WURTEMBERG
«Que peut-il te manquer, ô ma belle patrie? On raconte au loin mille choses de ton état heureux. On dit que tu es un jardin, que tu es nn paradis : que peux-tu donc attendre, toi qu'on appelle bienheureuse?
« Un homme digne d'être honoré a dit cette parole transmise, que, lorâmème (pi'on voudrait ta ruine, on ne pourrait la consommer.
« Tes champs di» l)]é nedéhordent-ils-pas comn^o un oréan ? le vin nouveau ne coule- l-il pas de cent collines dans les plaines*?
92 ÉCRIVAINS ET POETKS DK L'ALLEMAGNE.
« No vois-tu pas les poissons grouiller dans chaque fleuve cl chaque élang? est-ce que les forftts ne regorgeiil pas de gibier?
« Est-ce ((ue les toisons de neige ne se meuvent pas sur tes vastes plaines? ne nouriis-tu pas des cavalei; et des troupeaux de bœufs partout?
u N'entends-tu pas vanter au loin le bois fort de ta Forêt-Noire? N'as-lu pas le sel et le fer? n'as- tu pas aussi un grain d'or?
tt Et tes femmes, dis-moi! ne sont-elles pas ménagères, pieuses et fidèles? Weinsberg, toujours re'naissunt, ne fleurit-il pas dans tes plaines?
a Et les hommes! ne sont-ils pas laborieux, intègres, simples, habiles dans les arts de la paix, braves quand il faut combaltre?
« Pays des blés, pays du vin, race chargée de bénédictions, que te manque-t-ir? -^ Une seule chose qui est tout : le vieux bon droil. »
LE DROIT DOxMESTIQUE.
«Fi-anchis du pied le seuil, sois le bienvenu dans ce pays! Pose ton bâton ])rès de celle muraille.
ft Prends place au plus haut de la table; il convient d'honorer son hôle. Dispose dé tout, rafralchis-loi après les fatigues de la journée.
« Si qiieh|ue vengeance inique te chasse de ta patrie , demeure SOUK mon toil, comme un ami qui m'est cher.
« Je ne le demande qu'une cho.^e : laisse sans les violer les mœurs pieuses de nos pèies, le droil sacré de 4a maison. »
Je choisis ces pièces parce qu'elles m*ont somblé pouvoir donner une idée assez complète, sinon du talent poétique d'UhIand, du moins de son inspiration ordinaire, de ses sentiments exaltés (t de sa fianclilse allemande. Le bon vieux droit, das alte guie Rcchtl c'est bien là l'homme du Wurtemberg , enthousiaste et inquiet, heureux , 'mais désirant le mieux, parce qu'il faut que Tesprit de homme désire, sans quoi il trouverait ici-bas son pa* radis; l'homme qui d'une main cherche à s'emparer de l'avenir et de l'autre retient le passé; qui, vo\ant la liberté nouvelle accourir h son appel, et planter son arbre dans ses camra.^nrs, s'effraie et doute, et se souvient de ses antiques mœurs et Us couve de sa pensée. Lt s romanciers du moyen âge ont inventé des dragons merveilleux, accroupis nuit et jour dans les flancs des montagnes et gardiens obstinés d(*s mines d'or et de diamants; le vrai poêle est un dragon aussi, qui garde les trésors de l'histoire de sa patrie; et montre ses ongles de fer à qui viendrait y toucher.
Il y a des hommes que la circonstance fait poê^tcs, qui n'ont en eux qu'une corde d*airain , insensible aux caressas des brises, à Tattouchement du soleil, et qui reste silencieuse et muette, si le peuple, étrange musicien, ne la fait vibrer en un jour de colère. Leur inspiration est véhémente, exaltée, amère, pleine d'invectives et de mots grossiers, elle éclate et bondit, puis rebondit encore, comme un lion qui lutte. Leur voix porte haut et loin, mais ne sait pas se maintenir; leurs sons vibrent, mais ne se prolongent pas. Aussi quand les tocsins enroués se taisent, quand les mousquets et les canons se reposiMit, cette muse qui chantait avec les tocsins, les mousquets et les canons, demeure seule sur la place déserte, et si elle n'a pas dans son cœur une voix pour les fêtes et les jours de paix, elle rentre dans la solitude et l'oubli. Uhiand a compris cela, et bientôt à ses chansons patriotiques ont succédé d'autres chansons pures et gracieuses, pleines d'amour et de mélancolie. Le volcan de sa poitrine, en s'ouvrant, avait jeté des flammes; Uhiand, voyant les flammes s'éteindre, a creusé le volcan, car il savait bien que la source des larmes était au fond et qu'il la trouverait.
Quand la guerre est finie, quand la mort a déblayé la plaine et fait sa moisson d'hommes, quand le laboureur commence à creuser la terre pour semer sa moisson de blé, Uhiand vient s'asseoir sur le banc de pierre devant la maison, et tous les rossignols du printemps n'éveillent pas une musique plus charmante que celle dont la voix emplit alors son âme.
Uhiand aime surtout le peuple des campagnes, ces jeunes hommes courageux et blonds, ces belles vierges fraîches et robustes; quand il en rencontre une le soir, au bord du chemin, il l'arrête et la questionne sur sa famille et ses amours, et s'il la voit dévouée à son père, fidèle à celui qui est parti, pour aller la gagner sur un champ de bataille, il lui serre la main en lui disant adieu, aussi fier pour l'Allemagne de celte âme honnête et bonne que de toute la gloire de Luther. Tout ce qui est allemand l'émeut et le touche; il bénit la grandeur de sa capitale, et la pauvreté innocente des campagnes, le tilleul épais et sonore sous lequel il s'endort à midi, et la moindre fleur perdue dans le sillon. Pour lui l'Allemagne est partout. C'est la jeune fille qu'il rencontre, le jeune homme qu'il encourage, le pain dont il s3 nourrit, l'air qu'il respire.
A prendre son œuvre dans son entier développement, Uhiand
94 f:CRI VAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
est lin poëte allemand complet, car il a l'exaltation patriotique, rameur de la nature, le sentiment du merveilleux.
J'ai essayé plus haut de donner une idée des vers politiques d'Uhland ; je vais maintenant citer quelques fragments cJq ses autres chansons. On a vu le poëte de la patrie; c'est le poète de la nature et du printemps que je vais montrer.