait sur le lapis de bizarres lueurs, il lisait Arnim, Arnim le fantastique et le visionnaire, Arnim, ce Boccace des cent nouvelles de la nuit de Walpurgis. Car notre marquis lisait les Allemands dans leur langue, qu'il avait apprise pendant l'émigration.
Un jour, comme nous parlions ensemble de cette étrange manière de lire, il médit: a 11 y a des hommes qui ont la faculté de s'élever d'un bond aux plus hauts sommets, et dont l'âme indépendante se tend et se détend par ses propres forces, comme la corde d'un arc merveilleux. Ces hommes-là sont des poètes; qu'ils traversent la vie à leur gré, qu'ils ne prennent à la natute extérieure que tout juste ce qu'il leur en faut pour composer leur miel, qu'ils su livrent à lenr fantaisie, ils en ont le droit, ils font bien ; mais moi, pauvre vieillard en qui. les malheurs et le temps ont éteint toute force active, brisé toute corde vibrante, je ne puis vivre de celte vie factice; je n'ai chaud qu'au soleil du ciel, je n*ai froid qu'à l'humidité de la terre. Cet appareil dont je m'entoure correspond parfaitement aux décors du théâtre, et me donne une illusion semblable. Depuis que jemesuisaccoiitunié à lire de la sorte, j'ai découvert dans HofTiuann des choses auxquelles je n'avais d'abord pas pris garde, et qui aujourd'hui mo font tressaillir. Croyez-vous que si l'on essayait de représenter Shakspere, comme on faisait au temps de la reine Elisabeth, sur un ^théâtre nu et meublé d'un simple poteau portant [tout
insrriplion : ceci est une forêt , ceci le port de Venise, ceci un jardin de Vérone ; croyez-vous que le public, j'en excepte vous et nos aînis, prît à l'action dramatique une part aussi vive? Pour moi, je ne le crois pas. Je vais plus loin. Vous savez quelle aversion profonde j'ai pour le vin, et combien Todeur du tabac me répugne; eh bien! telle est mon admiration pour Hofftnann, que, si j'avais dix ans de moins, je n'hésiterais pas à me livrer une fois à toutes les débauches des tavernes allemandes, certain que je trouverais au fond de l'ivresse des trésors qui doivent demeurer éternellement enfouis pour moi. » — Il y a deux ans, dans un voyage que je fis en Provence, j'appris que le vieux marquis d'Op.... était mort. Il était mort dans son cabinet, un matin en lisant; mort comme le^ vieux Goethe, qu'il admirait tant. Le i^ontilhomme français et le prince de Weimar, le représentant ignoré de certaines coutumes abolies pour toujours, et le poète au.2;uste et glorieux des siècles nouveaux, avaient eu môme fin. Si rien n'a été dérangé dans son cabinet, si toute chose est reslôo à la même place, rien qu'en voyant le dernier livre qu'il a lu, on pourrait dire quel temps il faisait le jour qu'il a fermé les yeux pour l'éternité.
draciirc de la poésie d'Uhlanj. — les Chansons patriotiques. — les lieds.
— la Fille de l'orfèvre.
Schiller, Uhland, Novalis,voilà les poëtes que j'aime, les martyrs dont j'épouse la religion* Je ne suis pas de ceux qui n'ont de sympathie que pour les forts.
Uhland est le poète le plus populaire en Allemagne, le poè'te des universités et des tavernes. On a comparé Uhland à Béranger ; il y a cependant entre le poète allemand et le chansonnier français toute la différence qui sépare ces deux nations. Uhland est enthousiaste, ardent, plein de foi dans la nature ; il se livre sans arrière- pensée à son exaltation, aux élans généreux de son âme. Chez lui, jamais d'ironie ou d'amertume.
Le mouvement d'Uhland est toujours sympathique, sa poésie, allemande, c'est-à-dire exaltée à la fois et* sereinp, pleine de flamme et de rêverie. Souvent, au milieu d'une chanson de
guerre, vous voyoz une strophe paisible et bienheureuse s'épanouir comme unefleiirde mai dans un champ de bataille. Il y a du pur sang germain dans les veines de cet homme. A chaque instant il s'interrompt pour vous parler des vertus domestiques; les vieilles mœurs le préoccupent. Les vertus domestiques, le vieux droit, les vieilles mœurs, c'est là-dessus qu'il a élevé sa poésie. Je traduis ici quelques pièces empreintes de ce caractère allemand, souabe.'Le lecteur en jugera.