CHANT DES JEUNES GENS
« Le temps de la jeunesse est sacré; entrons dans le sanctuaire où, dans une solitude mélancolique, les pas résonnent sourdement; que le noble esprit de Taustérité descende dans les âmes des jeunes hommes; que chacune se recueille et médite en silence sur sa force sacrée.
«Maintenant, allons dans la plaine qui s'épanouit au soleil qui monte avec magnificence au-dessus du printemps de in terre. Un monde de/écondité sortira de ce germe; le temps du printemps est sacré, il parle au cœur des jeunes hommes.
<f Prenez les coupes; ne voyez -vous pas étinceler, couleur de pourpre, le sang de la nature luxuriante? Buvons, amis, et de (out cœur; qu'une force ardente se réjouisse dans une autre force; le suc des vignes est sacré, il est le compagnon des élans de la jeunesse.
« Voyez venir la douce jeune fille. Elle grandit dans les jeux ; un monde fleurit en elle de tendres émotions divines. Elle prospère aux rayons du soleil; il faut à notre force le torrent et la pluie. Que la jeune vierge nous soit sacrée, car nous mûrissons l'un pour l'autre.
« Ainsi donc, entrez dans le temple, aspirez en vous la noble austérité ; fortifiez-vous dans le printemps et dans le vin ; exposez- vous aux rayons des beaux yeux. Jeunesse, printemps, coupe de fête, vierge dans sa douce fleur, que tout cela soit à la fois sacré pour nos cœurs austères ! »
Cette chanson est franche et vraiment belle ; il y a dans cet
airde liberté qu'on y respire, dans celle cHvinisalion des voluptés sensuelles qui s'y manifeste à chaque vers, un caractère sacerdotal qui la fait ressembler à ces vieux chanis que les Germains chantaient le soir en chœur vers la fin 6u printemps, lorsque les chênes druidiques commençaient à se couvrir de feuilles. Le suc de la vigne est sacré, la jeune fille est sacrée au jeune homme pour lequel elle mûrit, tout ce qui rend l'homme puissant et robuste est sacré pour lui. Il est impcssible de ne pas trouver dans ces paroles un reste du vieux paganisme d'Odin, qui, quoi qu'on fasse, gardera toujours un pied sur cette bonne terre d'Allemagne. Le panthéisme est là dans l'air; la moindre pensée éclose, le moindre bourgeon venu le glorifie. Entre ces grands arbres chevelus et ces hommes robustes, entre ces blés verts et ces vierges blondes, il y a comme une parenté sympathique, comme une alliance naturelle. La sève qui murmure appelle le sang qui bout. Toutes ces choses fécondes et pures veulent se mêler et se confondre pour un grand œuvre dans la cuve de la science. La fleur des prés ouvre son œil bleu sur la jeune fille et la désire ; le chêne a des embrassements luxurieux pour l'adulte qui passe. La nature et l'homme sont assez vierges encore tous les deux pour se parler et se comprendre.
La petite ballade qui a pour titre La Poésie allemande (Die deulsche^oesie) est une charmante composition pleine de grâce et de fraîcheur. Il y règne un sentiment parfait du merveilleux aérien tant de fois mis en usage par certains poètes allemands du moyen âge. On croirait lire un chapitre de Tilurell ou du poëme à' Arthur, J'aime bien aussi la Fille de VOrfcvre, il n'y a qu'un Allemand capable de faire ce petit drame et de vous émouvoir avec si peu. On est pris d'intérêt pour cette douce Hélène, amoureuse d'un beau cavalier qui vient chaque jour lui commander quelque joyau pour sa fiancée. Pauvre Hélène! Le soir, quand elle est toute seule, elle les essaie en pleurant, ces diamants qui ne lui sont pas destinés. A la voir triste dans sa boutique, attacher à son cou ces beaux colliers de perles, on dirait un reflet de Marguerite essayant l'écrin de Faust.
Un orfèvre était dans sa boutique, au milieu de perles et de diamants : «Le plus cher bijoux que je connaisse, c'est toi, mon Hélène, ma bicn-aimée fillette. »
Survient un beau cavalier : « Salut, la gentille enfant; salut, mou
98 ÉCRIVAINS ET POKTES DE L'ALLEMAGxNE.
noble orfèvre; il s'agil de nie faire un diadème pivcieiix pour ma douce fiancée. »
Et quand la couronne fui prôte et lit jouer ses mille éclairs, Hélène, triste et pensive, un jour qu'elle était toule seule, prit la couronne à son bras.
« Oh! qu'elle est heureuse la fiancée qui doit porter celle couronne ! oh ! si le beau cavalier m'en voulait donner seulement une de roses, combien j'aurais de joie au cœur! »
Bientôt après, le cavalier revint, il examina la couronne: « IMton cher orfèvre, fais-moi vite une bague de diamants pour ma douce fiancée. »
Et lorsque la bague fut prête, la bague au riche diamant, Hélène, triste et pensive, un jour qu'elle se trouvait seule, à son petit doigt l'essaya.
» Ah ! bienheureuse est la fiancée qui doit porter cet anneau ! Ah ,' si le cavalier fidèle m'envoyait seulement une boucle de ses cheveux, que j'en aurais de joie au cœur! »
Bientôt le cavalier revint : « A merveille, mon cher orfèvre; ces bijoux, que je destine à ma douce fiancée, tu les as très-joliment exécutés.
«Mais pour que je voie s'ils lui siéront, viens ici, ma belle fille, que je t'essaye la parure de ma bien-aimée; elle est aussi belle que toi. »
C'était un dimanche au matin, aussi la gentille fitlctle s'était parée de son mieux pour aller à l'église.
Tout empourprée d'une pudeur suave, elle se tenait devant le cavalier; il lui met sur le front le diadème d'or, lui passe au doigt l'anneau, puis, saisissant sa main :
<( Douce Hélène, Hélène fidèle, que le badinage ait sa fin : c'est toi, rincomparabio fiancée, à qui je destinais la couronne d'or et l'anneau.
« Parmi l'or, les diamants, les perles, ici ta jeunesse a crû; c'est un signe des honneurs qui t'attendaient avec moi. »
lo8 Ballades — Bcrlran de Born. — le Gallois. — le Rêve.
L'épopée (j'entends par épopée la mise en œuvre dans un style soutenu de tel événement, soit historique, soit romanesque, d'où l'intérêt ressort), l'épopée est. selon moi, le genre dans lequel Uhland excelle. Animation du récit, couleur, vérité de langage,
rien ne manque h ces petits chefs-d'œuvre, où (condition indispensable du genre) jamais n'intervient l'individualité du poëto, habile à maintenir à l'écart ses propres sentiments, à s'abdiquer lui-même en quelque sorte, car le premier mérite d'une épopée, quelle qu'elle soit, c'est de faire oublier qu'il y a là un poète, un auteur caché derrière la machine, et dont la main pousse et dirige les ressorts. En pareil cas, le suprême de l'art consiste à s'effarer complètement, et si les choses ont l'air d'être là, non par l'effet de votre génie, niais d'elles-mêmes, vous avez atteint la perfection. Or, cette netteté, cette réserve, ce calme impartial, composent le fond du lyrisme d'Uhland; et ses romances comme ses ballades doivent à ce caractère épique, joint à une sensibilité profonde, de passer pour les chefs-d'œuvre du genre. A ce compte, Uhland sort de la sphère lyrique proprement dite, de la sphère des émotions personnelles et des confidences intimes. Le poëto qui, cessant de se prendre pour unique sujet des impressions ressenties dans ses chants, s'efforce de donner à ces impressions, à ce pathétique, des personnages imaginaires ou rôels pour interprètes, mariant les mouvements de son cœur aux récits de l'histoire, aux fictions de l'esprit; celui-là, bien qu'on le classe parmi les lyriques, n'en est pas moins de fait un jioëte épique. Avons-nous besoin d'ajouter ce que nous pensons d'Uhland à cet égard? D'ailleurs, chacune de ses romances ou de ses ballades indique assez chez lui la tendance dont nous parlons. Quelle variété dans les sujets et dans la manière de les traiter! A tout moment la scène prend un aspect nouveau : du champ de bataille, vous passez au jardin en fleur, du donjon féodal à la chapelle, de la forêt au tournoi, et, quel que soit le lieu de Pari ion, vous pouvez vous attendre à ce que les personnages, au sein de la joie comme au plus profond de la douleur, se comportcMit toujours selon les convenances de la vérité historique et humaine.
Bien que la plupart des poésies d'Uhland respirent ce goût prinlanier, cette vive senteur d'acacias et d'aubépine, particulière aux productions des écoles souabe et autrichienne, cependant la tendance épique de son talent le porte plus vers l'humanité que vers la nature. Dans ses grands poèmes comme dans ses moindres romances, vous retrouverez toujours une idée morale qui domine. La piété, l'amour de la patrie, la foi au serment, tels sont, si j'ai bonne mémoire, les principaux moteurs de son
inspiration. Avec lui, qui consent à transgresser 1rs lois divines et humaines, l'impie ou le parjure, a beau faire, une implacable Némt^sis s'attache h sa poursuite, tandis que l'innocence 0(>primée ou le crime repenlant finiss.'nt toujours par trouver grùce devant les hommes comme devant Dieu. Je citerai à ce propos Berlran de Bom et le Gallois, deux ballades célèbres, où cette idée' toute chrétienne de pardon obtenu, do rédemplion , se reproduit sous une forme austère et poétique. Dans Berlran de Born l'absolution vient d'un homme, d'un roi; dans le Galloi», elle émane de Dieu. De cette double variation humaine et divine du môme thème religieux, la seconde l'emporte, selon nous, pour le pathétique et la douce mélancolie du récit; essayons de la traduire.
« Sur la côte escarpée du pays de Galles, s*élève un miraculeux sanctuaire où la sainte mère de Dieu répand les trésors de sa ^nice, où brijle une éloile d'or pour lo voyageur égaré; là s'ouvre au naufragé un port tranquille. Sitôt que la cloche du soir là-haul s^ébraule, la contrée entière en retentit; dans les villes et dans les cloîtres s'éveillent tous les carillons; le flot qui grondait tout à rheure s'apaise et se tait, et le pilote au gouvernail s'agenouille, murmurant son a»e à voix basse.
<( Mais le jour où Ton célèbre l'Assomption de l'Immaculée , le jour où le fils qu'elle mit au monde se montre à elle comme Dieu, ce jour-là, dans son sanctuaire, elle fait des miracles de mainte espèce, et bien qu'elle n'y ligure qu'en image, on y sent sa présence.
«De saintes bannières se déploient dars la plaine, navires et ca- \ . «anix se pavoisent de banderoles, et les Gallois, vêtus d'habits de fête, grimpent les sentiers de granit; la montagne escarpée semble une échelle tendue pour escabder le firmament.
«Cependant à la suite des joyeux pèlerins, d'autres viennent pieds nus et poudreux, la chemise de condamné sur le dos, la cendre au front; ce sont ceux qui furent mis au ban de la communion des pieux chrétiens, ceux auxquels il n'est pas permis de franchir le seuil de l'église.
«Et le dernier de tous se traîne, un malheureux dont te regard est désolé; ses cheveux fouettent sa joue; sa longue barbe de:^ct;n(l toute mêlée sur sa poitrine; il porte rivé autour du corps un cctciede fer rouillé; il a des chaînes à ses bras et des chaînes à ses jambes, tellement que chacun de ses pas rend un cliquetis.
«Il a tué son frère jadis dans lin accès de démence, et depuis, poiu' repentir, il s'est forgé de l'épée même le cercle qui lui ceint le corps; loin de son pays, loin de la cour du prince, il erre, et ne
DE LA POÉSIE LYRIQUE. iOl
veut mil repos jiisqirà ce qu'un céleste miracle vienne le délivrer (le son fardeau de chaînes. Quand il porterait des sandales d'airain, au lieu d'aller nu-pieds comme il fait , il les aurait usées depuis le temps qu'il marche sans repos ; jamais il ne trouvera de saint pour opérer sur lut un tel miracle; vainement il visite toutes les châsses en renom, aucune ne lui rend la paix.
«Arrivé au faite de la montagne, il s'agenouille sur le seuil. Déjà tinte la cloche du soir, la multitude silencieuse commence à prier; mais lui reste dehors, et son pied ne franchit pas la porte du sanctuaire où l'image de la Vierge se montre, éblouissante de clarté, aux rayons du soleil couchant qui déjà s'incline vers la mer.
« Quels torrents de lumière s'épanchent sur la mer, sur les flots et la plaine! on dirait que le ciel s'est ouvert à l'ascension de la reine des anges ! Au bord des nuages roses fleurit encore la trace lumineuse de ses pieds; voyez, la divine mère, du hautda^ splendeurs de l'azur, laisse tomber un regard sur ce monde.
« Tous les pèlerins se retirent l'àine pleine de consolation. Un seul ne bouge pas, et, le visage pâle, il demeure étendu devant le seuil. Un lourd fardeau de chaînes pèse encore sur le corps et les membres, mais l'âme est enfin libre, et plane en des océans de lumière. »
Du reste, on l'aura remarqué, le point de vue religieux est ici tout poétique, et n'a que faire des controverses du moment. Le christianisme d'Uhland s'en tient, la plupart du temps, aux généralités, sans jamais revêtir de forme systématique, sans affecter les actes de foi et les démonstrations. Un spiritualisme religieux, mais simple et nullement exalté, règne là à l'état de puissance morale, pénétrant toute chose de son influence : de là, dans sa manière d'envisager Thistoire, un sens pieux, une tendance honnête, une
4 bonne foi compatissante. Pour son fantastique, il relève de la tradition pure et simple; c'est la légende historiée, dramati-
k, sée, vivante, le récit ingénument conté sans le mysticisme des uns, ou l'ironie des autres. Également en garde contre la crédulité un peu enfantine de Kerner, et la pointe sceptique des ballades de Goethe, Uhland débite sa romance d'un ton net, rapide, impartial, en homme qui, sans vouloir convertir son lecteur ni le bafouer, se contente d'éveiller chez lui de probes et sincères émotions, en véritable épique. S'il contemple un instant la mort sous son hideux aspect, s'il la proclame l'ennemie du genre humain, le dévastateur de toute beauté, de toute puissance, de toute splendeur terrestre; si dans le Chevalier noir il l'appelle
un esprit fatal et jaloux, un spectre affreux q«i met sa gloire à briser sur leurs tiges les plus douces roses du printemps, la résignation du chrétien, la paisible et sereine conscience d'une nature essentiellement morale, ne tardent pointa l'arrêter au milieu de ses imprécations, et bientôt le sombre convive de la danse d'Holbein n'est plus à ses yeux qu'un charitable messager des génies divins. Le voyez-vous semer de roses le marbre des tombeaux, donnant à entendre que la mort n'a rien d'absolu ; qu'elle est au contraire l'occasion d'une floraison nouvelle ! Il poétise l'heure suprême, il l'environne de célestes préludes qui la feraient aimer. Ce sont de mystiques accents que la jeune fille agonisante prend pour une sérénade; ce sont des orgues ineffables entonnant le cantique de délivrance :
«Une foisciftore, voisin, jouez-moi de l'orgue, essayons si le pieux concert ne ravivera point mon cœur.
« La malade le veut; le voisin joue, il joue comme jamais il ne Ta fait; non, jamais il n\iut tant de pureté, tant de magnificence ; luimôme il ne reconnaît plus son jeu.
«C'est un chant étrange, glorieux, qui s'échappe de^a main : tout à coup il s'arrôie avec épouvante : Tâme de sa voisine était partie.»
Comme pendant h la douce complainte, donnons encore l'adorable élégie en trois strophes intitulée le Héve ;
En un suave et frais jardin Deux enrants gracieux et pâles S'en allaient, la main dans la main, Foulant les herbes matinales.
Ils s'embrassaient su p les cheveux, S'embrassaient sur leur bouche rose, Ils souriaient à toute chose.
Ils étaient beaux, jeunes, heureux.
Deux cloches frappent leur oreille ; Le songe s'enfuit sans retour!...
Elle au fond d'un cloître s'éveille, Lui, dans le cachot d'une tour.
Je doute que ma traduction puisse donner une idée du gracieux motif si pathétique en sa conclusion. Quel frais et ravissant mirage! c'est comme une bouffée de printemps, lun^ineuse, embaumée, sonore, qui no fait que paraître et s'évanouir. Ub»^^^ land raconte qu'un soir, feuilletant dans la campagne le volume de Kcrner, l'autre illustre tt cher Souabe, bien que ce fut en
plein automne, par nn cncliantcment de celto poésie, il crut voir lo printemps s'éveiller et renaître.
« La colline paraissait nager dans los flots d*or de mai, et la voix du printemps courait dans toutes les cimes. »
Je ne sais; mais cette puissance de sorcier dont le poète de Stuttgard attribue la possession au mystique auteur de la Visionnaire , n'a jamais mîeux qu'en cette pièce constaté la magie de s s coups de baguette.
La langue poétique d'Uhland, claire et facile, vise avant tout à la précision, au style net et serré. Ennemie dtklarée du néologisme, etdu reste, aimant peu les tours gothiquesdontles romanliquos de l'école de Berlin affectent de se servir, elle prend à lik'he d'éviter à un égal degré le précieux et la négligence. Sons ce rapport, la plupart des lieds et des romartces d'Uhland doivent étro cités comme les chefs-d'œuvre du genre. Chez Goethe, l'artiste pLMoe trop, le curieux faisant jouer à plaisir les rpssorls de la forme. Kerner a par moment trop de laisser-aller ; avec moins de plasticité que l'un, moins de richesse sentimentale que l'autre, Uhland a plus de mètre, de mélodie, d'harmonie. Entre le lapidaire industrieux et le virtuose inspiré, Uhland serait le poë'te. Ai-je besoin d'insister sur cette cohtexture habile et sobre, sur ce goût savant apporté dans les moindres détails, sur cette exactitude sévère de la rime, pour qu'on remarque un rapport de plus chez l'illustre Souabe avec notre Béranger. J'ai placé tout à l'heure Uhland entre Goethe (en tant que lyrique, bien entendu) et Justin Kerner. Qu'on se représente pour un moment le chansonnier français entre Victor Hugo et Alfred do Vigny, et l'on aura peut-être la meilleure idée des conditions respectives des trois poètes allemands.
JUSTIN KERNER
Heilbropn. — Weiiisbrg. — La Wcikilreue. — les Reiseschatlen K Wilhelui Mûller ri la Visionnaire de Prevorsl.
a Heilbronn est le point central des vignobles du Wurtenaberii;, écrit le docteur Strauss dans ses {Friedliche BlaeUer^), S'il vous arrive de visiter ce pays vers le milieu d'octobre , vous assistez à la célébration des vendanges, spectacle varié, bruyant, tumultueux, où se réveille dans son naturel cette bonne vieille Souabe, terre de traditions et de croyances, et qui consacre le travail par des fêtes ayant leur rituel, je dirais presque par des mystères. Dès le matin, à la première aube, vous êtes éveillé par le bruit des vendangeurs qui se rendent au travail. Tant que dure le jour, ce ne sont, sur les coteaux voisins, que joyeusts fanfares et salves d'arquebuses; puis, au tomber du crépusculo, les fusées t^t les arlifiC/es commencent leur danse lumineuse jusqu'à ce qu'enfin, à nuit close, les chemins et les sentiers qui mènent à la ville se peuplent d'une cohorte animée et nombreuse qui regagne ses toits à la lueur des torches, aux sons des instruments. Cependant, dès l'après-midi, la vaste salle d'une tente dre&sée à celte occasion s'est emplie de monde ; bientôt la musique s'organise, et les danses vont leur train : fête de tous les jours incessamment renouvelée, à laquelle prennent part, avec les belles jeunes filles de la ville et de la contrée, les jeunes
1 Mot à mot, Esquisses de voyage; aprè<, mais seulement après les Reisesehatien, sont venus lus Reisebiider de Henri Heine. Que le tableau succède à l'esquisse, riôn de mieux : ces bons Souabcs voudraient bien ne pas avoir d'autre grief contre leur spirituel antagonis^te.
* Les Friedliche Blaelter (lettres de paix) furent publiées au lendemain des fameuses controverses soulevées par la Vie de Jésus, du même auteur; de là leur titre en opposition aux vifs débats de la veille et tout de circonstance ; .titre qiù, du reste, exprime on ne peut mlc.x le caractère méditatif, paisible, du recueil.
marchands de Tindustrieuse Heilbronn, les officiers de la p;arnison, 1rs étudiants en vacances, et bon nombre de désœuvrés de tous les pays qui sont venus passer l'automne dans sa résidence de prédilection.
« Après vous être attardé quelque temps au sein de cette mêlée tumultueuse, continuez votre chemin, allez jusqu'à Weinsberg. Weinsberg est situé à deux petites lieues au-dessus de Heilbronn. Là encore vous vous trouvez au milieu des vendanges, mais sur un théâtre moms étendu. La ville est beaucoup plus petite, le nombre des riches propriétaires qui donnent des fêtes à cette époque de l'année plus restreint, et partant le concours des étrangers peu remarquable. Traversez une partie de la magnifique allée de marronniers qui embrasse Heilbronn du côté du midi, longez une double haie d'a;^réables jardins plantés aux portes de la ville, saluez en passant le vieux cimetière dont les croi\ funèbres et les urnes sépulcrales projettent leur ombre mélancolique sur toute cette végétation luxuriante, et vous arrivez, après une demi-heure de marche, dans la plus admirable plaine qui se puisse voir, vous arrivez à un endroit où le chemin commence à monter entre deux coteaux. Au terme de cette route est un sentier de traverse unissant deux collines qui se fondent l'une dans l'autre ; de là vous apercevez la hauteur ; encore quelques pas, et vous embrassez du regard la délicieuse vallée de Weinsberg. Maintenant quelles mélodieuses bouffées s'élèvent de ce ravin à gauche ! Écoulez ces mille oiseaux jaseurs qui gazouillent dans les arbres, aux derniers rayons du soleil couchant ; aimable musique, salut précur^ seur, voix de l'hospitalité cordiale qui vous attend en bas, Dj là vous plongez dans la Souabe ; de là vous découvrez , si le ciel est clair, tout ce magnifique pays du Neckar et des Hohenslaufen, toute cette noble terre de l'épopée et du lyrisme germaniques. A vos pieds, çà et là, se déroulent bien quelques vertes prairies, ondulent quelques frais jardins ; mais autour de vous, sur les coteaux , aussi loin que votre regard perce, tout est vigne : des raisins, puis des raisins encore. Le premier éblouissement du paysage une fois dissipé, regardez devant vous, là, tout juste vis-à-vis, sur cette hauteur isolée, si couverte de pampres que le sol s'en aperçoit à peine ; dislinguez-vous ces murailles croulantes, CCS vieux pans de granit en ruines, cette tour féodale vermoulue? C'est la Weiberlreue, »
106 CCRIVAIiNS Ff POKTKS DK L'AF.LEMAGNK.
. A CCS mots, le lecteur m'arrùle ; qu'est-ce que la \Vi ibcrlreuo? Blirjier va nous l'apprendre. Lorsqu'il s'agit d'une tour allemande, qu'elle s'élève sur les bords du Rliin ou du Neckar, soyez sûr qu'elle a sa légende généalogique ; et si vous tonoz à connaître les origines (Je son nom, adressez-vou9 à la poésie plutôt qu'à l'histoire.