LES FEMMES PE WEINSBERG
« Qui me dira où est Weinsbcrg? Une vaillante petite ville, ma foi, qui a dû pieusement bercer bien des Ollettes et des fenaues. Si Jamais je me fiance, je veux me fiancer à Weinsberg,
«Un jour, Tempereur Konrad en voulait à la bonne ville, cl, s'avançanten grand tumulte, Tassiégeait en poussant contre elle ses hommes et ses chevaux.
« Comme la citadelle (1) tenait bon malgré sa détresse, Pempereur, enflammé de colère, fit publier parlé héraut cette sentence: «Drôles! apprenez que, si j'entre, chacun do vous sera pendu.»
« Sitôt que Pavis eut été proclamé à son de trompe, des cris d'alarme éclatèrent dans les maisons et dans les vues. Le |win était rare dans la ville, un bon conseil le devint encore davantage,
« — Malheur à moi, pauvre Corydon ! malheur à moi ! Kyrie, eleilon, s'écrièrent les pasteurs ; c'en est fait, c'en est fait de nous! Oh! malheur à moi, pauvre Corydon ! il me semble déjà que j'étrangle. —
«Mais, lorsque nous sommes à bout de tout, eflbrts, prières cl conseils, il reste encore la ruse féminine pour nous tirer d^affalre; car fourberie do moine et ruse de femme dépassent tout, comme vous savez.
<f Une jeune femme, fiancée do la veille, avise un projet ingénieux dont tout le peuple s'édifie, et que vous, qui que vous soyez, applaudirez en souriant.
«A l'heure calme de minuit, la plus gracieuse ambassade de femmes se rend dans le camp et demande grâce; elle prie doucement, elle implore, mais n'obtient rien que ce qui suit:
« — Il est accordé aux femmes de sortir avec leurs plus prétîenx trésors ; ce qui restera sera passé au fil de Pépée et mis en pièces. — Avec cette capitulation, Pambassade se retire soucieuse.
« Mais, dès que Paube vient à poindre, attention! qu*arnvc-t-il? Yoilà que la prochaine porte s'ouvre, et que chaque femme déloge, emportant sur son dos, vrai comme j'existe, son petit mari dans un sac.
1 Depuis la V^eibcrtreue {f délité des /emmea). »
DK LA POÉSIK LinlQUIi:. 10^
<< Maint conrlissn, pourtant, travjîlle à Fairo avorter le slratajjème; maisKonrad alors : — Une parole impériale ne souffre inlcr|»rélalion ni commentaire. — Ah! bravo! s'écrie-t-il, bravo! Plût à Dieu que notre femme en fit autant!
«Le parJon suivit, puis un ban({uet qu'il donna en Phonneur des belles; on dansa au bruit des fanfares, on dansa avec toutes, avec la dame châtelaine comme avec la plus humble tille.
«Eh! dites-moi donc où est Weinsberg, la vaillante petite ville, la ville fidèle, avisée el pieuse, qui berça tant de fillettes et de femmes? car moi, si jamais je me fiance, je veux me liancer à Weinsberg. »
Cette tour, rendue populaire en Allemagne par Biirgcr, doit sa récente illustration à la présence d'un autre poète de renom, au célèbre docteur Justin Kerner, qui est venu avec sa famille élablir au pied son ermitage. Il s*ai;issait de restaurer cette ruine nationale, el voici de quelle manière on s'y prit pour s'en procurer les moyens. De petites pierres jaspées, provenant des murailles àe la Weibertreue, furent montées en baguer et vendues partout dans le pays. Avec quel empressement les dames et les jeunes filles allemandes recherchèrent ces précieuses reliques, on le devine. 11 y avait émulation et fierté, dans chacune d'elles, à contribuer pour sa part à relever ce monument dont le nom seul était un hommage rendu au sexe, à intervenir pour la durée de ce compliment séculaire taillé dans le granit. En peu dô temps on eut rassemblé une assez forte somme dont la direction fut confiée à Kerner, qui l'employa à rendre la ruine abordable par toutes sortes de petits sentiers semés de gazons verts, à ménager d'agréables ombrages sous de fraîches et odorantes plantations; que sais-je?à augmenter encore le pittoresque des lieux, le romantisme du paysage, par des jeux de harpes éoliennes.
Mais nous n'y sommes pas encore. A peine ai rivons-nous au point d'où le regard distingue pour la première fois la Weibertreue. D'ici à la tour, il nous reste une bonne distance à parcourir, d'abord en descendant, puis en suivant la plaine, jusqu'à ce que nous découvrions à droite, au pied même de la ruine, la petite ville de Weinsberg, qui se tenait cachée derrière la montagne. Weinsberg n'offre rien qui soit digne d'être remarqué. Qu'on se figure des rues étroites et tortueuses serpentant sur le demief versant du coteau, une place en escarpement qui sort de marché, et, régnant sur le tout, au point culminant de cet amphithéâtre, l'àglise. Aujourd hui, jour de vendanges, les rues
deviennent impraticables, grâce à T encombrement des cuv^s placées devant chaque maison pour recevoir les raisins qu'on foule, et parmi lesquelles manœuvrent chariots et porteurs, occupés sans relâche à voyager de la vigne au pressoir. Des marchands étrangers circulent parmi les travailleurs; les propriétaires, les intendants affairés, vent et viennent, distribuant à qui de droit des informations ou des ordres. Mais quel est donc cet homme robuste et grand qui sort de la maison voisine , vêtu d'une ample redingote noire, un bambou solide à la main? Tous se découvrent sur son passage , chacun le salue avec respect, et lui , rendant le salut à tout le monde, traverse la rue et va frapper là-bas à la porte d'une autre maison, où il entre et disparait. Il marche d'un pas ferme et sûr, la tête inclmée et pensive ; affable envers les gens qu'il rencontre, on voit au sérieux paisible de son air que leur activité et leurs bourdonnements lui demeurent étrangers. C'est Justin Kerncr, le poëte, le visionnaire, le médecin, qui, dès cette heure matinale, fait sa tournée chez ses malades, accompagné, comme le docteur Faust, de son chien noir, qui le devance et court par les semailles, satellite ordinaire du médecin, que le poëte a chante plus d'une fois :
« Animal iiilèle, lorsque tu bondis de joie et que ta pelile queue frétille, ï<.rsqiron éveille du repos du sommeil ton maître vers minuit, et lursque lu jappes devant la porte et parais avoir hâte de partir, il me semble alors, généreux animal, que tu ressens plus profondément que moi-même la souffrance des hommes.
«Tel qu'un esprit léger et précurseur, lu trottes devant ton maître au corps pesant. H mesure, lui, en soupirant, la carrière que toi lu poursuis volontiers d'un pied agile.
• «c En loi réside une seconde vue qui manque à la cervelle humaine, et souvent je pourrais le demander en toute confiance: Celui-ci mourra-l-iî ou ne mourra-t-il pas?
<c Mainte fois déjà, tel paraissait à mes yeux rose et bien portanl, dont loi tu Tobstinais à fuir l'approche, et ta mort ensuite arrivait bientôt.
« Écoute, ô fidèle animal ! lorsque tu liras déjà la mort sur mon visage, ne t'éloigne pas de moi, n'abandonne pas celui qui tloit bientôt mourir.
«Toujours le long des rues de cette ville, toujours tu m'accompagneras; lorsque la terre possédera le corps, toi seul apercevras encore l'esprit. » ^
Y pensez-vous? Kerner, cel homme robuste et corpulent ? Impossible. Un visionnaire, un homme qui passe son temps à converser avec les Esprits ne saurait avoir cet aspect. Nous en avons connu p^us d'un, et ce n'est pas nous qu'on trompera jamais sur ce chapitre. Une physionomie hâve et languissante, des joues creuses, des yeux embrasés de lueurs mornes et fatales, d'épais cheveux blonds en désordre, à la bonne heure! Mais cette mâle figure, ce visage si plein et si rond, en vérité vous vous moquez ; ce ne peut être là Kerner.
— Le voilà qui sort de la maisoti -, je vais l'aborder et vous convaincre que c'est bien lui. Peut-être, en y regïirdant de plus près , remarquerez-vous alors que cette tète , devenue un peu épaisse, j'en conviens, n'en a pas moins gardé les traits les plus délicats, les lignes les plus symptomatiques de l'esprit; que cette main qu'il va me tendre est la plus blanche et la plus fine qu'on puisse voir, et qu'enfin ces yeux bruns qu'enchâssent de petites lunettes d'écaillé percent à travers avec une vivacité singulière, moins pour énumèrer de fantastiques visions, ce qui ne lui arrive guère, à ma connaissance, que pour saisir dans le recueillement et la méditation du silence les phénomènes mystérieux d'un spiritualisme transcendant.
Tout en causant ainsi, nous avions atteint l'auberge qu'on rencontre à l'autre bout de la ville. De là au petit domaine de Kerner il n'y a qu'un pas; et tandis que nous admirions cette charmante retraite si délicieusement épanouie au milieu du plus frais paysage, nous vîmes le docteur qui s'en revenait gaiement de'ces visites du matin. Kerner, m'apercevant à la fenêtre du rez-de-chaussée, me tendit la main du dehors, et nous engagea, mes compagnons et moi, à le suivre chez lui. « Pardieu, docteur, je vous fais mon sincère compliment, vous êtes là comme un scarabée dans un bouquet , » lui dit en l'apostrophant avec sa pétulance ordinaire notre plus jeune compagnon, tout émerveillé du site de cette maison, placée au centre d'un paradis terrestre, et comme noyée dans les arbres, les vignes et les fleurs. — La maison de Kerner est petite, mais agréable, commode, et semble faite à souhait pour l'hospitalité qu'on y exerce. Vous auriez peine à vous imaginer de quels soins affectueux, de quelles prévenances sont entourés les étrangers qui viennent journellement visiter dans son ermitage le poète de Weinsberg. Quant aux amis, nous n'en parleronj? pas ; il ferait beuju les voir s iu-
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staller autre part î Vous passeriez là des mois et des années, heureux de vous sentir vivre dans cet isolement pacifique, de vous attarder au sein dB cette cordiale bienveillance, de vous abandonner au cours de cette hospitalité douce qui ne se laisse pas soupçonner, et semble prendre à tâche d'aller au-devant des scrupules de la discrétion la plus timorée. En effet, vous arrivez, et votre présence n'apporte aucun trouble, aucun dérangement; vous restez, et l'on vit aujourd'hui comme on vivait hier, et les choses continuent d'aller leur train honnête et régulier. D'abord c'est le docteur-poëte, c'est Kerner, assis gravement dans son fauteuil de bois, ou debout à la fenêtre, les mains croisées derrière le dos, ou se promenant de long en large dans son jardin -, noble cœur, savoir immense , grand esprit, douce et candide physionomie, où se fondent dans le plus mélodieux accord des qualités qui partout ailleurs, Novalis excepté, se contredisent d'habitude ; fantaisie que l'empirisme tempère, empirisme qu'un rayon de fantaisie ilhimine. Puis vient sa femme, l'épouse et b mère, la ménagère dont parle Schiller, opposant l'économie traditionnelle à l'enthousiasme, l'esprit de raison et d'ordre à l'imagination, et cependant, du côté du sens littéraire, assez douée pour que rien de poétique ne lui échappe; enfin ( car je n*en veux nommer que trois sur cinq ) la fille aînée, aimable enfant tout embaumée d'idéalisme, et qu'on prendrait pour une vaporeuse émanation de la plus fraîche fantaisie du père. Vous trouveriez difl5cilement, dans tout ce beau pays du Neckar, une maison où se soient perpétuées avec plus de fidélité ces saintes mœurs de l'antique Souabe. Aussi , c'est là, dlins cette vie toute d'études, de dévouement, de croyances, de spéculations métaphysiques qu'un peu de fantaisie égaie à chaque instant, là, dans son intérieur, dans sa famille, qu'il faut surprendre le poëte et le médecin^ le philosophe ami de l'humanité et le rêveur fantasque, le penseur et le visionnaire, si l'on veut se faire de Kerner une idée juste et la rendre.
Kerner, en véritable propriétaire , ne se lasse pas de vous ftiire parcourir les moindres recoins de son agréable ermitage ; vous verrez la maison et le double jardin qui l'entoure ; grâce à l'humeur avenante et descriptive du maître, pas un détail, pas ime particularité mémorable ou curieuse ne vous échappera. Sur toute chose, dans cette promenade, la tour fixera votre intérêt : ce morceau de vieille architecture^ ce froment d'une an-
tique foitercsse germanique fait à ravir dans le jardin du poète, qui, do son côté, n'a rien épargné pour en augmenter le pittoresque, et l'utile. Au premier élage, une salle gothique, véritable chambre d'étude du docteur Faust, à laquelle il ne manque ni l'ogive, ni les vitraux bariolés d'enluminures, ni le bois sculpté; puis tout en haut, sur la plate-forme fendue accessible et praticable, une vue magnifique, immense, qui plonge dans la vallée de Weinsberg, et s'étend au loin jusqu'aux montagnesdu Lowen* stein; voilà pour les avantages de cette ruine^ dont Kerner a su tirer un excellent parti. Cependant midi sonne, l'heure du diner pour la bourgeoisie allemande; alors, pour peu que le temps soit favorable, la table se dresse en plein air, devant le chalet bâti en amphithéâtre derrière la maison, ou sur la tour, à Tom* bre du pommier. Puis, tandis que le repas se prolonge, des hôtes nouveaux arrivent : le corbeau familier, qui descend d'un arbre et vient réclamer sa nourriture; la cigogne, qui mord sans pitié la main généreuse dont elle reçoit le pain, ce qui faisait dire à Kerner que cet oiseau a perdu son paradis comme l'homme, car il est ingrat comme lui.
La bibliothèque de la tour contient, entre autres monuments précieux, le manuscrit autographe des poésies d'Uhland , envoyées successivement et par lettres aux jours de leur éclosion. Puis ce sont des volumes sans nombre renfermant des actes scientifiques, d'épais in-folio remplis de pièces à l'appui de certains faits magnétiques, la démonologie coudoyant la littérature. Fouillez ces archives étranges, consultez ces annales d'un autre monde, ces parchemins presque cabalistiques, et vous serez épouvanté en face des révélations qui en émanent. Plus tard, si vous en êtes digne, s'il vous juge suffisamment initié pour prendre à la chose un intérêt sérieux, le secrétaire intime de la visionnaire de Prevorst vous conduira dans quelque sanctuaire retiré, où languissent en charte privée, dans une vie incertaine et comme flottant entre l'extase et le sommeil, de ces êtres d'une susceptibilité nerveuse toujours voisine du délire, sensitives humaines qui se crispent et rendent des oracles au soufile du trépied. Là, vous assiterez à des phénomènes singuliers, effrayants parfois, souvent aussi, plaisants et comiques. 11 y a quelques années, Kerner avait chez lui une possédée qu'il traitait. Cette femme, à l'état ordinaire parfaitement raisonnable, d'un naturel décent et réservé, donnait, pendant la période de ses crises, les
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véritables symptômes de la convulsion démoniaque. Contraction subite de la face en horribles grimaces, évolutions spasmodiques, propos tumultueux, menaçants, obscènes, effrénés, où perçaient par moments une saillie drolatique, un bon mot : tels étaient les signes accoutumés par lesquels se trahissaient ces attaques de catalepsie, qui la prenaient, du reste, à l'improviste, au milieu des soins du ménage ou des travaux d'aiguille et de rouet. Kerner, esprit religieux, chrétien, tout en gardant la conviction profonde qu'il réside chez les gens de cette espèce un mauvais démon sur lequel on peut agir au nom du Christ, n'en saisit pas moins le côté comique de ces hallucinations, et ne se fait pas faute de s*en divertir. Avec la possédée se trouvait, dans la maison du docteur, un vieux domestique atteint autrefois de folie, et qu'une certaine exaltation cérébrale inquiétait toujours depuis. Cet homme savait la Bible par cœur, en récitait de longs passages à la malade, et lui psalmodiait aussi toute sorte de musique et de plain-chant, ce qui soulageait bien un peu la pauvre femme, mais agaçait et soulevait extraordinairement le démon qu'elle avait en elle; et*il n'était pas rare de voir celui-ci, poussé à bout, interrompre la séance avec fureur, et se livrer aux emportements les plus injurieux contre les saintes Écritures et leur malencontreux interprète. Le digne serviteur, désespérant du «alut de sa cliente, fmit, en dernier ressort, par lui conseiller d'essayer de boire un peu au delà de sa soif, afin que le bon esprit du vin s'emparât du mauvais démon. Un jour qu'il était à prescrire ses ordonnances dans la chambre de la malade , Kerner voulut absolument nous y conduire, et lui demanda de chanter quelques fragments de sainte prose. Le bonhomme obéit, mais d'une voix si chevrottante, que le respectable démon, n'y tenant plus, finit par éclater en invectives et se démener d'une orageuse façon.
Ludwigsburg , lieu de naissance de Justin Kerner , est une petite ville qui, sous de prosaïques apparences, cache une poésie que notre élégiaque a su rendre mieux que personne dans ses Reiseschalten , où elle figure sous le nom de Grasburg. Ville toute moderne, et qui ne date guère de plus de cent ans, Ludwigsburg doit à sa position, médiocrement favorable au développement industriel, d'être restée inachevée, inconvénient dont on n'a du reste pas trop à se plaindre, grâce à ces belles allées de tilleuls qui remplissent l'espace demeuré libre dans l'enceinte
des murailles, à ces fraîcl^ et vertes promenades semées cà et là de fragments d'architecture, d'ébauches de palais abandonnés au milieu de leur construction, ruines anticipées qui, tout en peuplant ces pittoresques solitudes, ne laissent pas d'en augmenter la mélancolie. Mais laissons parler le poète lui-même, écoutons la description qu'il va nous faire du pays natal, it voyons glisser devant nous les silhouettes de certains originaux qui l'avaient frappé dans son enfance, et qu'il s'est amusé depuis à crayonner d'un trait. Kerner appelle Ludwigsbui^ Grasburg ( ville du gazon ), sans doute à cause de ses rues, où le gazon foisonne.
u On arrive à Grasburg par une allée ombreuse de châtaigniers et de tilleuls. Un silence de mort régnait daiis la ville, silence interrompu seulement par le bourdonnement des abeilles en maraude autour des branches qui bourgeonnaient. Des rues longues et larges s^ouvraient devant nous, entre deux rangées de jolies maisons peintes en jaune. Au bout d'une de ces rues, je vis comme flotter une figure blanche. — C'est le perruqnier de la ville, me dit mon compagnon.
« Lclongdes maisons croissait Therbc; des papillons, desoiseaux d*or, des hannetons voltigeaient dans ces rues pleines de soleil, et tantôt se posaient sur le toit des maisons, tantôt sur cette herbe qui croissait à terre et qui était merveilleuse à voir.
a — Pour peu que nous restions ici une heure, me dit mon compagnon, nous avons chance d'apercevoir un citadin. El tenez, là-bas, vers la dernière maison, il me semble déjà voir poindre quelque chose.
«Je mis mes lunettes; le citadin approchait; c'était une étrange et épaisse machine, dont le souffle pénible couchait les herbes à la ronde et chassait du plus loin les petits oiseaux d'or de leurs tiges fleuries.
<c — Vous voyez devant vous Tentrepreneur des puits, me dit mon compagnon.
(c Notre homme s'arrêta un moment pour prendre haleine, tira de son sac un papier qui enveloppait une oie rôtie , dont il dévora les denx ailes, puis se remit en mouvement.
<( — Gethomme, car en réalité c'en était un, poursuivit mon compagnon, a l'habitude de commander à dtnerpour sept et d'arriver ensuite sans ses hôtes, de sorte qu'il engloutit à lui seul huit portions. Mais tenez , en voici venir un autre. — Et j'aperçus alors une espèce d'escogriffe long et sec, avec une coiffure qu'on eût dite de porcelaine, du reste élégamment vêtu, et qui remontait la rue ventre à terre. Je l'observai de plus près. Sa tête se trouvait dans une
toile position, qu'il avait le menton ji^c devant les yeux. Le bras droit appuyé sur les reins, et la main nrmée d*un fouet, il arrondissait le bras gauche et semblait suer sang et eau pour contenir une force invisible. Il avait des boites et des éperons, et, tout en agitant son fouet en arrière, s'écriait ciieniin faisant :^n avant , Blaufucbs, en avant!
«Cet homme, reprit mon compagnon, est le plus furieux amateur d*équitation que j'aie jamais vu. La manie des chevaux lut a coûté son patrimoine ; et, maintenant qu'il n'a plus de quoi se fournir de monture, il chevauche à pied pour n'en point perdre l'habitude, et parcourt ainsi tous les jours la ville au galop et du plus grand sangfroid.
« Nous demeurâmes encore près d'une demi-heure, pendant laquelle SMne qui vive ne m'aborda ; çà et là seulement je voyais par intervalles glisser et flotter au bout d'une longue rue quelque apparition incertaine, à moitié perdue dans les vapeurs de l'horizon.»
A la mort de son père, contraint par renchatnement des circonstances à se livrer au commerce, Justin Kerner entra, bien malgré lui, on le devine, dans une fabrique de toiles à Ludwigsburg ; pauvre poè'te réservé, comme tant d'autres, aux tribulations de la vie réelle, chaste et naïf amant de la plus éthérée des muses, jeté sitôt l'enfance au milieu des machines et des calculs de l'industrie, isolé mortellement dans cette vie de la fabrique, véritable cloître des temps nouveaux, affreux cloître où Dieu manque. Pour échapper à ces occupations peu propres à développer le génie poétique, à ces ingrates occupations du comptoir et de l'atelier auxquelles il se livrait depuis deux ans, Justin Kerner n'eut de refuge qu'en lui-même. Il descendit à la fm dans son àme, cette âme mélancolique et profonde où fermentait tout un printemps, comme dans ces enclos abandonnés que nul jardinier ne visite. poëtel il était temps. Et Kerner chanta, et tous CQs fils de la quenouille du printemps, fils de soie et d'or, rayons de la lun© et du soleil, servirent désormais à son œuvre ; car Dieu l'avait fait tisserand, mais tisserand de toiles merveilleuses , de ces tissus de fées que la reine Mab de Shakspere aime tant. Des premiers lieds que la muse de Kerner bégaya en s'éveiltant, de tous ces lieds qui durent s'exhaler comme autant de soupirs vers le ciel, il ne reste plus rien; le poëte les a brûlés depuis, effaçant de son cœur ainsi que de son livre ces souvenirs douloureux d'une époque d'épreuves et de servitude. Ludwigsburg avait alors^pour ministre protestant le poète Conz.
CVst à lui que Justin Kemer communiqua ses premiers essais lilléraires, à lui qu'il soumit ses traductions de poètes italiens. Conz ne tarda point à remarquer chez son élève de rares qualités de sentijfnent et d'imagination; et, sans prédire encore au jeune lyrique la destinée d'un Pétrarque ou d'un Goethe, comme on n'eût certes pas manqué de le faire chez nous, il reconnut aisément l'incompatibilité de vocation. Le pasteur prit en amitié son disciple, l'aida de ses conseils, et fit si bien que, dix mois après, Justin Kerner, secouant la poussière du magasin, se rendit à Tiibingen afin d'y étudier la médecine. C'est là qu'il rencontra pour la première fois Ludwig" Uhland, Ces deux nobles âmes ne pouvaient demeurer étrangères l'une à l'autre.; le sens de la poésie, de la vieille poésie nationale, les unissait d'avance irrésistiblement. Un troisième lyrique, devenu célèbre depui% Schwab, ne tarda pas à se mettre de la partie.
Temps illustre et mémorable pour les lettres allemandes, que celui où les trois poè'tes fondateurs de l'école souabe, Uhland, Kerner et Schwab, étudiaient ensemble à Tiibingen, au plus fort des guerres de l'empire. Goethe et Schiller venaient de trouver la forme classique de la poésie allemande, et l'école romaatique, ayant Tieck à sa tête, travaillait déjà à donner à l'idée un sens plus religieux, plus fervent, plus essentiellement germanique ; à la forme plus de mouvement, de passion, de simplicité populaire d'une part; de l'autre, plus d'indépendance et de liberté. Nos trois jeunes Souabes, destinés par la vocation et le talent au culte de la poésie lyrique, rivalisaient donc de leur mieux en toute sorte de lieds et de romances, dont plusieurs restent encore comme les plus charmants modèles qu'on cite. Dès celte période, se laisse entrevoir la différence qui sépare Uhland de Kerner, et qui devait, plus tard, décider de leurs tendances opposées. En général, Uhland passe pour avoir plus de raison, do plasticité ; Kerner, de sentiment et de fantaisie. Sans nous en tenir à cette formule, un peu vague et indéfinie, nous dirions volontiers, et d'une façon plus caractéristique peutêtre, que l'un cherche davantage l'accident humain et s'y complaît, tandis que l'autre le dépasse. Les sensations que font naître dans le cœur de l'homme le printemps, le voyage, et les mœurs poétiques du pâtre, du chevalier, du barde, tels sont les sujets que Uhland affectionne et qu'il excelle à rendre sous les couleurs mômes de la vie. Kerner procède tout autrement!; il ne
lui suffit pas de passer de l'activité humaine dans la nature, de la plaine dans la montagne et la forêt; il va de l'exil terrestre à la patrie supérieure, il oublie Texistence pour la mort. Dans Tempire romantique, où tous les deux s'agitent, et qu'ils se partagent, Uhland aura le côté classique, si je puis m'exprimer ainsi ; Kerner, le côté plus spécialement romantique. La muse d'Uhland, bien qu'elle s'égare parfois dans l'infini, n'en a pas moins pour habitude, et cela dans ses meilleures manifestations, de savoir se contenir dans le fini et d'y trouver son infini. La muse de Kerner, au contraire, quelque effort qu'elle fasse dans certains lieds et certaines ballades pour trouver son entier apaisement dans les limites de la sphère terrestre, ne se montre avec son caractère original et sa véritable physionomie que lorsqu'il lui arrive de dépouiller l'humanité qui l'enveloppe et de s'abimer au sein de l'océan de l'être, dans les vapeurs insaisissables de la Sehnsucht allemande.
Ses études une fois terminées, Kerner se mit à visiter une partie de l'Allemagne, et les lettres qu'il écrivit pendant ce voyage à ses amis , devinrent plus tard le texte d'un livre excellent, source de poésie éternellement fraîche et pure, de saine et délicieuse poésie, l'une des œuvres qui caractérisent peut-être le mieux ce charmant génie ; je veux parler des Reiseschatlen, publiées vers 1 81 1 . Pour l'indépendance de la forme, la variété du mouvement, le mélange rapide, bigarré, du sentimental avec le fantastique et le comique, on pourrait comparer ce livre aux plus capricieuses imaginations de Jean-Paul, n'était l'éclair romantique qui le traverse, la vague tendance vers le moyen âge, qui, tout en précisant davantage le sentimental, en gêne un peu l'essor et le restreint. Le comique des Reiseschatlen est aussi plus simple, plus populaire, et le caractère général de Tœuvre plus immédiat en quelque sorte, plus essentiellement naïf. Kerner, dans les Reiseschatlen , manipule et travaille à fondre ensemble deux éléments. D'un côté, c'est l'élément romantique en ce qu'il a de négatif et de positif, avec son ironie plaisante, son amer dédain de toute vérité prosaïque , son enthousiasme pour le moyen âge et la nature, son effusion sublime dans le recueillement religieux et l'amour ; de l'autre, ce sont les souvenirs du poète : impressions de personnes et de lieux, vicissitudes de l'existence, toutes choses qui ont pu l'affecter, et que tantôt il adapte au côté négatif ou positif de l'élément roman-
DK LA POÉSIE LYniQUE. 117
tique, et lanlôt éparpille entre les deux, sans dessein, au hasard, dans un laisser aller bumorislique. Et, le croira-t-on? cette verve originale que Justin Kerner a de commun avec Jean- Paul, cette tendance vers le burlesque et le baroque, loin de porter atteinte au sérieux du poêle, à son élégiaquo gravité, comme il semblerait au premier abord, s'y coordonne à merveille, grâce au spiritualisme dominant, à une métaphysique propre à cette intelligence de visionnaire un peu cousine de Jacob Bôhm. Interrogez les idées de Kerner, suivez la théorie d'où relève chez lui toute inspiration : que trouvez-vous, sinon un détachement absolu des choses de la terre, une manière d'envisager Texistence qui se rapproche de l'ironie du moyen âge, de l'esprit qui anime la danse macabre? La vie par elle-même n'est rien, on n'en saurait tenir compte; le véritable but n'est pas en elle, mais au delà. Ses travaux, ses efforts, ses œuvres, son va-et-vient tumultueux, pour quiconque y regarde de près, ne sont qu'une éternelle mascarade, qu'un jeu de marionnettes ridicules dont le sage s'amuse, quitte à se mêler, lui aussi, à la bande des fous, lorsqu'à la fin le poids du sérieux l'écrase.
Le premier chapitre des Reiseschatlen nous introduit par une belle soirée d'automne dans la vieille cité de Reichstadt. Los honnêtes bourgeois sont assis devant leurs portes : l'homme, la femme, la jeune fille, les voisins, la servante ; une de ces paisibles assemblées en plein air comme on en voit encore dans les petites villes de la Thuringe. L'enclume ne bat plus, nul chariot n'agite le quartier. Çà et là une voix s'élève, quelque fileuse q.ui chante au rouet; mélancolique voix qui porte l'ûme au recueillement. Peu à peu les bruits diminuent, le passant attardé fredonne encore, la rue devient déserte, et l'on n'entend plus que: le chuchotement des amoureux sous ta porte des maisons et le murmure du puits.
«Je m'acheminai vers la cathédrale gothique, sépulcre immense que la lune n'éclairait pas encore. De longs soupirs s'exhalaient de son sein : les pulsations de l'horloge; et de plus en plus autour d'elle s'étendaient l'épouvante et la solennité des ténèbres et du silence. Tout à coup une voix sourde et caverneuse sortit comme des profondeurs du sanctuaire, et se mit à chanter; c'était Tesprit de l'église. »
L'esprit de la cathédrale se lamente et gémit sur l'indifférence ^ le froid scepticisme des générations nouvelles.
« Malheur à la race conlemporaine , race énervée et l)à larde I Dans les soupirs et les sanglots, que de milliers d'heures n*ai>je point attendu! Hélas! attachée au cercueil, nulle main ne se lèvera pour ma délivrance.
« Ceux qui pour moi ont souffert la mort, Tinfamie et la torture, gisent autour de mol dans leurs fosses. Alerte donc. Esprits qui flottez dans les airs ; debout, vous qui dormez sous la pierre du sépulcre ! Venez tous errer aux clartés des étoiles, dans mes vastes salles désertes ; venez, que les chants sacrés retentissent encore sous mes voûtes ! »
Dans cette plainte de la cathédrale éplorée est le point de vue sérieux du livre. Abordons maintenant le côté comique; aussi bien il ne tarde guère à nous apparaître et se laisse surprendre sitôt que notre voyagew met le pied dans le coche, grâce à l'étrange compagnie qui s'y rencontre. C'est d'abord le poêle Holder avec ses extravagances par moment sillonnées d'un éclair de génie, maniaque dont le type existe aussi parmi nous, et qui représente, dans l'idée de l'auteur, le romantisme biîzarre, désordonné, tel que tant de gens s'obstinent encore à le vouloir comprendre. Un chimiste, à force d'entendre notre poète discourir, finit par déclarer que sa fulie provient d'un excès d'oxygène amassé dansson àme. Sur quoi le pasteur s'effôrouche, trouvant l'opinion singulièrement matérialiste, et travaille à ramener, par l'exposition de doctrines plus saines, cette noble intelligence aliénée. Le pasteur, ainsi qu'un menuisier qui fait partie de la caravane, appartient à la rédaction d'une revue antiromantique. Les tètes s'échauffent; entre le poète Holder et le chimiste d'une part, le pasteur et le menuisier de l'autre, l'orage menace d'éclater, lorsque le poète antiquaire Haselhuhn s'avise par bonheur d'intervenir.
Si, au dire de Kerner lui-même, ce petit livre n'est partout qu'allusions, si les types ont vécu et vivent encore, de ces silhouettes qui défilent derrière le rideau poétique à la manière des ombres chinoises, je soupçonne fort ce maître Haselhuhn, qu'on fait asseoir, à cause de sa corpulence énorme, sur le siège du cocher, afin qu'il serve de contre-poids aux bagages, je le soupçonne d'avoir certaine parenté avec un digne écrivain du nom de Conz, qui donna, comme nous l'avons vu, à Justin Kerner les premiers conseils littéraires, et joua entre les classiques et les romantiques de l'Allemagne le rôle un peu niais du conciliateur de la voiture,
DE LA POÉSIE LYRIQUE. Ii9
Chose étrange, dans ces ébauches singulières où le comique touche parfois au burlesque, jamais le sentiment n'abdique* C'est la physionomie originale de Kerner d'avoir en soi la poésie inhérente, infuse, de ne pouvoir s'en départir un seul instant ; même lorsqu'il côtoie la réalité du plus près, lorsqu'il s'attache à reproduire des personnages, des événements non plus imaginaires, mais véritables, existants, d'une authenticité pour ainsi dire quotidienne, Kerner idéalise ; sérieux ou comique, rêveur ou bouffon, il idéalise toujours. Par un secret merveilleux qu'il possède seul peut-être avec Novalis parmi les Allemands, au moment où l'on s'y attend le moins, il perd la pesanteur terrestre, et vous le voyez, essence éthérée et poétique, flotter librement dans l'azur. Quels que soient les personnages réels qu'il adopte, les eût-il encore plus connus et pratiqués, il sait leur inoculer dans les veines, au lieu de sang, un baume surnaturel qui répand sur leur front une sérénité divine, une jeunesse inaltérable, comme fait pour Mignon le médecin de Wilhelm Meister,
Voyons maintenant la fantaisie de Kerner, le motif élégiaque et vaporeux du livre ; suivons le poëte dans ce voyage nocturne qu'il fait sur le fleuve, en société d'une jeune harpiste aveugle, de compagnons et de jeunes filles qui se rendent à la foire prochaine; rêverie mélodieuse où sont esquissés à traits rapides lar plupart des personnages familiers au lied du moyen âge ; fond romantique d'où se détachent çà et là de mélancoliques et sentimentales figures, entre autres cette singulière jeune fille de la mer du Nord, et ce pauvre garçon meunier appelé à la guerre, et qui s'est séparé de sa bien-aimée avec le pressentiment qu'il tomberait le premier sur le champ de bataille.
« En ce moment les rochers gigantesques reparurent. — Dieu te garde! Dieu te garde ! vociférèrent les mariniers,. et l'écho répondit : Dieu te garde !
Echo, écho du Talion et des bois, Va saluer mon trésor mille fois !
s^ écria le garçon meunier, que nous avions pris avec nous; et récho répéta « mille fois» intelligiblement. -- Orçà, ne perdons pas à dormir cette belle nuit; debout, jeunes filles, debout! dit un chasseur de la compagnie; il s'agit maintenant de chanter. — Et les jeune filles, déjà presque assoupies, se levèrent, moitié souriant, moitié boudant. La virtuose aveugle accorda sa harpe. -^ Bravo! reprit le garçon meunier, entonnons tous un lied de voyage.
lîO ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
— Non, plutôt des lieds qui parlent de la nuit, des fleuves el delà mer, de vrais lieds à chante^Ml^ un bateau, dit le marinier. Et nous commençâmes ainsi quMl suit, au battement des rames, aux sons de la harpe qui nous accompagnait :
Cétait au mois de mai : les belles jeunes Ailes De Tûbingcn dansaient sous les vertes charmilles;
Elles dansaient, dansaient en leur croissante ardeur, Autour d'un frais tilleul, dans la vallée en fleur.
Un jeune homme étranger, de superbe apparence, Vers la plus belle vierge en souriant s'avance,
Lui présente la main, et couvre ses bandeaux D'une verte couronne à la couleur des flots.
— Jeune homme, la pâleur de ta main, d'où vient-elle?
— Dans le fond du Neckar il fait si froid, ma belle !
— O jcnne homme! d*où vient qu'il est glacé, ton brtst
— La chaleur du soleil sous l'eau ne plonge pas.
Loin, bien loin du tilleul, il l'entraîne, il l'entratnc.
— Jeune homme, laisse-mol ; quelle angoisse est la mienne !
Par sa taille élan^'ée il la saisit soudain.
— Te voilà, belle enfant, la femme de l'Ondîn.
Toujours dansant, il plonge au sein des eaux profondes.
— O mon père ! ô ma mère ! ù mes compagnes blondes 1 —
Et lui donne pour chambre un palais de cristsl.
— Adieu, mes blanches sœurs dans le vallon natal !
<f Maintenant laissez, que je chante un lied d'amour et d'adieux, dit la jeune fille à la harpe. Elle accorda sa harpe, puis elle et le garçon chantèrent :
« — Qui te rend, bien-aimé de mon cœur, la joue ainsi pâle? Qui te mouille ainsi de larmes ?
«—0 chérie, chérie de mon cœur! j'ai tant de peine! il me faut aller loin d'ici, bien loin, au delà de la mer.
a — Et si tu t'éloignes ainsi, là-bas, au delà de la mer, tu trouveras une autre bien-aiinée. Chéri de mon cœur, adieu !
«— Des milliers d'étoiles étincellent au pavillon céleste; mais nulle d'entre elles ne plaît comme la lune.
«—Bon ; prends seulement cet anneau, cet anneau d'or, et, s'il le devient trop étroit, jelte-lc dans la mer.
«— Mets encore cette fleurette sur ton cœur palpitant,, et, quand elle ne s'exhalera plus, ta douleur aussi sera passée. »
« Le liL'd convint aux jeunes filles^ el, dès la troisième strophe, elles se mirent à chauler eu chœur.
«Maintenant, dit le garçon meunier, entonnons toub ensemble le
DE LA POÉSIE LYRIQUE. iU
lied du sire de Haide (l): la mélodie a.queique chose d'étrange, et c'est aussi un lied de mateIots.«w
«La jeune fille accorda de nouveau sa harpe, et tous, d'une voix grave, aux battements monotones des rames, chanlèreuten chœur le lied qui suit :
Dites, sire de Halde, dites.
Pourquoi ce long vêtement blanc!
— > Là-haut, sur ces hauteurs maudites^ La roue, hélas! déjà m'attend. — -
Et ta femme, où donc, capitaine, Est-elle quand tu vas mourir!
— Sur la mer, sur la mer lointaine, Elle vogue pour son plaisir. —
Vers la hauteur patibulaire Le convoi défile en chantant; Deux corbeaux volent par derrière. Deux autres volent par devant.
— Sombres messagers de l'espace ^ne fois repus de ma chair, Allez tout raconter, de grâce,
A ma femme errante sur mer. —
La lune éclaire, l'çir est tiède, Le vaisseau glisse doucement ; La femme du sire de Haide Prend le frais avec son galant.
— "Voyez- vous, au feu des étoiles, Voyez-vous ces sombres oiseaux!
Ils vont s'abattre sur les voiles.
J'ai peur; arrêtez, matelots!
— Hurrah ! hu ! hu ! funèbre race !
Délogez, hôtes de malheur 1 — Mais eux ne bougent pas de place.
-«- Arrêtez, matelots, je meurs !
Le premier laisse choir la jambe, Le second un doigt tout sanglant^ Le troisième un œil noir qui flambe, Et le quatrième une dent.
La lune éclaire, l'air est tit de, Le vaisseau glisse douremcnt:
La femme du sire de Haide Gît morte aux bras de son galant!
Immédiatement après son voyage,* Kerner sl^tablit pour quelque temps à Wildbad en qualité do médecin des eaux, puis de
1 Jferr von ckr Haidi; le n.ol à mot vo. drait : Sire de la Brui/crc.
in ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
là se rendît à \V"elzheim. Au milieu des travaux scientifiques, des observations médicales, qu'il publia pendant son séjour en ces deux petites villes, remarquons déjà certaines poésies lyriques imprimées, tant avec Uhland dans le Dichterwald qu'ea d'autres recueils littéraires de Tépoque.
De Wildbad et de Welzheim, Kerner se transplanta d*abord à Gaildorf, plus tard à Weinsberg, non sans quelque regret de ces grands bois de sapins, de ces lacs solitaires et bleus perdus dans les crevasses du granit, de tout ce beau pays romantique dont il s'éloignait * ; ce qui ne l'empêcha pas cependant de plonger, avant peu, dans ce sol nouveau des racines plus profondes qu'il n'avait fait partout ailleurs. Il bâtit au pied de la Weibertreue sa maisonnette hospitalière sous de verts ombrages; puis ayant pris pour femme une jeune fille qu'il adorait, trois beaux enfants lui vinrent, qu'il voyait avec amour s'ébattre çà et là joyeusement *. La Weibertreue fut mise en honneur et restaurée ; une ère lyrique s'ouvrit, ère de légendes et ae bons vieux récits*où ne manquaient jamais de figurer les exploits glorieux de Weinsberg pendant la guerre des paysans, tout cela sans préjudice d'excellents écrits scientifiques aujourd'hui encore estimés ; car, avec Kerner, le poëte v^t le docteur marchent de front, et il n'est pas rare de les voir écrire sous la dictée l'un de l'autre, dans ces expériences magnétiques surtout auxquelles notre docteur ou notre poëte, comme on voudra, commença à se livrer de corps et d'âme,'peu après son installation dans le pays de la célèbre héroïne du drame de Henri de Kleist *. De l'observation des cas simples, tels qu'il les décrit lui-même dans son Histoire de deux somnambules, il en vint à. des spéculations plus hautes, et finit, grâce à la visionnaire de Prevorst, par
1 Gedichle, p. 67.
î Gedichte, Zueignung.
' » Kaelchen von Heilhronnt Heilbronn, à deux lieues de Weinsberg. En cette partie du sud de TÂllemagne, le tnagnétisine nage dans l'air. A défaut de cet instinct irrésistible qui l'entratne à rechercher surtout dans la science le transcendant, le mystique, le surnaturel, avec une imagination comme la sienne, Justin Kernrr devait en être amené là par les pliénomènes singuliers qui frappèrent ses yeux dès les premiers jours. Il semble, en eiTet, que cette contrée de Heilbronn ait re^ le don du ciel de produite des sujets magnétiques; les exemples qu'on pourrait citer s'offrent en foule. Privilège bizarre pour un pays, et qui du reste ne date pas d'hier, puisqu'ji quatre siècles de distance la célèbre Kaetchen, l'héroïne cataleptique de Kleist, et la visionnaire de Kerner s'y ren* contrenti
s*élever à l'apogée d?s expériences magnétiques, et trarersor librement, à la suite de sa cataleptique, les plaines où s'agitent Vagathodemon et le kakodemon.
A propos de la Weibertreue, nous citerons en passant une douce et touchante anecdote qui se rattache à ses annales contemporaines. Il ne s'agit, cette fois, ni du comte Éberhard ni d'un margrave du Rhin, mais d'un poète mort à la fleur de l'âge, du chantre élégiaque de la Belle Meunière , et l'anecdote, pour sa mélancolie, vaut la plus ancienne légende. — Wilhelm Millier, déjà épuisé par cette maladie de langueur et de consomption qui le mit au tombeau, devait, en revenant d'une promenade sur les bords du Rhin, visiter dans spn ermitage le solitaire de Weinsberg. L'entrevue avait lieu le lendemain, et Justin Kerner, voulant rendre un hommage triomphal à son mélodieux confrère, dont les Poésies grecques faisaient alors grand bruit en Allemagne, imagina de hisser l'étendard hellénique sur le plus haut point de la Weibertreue. On arrache un jeune arbre du jardin, une toile est bientôt trouvée, il ne re^te plus qu'à la badigeonner aux couleurs nationales du pays de Tyrtée et de Botzaris; grand embarras pour notre poëte, qui n'a jamais ouvert un livre de blason, et.- qui, si on excepte le drapeau de Wurtemberg, n'en conrtaît pas d'autre sur la terre. N'importe, en pareil cas l'intention est tout. A défaut du véritable on compose un pavillon de fantaisie, champ d'azur et d'argent, croix de sable brochant sur le tout; les hôtes qu'on attend n'en demanderont pas davantage. On était alors au commencement de l'automne. Vers le soir le vent du sud se leva, et la pluie, en tombant à flots, lava tellement sur le pic du donjon l'étendard improvisé, qu'à l'aube naissante toute espèce d'azur avait disparu de ses plis; et, dans la matinée, lorsque Wilhelm Millier arriva, la première chose qu'il aperçut fut, ô lugubre étendard! cette croix noire sur un linceul blanc qui flottait à son intention au sommet de la tour. Du drapeau grec, tel que Justin" Kerner l'avait imaginé la veille, les caprices du ciel venaient de faire le pavillon de la mort, la bannière des funérailles, triste présage qui, du reste, ne tarda pas à s'accomplir. Wilhelm Millier quitta Weinsberg l'âme frappée. Il avait voulu, malgré toutes les représentations qu'on lui adressa, consulter la visionnaire de Prevorstque Justin Kerner traitait en ce moment. Ce qui se pa&sa entre la cataleptique et le poëte languissant, on ne l'a jamais su.
12i ÉCniVALNS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
Le fait fst que la femme de Wilhelm Muller remarqua chez lui, après l'entrevue, une exaltation inusitée et qui la surprit douloureusement. Comme on s'en retournait, tout le long du chemin^ le pauvre pcëte ne fit que parler de la somnambule, et, lorsqu'il rentra dans sa maisonnette de Oessau, ses amis sentirent s'évanouir leur dernier éclair d'espérance. Il avait cette résignation douce et mélancolique, cette sérénité souffrante que respirent les âmes pures au moment de s'envoler à Dieu. « Maintenant, disait-il un jour, la veille de sa morl, au baron de Simolinn, dont il avait combattu autrefois les idées sur le magnétisme, maintenant je suis entièrement de ton avis, mais je tai dépassé; il te manque, à loi, l'initiation : pour l'avoir complète, il faut te rendre à Weinsberg, là tu t'enfretiendras avec les Esprits qui sont au-dessus de nous. » Savait-il donc, lorsqu'il parlait de la sorle, qu'il touchait déjà de si près au seuil du monde invisible? Citons ici le sonnet que Justin Kerner a consacré depuis à la mémoire de cette visite :
«Tu vins à moi, étoile dans la nuit calme, pour disparatlre au retour du soleil; ni les douces chansons, ni les blessures d'ilcllas n^occupèrent alors notre causerie ou notre muette pensée.
«Non; les heures rapides du terrestre songe, le jour du réveil intérieur, le jour où Ton se reverra dans la gloire d*un meilleur monde, voilà ce que nos esprits se dirent l'un à Tautre en leur étroit commerce.
« Le malin se leva, et dans le voile du brouillard je vis ton image pâle flotter; je vis, du haut de Tantique tour, se balancer rétcndard funèbre.
«Les cloches tintaient la fête du dimanche; mais moi, ^lans mon âme, j'entendais vibrer une voix qui me disait : Adieu ! adieu ! au revoir dans uue autre vie ! »
la Visionnaire de Prevorsl.
Revenons à la Visionnaire.
Le livre de Kerner est l'histoire d'une de ces malheureuses créatures chez lesquelles la maladie, les souffrances morales, ou bien (et c'est ici le cas) une disposition héréditaire, innée, ont tué le corps. L'équilibre rompu, on devine ce qui en résulte : plus l'élément charnel disparaît et s'efface, plus le spirituel grandit, plus rayonne et flamboie, dans le globe chaque jour
DK LA POESTR LYIUQUE. 125
moins opaquo, la mystique clarté de Van Helmont et de Jacob Bohm. Qu'arrive- t-il? Les nerfs finissent par devenir le principe unique de l'existence, Kerner dirait l'esprit des nerfs. Le merveilleux abonde dans ce livre, le merveilleux en tant que révélation des secrets de cette vie intérieure, en tant que recherches et vues nouvelles sur un monde'd'Esprits en rapport continuel avec le nôtre. Cette vie intérieure, dont parle Kerner, s'agite en nous non-seulement durant le sommeil magnétique, mais dans l'activité réelle de l'existence; si nous ne la sentons plus guère, si nous sommes désormais inhabiles à déchiffrer ses nombres substantiels et profonds, c'est que le tumulte du monde extérieur nous en empêche jusqu'au jour où, le monde extérieur s'effaçant , l'esprit se sent irrésistiblement attiré vers le cercle intérieur, et contemple, souvent trop tard, ce qui s'y passe.
« Seriez- vous perdu encore davantage dans le tourbillon de la vie extérieure, vous appliqueriez-vous mille fois à ne chasser que les phénomènes du dehors, il viendra une heure, et fasse le ciel que ce ne soit pas la dernière de votre existence! une heure de désespoir et de larmes, où, précipité tout à coup du faite du bonheur terrestre, vous resterez seul dans Tablme, seul dans rabattement el le repentir. Alors vous chercherez en vous cette vie intérieure, cette vie oubliée peut-être depuis votre enfance, et qu'il vous arrivait d*entrevoir çà et là dans vos songes nocturnes, mais sans en comprendre le sens. Combien ont eu cette destinée, et combien l'auront encore, qui se promènent au soleil, le visage épanoui, et mettent tout leur fond dans les vanités de ce monde! Et naguère n'entendais~je pas l'un d'eux s'écrier, dans le râle de la mort : « La vie a déserté le cerveau, elle est toute dans l'épigastre ; je ne sens plus rien de mon cerveau, je ne sens ni mes pieds ni mes bras, mais je vols des choses inénarrables auxquelles je n'ai jamais cru! C'est une autre vie. » Et, disant ces mots, il expira (1). »
Dans le Wurtemberg, non loin de Lbwenslein, sur le plus haut pic du Stocksberg, à dix-huit cent soixante-dix- neuf pieds d'élévation au-dessus de la mer, est situé, au milieu d'une ceinture de bois et de forêts, dans le plus romantique isolement, le petit village de Prevorsl. Là naquit, vers 1801 , une femme chez laquelle se manifesta dès la première enfance une sorte de vie intérieure, étrange, singulière, et dont les phénomènes forment le sujet du livré de Kerner. Frédérique Hauffe, la fille du fores-
1 Die Sekerinnvon Prevornf, Krster. Theil., s. 4.
120 r:cr.iVAi]\s et poètes de l»allemagne.
lier de la contrée, fut élevée selon les conditions du lieu et de sa position, c'est-à-dire avec simplicité et sans nulle recherche. Accoutumée à l'air vif de la montagne, au froid rude et tenace de ces pays escarpés, elle semblait, heureuse enfant, ne demander qu'à vivre et à s'épanouir sur le rocher ou dans la forêt, au milieu de ses sœurs, lorsqu'on«rem arqua chez elle les premiers symptômes d'un force surnaturelle, d'une puissance de pressenliment qui se révélait la plupart du temps par des songes prophétiques. Un déplaisir, une réprimande amèrement endurée, suffisaient pour mettre en mouvement cette vie de l'âme, qui dès lors n'attendait plus que le repos nocturne pour entraîner la pauvre enfant en ses abîmes les plus profonds, où passaient et repassaient à ses yeux des spectres, des images pleines de leçons et d'avertissements, des ombres presque toujours fatidiques. Les influences sidérales agissaient aussi déjà sur elle irrésistiblement; l'onde et les métaux l'imjiressionnaient. On conçoit quelle épouvante sacrée, quelle terreur superstitieuse dut s'emparer de cette honnête famille de montagnards, au spectacle d'une aîTection semblable, de ce sens intérieur, spirituel , qui se développait de jour en jour, aussi normal désormais, aussi peu facile à retenir en son élan, que la croissance du corps. Cependant, conlme il fallait pourvoir à l'éducation religieuse de Frédérique, on l'envoya à deux lieues de là, à L6wenstein, où demeurait son i^rand-père.
Le vieillard avait coutume d'emmener Frédérique en ses promonades, et bientôt il s'aperçut que cette enfant, si éveillée au i;rand air, si heureuse de courir dans Jes bois et le pré, lorsqu'elle arrivait à certaines places, s'arrêtait tout à coup, devenait pâle et frissonnait. Le bonhomme commença par ne rien comprendre à la chose, jusqu'au jour où il observa que les mômes sensations se renouvelaient chaque fois que sa petite-fîlle entrait dans une église où se trouvaient des sépultures. En pareil cas, la pauvre enfant n'y pouvait tenir, et se réfugiait en toute hâte sous le portail. Inutile de dire que des répugnances non moins invincibles la soulevaieo^ dans les environs d'un cime-^ tière, le champ des morts eût-il été du reste encore éloigné de quelque distance, et si bien caché par les touffes d'arbres ou les accidents du terrain que les yeux n'eu pouvaient découvrir vestiges.
Cette malheureuse disposition à voir sans cesse et partout des
Esprits ^o fil qu'empirer par le mariajço. La médecine ne comprenaijl*î)lus rien h cet élat contre lequel tous les traitements avaient échoué. Elle, cependani, languissait et dépérissait de jour en jour; plus de sommeil, ses longues nuits se passaient dans les sanglots et les extases. Une faiblesse mortelle l'accablait, et l'approche d'un être humain la jetait dans l'épouvante et la convulsion. Elle allait mourir, lorsqu'après avoir tout essayé, jusqu'aux expériences magiques, sympathiques, jusqu'aux exorcismes (un moment on l'avait crue sous une inQuence démoniaque), sa famille la conduisit à Weinsberg, et, tentant une dernière chance de salut, la remit entre les mains du docteur Kerner, déjà célèbre dans le pays par ses recherche^ suç le.80oinambulisme et-ses spéculations magnétiques. , .
Une fois Kerner en possession de sa cataleptique, îl ne la a^iûe plus d'un seul instant; il la surveille, il l'observe, il Tétum^, il écrit presque sous la dictée de cette organisation dé sonsrtîve ; pas un mot, pas un geste, pas une divagation de la visfonnaire, dont il no prenne note pour la recueillir ensqite et la çonjmenter dans son livre, résumé curieux de tous les rêves» de tous les pressentiments, de toutes les émotions surnaturelles qui ont agité jusqu'à sa mort cette malheureuse créature ; tristes annales, en vérité, quand on songe à la condition cruelle que fait la société moderne aux infortunés de cette espèce! Encore Tantiquité avait pour eux une sorte de vénération mystique; et ce culte sacerdotal dont ils étaient l'objet, s'il ne pouvait s'appeler une compensation aux douloureuses conséquences d'une susceptibilité maladive incessamment éveillée, du moins les aidait à prendre leur sort en patience, et, si j'ose le dire, abondait dans le sens de leur infirmité, en les tenant à l'écart d'un monde où l'état magnétique les empêchait tie vivre. L'état magnétique, devenu désormais une expérimentation presque banale, une science en règle ayant ses adeptes et ses détracteurs, une chose que les incrédules peuvent toucher du doigt et dont les cliarlatans trafiquent, était alors un mystère sacré dans le sanctuaire des dieux, un délire sublime que le prêtre irritait aux fumigations du laurier de Castalie et qu'il exploitait au profit de sa politique. On élevait alors les somnambules dans les cellules du temple, au fond du tabernacle, où ils vivaient en reclus solitaires, dans un demi-jour favorable à l'extase, dans le solennel recueillement de la majesté divine. Dans l'antiquité, le
1Î8 ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEiMAGXK.
somnambiisisme porte avec lui un caractère gramiioso; il est politique, il est social et sacré, il préside aux conquêtes des peuples, aux progrès de la civilisation ; au camp de Saûl, au sanctuaire de Délcs, partout il s'interpose entre l'homme et les dieux, partout il inter\'ient clans les a.Taiies humaines comme une voix intelligente, inspirée, comme une voix d'en haut. L'observation moderne, en ôtant à l'état magnétique son illuminisme révélateur, son appareil mystique et sacerdotal, ne s'est guère préoccupée, on le pense, de la condition misérable qu'elle créait à ces organisations à part, errantes désormais, sans abri, sans asile, au milieu d'une société qui ne les comprend plus. Du moment que le fait social devient un fait individuel, isolé, un simple cas critique, il n*y a de refuge pour la pythie chassée du t?mple que la maison des fous. Je me trompe, une dernière ressource, un moyen suprême restait encore, que la cupidité de notre temps ne pouvait manquer d'employer. L'état magnétique, devenu, comme nous disions, un fait individuel, isolé, en dehors de la conservation commune, fut mis en demeure de potirvoir à ses propres besoins; le somnambulisme fut érigé en industrie, on en trafiqua, et nous eûmes ces malheureuses filles que l'Esprit visite à jour et heure fixe, ces cataleptiques de contrebande toujours prêtes à dépenser leur inspiration en menue monnaie d'ordonnances et de recettes. Cependant, parmi les sujets excentriques dont nous parlons, il s'en est rencontré plus d'une fois de sincères, dhonnêtes, et qui descendent, sans trop de bâtardise, de la sibylle antique; témoin la Frédériquc de Kerner, cette malheureuse créature condamnée, du berceau à la tombe, à vivre entre deux éléments qu'elle finit par ne plus distinguer l'un de l'autre» les pieds dans la réalité humaine, l'esprit dans la contemplation et l'extase, épouse à la fois et visionnaire. Quel sort que celui d'une organisation pâœille ayant à se développer dans les conditions de la vie commune, le sort d'une chrysalide poursuivant son éclosion au milieu d'une troupe d'écoliers turbulents! L'un lui souffle dessus, l'autre la remue avec force, un troisième la perce d'une aiguille, et la pauvre j. larve périt lentement sans pouvoir aboutir.
J'extrais de ce livre quelques particularités singulières, quelques observations caractéristiques sur ce sujet longtemps soumis à l'analyse du poëte- docteur, et qu'on ne lira peut-être pas ici sans intérêt.
« Elle avait dans les yeux une lueur étrange, spirituelle, qui vous frappait dès Tabord, et, dans tous les rapports de Texistence, elle était plus esprit que femme. Qu'on se figure Tinstant de la mortdevenu un état permanent, presque normal; un être suspendu par une fixation mystérieuse entre la mort et la vie, et plongeant déjà plus dans le monde qui s'ouvre devant lui que dans Tautro, et Ton aura peut-être une idée assez juste de la visionnaire en tant qu'appartenant à la nature humaine. Et qu'on ne prenne pas ce que j'avance pour une imagination de poëte. Combien d'hommes ne voiton pas auxquels un monde nouveau se révèle à l'instant de la mort, un monde dont ils racontent aux assistants les apparitions surnaturelles! Eh bien! prolongez pour un être humain ce moment qui chez les mourants n'est qu'un éclair, et vous aurez l'image de cette visionnaire ; mais, je le répète, ce que* je dis est l'absolue vérité, la vérité pure et sans alliage poétique...
«En fait de culture intellectuelle, Frédérique n'en avait reçu aucune ; elle en était restée là-dessus aux simples dons de la nature, n'avait point appris de langue étrangère, et, comme on le devine, ne savait pas un mot d'histoire, de géographie, de physique, et de toutes les sciences qu'on ignore d'ordinaire dans cette condition. La Bible et un livre de cantiques faisaient, pendant ses longues années de souffrance, son unique lecture. Quant à sa moralité, elle était sans reproche. Pieuse, mais sans affectation, elle avait coutume do rendre grâce à Dieu de la résignation qu'il lui donnait dans la douleur, ainsi qu'on peut le voir par les vers suivants qu'elle écrivait dans son sommeil :
(( Dieu puissant, que ta miséricorde est grande ! Tu m'as envoyé la foi et l'amour, mes seules forces dans l'excès de mes maux. Dans la nuit de mes angoisses, je m'étais laissée aller jusqu'à souhaiter le repos dans une mort prochaine, lorsque la foi est venue, énergique et profonde, lorsque l'espérance est venue et l'amour éternel, pOurclore mes paupières terrestres. volupté! mes membres gisent morts, et dans mon être intérieur une lumière flambe, une lumière que nuldansla vie réelle ne connaît. Un# lumière? Non, une illumination divine!»
« Il lui arrivait aussi, mais seulement lorsque les souffi'ances devenaient plus cruelles et dans le paroxysme de l'état magnétique, de composer des prières en vers. En voici une qui m'a paru digne d'être citée :
«Père, exauce-moi, exauce ma prière ardente! Père, je t'invoque, ne laisse pas mourir ton enfant ! Vois ma douleur, mes larmes, £ouffle-raoi l'espérance dans le cœur, apaise mon désirlanguissant. Père, je ne te laisse pas, bien que la maladie et la douleur me consu-
ment, et que la lumière du printemps ne brille plus pour moi qu'à travers nii nuage de larmes.»
« Gomme à cette époque Je m'oecupais déjà de poésie, la première idée qui dut naître fut que la visionnaire avait reçu de mon influence magnétique rinoculatiou de ce talent, opinion du reste assez vraisemblable, et de laquelle je me serais rangé, si un fait plus puissant que toutes les induclions n'était venu la contredire. Frédérique avait en elle le don poétique avant même de m*avoir jamais rencontré. L'état magnétique développe dans Têtre intérieur la force de rimer *, de voir et de guérir.
« Longtemps avant qu'on Teût amenée ici, la terre avec ses habitants n'était déjà plus rien pour elle. Pauvre femme! il lui fallait ce que nul mortel ne pouvait lui donner : d'autres cieux, une autre atmosphère, d'autres substances; elle appartenait à un monde invisible; elle-même à moitié esprit, elle appartenait à cet état qui succède à la mort et qui dès ce monde était le sien.
(( Si l'afTection eût été prise à temps, peut-être aurait-on pu rendre cette malheureuse créature aux conditions de la vie humaine ; mais, lorsqu'elle me tomba dans les mains, cinq ans avaient déjà passé sur son organisation maladive et brisée, cinq ans d'épreuves douloureuses, d'émotions incessantes, d'ébranlements surnaturels, et la vie magnétique avait pris. son pli. Cependant, à force de soins assidus et de ménagements, j'étais parvenu à ramener au plus haut degré dans son être intérieur, l'harmonie et la lucidité. Elle vécut à Weinsberg, ainsi qu'elle avait coutume de le dire, les jours les plus heureux de sa vie spirituelle, et la trace lumineuse de son apparu lion parmi nous ne s'effacera jamais.
«Son corps n'était guère pour elle qu'un voile transparent jeté autour de son esprit. Elle était petite, elle avait les traits du visage orientaux, et ses yeux, à travers de longs cils épais et noirs, dardaient le regard perçant des visionnaires. Fleur du soleil qui ne vivait que de rayons î
«Frédérique avait dans le monde invisible un gardien mystérieux, chose du reste assez comnjune à tous les somnambules ainsi qu'aux êtres qui vivent beaucoup de la vie intérieure. Socrate, Plotin, Hiéron, Cardan, Paracelse et tant d'autres dont le nom m'échappe, entretenaient commerce avec un esprit familier. «On en viendra un jour à démontrer, dit Kant dans ses Rêves d*un Visionnaire^ que l'àme humaine vit, dès cette existence, en une communauté étroite, indissoluble, avec les natures immatérielles du monde des Esprits^ que ce monde agit sur le nôtre et lui communique des impressions
1 Rimer dans le sens de dichten , avec plus d'extension créatrice que notre langue n'en accorde au mot. Avant Ktrner, le symbolisme antique n'a-t-il pa^ fait d'Apollon le dieu des poètes, des visionnaires et des médecins?
DE LA POÉSIE LYRIQUE. I3l
profondes dont rhomme n'a point conscience aussi longtemps que tout va bien chez lui. » Tavais dans ma maison une servante auprès de laquelle Frédérique voyait toujours flotter le spectre lumineux d'un enfant de douze ans environ ; jMnterrogeai cette flUe pour savoir si elle avait jamais eu quelqu'un de cet âge dans sa parente, elle me répondit que non, et, quelques jours après, m'avoua qu'en y réfléchissant, elle s'était souvenue d'un petit frère mort à trois ans et qui tout juste en aurait eu douze alors. »
Plus loin, dïins le second volume, la visionnaire de Kerner explique ainsi cette singulière croissance d' outre-tombe :
« J'interrogeai une fois l'Esprit et lui demandai si véritablement on pouvait grandir encore après la mort, comme semblaient l'indiquer différentes apparitions d'êtres enlevés à la vie dès leur première enfance et que je retrouvais avec la taille et le développement d'un âge plus avancé. Et l'Esprit me répondit : Oui, lorsqu'il arrive à un être de quitter la terre avant d'avoir atteint sa croissance complémentaire. L'âme se forme alors peu à peu une enveloppe qui grandit ensuite jusqu'au volume qu'elle aurait eu ici-bas. Celteenveloppe est, d'ordinaire, chez les enfants d'une transparence lumineuse et semblable au corps des saints. »
Suivent les théories mystiques de la visionnaire sur cette croissance ultérieure :
« L'Âme d'un enfant, arrêtée avant sa croissance, doit nécessairement se développer au delà de cette vie, d'abord parce qu'elle est en état de pureté, ensuite parce que la force plastique de l'esprit des nerfs n*a pu encore, dans un enfant, atteindre son type, qui est d'être parallèle à l'a me.
<c Cette faculté de converser avec les Esprits était commune à la plupart des membres de la famille de Frédérique; son frère surtout l'avait , bien qu'à un moindre degré et sans qu'on pût remarquer chez lui les phénomènes cataleptiques qui se manifestaient chez la visionnaire. Ainsi je l'ai souvent entendu raconter plusieurs apparitions simultanées qui l'avaient frappé avec sa sœur. Un jour, comme nous causions, il s'interrompit tout à coup en s'écriant: « Silence! un Esprit vient de traverser cette chambre pour se rendre chez ma sœur. » Et presque au même instant, nous entendîmes Frédérique qui s'entretenait avec le fantôme.
« Les personnes qui veillaient dans la chambre de Frédérique, lorsqu'une apparilion survenait, en avaient le sentiment par des rêves étranges, dont elles parlaient le lendemain. Glioz d'aulres, la venue des Esprits excitait un malaise général, une suffocation, par^ fois des tiraillements dans l'épigastre qui allaient jusqu'à d'ef-
frayantes syncopes. — Frédérique prétendait aussi qa*aux organi* sations nerveuses qui recherchent le commerce des Esprits, Thiver est un temps plus favorable que Télé , Thomme vivant davantage en lui-môme pendant Thiver, et concentrant dans le foyer intérieur des facultés quMl dissémine aux beaux jours. Une chose certaine, c'est que la vie tellurique domine alors, et que Tépoque des appa« filions date sutoutdu solstice d'hiver, sohUtiumhiemale, De là, dans les livres saints, le sens mystique do TAvent, et de ces douze nuits, à partir de Noël jusqu'au 6 janvier, qu'on désigne comme la période que les Esprits affectionnent.
a La plupart du temps, ces Esprits menaient avec eux des bruits appréciables aux oreilles des personnes qui se trouvaient là par hasard. C'étaient d'ordinaire comme de petits coups secs frappés sur la muraille, lestablesouleboisdulit. Tantôt on croyait entendre des pas sur le carreau, tantôt vous eussiez dit le tâtonnement d'un animal, le bruissement d'une feuille do papier, le roulement d'une boule. Par instants, c'était comme un bruit de sable qu'on tamise ou de cailloux qu'on jette, bruit qui ne laissait point d'être accompagné d'effet ; une fois, entre autres, d'énormes plâtras se détachèrent du plafond et tombèrent à mes pieds. Il est à remarquer que ces bruits ne s'entendaient pas seulement dans la chambre de la visionnaire, mais dans toute la maison , et principalement dans mon appartement, qui se trouvait juste à l'étage au-dessus. Tant que durait la rumeur, Frédérique , d'ordinaire , ne voyait rien ; l'apparition ne commençait pour elle qu'un moment après. Moi-même, je me souviens parfaitement d'avoir vu un Esprit à la place que Frédérique m'indiquait. Je ne dirai pas que j'en aurais pu, comme elle, défmlr la figure et les moindres traits; c'était plutôt pour moi une forme grise et incertaine, une colonne vaporeuse de la grandeur d'un homme, debout au pied du lit de la visionnaire, et lui parlant tout bas. J'appris ensuite par Frédérique que cet Esprit la visitait ce jour-là pour la troisième fois. Consultez les récits des autres visionnaires, et vous serez étonné de les voir tous s'accorder avec ce que rapporte la cataleptique de Prevorst touchant cesbruits qui d'ordinaire accompagnent les apparitions surnaturelles, et qu'il faut prendre peut-être pour de malicieuses espiègleries de ces Esprits, qui, fort bornés du reste dans leur manière d'agir sur le monde sensible, s'évertuent à marquer leur présence par quelque phénomène singulier, chaque fois qu'il leur arrive de forcer les limites de notre cercle sohiire. Frédérique prétendait aussi que plus un Esprit est sombre et ténébreux, plus il possède en lui la faculté de se manifester par le tapage cl ces manœuvres fantastiques; car, disait-elle, ils ne peuvenrallcindre que |)ar l'esprit des nerfs à des résultats semblables, et c'cât surtout chez les Esiu'its encore peu avancés dans la pu.
riGcalion qu'il domine. Cet esprit des nerrs, invisibleaux yeux comme l'air, apparlieut, en tant que substance élbérce, aux forces de la na« lure, à ses forces organiques 4)lulôt que physiques. L'esprit des nerfs comprend en lui le principe énergique, intense, de Tuctivilé que nous nous sentons. Nos muscles ne seraient qu'une chair inerte, si la puissance organique de Tesprit des nerfs ne les poussait à la contraction. La force de résistance que nous développons lorsqu'il nous arrive de gravir une montagne ou de soulever un fardeau vii'Ul en droite ligne, uon pas des muscles, mais de l'esprit des nerfs, qui leur communique son énergie, car l'aptitude des fibres à se contracter ne saurait en aucune façon passer pour une force. A l'instant seulement où l'esprit imprime aux fibres la volonté, la force de contraction se manifeste. Or, tant que nous n'entrons en rapport avec Tobjectivilé que par l'intermédiaire d'un corps, il est tout ï^imple que l'énergie de cet esprit des nerfs n'éclate que par lui. Cependant il pourrait se faire (et c'était la théorie de la visionnaire) qu'à la chute du corps celte puissance organique supérieure, essentielle, s'unit dans l'air à un principe spirituel, et parvint de la sorte à agir sur le monde sensible et la matière, et par conséquent à produire des phénomènes physiques du genre de ceux dont nous avons parle.
« Voilà par quels arguments je voudrais combattre les incrédules qui s'étonnent et vous demandent, le sourire sur les lèvres, comment il peut arriver qu'un Esprit ouvre une porte, soulève un poids et le laisse tomber? Mais j'oubliais que tout ceci n'est qu'illusion, raillerie et mensonge, que Frédérique n'était qu'une aventurière, et que je ne suis, moi, qu'un imposteur! J'ai visité Frédérique plus de trois mille fois, j'ai passé des heures, des jours entiers à son chevet, j'ai connu ses parents, ses amis, toutes ses relations dans ce monde, elle a vécu sous mes yeux les trois dernières années de sa malheureuse existence, elle est morte dans mes bras, et des gens qui ne l'oat jamais ni visitée, ni vue, des gens qui parlent d'elle comme l'aveugle des couleurs, vont crier ensuite au mensonge, à l'imposture!
« Frédérique ne parlait jamais de ces apparitions sans y avoir été poussée; il fallait la supplier, insister vivement. Quand elle cédait, c'était plutôt i)ar grâce pour moi et les personnes que je lui amenais, et je dois dire qu'elle te faisait alors avec une simplicité, une persuasion intérieure, auxquelles ne résistaient pas les plus incrédules. Elle se sentait souvent si affligée de ce don surnaturel (à cause des bruits calomnieux qu'il éveillait de toutes parts), qu'elle ne se lassait pas de prier Dieu de le lui retirer. Dans ime leClre qu'elle écrivait à un ami se trouve ce passage : « Hélas! que ne suis-je en état d'empêcher que ces Esprits s'occupent de moi et me visitent! iMon état s'alli-geru!lde bouucoup si je pouvais les éloigner, ou seulemeut
184 ÉCmVAIiNS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
savoir que d*autrcs en ont la révélation, ce que je ne souhaite à personne, Dieu m'en garde ! Il y a des moMients où je me sens si seule, si abandonnée, si méconnue de tous les côtés, que je voudrais mourir; cependant je me dis que c'est la volonté du Seigneur, et je me tais. »
n Si Uon pesait les avantages et les préjudices qui peuvent résulter d'une organisation douée de la faculté double de vivre à la fois dans ce monde visible et dans Taulre, dit Kant à peu près dans le même sens 1, on verrait que c'est là un présent du ciel qui ressemble assez à celui dont Junon voulut doter le vieux Tirésias, qu'elle rendit aveugle afin de lui octroyer le don de prophétie! »
(( Quiconque s'approchait de Frédérique trouvait en elle une con^ science religieuse et pure. Le merveilleux s'exhalait de sa bouche avec simplicité, naïveté, candeur, sans qu'elle ait jamais cherché à éveiller le moins du monde l'intérêt ou la curiosité. Elle disait ce qu'elle voyait, ce qu'elle entendait; on allait au fond de la chose, et la chose était vraie. Je ne citerai ni deux ni vingt témoins à l'appui de ce que j'avance, mais tous ceux qui l'ont connue *.
Jamais je n'ai surpris en elle aucun désir de convaincre les gens de la réalité de ses apparitions. « Une semblable croyance, disaitelle souvent, n'importe nullement à la religion, et l'homme n'en a pas besoin pour croire en Dieu. Il me suffit de garder pour moi celte conviction profonde, je n'ai que faire d'y vouloir convertir les hommes, et quand ils appellent hallucination, illusion, délire, cette
1 Kant, Traumen eines Geislersehen»
s Rappelons ici les paroles de Strauss, l'auteur de la Vie de Jésus : « Kcrner me reçut, selon son habitude, avec une bonté paternelle, et ne tarda pas à me présenter à la visionnaire , qui reposait dans une chambre au rez-dechaussée de sa maison. Peu après , la visionnaire tomba dans un sommeil magnétique. J*eus ainsi pour la première fois le spectacle de cet état merveilleux, et Je puis le dire, dans sa plus pure et sa plus belle manirestation. C'était un visage d'une expression souffrante, mais élevée et tendre, et comme inondé d'un rayonnement céleste ; une langue pure, mesurée, solennelle, musicale, une sorte de récitatif; une abondance de sentiments qui débordaient, et qu'on aurait pu comparer à des bandes de nuées, tantôt lumineuses, tantôt sombres, glissant au-dessus de l'ame , ou bien encore à des brises mélancoliques ou sereines s'engouffrant dans les cordes d'une merveilleuse harpe éolienne. A cet appareil surnaturel, aussi bien qu'à ces longs entretiens poursuivis avec des Esprits invisibles, bienheureux ou réprouvés, il n'y avait point à en douter, nous étions en présence d'une véritable visionnaire, nous avions devant nous un être ayant commerce avec un monde supérieur. Cependant Kerncr me proposa de me mettre en rapport magnétique avec elle ; je ne me souviens pas d'avoir jamais senti une impression semblable depuis que j'existe. Persuadé comme je l'étais qu'aussitôt que ma main se poserait dans la sienne, tonte ma pensée, tout mon être lui seraient ouverts, et cela sans retour, lors même qu'il y aurait en moi quelque chose qu'il m'importerait de dérober, il me sembla, lorsque je lui tendis la main, qu'on m'ôtait la planche de deMottS les pieda et que j'allais m*&blmer dans le vide. »
DE L\ rOÉSIK LYRIQUE. ' 135
vie spirituelle à laquelle j'assisle, je nie soumets et les laisse dire. Par malheur, ina vie a été faite ainsi, que je plonge clans ce monde Invisible, et que lui plonge en moi , et que je suis seule à piviidre part à cette existence surnaturelle à laquelle nul ne veut croire, car rien ne s'efface plus vile du cerveau de Tbomme que Tidée de ces sortes d'apparitions et de fantômes. Je le sais |)ar ma propre expérience, il m'arrivait ainsi dans le commencement. »
Il n'est pas en effet d'impression que le tumulte de la vie dissipe plus rapidement. « Cçg impressions, dit Novalis, provoquent, au moment même où elles nous affectent, une inspiration soudaine, une sorte d'état magnétique qui, une fois évanoui, le rapport ayant cessé, laisse le cerveau, instantanément ébranlé, rentrer dans ses anciens droits et reprendre son miroir analytique, au point que nous finissons par nous persuader que nous avons été les jouets d'une illusion. »
Nous ne suivrons pas le docteur dans l'appréciation des différents effets produits parles substances physiques sur le sujet soumis à ses observations, non plus que dans les définitions du cercle solaire et du cercle vital. Nous aimons mieux renvoyer le lecteur à ce livre singulier, un des plus étranges, et, nous pouvons le dire, des plus consciencieusement élaborés qu'on ait jamais produits en pareille matière. Mais qu'il nous soit permis de nous arrêter un instant à cette langue mystérieuse à laquelle, au dire de Kerner, la cataleptique de Prevorst revenait sans cesse dans ses extases, et dont presque tous les êtres qui ont vécu de la seconde vie, Jacob Bohm, par exemple, et tant d'autres inspirés el visionnaires, ont toujours paru si puissamment préoccupés.
« Frédérique parlait, dans son demi-sommeil, une langue bizarre qui semblait avoir quelque rapport avec les langues orientales. Elle disait que cette langue était en elle de nature, que tout homme en avait, au plus intime de son être, la tradition innée, et qu'elle se rapprochait de celle qu'on parlait au temps de Jacob. Cette langue avait son foyer dans les nombres intérieurs de l'homme, et chez elle |cs verbes fondamentaux de l'existence tant intérieure qu'extérieure consistaient dans les chiffres 10 et 17. Cette langue étuit en outre sonore, et dans ses expressions très-conséquente, de sorte qu'en s'y appliquant un peu, on arrivait insensiblement à la comprendre. Frédérique disait souvent que cette langue était la seule qui rendit ses sensations les plus intimes, et qu'elle ne pouvait exprimer quoi que ce fût en allemand sans l'avoir d'avance traduit de cette langue inlé-
Heure. Elle pensait dîms celte langue, mais pas avec la tôte, car celle langue semblait monter des profondeurs d'elle-môme. Aussi, lorsqu'il se présentait des noms, des qualités qui manquaient dans celte langue, éprouvail-elle les plus grandes difficultés, au point de renoncer souvent à lus rendre... Elle ne parlait et nVerivait dans cette langue qu'à Pétât de demi-sommeil : pendant la veille il n'en restait plus trace; mais aussi, chaque fois qu'elle écrivait, le sens des mots lui redevenait clair, et jamais elle ne se démentait dans son style. Voulait-on lui entendre nommer une chose dans cette langue, sans qu'elle fiH disposée à le lliire de sort propre mouvement, il sutli>ait alors de la lui présenter, et le mot se dégageait de son sein. « Ce mot, disait-elle ensuite, a cet avantage sur le nom vulgaire, qu'il contient en lui l'expression des propriétés et de la valeur de la chose. » Ainsi, les noms qu'elle donnait aux gens dans cette langue intérieure résumaient presque toujours leur nature. Les philologues trouvaient dans celle langue des rapports non équivoques avec le cophle, l'hébreu, l'arabe et l'égyptien. Les caractères de cette langue s'alliaient toujours pour Frédérique à des nombres. « Si je. me sers de celle langue intérieure, disait elle, s^ns que ce soit pour exprimer quelque chose de profond et qui m'affecte sensiblement, je me passe de chiffres, mais a!ors il me faut plus de mots et de crochets. Le mot que jo n'affermis pas d'un chiffre est pour moi d'une médiocre importance, il exprime bren ce que je veux dire, mais sans aucune signiOcntion profonde. Le nom de Dieu, par exemple, me parait incomplet, à moins que les chitl'res ne l'accompagnent, car alors seulement il me représente Dieu dans tout son être, il semble que les cbifires illuminent le verbe et vous conduisent dans ses profondeurs. Les nombres sans caraclères me sont au fond plus sacrés que les mots. Dans les circonstances insignifiantes, on n'emploie pas les nombres, mais je sens que je n'aurai jamais d'une chose une idée complète, harmonieuse, si je ne les associe aux caraclères. » Niera-t-on maintenant qu'il y ait dans ces vagues ressentiments de la visionnaire, de cette humble fille qui n'a jamais rien appris, rien étudié, rien lu, une analogie mystérieuse avec les systèmes numériques des temps primitifs, avec ces nombres sacrés qu'on rencontre si souvent au livre de Moïse, 3, 7, 40, par exemple, et dont les prophètes se servent dans leurs combinaisons fatidiques, Daniel, entre autres, dans son ère mystique des soixante-dix semaines? Et sans parler ici des traditions génésiaques, toutes pleines de celte langue intérieure, algébrique, qui se retrouve en partie chez les visionnaires, comment ne pas être frappé des rapports presque immédiats qui existent entre cette mystique et les systèmes de Pythagore et de Platon? «L'ame est immortelle, dit Platon , et elle a un principe arithmétique, de même que le corps un principe géométrique. » Ainsi, d'après Platon,
la^connaif^sancc des nombres est indispensable à la recherche du bon el du benu. Heureux, selon lui, l'homme qui comprend les nombres et reconnaît l'influence loute-puissante du pair el de Timpair sur la production et les forces des ôlres! — Sans ce présent de la Divinité, dit-il, on ne connaît ni la nature humaine, ni ce qu'elle a de divin et de périssable, ni la vraie religion. Les nombres sont les causes de l'harmonie du monde et de la production de tontes choses. Celui que son nombre abandonne perd toute communauté avec le bien et devient la proie des anomalies. — Et voilà presque mot pour mot le texte de notre visionnaire, qui n'a pas même de sa vie entendu prononcer le nom du philosophe grec. La doctrine pythagoricienne donne les nombres pour aliments à toute chose, à toute science; Pythagore applique les nombres au monde invisible et dénoue par là plus d'une énigme impénétrable à l'arithmétique moderne. Qu'on essaie aussi de comparer à ses théories les révélations de Frédérique. »
La plupart des illuminés ont pressenti cette loi mystique des nombres dans la nature. Les nombres, ditSaint-Martin, ne sont que la traduction des vérités dont le texte fondamental repose en Dieu dans l'homme et dans la nature. Et Novalis : t II est « plus que vraisemblable qu'il y a dans la nature une mystique a des nombres ; tout n'est-il pas rempli d'ordre, (fe symétrie, de a rapport et de connexion? »
Autre part, Kêrner voit dans ce travail de l'état magnétique un effort pour retrouver la langue primitive, cette langue dont notre âme aurait désormais perdu le secret :
« L'Orient est le berceau de l'humanité ; les langues qu'on y parle sont les restes plus ou moins corrompus et tronqués de la langue originelle de l'homme déchu. Quelle autre explication donner à ces mots hébreux et chaldéens balbutiés par la visionnaire en extase? «Notre langage moderne, sonore, mais de peu d'expression, disait une autre somnambule, est impuissant à traduire les sensations de l'être intérieur. » Ainsi, jamais vous ne verrez un individu en état de cata^lepsie se servir de titres conventionnels et de certaines formules en usage dans le monde, dire vous, par exemple, à qui que ce soit. «J'aimerais mieux mourir, s'écriait un jour Frédérique dans son sommeil, que d'apostropher quelqu'un autrement qu'en lui disant tu. ».
Nous nous sommes égaré bien longtemps sur les tracés de la visionnaire de Kerner; peut-être nous pardonnerait-on ces études si l'on savait par quelles gradations nous y avons été
amené. En sortant des steppes arides de Kant, on aime parfais à côtoyer les plaines quelque peu luxuriantes de la philosopliie de la nature, à se perdre, ne fût-ce que pour un temps, à travers les grandsi)ois mystérieux de Jacob B'ôhm. Il arrive un moment alors où, la contemplation intellectuelle ne suffisant plus, on en vient â, recourir au regard surnaturel du visionnaire, à ce coup d'oeil qui plonge au sein de la Divinité et dans les profondeurs de la nature ; on mettrait volontiers Jacob Bohni au-dei^us de Schelling, et pour Kant, peu s'en faut qu'on ne le prenne en pitié, tant on a de peine à comprendre, dans cette passion pour la philosophie du sentiment, comment il se fait qu'on ait besoin de tant d'artifices et de détours. méticuleux pour arriver à la connaissance des choses, lorsqu'il est si facile d'entrer en rapport immédiat avec la vérité. Qui de nous n'a traversé une semblable crise? Je ne terminerai pas cependant sans reprocher à Kerner le formalisme philosophique adopté par lui dans ce livre, ce ton de sectaire qui trop souvent tourne à l'aigreur. On aimerait plus de laisser- aller et d'abandon dans ces transcendantes hypothèses, plus de cet illuminisme poétique, de cette sérénité d'âme qu'on respire dans un ouvrage antérieur et par lequel il préludait à t($ Visionnaire , je veux parler de son Histoire de deux somnambules, divagation charmante où sont touchés, mais avec une grâce tout aimable et non prétentieuse, ces mystères d'un monde invisible érigés depuis en articles de foi, où l'hypothèse, devenue dogmatique, flotte encore dans cette vapeur rose et nébuleuse de l'étoile du matin et de la poésie. D'ailleurs, sans révoquer en doute le moins du monde la sincérité de la visionnaire de Prevorst, sans mettre en cause l'autorité de la parole de Kerner, n'y àura-t-il pas toujours, contre ces phénomènes d'un monde surnaturel envahissant le nôtre, un argument bien fort dans le fait éternellement contestable de l'objectivité des apparitions?
Nous avons étudié Kerner le visionnaire, le spiritual iste transcendant, le mystique un peu disciple de Van Helmont et de Sv^edenborg; il nous reste maintenant. à connaître à fond le poè'te. C'est de quoi nous nous occuperons dans le chapitre suivant. Revenons au véritable sujet de ces études, rentrons à pleines voiles dans la poésie; en sommes-nous donc sorti?
Différents caraclères de la poésie lyrique. — les poésies de Kfriier. — Son
lomanlisme. — les leKres de Prevorsl.
Comme Uhland, Justin Kerner est Souabe; Uhland vit à Tubingen, Justin Kerner à Weinsberg, et ce voisinage des deux l\ Tiques n*est pas le seul lien qui les rapproche. Frères par le sol, enfants tous deux de cette noble Souabe, où la vigne et les chansons viennent comme à souhait, les mômes influences extérieures ont développé chez eux le sens inné; les mêmes traditions, les mêmes lois climatériques ont sollicité leur génie et mis en belle humeur la veine mélodieuse. Toute vraie poésie, la ]X)ésie lyrique surtout, en tant que la plu& individuelle, la plus subjective, conserve, indépendamment de son caractère national absolu, des traits particuliers, certaines singularités Je provinces et de cantons, certains idiotismes. Il va sans dire que ce caractère provincial ressortira d'autant plus que la poésie s'exercera dans la sphère populaire et bourgeoise, et voîfà justement d'oii vient la physionomie si prononcée de Hans Sachs, par exemple, le Nurembergeois par excellence. Sans prétendre aller chercher ces idiotismes de la poésie dans une vocation héréditaire, un instinct de race, qui peuvent même quelquefois ne pas su démentir à l'étranger, — témoin la poésie des Grecs, poésie dorique, ionique, éolienne, etc., — ne suflirail-il pas d'alléguer certaines influences plus simples qui se rattachent à la vie quotidienne, influences de climat, de mœurs, de site et de gouvernement, pour s'expliquer, dans le caractère des poètes allemands, ces modifications souabes, autrichiennes, franconiennes, ces modifications qui tiennent du pays de la Marche et de la Thuringe? Nous n'entrerons pas ici dans les mille détails qui rappellent chez Goethe la ville natale, nous aimons mieux renvoyer le*lecteur aux mémoires du grand poëte de Francfort. Si Uhland fut né à Berlin, s'il eut été élevé dans la capitale de la Prusse, Uhland serait poëte ni plus ni moins; mais serait-il bien le poëte que nous connaissons? II y a, au delà du Rhin, une poésie de facile culture, qui se trouve sur son terrain partout ou l'allemand se parle, poésie dont la fleur pousse au jardin des Alpes
1 \0 l^XniVAIXS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
t\ Tolionnc s aussi bien que dans 1rs sables de la Marche, car, pour celle llcur f-ar.s racines, il n'est point de soi do prédilection, toute surface lui convient, et ses feuilles demeurent insensibles aux influences de l'air; mais la vraio poésie, comme une plante féconde et pourvue de tous ses organes, tire du sol où elle s'élève sa force, son éclat, son parfum, tout, jusqu'à la forme, jusqu'à la nuance de ses feuilles et de ses fleurs. Là poésie d'Uhland, souabe par sa douce et naïve simplicité, souabe par son expansion cordiale et son intime profondeur, la poésie d*Uhland est une plante de cette nature, et nous ne croyons pas trop dire en affirmant que ce caractère souabe a trouvé, de notre temps, une expression plus pure encore, plus spéciale chez Kerner, cet honnête et paisible enfant de la plus mélancolique, de la plus allemande des muses.
. En ramenant le mot à son origine, nous appellerions volontiers Justin Kerner un lyrique monolone^ monotone à ce compte, qu'il n'a qu'une voix, qu'un ton; et s'il nous était peimis d'employer ce mot dans son vrai sens, dans son acception littérale et dégagée de toute expression défavorable, nous voudrions nous/3n servir pour désigner toute une classe de poè'tes lyriques à une seule corde, et dont la monotonie fait le charme. Ces poè'tes représentent assez certaines voix sentimentales, certains instruments à vent qui n'embrassent qu'un mode ou ceux qui lui correspondent, et tiennent un peu dans l'ensemble d'une lyrique rayonnante et complète, telle que l'entendait Goethe, la partie que, dans l'orchestre, occupe le cor de basset ou le cor des Alpes. Ce qu'on exige d'eux, comme des instruments dont nous parlons, c'est qu'ils expriment en accords doux et flùlés les modes de leur compétence, parcourent de bas en haut l'échelle de leur tonalité, variant les temps et les modulations, ménageant avec art les nuances du piano au forte, en un mot, s'exerçant dans les limites qui leur sont assignées, limites fort convenables, du reste, et capables de suffire aux meilleures natures. En effet, si à l'unité lyrique, à l'unité de sentiment, on imi}Ose la variété de la forme (condition indispensable et sans laquelle autant vaudrait entendre chanter la caille dans les blés, ou gémir le coucou au fond des bois), personne ne songe à réclamer de ce genre je ne sais quelle faculté de rayonnement contraire aux lois élémentaires de l'esthétique. Il n'est pas dans la nature du basson ou du cor des Alpes de se complaire en de merveilleux scherzan^
dos, pas plus qu'il n'entre dans la vocation d'un Wilhelm Millier d'écrire les sonnets de Pétrarque, ou jl'un Justin Kerner de composer les Élégies romaines.
Parmi les coryphées de cette poésie unicorde, on citerait au besoin d'excellents lyriques; ainsi, dans l'ancienne Allemagne, tous les minnesinger (j'excepte pourtant Walter de Vogelweide), dans la nouvelle , Holtey , Salis , Max de Seckendorf , Hebel , Cari Mayer, Edouard Morike, et tant d'autres.
Je ne sais pas à cette poésie de contraste plus beau, plus splendide, plus caractérisé, que la lyrique de Goethe, si variée de forme en ses mille rayonnements. La lyre de Goethe, pourvue de cordes multiples et puissantes, parcourt la double et triple gamme, et module par tous les tons de chaque sentiment, passant de la mélancolie à la quiétude, de l'effusion des larmes au délire du cœur, toujours pure, toujours sonore, toujours vibrante en pleins accords. Goethe tout entier se retrouve dans sa lyrique.
Cependant on fera bien de se défier de cette faculté rayonnante, qui, la plupart du temps, leurre les intelligences poétiques et les entraîne hors de la sphère où la nature les avait circonscrites, pour les jeter au hasard dans le vide. N'oublions pas qu'il n'est pire espèce dans les arts que celle des esprits flottants, et si, par fortune, il nous échoit une note en partage, tenons-la bien, car autrement elle nous échappe, et nous devenons comme ces cantatrices qui, à force d'avoir voulu rompre leur voix à tous les styles, finissent par ne plus savoir si elles ont perdu un ton ou gagné vingt nuances.
Tout en reconnaissant les avantages attachés à ce lyrisme qui se concentre dans un seul mode, une seule tonalité, il convient néanmoins de dire que ses produits ne sauraient correspondre à toutes les dispositions de l'âme; et si la muse lyrique de Goethe en a pour le caractère et l'humeur de chacun, de telle sorte que l'individualité la plus distincte peut se composer un Goethe relatif, son Goethe à elle, et l'extraire pour son propre usage du Goethe complet, on doit supposer chez le lecteur habituel d'un lyrique du genre monotone, une manière de sentir également restreinte, une âme de très-près apparentée à l'âme du poëte. De cette communion de sentiments naît souvent chez le lecteur une tendresse intime, une prédilection, un enthousiasme pour son poëte, qu'on ne s'expliquerait pas, si l'on n'était dans la
confidence. C'est le privilège des lyriques dont nous parlons, qu'ils savent se faire çà et là par le monde desami.-i paijsionm's. Peu de bruit les accompagne, la plupart du temps la multitude ignore jusqu'à leur nom ; mais ce qu'ils perdent en popularité, ^
ils le regagnent en délicates sympathies, en douces émotions 1
qu'ils procurent. Ce n'est plus la bouche qui les prône, c'est le cœur qui les sent ; on ne les admire pas, on les aime, on les prend avec soi dans les promenades du printemps, on rêve avec eux dans le petit bois où fleurit l'aubépine, où l'oiseau chante. A l'automne, vous les avez encore sur le banc de pierre du sentier, et c'est sur eux que tombent les dernières feuilles. Ils ss mêlent tout naturellement à vos joies, à vos tristess:s, à vos souvenirs comme à vos espérances; tout au rebours des grands poètes, dont 0/1 so fait volontiers le héraut, il est telles heures où vous* ne voudriez pas même prononcer leur nom, tant vos pensées les plus intimes s'y rattachent. Il y a de la jalousie d'amant dans ces commerces. Qu'on s'étonne ensuite que certains lyriques soient si peu connus. Je me figure très-bien un lecteur divinisant Novalis, Justin Kerner ou tout autre de cette classe, y retournant en toute occasion, et n'ayant de sens poétique que pour lui ; il entre dans cee prédilections moins de dilettantisme que de goût naturel, de spontanéité; il ne s'agit plus d'art, mais de sentiment. Toutes les âmes n'ont-elles point en elles une musique, voix ou écho, qui n'attend pour vibrer ou chanter que la note féconde et sympathique ?
Nous avons appelé Kerner enfant naturel de la poésie. Enfant, ce mot nous semble exprimer on ne peut mieux tout son caractère lyrique. Il chante en effet comme un enfant sous la voûte du ciel, et sans s'inquiéter qu'on l'écoute ou non. C'est avec le regard pur et bleu des enfants qu'il contemple le monde, c'est avec leur insouciance naïve qu'il touche aux plus grandes choses comme aux plus petites. Simple, candide, dénué de toute prétention, vous diriez qu'il s'ignore lui-même, qu'il n'a pas con* science des idées, souvent profondes et sublimes, qu'il effeuille en douces énigmes : pareil à cette fleur'de la Passion, à cette passiflore dont le frôle calice contient l'immensité d'une douleur divine. En ce sens, il y a du mysticisme dans la muse enfantine de Kerner, je dis enfantine et non puérile. Chaque fois qu'il arrive à cette muse ingénue et blanche de toucher aux objets de la vie extérieure, elle passe en les effleurant, et glisse dessus d'un
vol rapide, tant elle a peur de voir s'y protKlre srs molles ailes de Psyché. Ubland, dans le sonnet qui suit, me paraît avoir compris à merveille ce caractère délicatement superficiel de la poésie de erner :
c( Grêlait dans les sombres jours de novembre, j'étais venu au bois silencieux do snpins; et debout, appuyé contre Pun des plus hauts, je parcourais tes lieds.
« J'étais plongé dans tes saintes légendes : tanlôl je m'inclinais devanl le roc miraculeux de Sajnt>Âlban, tanlôt je coniomplais Regiswind dans uu nimbe de rose, tj^utôt je voyais poindre le cloître d'Hélicène.
(f doux prodige de tes lieds! la hauteur m'apparut tout à cou^) baignée dans Por du mois de mai, et Tappei du printemps retentit dans les cimes.
« Bientôt pourtant se dissipa ce printemps merveilleux. II ctcTignait de s'abattre dans la vallée, et ne lit qu'effleurer de son vol les sommets de la terre. »
Souvent c'est la rêverie que la muse de Kerner affectionne, rêverie enfantine, indécise, ballottée entre la joie et la tristesse, ftiais, d*un côté comme de l'autre, n'éclaiant jamais, au contraire s'efforçant toujours de se contenir et n'exprimant que peu, avec réserve. Ici, comme chez Uhland, le peu est essentiel, sublimé; la réticence donne à penser. Une bienheureuse quiétude, une sérénité presque divine, éclairent sa joie et ses douleurs, et toujours, même à travers une larme, vous voyez s'épanouir sur son visage la fraîche rose de l'enfance. Dès sa venue au monde, la muse de Kerner a respiré ce sentiment dont nous parlons. Qu'on lise la pièce intitulée Consolation, un des premiers lieds qu'elle ait bégayés :
« Si nulle bien-aiméc ne verse un jour des larmes sur ma tombe, les fleurs y laisseront dégoutter une douce rosée. Si nul voyageur en passant ne s'y attarde, la lune, dans sa route la regardera.
« Si bientôt dans ces plaines nul mortel ne pense à moi, à moi pensera la prairie^ et le bois calme aussi.
« Fleurs, bois et prairie, étoile et clair de lune que j'ai chantés, n'oublieront pas leur chantre! »
Citons encore cette pièce, d'un ton plus profondément élégiaque :
a Jamais encore jeune fille n'a songé à moi avec amour. Jamais elle ne m'a donné de pure ivresse dans un signe ou dans un bai^;er;
mais celte petite étoile m'aime bien^ celle étoile pâle qui tremblote dans la nuit. • -
« Oh! voyez, elle me regarde si amicalement, elle ^'arrête silencieuse dans son cours, et souvenl*épie mon faible chantf cl moi, je la contemple alors, les yeux en larmes, au fond du bleii>dn ciel.
« Bientôt tu viendras, étoile fidèle, et tu rôderas silencieus<\ tir chercheras dans ma cellule, qui sera déserte et vide, et ton re- , gard s'arrêtera sur ma harpe, qui ne vtbrcra plus jamais.
« Car bientôt sur ma tombe se dressera une petite croix de pierre; tu flotteras devant, toi, et ta dou<^ lueur, avec amour, la baignera, et mes ossements dans la tom^e tressailleront de volupté. »
Une ardeur vague et languissante, cette indicible aspiration qui refuse de s'expliquer ouvertement, ce déair sans fin que les Allemands appellent Sehnsuchl, tel est, si je ne me trompe, le ton fondamenlal de la poésie de Korner. De là, chez le lyrique souabc, une effusion sans réserve, un irrésistible besoin du cœur d'exprimer tout ce qui palpite et frémit en lui, lors çiè/nc qu'il n'en a pas bien nettement conscience. On l'imagine, cette innocence naïve aime mieux murmurer et bégayer ce qu'elle ne saurait produire autrement, que de le garder on elle inexprimiî'. Elle chante, elle chante, jusqu'à ce que le cœur, à force de se gonfler, lui ôte la rcspiralion. Cet épanouissement excessif de l'âme qui déborde et cesse de tenir compte des mesures de l'art, cette lyrique effusion ne dépend ni de la volonté ni du calcul, et cependant le phénomène, tel qu'il existe et seproduitchez certaines natures, agit presque toujours plus puissamment que n'auraient pu le faire les conditions plastiques qu'il exclut. La Sehnsuchl de Kerner porte en elle le caractère enfantin, inséparable de tous les sentiments de notre poète ; elle flotte entre le cieh et la terre, irrésolue, indécise, sans projet ni but arrêté; elle ne sait trop, à vrai dire, ni ce qu'elle a perdu , ni ce qu'elle' cherche, et cependant elle sent qu'il lui manque quelque chose, un idéal dont elle croit apercevoir le fantôme dans les mille apparitions de la terre en fleurs et du ciel en étoiles. A ce compte, la nature lui devient un livre mystique, un hiéroglyphe d'étoiles et de fleurs qu'elle interroge avidement.
« Par r.n beau lenips d'été,' au mois où les lys fleurissent, où l'œillet et la ro<e s'cnihimmcnt et embaument, où par les jardins courent loà iillellcs, (pic le rossignol salue gentiment;
c( Moi, loin de mou pays, je m'arrête au bord de la mer. — Mais
DE LA POÉSIE LYRIQUE. Itô
voilà qae, du sein du vide, Ros«^ ton doux jardin fleurit pour moi ; voilà que tes roses s'enfiammentj ta croupe des flots biens imite nos montagnes ; je vois dans Fimiiiensité nos vallons, nos plaines en fleurs. •
ce Alors un inquiet désir m^attire; les yeux en larmes, je veux me noyer dans tes roses ; mais, hélas ! les flots seuls grondent à Tentour- » ' .
Nous recommanderons encore, dans ce genre de suave et ten* dre mélancolie, la Plainte du Printemps (Frûhlingsklage), et la Sensation "^matinale (Morgengeplhl) , que le lecteur nous saura gré d^ traduire ici : •
^ La clarté de J*anrore annonce le nouveau jour, le jeune bois fxémit tout enflammé des chaleurs de Famour.
« L^ étoiles, lasses d'errer, sont depuis longtemps descendues; les'oiseaux de la contrée volent joyeux dans le ciel.
a Et toi, pauvre cœur en peine, d'où te vient l'angoisse où te voilà pris? Je siaiis un petit oiseau souffrant derrière le treillis d'une cage.
« Il entend la joyeuse volée des autres, et lui, languissant et malade, il ne peut chanter ni voyager.
«r Et cependant tout à Theure, en son rêve, là tète ployée sous l'aile, il s'imaginait qu'il chantait sur un arbre, et planait au-dessus des vallées et des collines. Oh ! éteins-toi, rayon de soleil! nuit, montCf monte vite; qu'au-dessus des vallons et des montagnes nous volions encore joyeusement. »
Quel regard pur et sympathique jeté dans la vie intime de la naturel Ce pauvre oiseau rêveur, ce petit oiseau qui penche ainsi son col sous l'aile, chacun le voit et le connaît, mais nul ne V^ vait encore si bien pris au filet de son lied.
Entre autres caractères distinctifs, la muse de Kerner a celuici, qu'elle ne saurait vivre qu'au grand air, en pleine atmosphère, sous la coupole immense du firmament. La colline et le ravin, le bois et la campagne, la clairière et le taillis, tout lui convient, tout, hormis la chambre et le renfermé. Dans la joie comme dans la peine, dans sa Sehnsucht ardente comme dans ses recueillements pieux, dans sa rêverie solitaire comme dans ses espiègleries sociables, il lui faut la nature autour d'elle, il faut qu'elle sente la natui'e, la natui*e sous ses pieds, au-dessus de sa tête, qu'elle s'y baigne et s'y noie comme un oiseau dans. l'air. Cependant n'ayons garde de voir dans Kerner un paysagiste. La nature, pour lui, n'a rien que de relatif; il la prend dans
la
son sein, pour la rendre ensuite modifiée à ses sentiments, teinte des nuances de sa pensée, imprégnée des parfums de son àtne. De là cette nature si profondément individuelle et pourtant si simple, si vraie. Le vague désir, l'ardeur langoureuse, la SehTUtœfU enfin, puisque Texpression manque dans notre langue pour cette idée^out allemande (au fait, nous disons bien V humour), la Sehnsucht insaisissable se fond, elle et son sujet, dans les images de la nature, et le soleil et la lune, dépouillant toute réalité absolue, n'existent, pour la plupart du temps, aux yeux du poète, qu'à l'état de moteurs des sentiments qui l'affectent. Il réfléchit en lui pour mieux extraire, il dspire et respire avant de cfatinter, et l'objet tel qu'il le contemple a passé déjà p%r une période de subjectivité.
« Le matin vient avec un gai salut, la nature commence sa fête; plus d'un encoi^, avec un baiser de flamme, presse sur son cœur quelque objet chéri.
« Mais moi, errant, abandonné, il me pousse à travers flots et campagnes, et ce que dans mon àme je voudrais saisir, ni la lune ni le soleil ne l'amènent.
Je le vois s'épanouir dans les fleurs, je l'entends dans le chant du rossignol, je le vois d'en bas, du vallon, filer doucement en silence avec les étoiles.
« Hélas! vainement mes yeux en larmes le cherchent vers Je ciel; inassouvi dans son angoisse ardente, ce cœur embrasé meurt au loin. »
Ce dernier lied et ceux qui précèdent peuvent donner une idée du motif qui revient.dans prévue touM les chAnts de Justin Kerner. Nous remarquerons encore, danâ ce genre de mélodieuse sentimentalité, la Solitude, la Dernière ConèokUiùn, et surtout ]â pièce intitulée SehnsuchL
Autre part, cette indéfinissable disposition<de l'âme, sans châo-* ger d'expression, varie un peu de gamme. Vous diriez alors le mal du pays dans ce qu'il a de plus mélancolique et de plus vague. Tantôt c'qst un regard suprême de regret et de douleur que l'àme laisse tomber sur les collines terrestres, tantôt une extatique aspiration vers l'infini^ vers la patrie éternelle, au delà des astres. La pièce suivante, une de celles qui, à mon sens, caractérisent le mieux la poésie du lyrique souabe, reproduit sous une forme originale celte transposition, qu'il affectionne, du monde intérieur dans le monde extérieur, et vice versa. Le cor
deg Alpe» est ici une voix mystérieuse qui appelle l'homme incessamment vers cette patrie dont nous parlions; mais lui hésite et cherche d'où vient le son :
« ren tends sonner un cor des Alpes qui m^appelle du sein de mon être; vient-il des profondeurs du bois? de Tair bleu? Vient-il do liant de la montagne? Vient-il de la vallée en fleur? Partout où je me tiens et vais, ému d'une douce inquiétude,. Je Tentends!
a Que je sois au jeu, à la danse, ou seul, seul avec moi, il sonne sans trêve, il sonne à fond dans mon cœur. Jamais encore je n'ai pu découvrir le lieu d*où part la voix, et jamais ce cœur ne sera tranquille jusqu'à ce qu'elle ait cessé. »
On connaît maintenant la note sympathique de Kotner, le mo« bile intérieur de ses chansons et de ses harmonies. La douleur, le désir inquiet, l'aspiration ineffable, ardente, inassouvie, voiili partout et toujours sa muse de prédilection; l'apaisement le rend muet ^. De là cette chanson en manière d'apologue, où le poëko donne au sapin le pas sur la vigne, à cause de l'étemel repos que ses planches renferment.
« Un don m'est départi à moi, plus méritoire que ton vin. Passant fatigué de la vie, quelle paix contiennent mes planches! »
Partout vous retrouvez des traces de ce sentiment inquiet, profond, inexorable, compensation douloureuse que le poète cherche en lui-même à la solitude extérieure. De là encore cette élégie si mélancolique sur la mort du pauvre meunier dont le moulin cesse de battre en même temps que le cœur :
<c Les étoiles éclairent le vallon, on n'entend que la roue du moulin; je vais chez le meunier malade : il a demandé son ami.
« Je descends l'escalier de pierre; le moulin gronde sourdement, une cloche y tinte la fin du travail.
c( J'entre dans la chambre du meunier; le corps du vieillard gît là immobile, son cœur ne bat plus, son pouls s'arrête; dehors aussi tout est muet. Ses amis fidèles pleurent, son cœur demeure silencieux et froid ; les eaux coulent et passent, mais le moulin se tient muet. »
1 Voyez la dédicace de ses Poésies, « Maintenant, ce qu'à peine j'entrevoyais en songe s'est réalisé pour moi. Au pied de la Frauentreue^ sous les arbres verts , s'élève l^ospitalière notre petite maison , etc.
« Bien loin se sont enfuies la douleur et Vaspiration inassouvie qui éveillaient le lied en moi; ma joyeuse humeur, elle aussi, ne jaillissait que de mes larmes secrètes, que des tristesses dont j'étais la proie. Et maintenant, mon cœur, j'ai fini de chanter, puisque tu t'es défait de ta douleur i »
La pairie céleste, lumineuse^ constamment opposée au désert, à l'exil terrestre, où le voyageur, entendant jour et nuit un cor mystérieux, une voix du pays natal, finit par mourir dans yne illusion toujours déçue; sympathies tumultueuses et lointaines, vagues désirs tournés vers l'infini, semblables, au fond du cœur, à cette fièvre étrange qui remue le vin dans la tonne sous l'influence de la vigne en fleur : telle est cette poésie de Kerner. S'il s'éveille au matin, c'est pour regretter le rêve de la nuit, le rêve libre, indépendant, que les entraves de l'existence remplacent; s'il rencontra sur le soir une blonde fileuse dont il s'attarde à chanter le travail, c'est qu'il voit au bout un suaire. Larmes silencieuses, blessures du cœur, où trouver un baume à vos souffrances? La nature, parmi tant de simples et de racines, n'a qu'une herbe pour vous guérir : la mousse des tombeaux.
Ce goût, ou plutôt, pour parler le langage de Saint-Simon, ce vol pour la ntUure est tel chez notre poëte, que les objets qui semblent le moins faits pour s'animer s'y soumettent, et, grâce aux plus curieuses métamorphoses, prennent part à la vie active. Ainsi, la tour de Saint-Ëtienne à Vienne se change en un pâtre gigantesque qui garde le troupeau des étoiles au firmament :
« Lumineux, le troupeau chemine sur la colline bleue du ciel, et le pâtre, debout, solitaire, livre sa plainte à la nuit.
« Ainsi tu chantes ton antique peine, ô sublime Esprit; cependant Tinerte sommeil enveloppe le inonde.
<c — temps glorieux de la terre, où jadis je conduisais dans le droit sentier le pieux troupeau, race naïve et fidèle!
« Alors l0s chants sacrés résonnaient gravement sous mes arceaux divins; alors prmces, héros, entraient et sortaient avec humilité.
«Alors des hommes trônaient puissamment dans la salle impériale allemande ; puis, fidèles et droits, descendaient habiter dans le val souterrain.
a vous, femmes décentes, ô vous, héros forts et magnanimes, troupeaux qui m'êtes restés fidèles, vous reposez dans mon sein.
« Mais qui se glisse en bas, maintenant, en clignant des yeux à la lumière du soleil? Esclaves, éloignez-vous de moi! Je ne suis pas votre gardien.
« Les étoiles m'ont choisi pour leur guide, depuis qu'en votre vertige vous vous êtes vous-mêmes perdus. —
« Ainsi du pinacle sublime chantait TEsprit de la tour ; les étoiles 8'e£Eaça1ent, Toiseau ouvrait ses ailes.
<c Le soleil montait du sein de Tabime, la tour se dressait silencieuse; à ses pieds s*agitaient et se démenaient les atomes humains. »
DE LA POÉSIE LYRIQUE. i^j,
Peut-être doit-on regretter de ne pas trouver dans cette pièce certams développements que le sujet paraîtrait comporter. Sans recourir aux digressions puériles de la muse architecXurale, j'aurais voulu voir cette image originale exprimée avec une simplicité plus grandiose dans un style plus lapidaire. Évidemment le poëte s'est laissé aller, comme on dit; sorte de faiblesse asseï commune aux lyriques d'instinct, à ces organisations délicates dont la poésie émane, comme le parfum de la fleur. Natures mélodieuses par essence, la note leur vient sans effort ni travaii comme en dormant ; aussi vous les voyez se faire scrupule de marchander avec le don de Dieu, qu'elles cultivent religieuse^ ment; et non sans quelque petite superstition. L'art leur apparaît comme une idole à laquelle elles dédaignent de sacrifier. Bien entendu que de semblables pratiques seraient désastreuses en dehors de la poésie lyrique, j'ajouterai même en dehors du genre le plus subjectif de la poésie lyrique. Dans une sphère un peu plus haute, l'idole devient une divinité.
La joie de Kerner est plutôt timide qu'épanouie, plutôt serejjie que bruyante et fougueuse : de même que toujours un arc-enciel de printemps serpente et se joue dans ses larmes, un grain de tristesse et de mélancolie tempère son sourire, qui ne manque jamais de vous attendrir, et, s'il ne vous arrache une larme, l'amène du moins jusqu'au bord de la paupière. Aussi, n'attendez pas chez lui de ces brusques péripéties, de ces transitions instantanées de l'humeur vive et sémillante à l'humeur sombre, de là gaieté rose au noir chagrin. C'est dans un clair-obscur de joie et de tristesse, dans une sorte de sérénité crépusculaire que la muse de Kerner s'attarde et se complaît. Chez lui, le sentiment religieux porte en soi un caractère de grâce naïve et d'innocence, de simplicité tout ingénue. Évidemment, Spinosa n'a point passé par là. Le panthéisme n'a point ici, conune chez Goethe, conscience de lui-même; il n'existe qu'à l'état d'inspiration, de prélude; c'est le culte aimable d'un enfant pour la nature. Heureux ou triste, affligé ou content, il l'invoque sans cesse, et ne saurait se passer de ses sympathiques assistances. C'est vers elle, toujours vers elle, qu'il tend les bras, du sein de la mêlée humaine.
(c nature! prends ton fils repentant dans tes bras maternels, et qu'il se ravive en ton sein pour une amour nouvelle.
m ÉCRIVAINS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
« Comment s'est-il fait que je me sois égaré si longtemps? A toi, mère, à toi! Que d'angoisses et de malaise avant qu'il me soit donné de vivre en ton sein, comme la fleur et comme la source! Mère, oh ! conduis-moi bien vite là-bas où nulle mêlée humaine ne s'agite. »
Et dans une autre pièce d'une expression plus significative encore sMi est possible, plus individuelle :
x( La destinée m'a jeté sur plus d^un rivage d'où tant d'autres n^eussent pas tardé de s'enfuir en gémissant.
c( Moi, cependant, j'y demeurais avec plaisir, et, pourvu quMl m*advtnt d'y voir un arbre, d'y voir des oiseaux agiter leurs aûes, Je sentais à peine ma souffrance.
« Je portais en moi douleurs et blessures, et Jamais ne laissais ma plainte éclater, car je savais toujours que je guérirais au prin* temps, au renouveau, dans l'herbe.
« Je me suis constamment tenu à toi, nature chaleureuse, et J'ai laissé régner les hommes; Dieu! qu'ils sont froids et pauvres! »
La nature est et demeure le lieu de repos où retourne incessamment la Sehnsucht de Kerner, soit que cette passion, irritée par la nature même, serpente avec la source et le ruisseau vers quelque élysée inconnu, soit qu'elle plonge avec la fleur dans le sein antique et maternel de la terre, soit enfin qu'elle s'élève au ciel sur le nuage empourpré de l'aurore ou le rayon mystique de l'étoile du soir. Son espérance, son amour, ses croyances, tout chez lui repose dans la nature. C'est là que les germes divins se développent, c'est de là qu'ils sortent pour fleurir. Sans préten* dre compter ici les innombrables transitions par lesquelles passe la muse de Kerner en ses divagations à perte de vue, nous citerons certaines pièces comme points de départ, comme premiers degrés de cette échelle de Jacob que le poëte ne se lasse pas de gravir. A cette classe à laquelle se rattache le Cor des Al" pes, appartient, entre autres, le lied du Pèlerin^ si mélancolique dans l'allemand, si nuancé d'ombres vaporeuses. Citons encore les lieds de jardiniers. Le jardinier voit ses roses se transfigurer en étoiles. C'est, entre les fleurs du firmiunent et les fleurs de la montagne, un perpétuel échange de rayons et de parfums. Les unes envoient dans l'air leurs émanations embaumées, les autres laissent tomber la rosée et les larmes. Justin Kerner a consacré à cette indéfinissable sympathie, à ces langueurs divines, deux '"Uarm.antes poésies : la première, le Lied du Jardinier, qui pa*
rut autrefois dans l'almanach de Seekendorf, et que je ne retrouve pas dans les œuvres complètes; la seconde, le Jardinier ^ de la hauteur {der Gaerlner der Hoehe), que je vais essayer de traduire • -
— Déserte ces hauteurs bien vite ; Ton enclos, pauvre jardinier, N'e«t plein que d'herbe parasite; L'hyacinthe et la marguerite N'y veulent pas multiplier.
Là-bas, au fond de la vallée, J'ai vu dans plus d'un frais jardin Croître des fleurs sous la feuillée; ' Dans la plus heureuse mêlée, . De l'or, l'émeraude et le Un.
Dans ee jardin, sur la montagne.
Le lys s'incline avant le temps
Au souffle du froid qui le gagne. ' ^
Brave homme , laisse ta campagne
Et ton vieux toit battu.des vents. .—
Le jardinier dé la contrée Beste pensif en attendant L'heure où^a montagne sacrée Nage dans la flamme empourprée Du dernier rayon d'occident ;
L'heure où la terre tout en sève S'abîme dans l'obscurité , Où, dans la vapeur qui s'élève, Flottent les images du rêve Comme en un pays enchanté.
— Ici mou jardin sans limites.
Ici le printemps éternel. ^
Où sont les herbes parasitas î Vois les roses, les marguerites.
Croître sur le soi bleu du ciel.
Vois ce beau palais, à cette heure.
Où tant d'or reluit, tant de feu, Que l'œil s'en éblouit et pleure ; Eh bien! j'y marche et j'y demeure Avec tous les anges de Di^u. — «■
Autour de cette note fondamentale de la lyrique«de Kerner se croisent et se jouent d'autres voix plus ou moins indépendantes, fugitives, mais toujours dans le ton et l'harmonie de l'ensemble. Chemin faisant, il s'édifie au récit des pieuses légendes, il écoute et recueille les traditions qui consacrent les monuments et les
15î ÉCRIVAKVS ET POETES DE L'ALLEMAGNE.
cités. L'enfance croit au merveilleux, mais sans arrière-pensée, sans épouvante ; la mort elle-même est sans terreur pour Fenfant, qui distingue à peine le cadavre des fleurs qui le couvrent, et dont Tœil n'aperçoit pas la fosse sous l'éminenœ calme et proprette du tombeau.
Justin Kemer, comme Biirger, Ubland, Novalis, Goethe et tous les lyriques de l'Allemagne, puise volontiers aux sources du passé de^ idées qu'il varie, arrange et complète à sa manière. Si tout a été dit, il y a façon de redire ; en fait de lyrisme surtout, où le sentiment, l'individualité, transforme, comme chacun sait, où la nuance décide. Combien d'idées que la tradition met dans l'air à l'état de germe, et que le poète seul fait vivre d'un souffle \ La tradition me représente assez en poésie ce que sont dans la théologie catholique ces limbes où flottent entre le paradis et le purgatoire, c'est-à-dire dans le non-être provisoire, les âmes une première fois avortées. — Pour ce qui regarde l'invention , ou plutôt le choix des sujets, comme aussi pour l'expression pleine de grâce, de foi, de simplicité, les ballades et les romances de Kenier me semblent plus lyriques, plus subjectives, que les ballades et les romances d'Uhland. Le style, par les formules naïves qui s'y rencontrent, les tours de phrase inusités, les vieux mois passés de mode qu'il adopte de préférence, contribue surtout à donner à ces morceaux un caractère gothique, original, qui sied au mieux. Entre les poètes modernes de l'Allemagne, je n'en sais point chez qui cet excellent air de famille, ce trait de l'aïeul, se manifeste aussi naturellement ^ Il faut l'entendre raconter la fondation du cloître de Hirschau. — Sainte Hélicène voit en rêve Une coupole merveilleuse et comme flottante dans l'azur du firmament, lorsqu'un ange lui crie du fond du ciel : « Tu vois cet édifice; eh bien! c'est à toi, sainte fiancée de Jésus, d'en élever un semblable à l'endroit c^ue t'indiqueront ces trois arbres, d'où s'échappe une soi^ree vive. » Dès l'aurore, la sainte se met en campagne avec sa servante. . Un parfum de mai embaume la plaine, les oiseaux chantent pour saluer son passage, et les fleurs ressentent comme un désir de la siivre. Elle, cependant, avance toujours, et, 4)arvenue au plus haut point de la montagne, finit ■par découvrir, au sein d'une vallée heureuse et verdoyante, les trois arbres jumeaux et la source. Alors elle descend en toute
1 Plus d'une fois, les éditeurs du Wunderhôrn ont pris le change et donné dei fantaisies de sop invention pour des morceaux populaires du vieux temps.
hâte, et, dépouillant ses habits de fête, sa couronne d'or et ses bracelets d'émeraudes, elle consacre cette place où le monastère s*élèvera. — Il y a dans ce court récit d'une simplicité charmante une onction naïve et de bonne foi, qu'on trouve rarement dans le mysticisme de seconde main. C'est réussi comme une vignette d'Overbeck, et, si l'on a pu dire avec raison qu'André Chénier avait ravi une abeille à Moschus, nous dirions, dans le même sens, que Justin Kerner a pris un lys au légendaire doré du moyen âge.
Romantique et Souabe, Kerner ne pouvait manquer de célébrer les Hohenstaufen. Il les voit la nuit, au clair de lune, dans de fantastiques hallucinations dignes d'Ossian. Alors line lueur étrange inonde la montagne historique où leurs spectres gigantesques se promènent. Une architecture de nuées imite la vieille citadelle ; tout revit et s'émeut comme jadis. Écoutez ces musiques de harpes, ces fanfares belliqueuses, qui descendent jusque dans la vallée : c'est Barberousse à cheval dans son armure de fer ; c'est Irène et Philippe rêvant sous les tilleuls en fleur aux douces chansons d'un rossignol venu du beau pays de Grèce ; c'est Konradin, pâle et taciturne. Puis, tout à coup, le coq chante; héros et citadelle s'évanouissent; le roc demeure triste et nu, et le poè'te songe à l'Allemagne. — Mais où le bourgeois souabe se manifeste dans toute sa loyale franchise, dans toute la bonhomie d'un patriotisme sans jactance, c'est dans le petit poëme du Prince le plus riche, d'une si naturelle inspiration, et qui, pour le naïf et le gothique, égale, s'il ne le dépasse, le Roi de Thule de Groethe :
« Un jour, à Worms, dans la salle impériale, étaient assis plusieurs princes d'Allemagne, exaltant en belles paroles la valeur et le nombre de leur pays.
<c — Splendide est mon pays et sa puissance, disait le prince de Saxe; ses montagnes couvent l'argent daasplus d'une mine profonde.
ce — Voyez mes États dans leur luxuriante abondance, disait l'Électeur du Rhin; des moissons d'or dans les vallées, un noble vin sur les montagnes. i
a — Grandes cités^ riches dottres, disait Louis de Bavière, font que mon pays au vôtre ne le cède pas en trésors.
« Eberhard à la longue barbe, maître chéri du Wurtemberg, dit alors : — Mon royaume a de petites villes et ne porte pas des montagnes grosses d'argent, mais le joyau qui s'y cache, etque j^estlme,
c'est que, dans mes forêts, moi si grand, je puis confier ma ttHe au soin de chacun de mes sujets.
« Et le prince de Sâxe, celui de Bavière et celui du Rhin, de s*écrier : — Comte à la longue barbe, vous êtes le plus riche d'entre nous, et votre pays porté le diamant. »
Dans un autre genre de roipantisme, le romantisme humoris* tique de Jean-Paul, qui se retrouve aussi dans se» vers, Kerner continue la polémique des Reiseschatten et poursuit à outrance les partisans absolus de Futilité pratique en poésie, les p/allisles, comme on les appelle en Alï^siagne. On en jugera par ce dialogue :
PHEHIBR CRITIQUE.
Toute belle mélodie qui ne sert à rien mHnapire une sainte horreur. Encore si la chanson du pâtre faisait aller un seul moulin dans le vallon j