‹ Écrivains et poètes de l'AllemagneChapitre 12 sur 44 · LA DANSE DES MORTS · texte numérisé non relu

LA DANSE DES MORTS

Le veilteur se pencbe au milieu de la nuit sur les tombes qui gl-» seut en bas ; la lune baigne tout de sa clarté ; on dirait qu'il fait Jour dana le cimetière. Voilà qu'un tombeau ^ remue, puis un autre : une femme en sort ici» là un homme, en linceuls pâles et traînants.,

« Tout cela 8*agite à cette heure et prétend encore réjouir sea ossements par quelque ronde, quelque sarabande, — tant jeune que vieux, tant pauvre que riche. Cependant les linceuls embarrassent la danse, et comme ici la pudeur n'a plus que faire, ils se mettent à les dépouiller, et les linceuls flottent épars sur les tombeaux.

o La cuisse se lève, la jambe brandille; quelles gambades singulières! cela s*entre-choqûe et clapote comme si des morceaux de bols battaient la mesure. Le veilleur trouve ce speelacle drolatique. BienUH le malin, le tentateur lui souille à Toreille : « Va ! saisifr-lei d'une de ces guenilles! »

« Aussitôt pensé, aussitôt faitf Et vite il s'échappe derrière lesi portes sacrées. La lune blafarde continue d'éclairer cette danse, qu'ils mènent d'un train effrayant. A la fin pourtant, celui-ci disparaît, celui-là ; Tun après l'autre a repris son linceul et s'esquive. Et pst ! les voilà sous le gazon.

« Un seul trotte et trépigne, et tape et tâtonne le long des tombeaux. Ce n'est pas un camarade qui Ta si maltraité; il flaire le h'nceul dans les airs; il ébranle la porte de la tour; elle le repousse. Heureusement pour le veilleur, elle est bénie et saintement ornée ; des croix de métal y scintillent.

« Il lui faut sa chemise; il n'a pas de répit. Ce n'est pas non plus le temps de réfléchir. Le drôle empoigne les reliefs gothiques et grimpe de gouttière en gouttière. — C'en est fait du pauvre veilleurl — Il s^avance de volute en volute comme un faucheux.

« Le veilleur pâlit, le veilleur tremble : il rendrait volontiers sa guenille. Alors une griffle de fer— le malheureux n^a que trop vécu — s'accroche au pinacle de la tour. La clarté pâlissante de la lune s'est obscurcie, l'horloge sonne un coup, un seul coup, et le squer lette lottibant se disloque avec fracas.

Les Élégies romaines et les Épigrammes vénitiennes furent, avec tant d'autres œuvres lyriques ou dramatiques, les fruits substantiels et savoureux du. voyage en Italie. On sait quelle révolutioîi soudaine et. radicale s'opéra chez Goethe dès qu'il eut mis le pied sur le sol antique; il lui sembla tout à coup qut des écailles lui lùmbaient des yeux [Ploetzlich fiel es ihm noie Sehupp^n Dpn den Àugen). Avec la vie nouvelle, une poésie nuu-

vel)edQvait commencer. Pour la première fois, il sentit alorscombien l'art naïf des anciens diffère du nôtre : « Ils représentaient l'existence, disait-il ; nous, nous représentons l'effet ; ils donnaient le terrible, nous donnons la terreur; de. là toute cette affectation, ce maniéré ; de là les fousses* grâces et l'enflure. » Le sentiment de la poésie grecque et de ses lois harmoniques s'empara de lui en même temps. II revint à son Ovide, renoua commerce avec Martial, avec Properce, avec Anacréon, dont l'influence perce dans plus d'une pièce de cette époque ; je citerai entre autres l Amour peintre de paysage. Ce fut dans ce sentiment qu'il conçut l'idée de ramener l'élégie et l'épigramme à un point de vue naïf et simple, et d'essayer dans la poésie lyrique ce qu'il exécuta sur la scène pour le drame, qu'il fit remonter, comme on sait, du point de vue historique, à la forme pure des Grecs. « En Italie, je me sentis peu à peu soulagé de toute idée mesquine, délivré de toute fausse aspiration, et à la place du désir qut m'entratnait vers le pays des arts, je sentis le désir de Tari même. J'en avais acquis pleine et entière conscience, et désor*mais je souhaitai d'y pénétrer à fond. L'étude de l'art, comme l'étude des anciens écrivains, nous donne une certaine consistance, un apaisement de nous-mêmes; tout en remplissant notre être de sujets puissants, de grandes idées, en se. rendant maîtresse de tous les désirs qui tendaient au dehors, elle couve en secret dans notre sein chaque aspiration digne. Le besoin de communication devient de jour en jour moins absolu ; et ce qui arrive aux peintres, aux statuaires, aux architectes, arrive au dilettante studieux : il travaille dans la solitude pour des jouissances qu'il serait à peine en état de partager avec les autres. — Cependant, à cette même époque un autre dérivatif devait me rendre encore plus étranger au monde; je veux parler d'une vocation décidée pour la nature, vers qui mon propre élan m'entraînait de la façon la plus individuelle. Ici je ne trouvais ni maître ni compagnon, et force m'était bien de payer en tout de ma personne. Dans la solitude des bois et des jardins, dans l'obscurité de ces appartements sombres, je fusse demeuré complètement isolé, si ^heureuses relations domestiqtnes n'étaieni venues me raviver amoureusement à cette singulière époque. Les Élégies romaines et les Épigrammes vénitiennes tombent en ce temps-là v Cette phase de la vie de Goethe est d'autant plus curieuse

étudier, qu*un jet libre et spontané, autre part difficile à surprendre, s'y déclare ouvertement. Celte fois le poète est grand, il est beau ; vous sentez dans sa poitrine, comme dans un creuset plein d'or en fusion, une plantureuse abondance capable de créer sans efforts. Goethe me représente ici le véritable artiste , celui-là chez lequel l'objet perçu , la chose sentie trouve immédiatement son expression la plus lucide, la plus nette. Il tourne le dos de parti pris à toute espèce de didactique; désormais le lied allemand ne flottera plus dans les nuages, la poésie lyrique sera rappelée de la sphère des étoiles et du royaume des airs sur le sol antique et ferme de la terre. Goethe vous raconte ici tout simplement ce qu'il éprouve; sa sensation n'a que faire de la réflexion pour se traduire, il vous la donne telle quelle, pittoresque, variée, vivante surtout. I^ vie circule chaude et rapide dans ses poésies, comme le sang sous la peau de celte belle fille romaine de vingt ans, dont l'œil enflamme ses désirs. S'il me fallait montrer un contraste de plus entre Goethe et Schiller, je comparerais les Élégies romaines et les Épigrammes vénitiennes aux pastorales idéales que Fauteur de la Cloche écrivait à cette mémo époque ; j'opposerais le plan d'Hercule et Hébé à cette admirable idylle d*^leœis et Dora, où Tantique et le moderne se fondent en un si harmonieux accord, qu'on dirait Théocrite complété par Goethe. En effet, lors môipe qu'il pénètre le plus avant dans l'esprit antique, Goethe ne dépouille jamais son caractère moderne, son individualité allemande; pour imiter Ovide ou Bien, Martial ou Théocrite, il n'ira pas se faire, comme André Chénier, jeune consul à Rome on pasteur sur les montagnes de l'Hymète. Environné de toutes parts de l'atmosphère antique, il y vit de'sa propre vie, il donne à ses souvenirs, à ses passions, à ses rêves, ridéal d'Homère et de Phidias, la forme classique des Grecs, et c'est pour lui vraiment que semble avoir été inspiré ce vers fameux, cité mal à propos si souvent : .

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Prenez les Élégies romaines, celte effusion lyrique d'un sein qui déborde, ce long monologue du bonheur conçu dans la manière des maîtres de Tantiquité, et pour peu que vous vous attachiez à pénétrer dans le fond du sujet, vous découvrirez bientôt sous celte naïveté de forme le caractère ^e l'élégie moderne,

ramené qu'il estçà et là par plus d'un coup d'œil mélancolique jeté sur la Rome déchue et les voluptés du paganisme.

A mon seiis, l'admirable élégie intitulée Euphrosine indiquerait mieux encore peut-être que les^^^^te* romaines cette tendance rapportée par Goethe de son voyage en Italie. Là, en effet, cette combinaison naïve d'abord, mais désormais systématique, desdeux principes, vous frappe davantage, surtout si de l'idéal poétique, vous rapprochez l'événement qui l'inspira. — Cette Euphrosine que le poëte, en gravissant un pic du Saint-Gothard^ aperçoit dans les vapeurs d'une nuée incandescente, et qu'il prend au premier aspect pour quelque déesse, n'est autre que Christiane Neumann, jeune actrice dont il avait dirigé les débuts sur le théâtre de Weimar, et qui mourut pendant une course de quelques semaines que Goethe faisait à travers la Suisse. « Au moment où je venais de me charger de la direction du théâtre de la cour (1791), la troupe eut à regretter un comédien estimable; il se nommait Neumann, et mourut en nous léguant sa fille, aimable enfant de quatorze ans, douée des plus ravissantes qualités naturelles, et qu'il me supplia d'assister en son éducation dramatique. Le Roi Lear, de Shakspere, fut te grand succès de la saison. Christiane Neumann, dressée par moi, fit des prodiges dans Arthur, et tous mes soins ne tendirent plus qu'à mettre les autres en harmonie avec elle, d'où je contractai plus tard cette méthode d'observer toujours parmi mes comédiens celui qui se rapprochait le plus de la perfection, et de grouper le mieux possible les autres autour de lui. » Quelques années plus tard, comme il parcourait la Suisse, Goethe apprit que Christiane venait de mourir à Weimar. A cette triste nouvelle qui l'atteignit au milieu des glaciers, le poëte ressejatit une douleur profonde. Il pleura cette intelligence si vive, ces beaux yeux si doux, ce coeur si simple, et peut-être y eut-îl plus que les sentiments d'un père dans les regrets que Goethe donna à cette aimable élève dont il avait serré tant de fois la main avec enthousiasme aux heures dangereuses des leçons. Quoi qu'il en soit, la nouvelle de cette fin si mélancolique, reçue au sein d'une nature âpre et sauvage, l'absorba profondément, et vint pour quelques jours le distraire de l'idée d'un pbëme épique de Guillaume Tell qu'il méditait sur les lieux mêmes. « Je lui dédiai rélégie intitulée Euphrosine; un souvenir tendre, glorieux, est tout ce que nous pouvons donner aux morts. » Et quel don

pluâ beau pour lo jeqr\e élève quo le souvenir d'un t^l maître? Goethe a réparé pour Christiane l'injustice des temps, etTombre plaintive a dû étr<v apaisée en entendant ces nobles vers qui rimmorta lisent, car Celui que le poêle charUe, celui-là marche à pari dans une forme qui lui esl propre el se joint au chœur des héros.

Si dans les Élégies romaines le poëte donne ses sensations comme elles lui viennent, en n'ayant jamais l'air de se préoccuper de la forme, qui, par un de ces hasards du génie, se trouve être sublime, à son insu sans doute, on en peut dire autant des Épigrammeà vénitiennes, espèce de confessions rimées, écrites à la hâte au crayon sur un coin de son livre. Seulement ici la confidence est encore plus familière. Tout ce qu'il voit, tout ce qu'il observe, tout ce qui lui passe par l'esprit, il le note aussitôt, dût Ta bienséance elle-même en être quelquefois blessée; il vous'initie à ses ennuis d'auberges, à ses aventures de place publique, à son amour pour une belle onfant qui jongle, et dans laquelle je crois déjà pressentir Mignon. Ce sont là de véritables épigrammes dans le style antique, de ces vers que lenfant de la Muse cherche à la pipée à ses heures de désœu- ' vrement. Prenons au hasard une ou deux abeilles dans l'essaim. N'aîmez-vous pas cette boutade jetée un matin en se promenant au -Lido?

« Tétais étendu dans la gondole, et nous glissions'à travers les bâtiments frétés qui attendant dans le grand canal. Là se trouvent marchandises de mainte espèce; il y en a pour nombre de be- ' soins : du blé , du vin et des légumes, du 1)015 de chantier et des broussailles. Nous passions à travers avec la rapidité d'une flèche. Tout à CQup un laurier vint me cingler vertement la joue. «Daphné! m'écriai-je, toi, me blesser! j'eusse attendu plutôt une récompense ! » Et la nymphe en souriant : « Péchés de poètes ne sont pas gros. Léger est le châtiment. Allons donc !»

Et celle-ci, qui se rapporte à la jolie danseuse de carrefour, à l'idée en germe du Mignon de Wilhelm Meister?

a J'étais las de ne jamais voir que des tableaux, magnifiques trésor j de Tart, tels que Venise les conserve; car cette jouissance, elle aussi , a besoin de récréation et de répit. Mon regard épuisé aspirait après des charmes vivants; ô jongleuse! alors je reconnus en loi le type de ces petits drôles que Jean Bellin a peints si at-^ trayants avec des ailes, ut quo Paul Véronèse envoie avec des

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coupes au fiancé dont les hôtes abusés boivent de Toau pour du vin.

(( Aimable figurine qu*on dirait taillée par la main de Tart; flexible et sans os, elle flotte comme le mollus(|ue ! -tout est membre, articulation, et tout est ravissant, tout est construit avec harmonie et se meut avec liberté. J'ai vu des êtres, aussi bien hommes qu'animaux, qui tenaient de Toiseau et du poisson, créations étranges, prodiges de la grande Nature; et pourtant je m'étonne de te voir, Beltine, aimable prodige, qui es ensemble tout cela, et, par-dessus encore, un ange !

u Ne tourne pas ainsi, gentille enfant, tes petites jaml)es vers le ciel : Jupiter te regarde, le drôle! et Ganymède est inquiet.

« Ton petit Cou s'incline de côté; est-ce un prodige? Il te porte souvent tout entière, légère que tu es; tu ne pèses qu'à ton joli cou. Je' ne la hais pas, Tinclinaison de ta petite tète; sous plus charmant fardeau jamais nuque ne s'est ployée.

(( Comme Breughel, au génie infernal et nébuleux, trouble de ses visions nos regards éblouis; comme Diirer met le désordre dans nos cerveaux avec ses images apocalyptiques, hommes et fantaisies en même temps; comme un poète qui nous chante avec puissance les Sphinx, les Sirènes et les Centaures, éveille la curiosité dans notre oreille; comme un songe émeut l'homme inquiet qui croit marcher en avant pour saisir quelque chose lorsque tout flotte dans la confusion; ainsi Bettine, tortillant ses jolis membres^ nous embrouille l'esprit; mais bientôt le plaisir succède au trouble, quand elle se remet à fouler le sol.

« Je vois avec tant de plaisir tout ce que tu fuis ! mais ce que j'aime surtout, c'est lorsque ton père te lance d'une main agile au-dessus de toi-même. Tu te renverses dans ton élan ; et après ce saut mortel, tu te redresses comme si de rien n'était.

« Bientôt chaque visage se déride; les sillons du travail, du souci et de la pauvreté s'efl'acent : on croirait voir des gens heureux. Le marin s'amollit et te frappe sur la joue ; la bourse s'ouvre pour toi, chichement à la vérité, mais enfin elle s'ouvre; et l'habitant de Venise déploie son manteau et te donne, comme si tu demandais au nom des miracles de saint Antoine, des cinq plaies du Seigneur, du cœur de la bienheureuse sainte Vierge, au nom du sup- ])lice de feu qui purge les âmes. Chaque petit, le mousse, le bossu, le mendiant, se presse à tes côtés, et se réjouit de ce qu'il est un enfant comme toi. »

Le poème de Promélhée nous montre le fils de Japet avant son châtiment, l'audacieux rival de Jupiter, dans sa grandeur titanique, amer, dédaigneux, superbe, blasphémant l'Olympe, dans la conscience de sa propre force :

«Fais dans ton ciel ce qui le plaît, ô Zeus! cnvdoppo-toi (!e nuages, lance tes t^clnirs et ta foudre sur les bois et sur les montagues, si pareil jeu d*enfant te divertit; va, tu ne détruiras point la terre, la terre que désormais j'appelle ma patrie, parce que j*ai déserlé T Olympe et suis venu m*associer à Thomme pour lui porter secours; tu ne détruiras point la hutte que je me suis bâtie et (lue je me bâtirais de nouveau si la foudre osait y toucher. Je le sais, tu m'envies ce foyer par lequel j'ai appris aux mortels Turl de forger les métaux; toi et les autres Olympiens, vous m'en voulez d'avoir conquis leur amour, et vous avez raison de m'en vouloir, vous tous qui êtes réduits à attendre des hommes ces misérables dons qu'ils vous apportent, et que vous cesserez de recevoir du jour où la superstition cessera de régner! Moi aussi, tout enfant, je fus pris à ce piège; je vous invoquai comme si vous entendiez ceux qui élèvent vers vous les bras en suppliant. — Mais vous étos sans pitié, sans conscience! — Dans la guerre de famille des Titans, oii rinjustice triompha, lorsque j'étais au moment de périr, de tomber en esclavage, qui me sauva? Dans l'ingénuité du jeune âge, dans celte première conliance du cœur, je croyais vous devoir mon salut, et je vous payais naïvement ma dette de reconnaissance, tandis que vous ne vous êtes pas même occupés de moi, et que, en cette occasion comme toujours, mon propre courage, ma force et la puissance de ma nature, avaient été mes seuls, mes uniques dieux. Non, jamais dans mes angoisses, jamais dans mes' souffrances, vous n'avez rien fait pour moi qui méritât mon adoration, mon encens! L'âge a mûri en moi l'esprit et la force; je dois ce que je suis aux circonstances, au hasard des événements, à la destinée à qui je suis soumis, comme toi qui lui dois ton trône! J'en conviens, mes forces n'ont pas suffi toujours à exécuter ce que je rêvais, j*ai ressenti plus d'une fois la douleur de voir échouer mon œuvre; m»is, pour cela, je n'ai point désespéré de la vie; je ne me suis point consumé dans le découragement et l'amertume. — Tiens, vois! je m'occupe aujourd'hui d'une tâche faite pour te tourmenter bien autrement que ma hutte et mon foyer : je crée une race nouvelle que je veux rendre active et, comme moi, accessible à toutes les sens;itions de la douleur et de la joie, une race qui ne devra qu'à elle-même son bien-être, et qui jamais à tes autels ne portera ce misérable tribut de sacriûces et de prières... »

Goethe donne, au troisième livre de ses Mémoires, de curieux éclaircissements sur la formation de ce poëme. Goethe professait ridée que l'homme, même dans la situation la plus heureuse, doit toujours se sentir appelé à rentrer en lui-même; et quant à

lui, chaque fois qu'il ^'étudiait de co point de vue et mesurait son indépendance, il trouvait que son talent productif en était la base la plus sûre. On conçoit que cette idée voulant devenir image et prendre forme, l'antique figure mythologique de Prométhée, du Titan rebelle qui crée malgré les dieux, et peuple tout un monde du fond de son laboratoire, devait lui convenir à merveille.a Je commençai à sentir, poursuit-il, qu'on ne parvient à produire de bonnes choses qu'à la condition de s'isoler. Celles de mes œuvres qui avaient eu le plus de succès étaient filles de la solitude, et dès que je vivais en plein commerce avec le monde, si la force du sentiment persistait, l'exécution clochait. Je n'avais, à vrai dire, de style ni en vers ni en prose, et c'étaient à chaque instant des retouches et de nouveaux essais. Voyant qu'il me fallait éviter les hommes et m'exclure de leurs relations, je n'hésitai pas; nouveau Prométhée, je rompis avec les dieux, d'autant plus naturellement que, dans mon caractère et la manière dont je pense, une idée enveloppe à l'insfant toutes les autres et les absorbe. La fable de Prométhée était vivante en moi; je taillai selon ma mesure la vieille étoffe titanique, pt, sans y avoir pensé davantage, j'entrepris de mettre en scène la discorde survenue entre Jupiter, les nouveaux dieux et Prométhée, lorsque celui-ci s'avisa de créer des hommes de sa propre main, de les animer par la grâce de Minerve, et de fonder une troisième dynastie. Et j'avoue que les dieux régnants n'eurent point tort de se défendre vigoureusement; car il ne s'agissait de rien moins que de les faire passer pour des êtres usurpateurs qui s'étaient glissés illégitimement entre les Titans et les hommes. » A cette bizarre composition restée inachevée apit^r* lient ce monologue devenu célèbre dans la littérature allemande, pour avoir provoqué la fameuse levée de bouclier de Lessing contre Jacobi. Je trouve le passage suivant, qui ne lais^se aucun doute sur l'intention de la pièce : a Le sentiment titanique-gigantesque, le blasphémateur bouleversant le ciel, n'entre pour rien dans l'étoffe de mon poème. Il m'a convenu plutôt de représenter cette OPPOSITION sereine, plastique, essentiellement PATIENTE ET CALME, QUI RECONNAÎT LA SOUVERAINETÉ A LA CONDITION D^ MARCHER SON ÉGALE. )>

A côté du dithyrambe de Prométhée je placerai cet autre roonoloîuo lyrique intitulé Ganymèd^. Le héros de r(»t intermède musical, par le rhythme du vers, le non^bre do la strophe et

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rindiî'ible sentiment de langueup qu'on y respire, est encore le Troyen Ganjmiède, que Jupiter, épris de sa beauté, fit enlever par son aigle. Seulement Goethe, en poète de notre âge que le beau moral préoccupe, môme lorsqu*il semble caresser la forme avec le plus de complaisance, Goethe a retourné la fable. La passion, au lieu d'être brutale et de venir du dieu, est idéale et pure, et monte comme un encens sacré du cœur de cet enfant, qu'un printemps universel enivre. Je ne dirai p3s qu'il y a comme un rayon de christianisme dans ces' aspirations extatiques de l'enfant vers l'être céleste, inconnu, vers le Père tout aimant [Alliebenden Va(er)^ — l'expression est-elle bien mythologique? — Mais jamais le panthéisme idéaliste de Spinosa n'inspira hymne plus oxpansif au Dieu de la nature. Vous voyez cet enfant se débattre sous la fièvre de la divinité, que les irritantes influences d'un printemps universel soufflent dans sa poitrine :

« Gomme dans Péclat du matin tu m'inondes de tes ardeurs, Print:împs, ô bien-aimé! mille voluptés ineffables s'éveillent dans mon e^ur, 611 pénètre le sentiment sacré do ton éternelle chaleur, beau infini ?

tf Oh ! si jQ pouvais te saisir dans ces bras! »

Il cherche à étreindre le vide, il invoque les herbes et les fleurs, comme si les herbes et les fleurs étaient des êtres vivants, l'être infini, ce foyer de lumière et d'amour dont il respire les effluves divines dans les haleines de l'aurore, dans la fraîcheur dçs eaux et des forêts.

« Oh! sur ton sein je m'étends, je languis! et tes fleurs, ton gazon, !^e pressent sur mon cœur. Tu apaises ia soif ardente de ma poitrine, douce bri^e du matin! tu m'apportes la voix du rossignol en amour qui m'appelle du sein nébuleux du vallon!

«J'y vais! j'y vais! Où donc vais-je? où vais-je? Là-haul! làhaut j'aspire! Les nuages flottent, ils descendent; les nuages s'incljnent vers l'amour haletant. A moi! à moi! dans votre sein, partons! enlaçant, enlacé! là-haut! vers ton sein, père de l'amour universel ! »

Si c'est là le Ganymède de la Fable, il faut avouer qu'il porte à spn front un idéal céleste que les Grecs n'avaient pas su lui donner. Mais rcivcnons par VAchilléide au paganisme pur, au calque inanimé delà be^iuté classique., au marbre de Paros.

Goethe venait de terminer fTerwiann et Dorothée, lorsque I jeta le plan d'une épopée dont le sujet devait être Guillaume Tell. Schiller, selon son habitude, accueillit cette idée avec transport, disant qu'après Hermann et Meisler, le poème do genre et le roman, nulle tâche ne pouvait lui échoir plus à propos. Goethe, avant de se mettre à l'œuvre, en examine attentivement les difficultés: il se gardera de se méprendre sur les conditions du sujet et de la forme, il oubliera son siècle pour ne travailler que d'après ses seules convictions; en un mot, il fait si bien qu'à force de se poser des principes, il recule devant Texècution. L'idée de Guillaume Tell abandonnée, ce fut le tour d'une épopée antique ; mais cette fois encore, le projet en resta là. Laissons Goethe nous expliquer lui-même les motifs qui l'en détournèrent : « Pour ma part , je vivais dans une activité continuelle (4 797). Hermann et Dorothée paraissait à peine sous la forme d'un petit volume de poche {Taichenbuch)^ et f avais déjà jeté sur le papier l'esquisse d'un nouveau poëme épique. Le plan une fois combiné dans toutes ses parties, je le communia quai à mes amis; j'eus grand tort, car ils me dissuadèrent, et je me repens encore aujourd'hui d'avoir écouté leurs avis. En effet, au poète seul il appartient de savoir ce qu'il y a de charme et d'intérêt au fond d'un sujet, et quel parti il en peut tirer par sa manière de le traiter. J'écrivis alors le Nouveau Pausias dans la forme élégiaque. Schiller, piqtié d'émulation, me répondit par son Plongeur (der Taucher). A la lettre, nous ne nous reposions ni jour ni nuit. Schiller ne se couchait qu'au matin. Des passions de toute espèce étaient en jeu. Les Xenies avaient mis en rumeur toute l'Allemagne; chacun s'irritait et riait en même temps ; les mécontents cherchaient tous les moyens de se venger de nous, et nos représailles, à lui et à moi, consistaient en une activité incessante. »

Ce fut à cette époque qu'il entreprit de commenter Homère, et l'on ne saurait dire combien de points de vue nouveaux, d'opinions curieuses, ces études lui inspirèrent sur l'unité et la variété de l'épopée antique. Cependant, au milieu de ces réflexions critiques, il en vint à se demander si, entre la mort d'Hector et le départ des Grecs , il n'y aurait point place pour un poème. Il lui sembla voir une lacune dans Homère, et son ambition prétendit la combler. De là ce poème de VÀchilléide^ imitation littérale du style homérique, étude consciencieuse et

profondo sans doute, mais frorde, inanimée, et de laquelle un pourrait dire à juste titre ce mot un peu sévère d'une femme d'esprit au sujet de VIphigénie en Tauride : « C'est beau comme le marbre, mais glacé comme lui. » — Goethe bannit de son poëme tout l'élément subjectif, pathologique, si l'on me passe l'expression, de la poésie moderne, et, s'attachant à suivre l'antique jusque dans ses défauts, ne se montre préoccupé que d'une seule chose : d'écrire un épisode qui puisse en quelque sorte s'intercaler dans V Iliade. Mais au moment où cette audacieuse pensée le tient le plus, d'ajouter un appendice au livre d'Homère, il sent mieux que personne la distance infinie qui le sépare de son modèle, et consulte Schiller pour savoir de lui s'il doit continuer son œuvre.

Schiller lui conseilla de se prémunir contre une imitation servile d'Homère. Ce qui souriait au poète d'Iéna dans ce sujet de VAchilléide, c'était de pouvoir se prêter, sous plus d'un rap^ port, aux conditions de la poésie moderne ; il l'avertit donc de ne chercher qu'en lui-même ses points de comparaison ; « car pour refaire V Iliade, disait-il, on n'y saurait penser, lors même qu'Homère et la Grèce existeraient encore. » Si ces sages avis ne comprimèrent point chez Goethe l'élan d'une émulation impossible, l'événement donna raison à Schiller, et il se trouva que son poëme contemplatif, qui ne devait pas contenir une ligne qu'Homère n'eût pu éciire, n'en contenait en réalité pas une qu'il eût écrite. Goethe, du reste, ne tarda pas à revenir de' son erreur, et déclara, en fin de compte, qu'il s'était entièrement mépris sur ce sujet, qui aurait dû ou ne pa$ être traité du tout, ou ne point Tètre par lui, ou l'être d'une autre façon.

On sait de quel ordre d'idées ou plutôt de faits le Divan oriental-occidental fut le résultat. Goethe, interrompu dans sa contemplation éternelle par les événements de 1811. ne trouva pas de plus sûr moyen d'y échapper que de se réfugier par !a pensée en Orient. Il leva donc sa tente, et désertant le sol natal, où l'épi de la liberté commençait à mûrir dans la tempête, s'en alla, vieillard studieux que la foudre bouleverse, cueillir avec quiétude au pays des kalifes le fruit opulent du despotisme.

« Le Nord, rOuest et le Sud éclatent ;' les trônes s'eutr*ouvrcnt, les « empires croulent; firis, va respirer en Orient Tair pur des pa- « triarches, et, dans Tamour, Tivresse et le chant, te retremper aux « sources de Chisa.

8t ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.

«Là-bas dans un élément sain, je veux remonter aux origines (les races humaines, lorsqu'elles recevaient encore de Dieu les dogmes célestes dans les langues de la terre et ne se rompaient pas la cervelle;

« Lorsqu'elles révéraient les aïeux, défendaient tout culte étranger; je veux prendre plaisir à ces mœurs restreintes des peuples jeunes : vaste croyance, pensée étroite, parole d^autant plus puis^ santé qu'elle était parlée.

« Je veux me mêler aux pasteurs, me rafraîchir à Toasis, lorsque, errant avec les caravanes, je ferai le traGc des châles, du café et de Fambre; je veux fouler chaque sentier du désert aux cités.

« Que je mohte ou descende le^ mauvais chemins rocailleux, Hafis, tes chants me consoleront, tes chants que, du haut de son mulet, le guide chante avec ravissement pour éveiller les étoiles et pour elVrayer les brigands.

«Je veux, dans les bains, dans les hôtelleries, penser à loi, divin UaÛs, à toi, quand Tamante expose à Tair son voile et secoue les parfums de ses cheveux ambrés.... oui, et que Tamoureux chuchotement du poëte irrite les désirs jusque dans le soin de la houri.

« Si de cela vous lui en voulez le moins du monde, apprenez que les paroles du poôte voltigent incessamment autour des portes du paradis et frappent, implorant Timmortalité. »

Le monde réel pesant sur lui de tout son poids, il aspirait vers un idéal qui le mît à l'abri des secousses du moment, et c'est dans cette situation d'esprit que tout ce qu'il y avait dans sa nature d'homogène avec les formes orientales se fît jour violemment. Ce que j'admire le plus dans ce lyrisme où se révèle en Goethe un poëte nouveau, dans ces poésies quelque peu nébuleuses et dénuées do corps , parfois môme si volatiTes qu'elles en deviennent insaisissables , c'est une indicible expression de calme et de sérénité, un quiétisme d'autant plus frappant qu'il est davantage en opposllioil avec le monde extérieur. Chose assez étrange chez un homme tel qu^ Goethe s'attaquantà l'Orient, ce petit livre n'a rien de sensuel; ce sont là des émanations lyriques plutôt que des poésies, et Goethe a manqué pour la première fois à son principe, lui qui prétendait que c'est justement dans la vieillesse, lorsque la sensualité commence à s'affaiblir en nous, qu'il convient de choisir des sujets dans lesquels la sensualité réside. Du reste, plus d'une élégie, plus d'une pièce écrite avant le Divan orienlal, indique déjà cette tendance du maître vers l'épigramme et l'énigme, et

marque très-distinctement la transition de la période accessible et claire de son génie à la manière abstruse et mystérieuse qu'il affectionnait dans sa vieillesse. Goethe a si bien compris ces défauts qu'on reproche au Divan ^ qu'il a composé pour chaque pièce un commentaire détaillé, tellement que les notes occupent dans ce petit livre au moins une fois autant d'espace que les vers. Il faut lire deux ou trois pages d'éclaircissement avant de chercher à pénétrer dans le moindre distique de cette poésie essentielle, sublimée ; heureux encore quand le distique, au moment où vous croyez le tenir, ne vous échappe pas, emporté comme un ballon dans l'air par le gaz dont il est enflé.

Maintenant, si après avoir épuisé les critiques de détail, après avoir analysé pièce par-pièce tous ces livres de lieds , de ballades, d'épîtres, d'odes, d'élégies, nous nous élevons jusqu'à l'ensemble général des poésies de Goethe, nous serons frappés de la symétrie véritablement harmonieuse ( Beethoven dirait symphonique) qui règne en une variété si grande, de cet esprit d'ordre et de classification qui ne permet pas la moindre dissonance au milieu de tant d'éléments hétérogènes. Les poésies de Goethe oJBFrent en petit le spectacle de cette nature de Prêtée qu'il se reconnaissait lui-même. Il était impossible, en effet, que cette intelligence, habile entre toutes à se transformer, qui va de la minéralogie à la botanique, du roman à l'exégèse, ne portât point dans la poésie lyrique les qualités de rayonnement inhérentes à sa nature. Aussi, nous venons de le voir, la lyre de Goethe a toutes les cordes. L'antiquité , le moyen âge, l'ère moderne, tout lui est bon ; de chaque sujet, de chaque genre et de chaque forme, il ne veut que le miel. L'homme, à son sens, est une tradition vivante, ce qui fait qu'il ne prend nul souci de prétendre à l'originaUté. Que lui importe de passer pour imiter les autres, s'il se sent dans le cœur l'étincelle de vie? de se peser du plumage d'autrui, s'il sait donner à ce plumage la couleur et l'éclat? Après cela, nous reconnaissons, aussi bien que personne, les inconvénients de cette universalité dans la création : le dilettantisme se donne trop souvent carrière aux dépens du sentiment, et l'alliage de convention remplace l'or de bon aloi. Puis, à force d'avoir excellé ainsi dans tous les genres, on finit par ne plus pouvoir être classé dans aucun. Ainsi Goethe n'est ni un poète lyrique , ni un poète épique, dramatique ou didactique; il est tout cela*, mieux en-

core, il est poêle danâ le sens absolu du mot. Religion, moraiei science, la poésie chez lui absorbe tout. Aussi rien n'égale la naïveté de ces gens qui vous disent sérieusement qu'ils voudraient Goethe plus moral, peut-être même plus religieux. De la morale, demandez-en à Schiller; demandez de la religion à Klopstock, qui remaniera au besoin sa Messiadc, pour se conformer aux exigences des orthodoxes. Quant à Goethe, il faut le prendre comme il est, convaincu dans le bien comme dans le mal, entier dans ses faiblesses les plus blâmables comme dans ses plus hautes aspirations , et prêt à braver la foudre plutôt que de supprimer deux vers indécents des Élégies romaines. Plus je Iç considère, et plus je m'aperçois qu'il n'y avait au fond de cette grande nature qu'un élément, l'élément poétique^ où venaient s'abîmer tous les autres.

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